‹ Œuvres de Blaise Pascal; publiées suivant l'ordre chronologique, avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 109 sur 191 · FRAGMENTS SUR LA POSSIRILITÉ DES COMMANDEMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS SUR LA POSSIRILITÉ DES COMMANDEMENTS

Qu'il n'y a pas une relation nécessaire entre la possibilité, et le pouvoir.

Mais toutes les choses qu'il est possible qui arrivent à un sujet, ne sont pas toujours au pouvoir de ce sujet : et quoy qu'on se laisse aisément prévenir de l'opinion qu'il y a une relation nécessaire de l'un à l'autre, il n'y a rien déplus facile et de plus commun que de voir le contraire.

Ce n'est pas que cette relation ne soit aussi assez ordinaire, mais il s'en faut beaucoup qu'elle soit générale et nécessaire. Voicy des exemples de l'un et de l'autre :

Un Prince etantlegitimeheritierd'un Royaume, et reconnu pour véritable Roy par tous ses sujets, sans division et sans répugnance, il est ensemble véritable, et qu'il est possible qu'il soit Roy, et qu'il est en son pouvoir de l'estre.

Ainsi il est possible qu'un homme sain et libre

i. Ms. 12449, fos 663 à 674. Fragment publié presque en entier par Bossut, qui lui donne le titre de Discours où l'on fait voir..~ p. 4q4-5oq.

courre quand il luy plaist, et il est aussi en son pouvoir de le faire.

En ces exemples il y a relation de la possibilité au pouvoir.

Mais on sçait aussi qu'il est possible qu'un homme vive soixante ans, et que cependant il n'est au pouvoir de personne, non-seulement d'arriver à cet âge, mais de s'assurer d'un instant de vie.

Et qu'il est possible qu'un Prince du Sang, quoy que le dernier de la Maison Royale, devienne Roy légitime, sans qu'il soit toujours en son pouvoir de le devenir.

Et ainsi il est aussi simple et aussi ordinaire de voir que cette relation ne se rencontre pas, que le contraire : D'où il paroist assez qu'elle n'est pas perpétuelle et nécessaire.

Et qu'ainsi il n'y a point de répugnance nécessaire et convaincante par la seule force des paroles à dire que les Commandemens soient possibles aux hommes ; et que néanmoins les hommes n'ayent pas toujours le pouvoir de les accomplir, ^puisque la grâce par laquelle ils sont rendus possibles, n'est pas toujours et nécessairement dans chacun des hommes.]

[De la mesme sorte il ne répugne point de dire tout ensemble qu'un homme sain, mais enchaisné peut courir, puisque la rupture de ses fers est possible, sans qu'on puisse dire qu'il soit toujours en

i. La fin de ce chapitre est barrée au manuscrit.

son pouvoir de courir, puisque sa liberté ne dépend pas toujours de luy.]

[On peut dire la mesme chose d'un malade, et de mille autres exemples.]

Règle pour discerner en quelles circonstances il y a relation de la possibilité au pouvoir.

Mais il est facile de déterminer par une Règle générale, en quelles circonstances cette relation de la possibilité au pouvoir se rencontre. Celle-cy y satisfait :

Toutes les fois que la cause par laquelle un effet est possible est présente et soumise au sujet où il doit estre produit, il y a relation de la possibilité au pouvoir ; c'est-à-dire que l'effet est au pouvoir de ce sujet, et non pas autrement.

C'est ainsi qu'il est au pouvoir de ce légitime héritier du Royaume, receu avec applaudissement de tous ses sujets, d'estre Roy ou non ; parce que toutes choses estant disposées à le reconnoistre, sa seule volonté est seule cause et maîtresse de l'événement ; et comme sa volonté est en sa disposition et dans luy-mesme, l'effet est dit estre en sa puissance.

Il n'en est pas de mesme d'un captif retenu dans les fers ; sa liberté est bien possible, mais elle n'est pas en sa puissance, parce que la rupture de ses chaisnes, qui est la cause capable de la luy donner, n'est pas en sa dépendance. Et ainsi on ne peut dire que sa sortie soit en sa puissance, quelque possible qu'elle soit en elle-mesme.

Que selon cette Règle on peut toujours dire que l'observation des préceptes est au pouvoir de tous les hommes.

Cependant cette Règle qui semble éloigner l'accomplissement des préceptes du pouvoir de chacun des hommes l'en approche au contraire, et l'y soumet.

Car comme la cause immédiate de l'observation des préceptes est la volonté de l'homme, de sorte que, comme nous avons déjà dit, on les observe quand on veut, et qu'on les enfraint quand on le veut, il est manifeste que cette cause résidant toujours dans l'homme, et dépendant de luy, on ne peut refuser de dire, selon cette Règle, que l'observation des préceptes ne soit toujours au pouvoir de chacun des hommes.

Que selon cette mesme Règle V observation des Préceptes n est pas toujours au pouvoir des hommes.

Mais ce qui est étrange, est que selon cette mesme Règle, l'observation des préceptes n'est pas toujours au pouvoir des hommes. Car encore qu'il soit véritable que la cause immédiate de l'observation des Commandemens soit la volonté de l'homme, il y en a néanmoins une autre cause et une première dominante, maîtresse et cause elle-mesme de la volonté de l'homme, qui est la grâce et le secours actuel de Dieu.

De sorte que cette cause première et principale n'estant pas résidente dans l'homme, mais dans Dieu, ny dépendante de l'homme, mais de Dieu, il est manifeste en ce sens que l'observation des Gommandemens n'est pas toujours au pouvoir des hom-

mes.

Et c'est en cette manière qu'on ne conteste pas que les Infid elles, abandonnez dans le comble de l'Impiété et du dérèglement, et destituez des secours nécessaires pour l'accomplissement des Préceptes, comme ayant comblé la mesure de leurs crimes, ne soient en tel estât que l'observation des préceptes ne soit point en leur pouvoir.

Et ainsi ceux-là mesme desquels on peut dire en un sens orthodoxe qu'il est en leur pouvoir de les accomplir, en ce que s'ils le vouloient ils le feroient, sont néanmoins en tel estât, qu'on dit aussi, en un sens catholique et orthodoxe qu'iln'estpas en leur pouvoir de le faire, parce que la privation de la grâce les met hors d'estat de le vouloir.

Qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles qui perdent ces conditions en les considérant accompagnées de quelques circonstances.

Il est donc évident que les qualitez de possible et d'impossible conviennent ensemble à beaucoup de sujets, selon les divers sens qu'on leur donne, mais il est aussi véritable qu'on peut supposer de telles circonstances, qu'elles excluront l'une de ces deux conditions.

C'est ainsi qu'encore qu'on puisse dire d'un homme sain mais enchaisné qu'il n'est pas impossible qu'il courre, puisque la rupture de ses fers, qui luy en donnera la possibilité a une cause dans la nature, mais qu'il n'est pas en son pouvoir de courir, parce que cette cause n'est pas en sa disposition ; néanmoins, si l'on considère ce captif comme captif, on peut dire absolument que, tandis qu'il sera dans les fers, sa fuite est tellement impossible, qu'elle n'est possible en aucun sens, puisque cette supposition exclud totalement la cause de sa liberté.

C'est ce que S. Thomas exprime par le mot d'incompossible, lorsqu'il dit qu'encore qu'il soit possible qu'un homme pèche mortellement, qu'il soit aussi possible qu'il soit élu, et qu'il soit encore possible qu'il soit tué à chaque instant de sa vie, il est néanmoins absolument, et en quelque temps que ce soit, incompossible à toutes ces suppositions qu'il soit ensemble Elu, en péché mortel, et tué en cet estât.

C'est aussi de cette sorte qu'on peut dire d'un homme qui a les yeux sains, qu'il peut voir la lumière qu'on luy offre, s'il le veut ; de telle sorte qu'il n'y a aucun sens auquel on puisse dire qu'il n'ait pas le pouvoir de voir, s'il le veut absolument, la lumière qu on luy présente.

C'est aussi de cette manière qu'on peut dire d'un Juste qui a toutes les grâces nécessaires pour accomplir les préceptes, et qui est tellement en estât de se passer de toute autre chose pour les accomplir

actuellement, qu'avec ce seul secours il les accomplisse en effet quelquefois, qu'il est en son pouvoir de les accomplir dans cette supposition, de telle sorte qu'il n'y a aucun sens, où, toutes ces circonstances estant posées, on puisse dire qu'il n'est pas en son pouvoir de les accomplir, ou qu'il soit impossible qu'il les accomplisse.

Et c'est ainsi, au contraire, qu'on peut dire d'un Juste, en le supposant destitué du secours nécessaire pour vouloir les accomplir, qu'il n'est pas en son pouvoir de les accomplir ; de telle sorte qu'on ne peut dire en aucun sens, en supposant cette circonstance, qu'il soit totalement en son pouvoir de les accomplir.

C'est pour cette raison que, pour présenter la vérité toute pure et toute dégagée des erreurs contraires qui la combattent, le Concile a formé deux importantes décisions, par lesquelles il establit que les Justes ont le pouvoir de persévérer quand ils ont la grâce, et par l'autre, qu'ils n'ont pas le pouvoir de persévérer quand ils n'ont pas la grâce.

Canon i8l.

[Si quelqu'un dit que l'observation des préceptes est impossible à un homme qui est justifié et qui est constitué sous la grâce, quil soit anatheme.]

i. Ici un blanc au manuscrit; nous donnons les deux citations du concile de Trente indiquées par Pascal.

Canon 2

[Si quelqu'un dit que le juste ait le pouvoir de persévérer sans un secours spécial de Dieu, ou qu'il ne le puisse avec ce secours, qu'il soit anatheme.]

Voilà les deux seules décisions, dont l'une arrestant les conséquences de l'autre, elles ne peuvent ensemble qu'instruire solidement les fidèles: puisque faisant dépendre le pouvoir ou l'impuissance d'observer les préceptes, non pas de la capacité ou de l'incapacité naturelle des hommes, mais de la présence ou de l'absence de la grâce, il n'a ny trop élevé la nature avec les Pelagiens, ny trop abaissé la nature avec les Luthériens, mais establi le vray règne de la grâce dans les âmes, comme doivent faire les vrais Chrétiens.

Et elles ne font que confirmer ce que les Pères avoient établi depuis tant de siècles par ces saintes maximes :

Si Deus miseretur, etiam volumus : Si Deus tangit cor, homo prœparat cor ; Si audisset et didicisset à Pâtre, veniret (De prœdest. sanctor., c. 8)1.

(De g rat. Chr. c. ii)2. Quando Deus docet non per Legis litteram, sed per Spiritus gratiam, ita docet, ut quod quisque didicerit non tantum cognoscendo videat, sed etiam volendo appelât, agendoque perficiat.

1. Ce sont là trois maximes séparées de S1 Augustin. La dernière seule est au passage indiqué ; la 2e se trouve au livre 1. 2 ad Bonif.

2. Texte cité dans la Trias, lib. III, c. 2, art. V, [p. 32o].

(Lib. 2. Oper imperf. n. 167). Càmverô dut incrementum Deus, sine dubio crédit et proficit.

Tune ergo efficimur verè liberi, cam Deus nos fingit, id est, format et créât, non ut homines, quod jamfecit, sedut boni homines simus, quod nunc sud gratid facit i .

Toutes ces expressions des Pères, auxquels le Concile a rendu ces décisions conformes, nous montrent donc manifestement que les Justes peuvent accomplir les préceptes avec la grâce, et non pas sans la grâce ; qu'ils le peuvent, s'ils ont la grâce, et non pas s'ils n'ont pas la grâce ; qu'ils le peuvent quand ils ont la grâce, et non pas quand ils n'ont pas la grâce.

Et il y avoitlieu d'espérer qu'une si sainte doctrine etoufferoit pour jamais les2 [erreurs opposées] de Luther et de Pelage, et toutes celles qui en pouvoient naistre, en retenant quelque chose de leur esprit :

Et néanmoins il est arrivé que ceux qui ont résolu d'establir, comme un article inviolable de la ioy, que tous les Justes ont toujours le plein pouvoir d'accomplir les Gommandemens, n'ont pas esté retenus par des condamnations si manifestes; ils les ont éludées par un artifice ridicule et impie, et qu'il faut mettre en évidence, pour en découvrir toute la malice, et l'exposer au jugement des fidèles. Voicy leur fondement.

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