Aug. Enchir. dejide... c. 3i
2. Ici un blanc au manuscrit; les deux mots ont été ajoutés par un correcteur ancien.
Le Concile, disent-ils, décide bien à la vérité que les Justes n'ont pas le pouvoir de persévérer sans la grâce, mais il ne dit pas, à ce qu'ils prétendent, que cette grâce manque jamais aux Justes. Et sur le défaut de cette expression, ils ont pris sujet d'établir cette doctrine : Que cette grâce est toujours présente aux Justes, et que par ce secours ils ont toujours le pouvoir d'accomplir les Commandemens.
Ce n'est pas que le Concile ait jamais dit que cette grâce soit toujours présente, mais c'est seulement que n'ayant décidé, à ce qu'ils veulent, ny si elle l'est toujours ny si elle ne l'est jamais ny si elle l'est quelquefois, ils ont crû avoir la liberté de dire, sans blesser sa définition, qu'elle n'est jamais absente, et d'en conclure sans répugner à sa définition, que tous les Justes ont toujours ce plein pouvoir d'observer les Commandemens.
Que si on leur demande qu'ils prouvent leur sentiment, et qu'ils rapportent des passages exprés du Concile qui l'expriment, ils demeurent nécessairement dans le silence, mais ils prétendent qu'on ne peut au moins les réfuter, et croyent avoir assez fait de se cacher dans une obscurité qui oste à leurs adversaires les moyens de les convaincre, en s'os.tant à eux-mesmes tout moyen de la prouver.
Et ce qui est admirable est que ne se contentant pas d'en demeurer dans ces termes de probabilité, et de tenir cette opinion comme soutenable, ils l'ont ensuite voulu faire passer pour estre le véritable sentiment du Concile et pour une vérité de foy ; et
c'est ce qui fait aujourd'huy le sujet de toutes les disputes présentes. Tant l'insolence et l'erreur s'accompagnent facilement et s'accroissent en peu de tems lorsque l'impunité en favorise le progrés.
Mais pour arrester toute la vaine ^subtilité] de leurs raisonnemens, ne suffi t-il pas de leur dire que, comme leur sentiment est fondé, non pas sur des décisions expresses qui les appuyent, mais sur ce qu'il n'y en a pas pour les condamner, non pas sur des passages formels, mais sur le défaut des passages contraires, non sur une vérité solide et palpable, mais sur le néant, non sur des propositions, mais sur une supposition, il est au pouvoir de qui que ce soit d'en former un contraire sur une supposition contraire avec autant de raison et de fondement.
Mais pour arrester leur vaine subtilité, et pour leur faire sentir l'absurdité, et 2 [le ridicule] de leur manière de corrompre le Concile, il leur en faut proposer un semblable, afin qu'ils reconnoissent sans obscurité dans les autres ce que les passions qui les engagent au sentiment qu'ils ont embrassé les empesche d'apercevoir dans eux-mesmes. Qu'ils se figurent donc qu'il s'offre aujourd'huy des personnes qui entreprennent d'introduire une opinion nouvelle, et de l'accommoder aux termes du Concile en discourant en cette sorte :
(( Nous nous soumettons au Concile, et anathe-
i. Un blanc au manuscrit; leçon proposée par E. Jovy, op. cit. i. Ici un blanc au manuscrit : les deux mots ont été ajoutés par un correcteur ancien.
matisons les Luthériens et tous ceux qui disent qu'on ne peut accomplir les commandernens quand on est secouru de la grâce ; mais, comme le Concile ne fait que défendre la ^possibilité des commandernens, avec la grâce nécessaire] pour les observer, sans déclarer qu'elle soit jamais présente, il nous laisse la liberté de dire qu'elle ne l'est jamais, et de soutenir dans cette supposition, sans blesser sa définition, l'impossibilité continuelle des préceptes. »
En vérité, que diroient nos Catholiques d'une opinion si extravagante ? Latrouveroient-ils fort conforme au Concile? L'y jugeroient-ils fort soumise? Et comment supporteroient-ils qu'on voulust non seulement la faire passer pour le véritable sens du Concile, et pour la foy orthodoxe et unique, mais seulement comme soûtenable et probable ?
Ne crieroit-on pas avec raison que ce seroit se jouer des paroles du Saint-Esprit; qu'il n'y a point de différence considérable entre cette erreur et celle de Luther, puisqu'ils conviennent dans l'impossibilité des Commandernens, quoy qu'ils différent dans la cause de cette impossibilité : qu'elle est condamnée d'anatheme, et qu'il faudroit l'étouffer comme un monstre pernicieux et détestable?
Je prie ceux qui auroientce zèle pour la Religion, non pas de le refroidir, mais de ne le pas restreindre ; et, sans le renfermer dans ce seul sujet, de l'étendre à tous ceux qui font une pareille injure à
i. P. [la nécessité de la grâce], mots barrés et remplacés par le correcteur.
l'Eglise. Car je suppose que leur ardeur prend sa source de l'amour qu'ils ont pour la vérité, et non pas de la haine qu'ils auroient pour une erreur particulière; et qu'ainsi tout ce qui est également faux leur est également odieux.
Qu'ils considèrent maintenant ce qu'ils font dans leur sentiment, et si ce n'est point une imitation parfaite de ce qu'ils viennent de détester dans les autres. Certainement il faut ou qu'ils soient aveugles s'ils n'en voyent pas la parfaite conformité, ou qu'ils soient bien injustes, s'ils ne partagent pas leur aversion, puisqu'ils doivent avoir de semblables sentimens pour les sujets qui sont entièrement semblables.
Reconnoissons donc sincèrement qu'on ne doit point corrompre de cette sorte les plus saintes veritez que Dieu ait mises dans son Eglise, et que c'est en abuser d'une manière bien indigne et bienoutrageuse, de prétendre que le Concile ayant à ruiner ses hérésies touchant la possibilité absolue et l'impossibilité absolue des préceptes, il ait établi cette puissance contre les uns, et cette impuissance contre les autres en des cas qui n'arriveroient jamais.
Car n'eust-il pas esté bien plus séant, plus utile, etc..
Mais si le mot de possible a un sens si vaste, celuy de pouvoir n'en a pas un moins étendu ; car n'est-il pas visible que puisqu'une chose est dite estre en nostre puissance lorsqu'elle se fait quand nous le voulons, et qu'elle ne se fait pas quand nous
ne le voulons pas, rien n'est tant en nostre puissance que nostre propre volonté ?
Et c'est en ce sens qu'il est véritable que tous les hommes ont le pouvoir d'accomplir les Commandemens, puisqu'il est assuré qu'il ne faut pour les observer que le vouloir : si vis, conservabis mandata* .
Et c'est ce qui a fait dire à S1 Augustin que tous les hommes peuvent, s'ils le Aeulent, se convertir de l'amour des choses temporelles à l'observation des Commandemens de Dieu, sans que les Pelagiens puissent prétendre que cela soit dit selon leurs maximes. Parce, dit ce Père, qu'il est vray que les hommes le peuvent s'ils le veulent, mais cette volonté est préparée par le Seigneur.
Et c'est ce qui luy a fait dire ailleurs qu'il est dans la puissance de l'homme de changer et de corriger sa volonté, sans que cela blesse la grâce qu'il annonçoit, parce qu'il déclare que cette puissance n'est point si elle n'est donnée de Dieu : Parce, dit-il, que, comme une chose est dite estre en nostre puissance, lorsque nous la faisons quand nous le voulons, rien n'est tant en nostre puissance que nostre propre volonté ; mais la volonté est préparée par le Seigneur, c'est donc ainsi qu'il en donne la puissance. C'est ainsi qu'il faut entendre, continue ce saint Docteur, ce que j'ay dit ailleurs : Il est en nostre puissance de mériter de recevoir les effets de la miséricorde de
i. Aug. Retract. 1. i. c. loetc. 22. Cf. supra p. i85 sqq. etiggsqq.
Dieu ou de sa colère, parce que rien nest en nostre puissance que ce qui suit nostre volonté, laquelle lorsque Dieu la prépare forte et puissante, la mesme action de pieté devient facile qui estoit difficile et mesme impossible auparavant.
Il est donc bien visible qu'en prenant le mot de pouvoir en ce sens, tous les hommes ont celuy d'accomplir les préceptes. Et cependant il est véritable en un autre sens que ceux qui n'en sont pas instruits comme les Infidèles, n'ont pas le pouvoir de les accomplir, puisqu'ils les ignorent. Car comment s'acquitteront-ils d'une obligation qu'ils ne sçavent pas leur estre imposée ? ou comment invoquerontils celuy auquel ils ne croyent pas ? ou comment croiront-ils en celuy dont ils n'ont point ouy parler? ou comment en entendront-ils parler sans prédicateur ?
Et c'est ce qui a fait dire à S* Augustin : II est nécessaire et inévitable que ceux qui ignorent la justice la violent. Necesse est ut peccet a quo ignoratur justilia1 . Et ailleurs2 : On peut bien dire à un homme : Vous persévéreriez si vous le vouliez dans les choses que vous avez apprises et tenues ; mais on ne peut dire en aucune sorte : Vous croiriez si vous le vouliez les choses dont vous n'avez point ouy parler. D'où l'on voit que les Chrétiens qui sont instruits
i. Aug. Oper. imperf. 1. i. n. 108. Texte cité dans la 4e Provinciale, cf. supra T. IV, p. 265.
2. Aug. Corr. et grat. c. 7 potest dici, homo in eo quod audieras
et tenueras, in eo perseverares si velles ; nullo modo autem dici potest, id quod non audieras crederes si velles.
2e série. VIII 17
de la Loy de Dieu ont par cette connoissance un pouvoir de l'accomplir, qui n'est pas commun à ceux qui en sont privez, puisque connoissant la volonté de leur maistre, il ne dépend plus que de leur consentement d'y obeïr.
Mais on peut dire avec bien plus de raison des Justes, qu'ils ont toujours le pouvoir de les observer, puisque leur volonté estant dégagée des liens qui la retenoient captive, et se trouvant guérie de ses langueurs (quoy qu'il luy en reste quelque foiblesse qui n'empesche pas qu'on ne puisse dire avec les Pères qu'elle est libre, saine et forte), il est visible qu'ils ont un pouvoir d'observer les Commandemens, qui n'est pas commun à ceux qui estant asservis sous l'amour des créatures ont une opposition à Dieu et des passions dominantes, qui les empeschent de suivre et d'observer sa loy.
Car de la mesme sorte qu'on dit d'un œil qu'il a le pouvoir de voir, quand il n'y a aucune indisposition intérieure qui empesche cet exercice, de mesme on peut dire avec vérité de la volonté de l'homme quand elle est dégagée des passions qui y dominoient auparavant, qu'elle a alors le pouvoir d'aimer Dieu.
Ce n'est pas qu'elle n'ait encore besoin d'estre secourue de la grâce, quelque saine qu'elle soit. Car, comme dit S1 Augustin1, de la mesme sorte que
I. Aug. de Nat. et gratia, c. 26, cité dans la Trias, lib. III, c. 2, art. XIV, [p. 336] : Sicut enim oculus corporis etiam plenissime sanus, nisi candore lucis adjutusnonpotest cernere : sic homo etiam perfectissime justificatus, nisiseterna luce justitiœ divinitus adjuvetur, recte non potes t vivere.
l'œil, quoy qu'il soit parfaitement sain, ne peut voir s'il nest secouru de la lumière, ainsi l'homme quoy qu'il soit parfaitement justifié, ne peut vivre dans la pieté, s'il n'est assisté divinement par la lumière éternelle de la justice.
Et néanmoins, comme on ne laisse pas de dire que l'œil, quand il est sain, a le pouvoir de voir, en ne considérant que cette faculté en elle-mesme, parce qu'il n'a pas besoin de plus de santé pour voir, mais seulement de la lumière extérieure : de mesme on peut dire de lame quand elle est justifiée qu'elle a le pouvoir d'aimer Dieu, en ne la considérant qu'en elle-mesme, parce que, comme dit S1 Thomas, elle n'a pas besoin de plus de justice pour aimer Dieu, mais seulement des secours actuels1.
Mais il est nécessaire que ces secours actuels soient tels que la délectation de la charité surmonte celle du péché, puisqu'autrement la mauvaise délectation subsiste sans estre vaincue, et tente toujours celuy qu'elle tient esclave, puisqu'on est asservi à celuy par qui on a esté vaincu, car certainement nous serons toujours vaincus, si nous ne sommes tellement aidez de Dieu, que non seulement nous connoissions nostre devoir, mais encore que l'âme estant guérie, vainque et surmonte en nous la délectation des choses, dont le désir de les posse-
i. Le texte de S1 Augustin, traduit par Pascal, se trouve cité dans la Summa Theologica, deuxième partie, I, qu.GIX, à l'article IX. S1 Thomas discute dans l'article III de la môme question GIX : Utrum homo possit diligere Deum super omnia, ex solis naturalibas sine gratia.
der, ou la crainte de les perdre, nous fait pécher (Aug. lib. L Oper. imperf.)1.
Et néanmoins on peut dire de celuy qui est secouru de la grâce, quoy qu'il le soit moins qu'il ne faut, pour faire qu'il marche parfaitement dans la voye de Dieu, qu'il a un pouvoir qu'il n'auroit pas s'il estoit privé de tout secours, puisqu'il est plus proche d'avoir tout celuy qui luy est nécessaire lorsqu'il en a une partie que s'il n'en avoit point du tout ; et mesme que ce secours imparfait, ou trop foihle dans la tentation où l'on le considère, deviendra assez puissant si la tentation vient à se diminuer, et qu'il la luy fera vaincre alors effectivement, ce qui ne seroit pas véritable s'il n'en avoit aucun. De la mesme sorte qu'on peut dire d'un homme dont la veuë est affaiblie par une maladie, et qui a besoin de beaucoup de lumière, qu'encore qu'une petite lumière ne luy donne pas le plein pouvoir de voir, néanmoins elle luy en donne un certain genre, ou un certain degré de pouvoir qu'il n'auroit pas s'il estoit dans les ténèbres, puisqu'il est plus proche d'avoir tout celuy qui luy est nécessaire en cet estât, et que mesme, si sa santé s'affermit, cette lumière deviendra assez forte pour luy en donner alors le pouvoir entier.
Voilà toutes les diverses manières dont on peut considérer les dififerens pouvoirs qui sont tous véritables, quoy que le seul qui doit estre appelle entier, plein et parfait, et qui donne l'action mesme, soit
i. Cf. la traduction donnée de ce texte, supra p. 108.
celuy auquel il ne manque rien pour agir. De sorte qu'il est très véritable qu'on peut dire de ceux ausquels il manque quelque secours, sans lequel il est asseuré qu'ils ne feront jamais une action, qu'ils n'ont pas, en ce sens, le pouvoir de la faire.
C'est ainsi qu'on peut dire avec vérité qu'un homme dans les ténèbres, n'a pas le pouvoir de voir, en considérant le plein et dernier pouvoir sans lequel on n'agit point.
Et ainsi un homme, quelque juste qu'il soit, s'il n'est aidé d'une grâce assez puissante, ou pour user des termes du Concile, d'un secours spécial de Dieu1 , il est véritable selon le mesme Concile, qu'il n'a pas le pouvoir de persévérer, parce qu'encore qu'il en ait le pouvoir dans les divers sens qui en sont expliquez, il n'en a pas néanmoins le pouvoir plein et entier auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir : Et c'est pourquoy le Concile défend sous peine d'anatheme, de dire qu'il en ait le pouvoir.
i. Vide supra p. 108.
L'objet de ce discours est de montrer quel est le véritable sens des SS. Pères et du Concile de Trente dans ces paroles :
Les Commandemens ne sont pas impossibles aux Justes.
Lequel de ces deux est le véritable :
Le i . Qu'il n'est pas impossible que les Justes accomplissent les Commandemens.
Le 2. Que les Commandemens sont toujours possibles à tous les Justes, de ce plein et dernier pouvoir auquel il ne manque rien de la part de Dieu, pour agir.
Les moyens que nous employerons pour reconnoistre lequel de ces deux sens est le véritable, seront ceux-cy :
i . Le premier sera d'examiner par les termes de la Proposition, quel est le sens qu'elle exprime, et que l'on en forme naturellement.
2 Le second, d'examiner par l'objet qu'ont eu les
i. Ms. 124^9, fos 627 à 64o. En tête de ce fragment, le premier que donne la copie, se trouve cette note : ce Ce cahier est très bon, mais non tout à fait assez étendu. — Gollationné. » Ce fragment a été publié par Bossut, dans sa Dissertation, pp. 465 à 485- — G. donne ce titre : « Ecrit de Mr Pascal touchant le pouvoir d'accomplir les commandemens. »
Pères et le Concile en faisant cette décision, lequel de ces deux sens ils y ont eu.
3. Et le troisième sera d'examiner parla suitte du discours, et par les autres passages des Pères et du Concile qui l'expliquent, lequel est le véritable.
Et j'espère que, si l'on void icy que les termes de cette Proposition n'expriment et ne forment que le premier sens seulement ;
Que l'objet des Pères et du Concile n'a esté que d'establir ce seul premier sens;
Que la suitte de leur discours, et une infinité d'autres passages, les expliquent en le mesme sens ;
Que les preuves qu'ils en donnent, ne concluent que pour ce seul sens ;
Que la conclusion qu'ils tirent de leurs preuves, n'enferme que ce seul sens en d'autres termes très univoques ;
Qu'ils n'ayent jamais établi formellement le second sens en aucuns lieux de leurs ouvrages ;
Et qu'ils ayent non-seulement établi formellement le premier sens, mais ruiné formellement le second sens.
Je doute qu'après tant de preuves, on puisse douter qu'ils n'ayent eu [en vue] que le premier sens seulement.
Nous diviserons donc ce discours en1 — sections.
Dans la première2 —
i. Il manque ici un mot au manuscrit.