‹ OEuvres de Berryer. Discours parlementairesChapitre 1 sur 62 · DIDIER ET C", LIBRAIRES-ÉBITEURS · texte numérisé non relu

DIDIER ET C", LIBRAIRES-ÉBITEURS

3b, ODAI DES GRANSS-AUGUSTINS

Ton» dioUa rtaetrés ,

INTRODUCTION

La célébrité de M. Berryer, la popularité de son nom, promettent un favorable accueil à la {3ubiication de ses discours comme à celle de ses plaidoiries. Le groupe d'amis auquel Téminent orateur a laissé ses œuvres a voulu en faire un recueil exact et complet. Il a confié ce travail à M. de Lacombe, aujourd'hui membre de l'Assemblée nationale, choisi par M. Berryer pour écrire sa vie poli tique^ liée aux discours eux-mêmes. M. Berryer avait entretenu à ce sujet avec lui une correspondance qui fut interrompue par sa mort. Mé de Lacombe s'est acquitté de cette pieuse mission avec le zèle qu'on devait attendre de son dévouement. Aidé du concours non moins ardent et éclairé de M. de

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Fallois, membre du barreau de Paris, il a pu réaliser cette œuvre, destinée à prendre la place qui lui appartient danslecoursdenotre histoire.

En effet, pendant une longue période de fK)s révolutions successives, depuis i83o jusqu'en 1868, le rôle politique de M. Berryera été considérable quoique isolé, et aussi désintéressé qu'éclatant. C'est une importance qu'il a due à une invariable constance d'opinion, à la parfaite unité de sa vie, à un admirable talent oratoire, qui en feront une des imposantes figures de notre époque.

En i83o^ il avait à peine quarante ans, âge avant lequel, sous la charte de i8i4, on ne pouvait être élu député ; mais il n'était pas inconnu. De célèbres procès politiques, sans parler de grandes causes civiles, avaient donné déjà beaucoup de relief à ses opinions, à son indépendance, à son talent. Dès sa jeunesse, la défense du maréchal Ney devant la chambre des pairs^ celle des généraux Debelle et Cambronne, Canuel et Donnadieu, aussi bien qui? ses opinions monarchiques vivement expri-

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mées devant les tribunaux^ avaient fait connaître la chaleur de son âme, les lumières et la fermeté de son esprit. Jusque^là^ le barreau avait été sa tribune.

Mais en i83o^ au moment où il venait d'être élu^ et où il entrait réellement dans la vie politique, la monarchie à laquelle il était dévoué s'écroulait. Nul n'ignore les causes de cette révolution soudaine. Les sentiments^ les regrets, la douleur de M. Berryer, ne sont pas moins connus. Cependant il n'hésita pas. Sans renoncer à aucun de ses principes, sans abjurer aucune de ses convictions, il ne voulut pas demeurer étranger à son pays, céder la place aux idées triomphantes^ ni fuir devant le péril où leurs conséquences pouvaient jeter sa patrie. 11 resta sur la brèche : au lieu de défendre un monument^ il défendra des ruines ; il saura leur conserver le respect public ; il combattra les injustes accusations contre le passé ; il éclairera le pays sur les dangers du présent, et Sur ceux de l'avenir. La dynastie légitime avait dispaî^u, mais la France restait.

lY MTRODUCTION.

M. Berryer conserva donc^ en faisant ses réservesy le poste que ses électeurs lui avaient confié; il prêta le serment motivé qui^ dès le premier jour, dessina sa position.

Cette position, tout le monde la connaît ; et hs opinions qu'il professa sont devenues de plus en plus célèbres par l'éloquence avec laquelle il sut les soutenir.

Ces opinions se résument en deux idées, deux principes, deux dogmes politiques, deux passions, si Ton peut s'exprimer ainsi, qui remplirent toute sa vie: la monarchie et la liberté. Dans Tunion absolue de ces deux idées nationales, il voyait un long avenir pour la France, sa sécu-

rite et son développement, son importance au dehors et sa prospérité au dedans; il y voyait le régime politique le mieux approprié au caractère français, avide de liberté mais aussi d'autorité, etles vraies conditions de Talliance si souventiuvoquée de Tordre et de la liberté; il y voyait, en un mot; la réalisation sage et éclairée (lu grand mouvement de J789, si fatalement dénaturé et interrompu. Il ne doutait pas

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qu'avec un peu de temps tous les esprits ne s'y ralliassent; il demandait seulement qu'on voulût bien attendre les jeunes générations qui s'avançaient, et il combattait l'opposition injuste et impatiente que plusieurs hommes célèbres se sont depuis reprochée. Mais il était convaincu que c'était uniquement sur les bases antiques de la monarchie légitime que pouvait s'élever l'édifice moderne de nos institutions. Ce fut là, on peut le dire, sa foi politique.

Demeuré à son poste de député en ï83o, il n'abdiqua ni cette conviction ni ces sentiments, mais en se soumettant aux faits accomplis. Il attaqua vivement les erreurs, les fautes, les vices naturels du régime nouveau, tout en ne s'inspirant que des intérêts de la France et de sa propre conscience pour l'éclairer. On le verra caractériser plusieurs fois avec autant de loyauté que de force logique le genre d'opposition qu'il faisait, et l'on verra aussi comment il conciliait ses opinions avec les devoirs qu'il avait à remplir. Principal défenseur de ces opinions dans la chambre, ayant même souvent

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à la combattre tout entière, il fit voir un spectacle unique dans l'histoire des parlements; celui d*un membre opposé à tous, formant comme un parti à lui seul, voyant les mi-* nistères se former et se détruire devant lui, sans avoir jamais à hériter d'eux, et les discutant, les jugeant tous, du poste élevé, isolé qu'il s'était fait, et qui semblait reconnu par la France.

Certes, les années de gouvernement représentatif que nous avons vues ont donné naissance à de grandes célébrités oratoires, signa* lées par des mérites frappants mais divers, dont les noms sont dans toutes les bouches. Mais aucun de ces talents illustres ne fut peut-être aussi complet que celui de M. Berryer.

Berryer, on peut le dire, fut par excellence le grand orateur. Aucune des qualités même extérieures ne lui manqua : noble prestance à la tribune, front large et découvert, physionomie animée, voix forte et pénétrante, geste sobre et beau. Puis l'ampleur harmonieuse de sa phrase, la verve entraînante et la chaleur

IHTBOODCTION. VII

vraie de ses mouvements d'éloquence, faisaient tressaillir^ électrisaient, remuaient profondément son auditoire. « On ne s'imagine pas, dit un de ceux qui l'ont le mieux loué, ce que devenait une phrase, un mot, un cri dans la bouche de M. Berryer * . »

Mais ces qualités extérieures ne produisaient leur effet que parce qu'elles étaient au service d'une forte intelligence et d'une âme élevée, d'une nature enthousiaste et d'un solide jugement.

Le talent oratoire de M. Berryer eut ce don particulier et rare de réunir les qualités supérieures les plus opposées: d'une part^ la force des principes, l'élévation des vues et la chaleur du sentiment dans les hautes questions politiques ; de l'autre, la clarté^ la justesse et la précision dans les questions d'affaires les plus compliquées. On a un exemple célèbre de ces dernières qualités dans la fa-

meuse discussion sur le traité avec les Etats-

* Discours de M. de Sacyj derAcadémie française. — Séance publique du iO mars 1872.

yni INTRODUCTION.

Unis. Quant aux premières, les preuves abondent. Du reste, son éloquence était reconnue et applaudie par tout le inonde, et l'Académie française consacra ce jugement en Fadmettant dans son sein ; seul honneur public qu'en dehors de la députation, il ait jamais reçu de sa vie.

Il déploya les puissants efforts de son esprit dans les trois grandes parties qui forment l'ensemble des discours qu'on va lire, soit qu'il s'agisse des principes fondamentaux de gouvernement, soit qu'on s'arrête aux doctrines de liberté ou aux détails de l'administration, soit qu'on suive les discussions sur les affaires étrangères et sur la politique française en Europe.

La première de ces parties donne à la carrière de M. Berryer son caractère le plus frappant. Nous laisserons au grand orateur à définir luimême le rôle qu'il s'était attribué et qui allait jusqu'à discuter et attaquer, en face du gouvernement, le fait de son origine. On le verra, provoqué, il est vrai, par la discussion même, et par les attaques dont il était l'objet, on le

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verra, devant le nouveau pouvoir, signaler la supériorité du principe auquel sa conviction * le tenait attaché, le principe d'hérédité légitime de la couronne, représenté par la Restauration et que la révolution de Juillet avait sacrifié ; il proclamait les avantages de ce principe et tous les dangers du principe contraire; il exposait son histoire; il expHquait les erreurs de la Restauration, non sans blâmer ses fautes; Il reconnaissait qu'elle s'était trop défiée de la liberté, et reprochait à la liberté de s'être trop défiée d'elle. On cherchait bien, disait-il, à échapper à la nature du nouveau principe proclamé, en attribuant l'événement accompli à la nécessité, au besoin d'éviter l'anarchie; mais il en signalait les conséquences forcées qu'on verrait un jour. Il professait qu'avant tout, et dans l'intérêt d'un pays, il ne fallait jamais confondre le principe d'un gouvernement avec ses actes; qu'à moins de s'exposer aux plus grands malheurs, il fallait savoir dégager le principe des faits, et ne pas les condamner ensemble. C'est là ce qu'il re-

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prochait au régime actuel d'avoir fait, il en prophétisait les fatales conséquences^ et il donnait le spectacle curieux d*un pareil débat, admis par la Chambre sous Témpire de sa parole et de sa loyauté. Tel a été le caractère spécial de l'opposition de M. Berryer, invoquant, comme on le verra, le droit de tenir ce langage, qu'il ne regardait pas comme incompatible avec sa soumission aux faits accomplis. « Il n'y aura pas de différence entre vous et moi, disait-il, quand il s'agira de tenir une promesse, une parole^ un serment. Ce serment que j'ai prêté, je le tiens; il a dirigé ma conduite, parce que j'ai toujours repoussé ce qui était violation des lois ; mais je reste dans ma conviction. Mon indépendance est entière, ma conscience est libre, elle m'inspire. Je parle, mais toujours avec le sentiment de ce que je dois aux opinions contraires, à des convictions différentes, aux faits accomplis qui nous dominent \» Plus tard, nous l'entendrons rappeler cette

* Séance du 31 décembre 1834.

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période de notre histoire, et prononcer ces tristes paroles : a Oui, » dit*il sous la repu* blique de 1848, a j'ai vu tomber le gouvernement qui avait ma foi, et je me suis défié; j'ai lutté contre le gouvernement qui lui a succédé, parce que j'ai cru qu'en abandonnant le principe, ce gouvernement, quelque zèle qu'il pût avoir pour la prospérité matérielle du pays et pour les idées libérales, la puissance et la force du principe lui man« quant, c'était une illusion d'âmes généreuses, une erreur de mon pays qui ne durerait pas. Ce gouvernement est tombée »

En dehors de ces grandes vues et de ces questions de principes, il n'en travailla pas moins, comme un bon citoyen, à tout ce qui importait à la législation et à l'administration de son pays : lois électorales et ^municipales pour lesquelles il demandait une base large et conservatrice ; nécessité et constitution de deux chambres, liberté de la presse, liberté d'enseignement, liberté religieuse, législation civile

« Discours du 16 juiUet i851.

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et criminelle, droit et règle des associations,

questions de commerce, d'industrie, de finances, de budgets, rien d'important ne se discuta sans qu'il y prît part, et le recueil que nous offrons forme un ensemble de discussions où il sera utile de puiser dans tous les temps. C'est un arsenal pour la défense des meilleures opinions. Mais, dans les premières années surtout du gouvernement de i83o, les événements, soit du dedans, soit du dehors, venaient sans cesse troubler ces discussions, rallumer le feu des partis, exciter le mouvement des idées qui remuaient la France. Nous rappelons-nous, après tant d'événements qui de nos jours s'effacent les uns les autres, nous rappeIons*nous tout ce qui nous agitait alors? La lecture de ces discours va le faire revivre dans nos souvenirs. M. Berryer avait sans cesse à défendre ses amis politiques contre d'injustes accusations, à combattre la réaction qui se produisait contre eux, comme il l'avait combattue jadis quand î elle venait d'eux, à s'opposer aux lois d'exception, à justifier le passé contre une foule de

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reproches immérités. Ne demandant rien qu'aux luttes de l'intelligence, attaquant la marche du gouvernement, signalant ses contradictions forcées, ses faiblesses obligées, ses conséquences inévitables, il se prononçait en revanche tout aussi hardiment contre le désordre et la guerre civile, montrant d'où venaient tous ces maux, quelles en étaient les causes, et où, selon lui, en seraient les remèdes.

Il est vrai qu'il y avait encore de la passion dans la vie politique» C'est un danger, sans doute, quand elle va trop loin ; mais c'est une qualité précieuse quand elle se contient dans de justes bornes, naît d'une conviction profonde, s'anime de l'amour du pays, et ne s'affranchit ni du jugement ni de la bonne foi« Elle fait la vie des gouvernements publics. Telle était la passion, la passion du bien, qui animait Berryer.

Il faut le reconnaître : les révolutions successives qui depuis quatre-vingts ans ébranlent sans cesse cette France impérissable malgré tant d'événements mortels pour tout autre

ziv nmoiNJCTioii.

peuple, ces révolutions, disons-nous^ remettent sans cesse en question ses lois. La France a perpétuellement à reconstruire son gouvernement renversé. C'est ce qui a permis a M. Berryer de traiter les questions les plus variées et les plus importantes. Aussi la série de ses discours est-elle la suite vivante et animée de notreiiistoire contemporaine. On verra en lui le grand libéral en même temps que le grand conservateur, et les doctrines du second le mettaient à l'abri des entraînements du premier. C'est la force du principe qu'il professait qui lui faisait dire tout haut à la royauté héréditaire : « Ne vous méfiez pas de la liberté * » Mais il croyait aussi qu'avec le caractère français, la liberté , de son côté^ ne serait sensée et durable qu'avec la solidité du principe royal, franchement accepté ; et il le disait également à la nation.

Quant à la politique étrangère, notre situâ-^ tiod nouvelle en Europe, et son affaiblissemettt par les faits accomplis, n'appelèrent pas moins

^ Séance du i mai iS49t

INTJIODDCTION. XV

la vigilante attention de notre orateur. Ses discours le prouveront par la discussion des diverses questions qui s'élevèrent de son temps : questions d'Orient, de Syrie, d'Egypte, d'Espagne, de Belgique^ d'Italie. Nous ne citerons qu'une preuve de son inquiète surveillance relativement aux intérêts et à l'avenir de notre pays : c'est le pressentiment de la prépondérance et peut-être du triomphe du gouvernement prussien , qu'il signalait dans son discours du 2 juin 1836, où, après avoir passé en revue les autres Etats, arrivant à la Pnisse, il indiqua dans l'union des douanes allemandes, provoquée par elle, un tout autre intérêt que l'intérêt commercial. S'ap-

puyant alors sur des documents publics, il si-^ gnala ia pensée politique et la portée de cet acte par lequel la Prusse tendait à neutraliser rinfluence française et à fonder l'unité allemande contre elle, en commençant par former les liens matériels et moraux entre les grands et petits Etats allemands^ contre nos intérêts et notre avenir*

XVI INTBODCCnON.

Il semble qu'il entrevoyait un commencement de transformation de l'équilibre européen. On eût dit qu*il pressentait l'ébranlement de cette grande œuvre de nos rois, qui se la transmirent de main en main , en s'appuyant sur la nation ; œuvre de gloire et de [)atriotisme si laborieusement accomplie, en même temps politique et militaire^ à laquelle ont concouru nos plus grands ministres et nos plus grands généraux, à laquelle la France a consacré son génie et son sang, et qui a fondé sa grandeur, son influence et sa supériorité en Europe. Ce long et glorieux travail a détruit la vaste puissance qui nous enveloppait, a reculé nos frontières, et, sans parler de notre influence acquise sur l'Espagne affaiblie, n*a laissé sur ces frontières que de faiblei États divisés, impropres à l'offensive. Si l'ébranlement a été profond, la transformation européenne est loin d'être consommée. Que les âmes frémissantes se contraignent : les incidents naîtront les complications ne manqueront pas. La France nouvelle a fait ses preuves.

INTRODUCTION. XVII

Le jour où, sous un gouvernement stable et inspirant confiance, on la verra unie et patiente, elle restera digne de son aînée; et ce que l'ancienne France a fait, la nouvelle le fera revivre.

Soit que Berryer s'inspirât de sentiments patriotiques, soit qu'il eût à traiter de grands intérêts politiques, ou à discuter des questions purement législatives, ses discours étaient toujours improvisés. On le voit en l«s lisant, mais ils ne Tétaient pas sans une forte méditation antérieure, et sans une connaissance approfondie du sujet. C'est là la belle et forte improvisation qui vient à la fois de la réflexion de l'esprit et du mouvement de l'âme, s'animant à la vue de l'assemblée devant laquelle combat l'orateur. Mais que de fois il fut soudainement appelé à la tribune, et parla sous l'inspiration du moment! que de répliques saisissantes, que de réponses instantanées et de beaux mouvements, provoqués par des interruptions et des attaques inattendues ! que de présence d'esprit dans cette lutte d'un seul contre tous I U est

INTRODUCTION

certain que la force, la clarté, Pabondance , Téloquence enfin;, lui venaient en parlant. Il grandissait dans le combat.

Ce qui est certain aussi^ c'est que la lecture de ces discours, dont il ne corrigeait même pas les épreuves^ ne donnera qu'une faible idée de Teffet qu'ils produisirent. A ceux qui pendant sa vie l'admiraient en le lisant^ on disait toujours comme Escbîne de Démosthène :

« Que serait-^ce si vous Paviez entendu? »

Tel est l'homme dont la vie publique va se raconter par sa parole même* Cette vie parlementaire fut longue. Elle dura pendant tout le règne du roi Louis-Philippe, pendant la république de 1848, et se renouvela dans les dernières années du second empire, où^ comme on l'a dit, sa voix vint réveiller la liberté endormiCé

Pendant ces deux dernières périodes , qui s'effacèrent si rapidement à leur tour et comme par un souffle de la destinée^ pendant ces deux époques qui nous livrèrent aux périls opposés du despotisme et de l'anarchie > la

inTROOUGTIOm XÏS

VOIX patriotique de notre orateur ne resta pas muette« 11 contiuua sa tâche infatigable y en cherchant à tirér^ dans la pratique et pour le tndment actuel, le meilleur parti de Tétat pré^ 6eht; mais surtout en n'oubliant pus l'avenir, et ^n avertissant la nation de l'abîme où ces deux voles conduisaient.

Sous la république de 1848^ après la résis-» tahce aux premiers mouvements d'anarchie, il ne remplit pas avec moins de conscience les deux devoirs qui ont occupé toute sa vie : la vigilance sur les intérêts du payâ^ et la préoccupation de ses destinées. A la tête des royalistes élus, lesquels prêtèrent loyalement à la république de 1848 leur concours pour empêcher que le pays ne iùt emporté par la tempête , M. Berryer entra sincèrement dans la pratique et la discussion des affaires.

Mais il ne croyait pas qu'en définitive, surtout après les déplorables essais qu'on avait faits^ la république fut capable de sauver et de ' gouverner la nation. Il en reconnaissait l'impuissance, soit en la comparant aux républi-

XX INTEODUCTION.

ques anciennes I soit en la comparant aux Etats-Unis modernes, qui par leur jeune passé, par leur division, leur fédération, l'étendue de leur territoire et tant d'autres causes, sont si différents de la France. Aussi la république lui apparaissait-elle comme nécessairement éphémère, il le lui disait à elle-même, et comme antipathique aux instincts, aux mœurs, aux traditions de notre nation , où tant d'intérêts, d'honneurs, de distinctions se transmettent, malgré l'égalité. « Permettez -nous de vous demander, » disait Berryer aux républicains de 1848, a si c'est sérieusement que vous venez dire à la France qu'elle est républicaine *. » Pour lui, il n'y voyait que désordre à Tintérieur, et, à l'extérieur, la guerre dans les plus mauvaises conditions. Il était persuadé que l'opinion générale en France est monarchique. Malgré la tendance républicaine d'un certain nombre , et le sentiment démocratique de presque tous, il était con-

1 Discours du 16 juiUet 1851.

INTRODUCTION, XXI

vaincu que ce qui convient le mieux à la France, à sa nature, à ses traditions, à son libéralisme moderne , à sa situation en Europe, à la conservation de sa puissance et de son repos, c'est la monarchie parlementaire; mais avec toute la force du principe légitime, et en tenant un juste compte des conditions du temps. Pour cela , il fallait avant tout, à ses yeux, -l'union des partis monarchiques. 11 lui semblait qu'après les événements qui venaient de s'accomplir, après la chute des deux gouvernements précédents et des deux dynasties, l'expérience était faite : elle prouvait à ces partis leur impuissance quand ils sont divisés ; il les adjurait de se réunir ; il ne voyait que dans leur union le salut de la patrie.

Que de malheurs eût pu nous épargner cette union, si elle se fût alors accomplie, et eût évité une nouvelle et troisième division dans les partis monarchiques! Aujourd'hui, dans notre état actuel et de nouveau provisoire , quelle puissance aurait la voix que nous regret-

IXII fNTRODUCTION.

tons pour proclamer cette idée si juste et si naturelle dW seul faisceau monarchique, capable de résister au danger social qui nous menace !

Quand Tannée i85i commença, lorsque approcha l'époque de la révision de la Cons^ titution et l'accomplissement de ce qui déjà se pressentait, Berryer prononça deux discours qui produisirent le plus grand effet sur l'as-* semblée et sur le public^

Dans l'un, il embrassa d'un coup d'oeil tout le passé : toute l'ancienne France, puis la république avec ses phases diverses^, l'empire, la restauration ) la monarchie de Juillet. Il compara tous les régimes, sans injustice et sans ménagement.

Après avoir passé en revue tous ces pouvoirs tombés, il raconta l'histoire de son propre esprit, en présence de ces diverses sortes de gouvernement, qu'en partie il avait vues, sur lesquelles il avait réfléchi, et qui lui avaient fait comprendre toute la valeur d'un principe pour la solidité et le développement d'une

inmoDucTioN, uni

société. « Depuis le jour où j'ai vu tomber le colosse de Tempire, disait-il, j'ai compris qu'il fallait un principe pour protéger la société, et je me suis attaché à celui qui ce jour-là fut rendu à la société française; principe qui est fort, parce qu'il est ancien, parce qu'il a été .mêlé à toutes les phases que la nation a par* courues^ parce qu'il a péniblement accompli sa tâche avec elle à travers les siècles, principe sous lequel, par conséquent, tout peut se développer et s'accomplir, qui, par conséquent aussi, donne bien plus de solidité à la royauté traditionnelle qu'à la royauté acclamée ou élue, qui doit vivre par lùt-méme et qu'il ne faut pas confondre, répétait*-il, avec les actes funestes du gouvernement qui le. représente. » Il en appelait à l'exemple de nos pères; car, si dans des temps malheureux de guerres intestines, soit politiques, soit religieuses, la France n'a* vait pas péri, si la couronne n'avait pas été portée sur la tête d'un roi d'Angleterre ou d'un roi d'Espagne, c'est parce que la France était rentrée dans son principe, ou n'avait pas voulu

XXIV INTRODUCTION

en sortir*. Voilà pourquoi il demandait hautement qu'on y revînt et qu'on s'y ralliât, en expliquant bien sa nature, ses avantages et ses conséquences. On le verra en lisant ce magni-» (ique discours.

Citons encore, en les abrégeant, les paroles de l'autre discours qu'en cette même année Berryer fit entendre. Il semble qu'il les ait prononcées hier, car nous sommes retombés dans les mêmes périls et dans les mêmes incertitudes en présence de l'avenir. Ces paroles, Berryer semble nous les adresser de nouveau du fond de sa tombe.

Comme aujourd'hui, la grande majorité de l'assemblée élue était conservatrice; comme aujourd'hui, elle était menacée de se diviser, et à la veille de prendre de grandes décisions. « Si le pays est pacifié, disait-il, nous le devons à l'union de la majorité; mais, personne ne peut le nier, l'état de choses actuel est précaire et provisoire. Cet état de choses ne peut se prolonger, et ne se prolongera pas. Ne

^ Discours du 16 juillet 1851.

INTRODUCTION* XXV

sentez-vous pas qu'il peut nous entraîner à de grands maux, et jusqu'à ce qu'on appelle le socialisme sous la vaine apparence du progrès? Le progrès pour une vieille société, le progrès réel, c'est la puissante union des libertés publiques et d'un pouvoir fort et incontesté. Voilà le progrès des sociétés vieillies. Tout le reste est mensonge et péril ; tout le reste mène une société à la mort. Oui, telle est notre conviction. Le gouvernement parlementaire, nous avons voulu le maintenir ; nous voulons le défendre pour le présent et pour l'avenir; nous ne connaissons pas d'autre ressource au pays. Oubliant les divisions que les révolutions passées ont faites, car il n'y en a point sur le fond des pensées, il faut demander Tunion, demander la fusion, pour dire le mot, de tous les partis que les événements passés ont irrités les uns contre les autres ; c'est restituer à la société les forces qui lui appartiennent, et qu'elle ne peut reconquérir

que par un accord complet Les divisions!

elles ont appauvri et affaibli la France, mais

XXVI INTI|0DUCT10N«

elles ne Font pas aDéantie. Il y encore des cœurs nombreux qui se mettent au-dessus des intérêts étroits des partis, pour n'envi«^ager que Tinlérét général de la nation , et former une armée vigoureuse qui résiste au nouvel envahissement des Barbares en Europe,,. Si la majorité qui sauve la société française est bri« sée, je déplore l'avenir qui est réservé à mon pays. Je ne sais pas quels seront mes succès-* seurs^ je ne sais pas si vous en aurez; ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront habités par des législateurs muets. Silamajo* rite de cette assemblée est brisée, nous aurons à subir en France, ou le mutisme qui nous sera imposé par une démagogie violente, ou ie mutisme qu'un despotisme absurde tentera de faire peser sur le pays *. »

Quelques mois après, la seconde prophétie de Berryer s'accomplissait. Mais sa voix, à lui, ne fut pas éteinte dans le silence du nouvel empire, Privé de la tribune politique, il transporta devant les tribunaux ses combats pour

^ DÎBcouPi du 16 janvier 1851 .

INTRODPCTIOW. XXVII

le droit et la justice, pour les faiblesî comme pour les puissants. De simples ouvriers imprimeurs lui témoignèrent leur vive reconnaissance d'une manière bien touchante. Sur le trône et sur les marches du trône, il eut aussi des clients. C'est qu'en effet sa carrière oratoire ne fut pas moins féconde et brillante au palais qu'au parlement»

Lorsqu'on Gn la tribune politique lui fut rouverte en 1864, la France reconnut sa voix et se ranima , comme elle reconnut celle de son ancien et puissant adversaire « M» Thiers, que la députation avait aussi ramené sur la scène.

On l'y verra souvent encore attaquer les vices administratifs de cette époque et la pro« digalité des dépenses, discuter l'état général financier et les budgets détaillés , entre autres les emprunts mexicains, après la malheureuse guerre du Mexique, On l'y verra présenter de nombreuses observations sur l'administration et les intérêts publics jusqu'au a5 juillet 1868, dernier jour où il prit la parole, trois mois

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