‹ Œuvres de Blaise Pascal; publiées suivant l'ordre chronologique, avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 120 sur 191 · La marquise de Sablé · texte numérisé non relu

La marquise de Sablé

vostre lettre finit si court ny de vous demander des nouvelles particulières de toute la maison, de la santé de Mlle de Chalais, si la sœur Catherine est tousjours des vostres, si Mme Anne est mariée et si Madame a quelque fille auprès d'elle à sa place qui luy soit agréable. Je suis tout à fait faschée de ce que vous n'avez pas pu voir nostre première présidente dans son mal, car je m'imagine que vous eussiez mieux rencontré que tous les autres aussy bien que M. Laporte1 qui a tousjours dit que ce n'estoit point un cancer, et en effet il me sembloit qu'on estoit bien prompt à luy donner ce nom, car il n'y avoit que douze jours qu'elle sentoit du mal lors qu'on fit une consultation en cette ville, où tous les médecins et chirurgiens dirent que c'estoit un véritable cancer, à la reserve de M. Laporte et d'un chirurgien qui soutinrent que ce n'en estoit pas ou pour le moins quand ce seroit qu'on ne le pourroit pas si tost connoistre, et il me sembloit qu'ils apuyoyent leur sentiment sur de bonnes raisons. Cependant tous les médecins et chirurgiens de Paris en ont eu un contraire et se sont trompez. Je n'ay pu m'empescher de croire qu'ils avoyent l'esprit si plein du mal de la Reine, que tout leur paraissoit cancer, et il me sembloit que vous regarderiez les choses si exactement que vous en jugeriez mieux que les autres et M. Laporte auroit esté bien aise que son opinion eust esté apuyée de la vostre, car il a une estime toute particulière pour vous. Il vous salue tres-humblement, et Mr Domat, M1' Perier et Mme Baudouin2. Margot Domat a esté à l'extrémité de la petite vérole, mais elle en est revenue. M. Guerrier nous mande toutes les obligations qu'il vous a ; je vous prie de croire que j'y prens une très-grande part. J'avois oublié de vous faire les recommandations de nos petits garçons et d'Anne, qui a plus de pratique icy que les meilleurs

i. Sur Laporte, vide supra T. I, p. 167, n. 1, et T. II, p. 352.

2. Madame Baudouin fut directrice de l'hôpital général à Clermont, de i665, jusqu'à sa mort en 1700. Marguerite Perier lui succéda (Voir Potel, art. cité, p. 325).

chirurgiens. Je suis, Monsieur, vostre tres-obeissante servante,

G. Pascal.

A Monsieur Vallanl — (Note de Vallant mise au dos : Mlle Perier, cancer supposé, i665).

III. — Lettre de Madame Perier a Monsieur Vallant (Autographeà la Bibliothèque Nationale, ms.f.fr. iyo52,f° i64)-

A Clermont, ce 27e Janvier 1670.

Il est bien tems, Monsieur, que je m'aquite de mon devoir et que je vous proteste qu'on ne peut pas estre plus sensible que nous le sommes à toutes les obligations que nous vous avons. J'aurois bien de la confusion d'avoir esté si longtems à vous le tesmoigner si je n'avois eu des empeschemens indispensables, mais en vérité, j'ai esté depuis six mois dans un accablement que je ne sçaurois vous exprimer, j'ay eu tousjours des malades depuis ce tems-là et j'en ay eu jusques à sept à la fois, sçavoir : Mr de Rebergues, mon fils aisné et cinq domestiques et en suitte des recheutes de tous ces gens-là dont Anne que vous connoissez a esté la plus tourmentée et elle n'en est pas encore quitte depuis près de quatre mois, car on craint beaucoup l'hidropisie. Dans ce grand nombre de malades, nous en avons eu de toutes sortes jusques à la fièvre quinte qui a duré six semaines bien réglée à une fille qui me sert à la cuisine. Enfin il ne nous a rien manqué, et lors que les malades commençoyent à guérir, je me suis trouvée moymesme indisposée et M1' Perier en suitte, qui est dans un grand ruthme depuis i5 jours, qui luy a causé une fluxion sur une oreille qui l'incommode extrêmement. Enfin je crois que nous n'en sortirons jamais, tous ces embarras nous ont obligez de demeurer à la ville où nous sommes logez fort étroittement ; de sorte que nous n'avons pour coucher, mes filles et moy, qu'une chambre où l'on mange et où l'on reçoit la com- 2e série. VIII 20

pagine. Ce défaut de logement et de domestiques a empesché ma fille aisnée de faire aucun remède jusques à présent. Cela me donne un chagrin et une impatience extresme. Elle ne paroist pas estre plus mal qu'à l'ordinaire et mesme, à en juger par l'extérieur, on la croiroit mieux, car elle a fort bon visage, et elle marche avec assez de liberté, mais vous sçavez qu'au mal qu'elle a tout cela n'est rien dire. J'en suis bien inquiétée. L'autre a tousjours son mal d'estomac. H y a bien trois mois qu'elle n'a point soupe, elle se porte assez bien du reste. Vous voyez, Monsieur, comme je vous rens comte de Testât de la famille parce que je sçais la bonté que vous avez d'y prendre part. C'est par cette mesme raison que je crois vous devoir dire que mon fils a esté receu à la charge de M. son père, il y a quelque tems, mais d'une manière la plus agréable du monde par l'accueil qu'on luy a fait dans la compagnie. M. le p. président mesme, avant que de l'interroger, luy fit un petit discours en très-beau latin, par lequel il disoit que ce n'estoit que pour satisfaire à la coustume, qu'il alloit le faire parce que toute la compagnie estoit persuadée de sa capacité par sa réputation et par la connoissance qu'on avoit de son éducation et des exemples domestiques de science et de pieté, etc. Ensuitte tous ceux qui l'interrogèrent luy firent de petits complimens avant que de commencer, puis au sortir du palais, Mrs les presidens et la pluspart des officiers vinrent le voir pour luy tesmoigner leur satisfaction, au lieu qu'il devoit les aller tous remercier comme il fit ensuitte. Je n'ay pu m'empescher de vous faire part de toutes ces choses, parce que, je vous avoue, j'en ay de la consolation et que je crois que vous en serez bien aise. Je ne veux pas finir sans vous prier de me faire la grâce de me mander des nouvelles de Mr Touret. Il est impossible que nous puissions en avoir par luy, cela est estrange. Je vous suplie aussy tres-humblement de nous faire la grâce de nous escrire un peu plus souvent et de nous mander quelques fois ce qui se passe et je vous prie de nous donner une adresse bien précise et bien seure pour vous escrire, car nous ne le faisons qu'au hasard.

C'est ce qui m'oblige d'adresser ce paquet à M. Desprez. Tout le monde vous salue très humblement, et je suis plus que personne, Monsieur, vostre tres-obeissante servante.

G. Pascal.

IV. — Lettre de Madame Perier a Monsieur Vallant (Autographe àla Bibliothèque Nationale, ms.f.fr. iyo5o,f° 4o8).

Ce Ier Avril 1670.

Je commence, Monsieur, par la plainte que je fais de ce que vous ne m'avez pas donné une adresse seure pour vous escrire. Je vous suplie de ne plus l'oublier, car je pretens d'avoir l'honneur de le faire souvent, puisque je n'ay plus que vous à qui je puisse demander des nouvelles de Madame la Marquise, et que vous n'escrivez que quand on vous en prie. J'ay esté fort touchée de la mort de Mlle de Ghalais, c'estoit une personne d'un très-rare mérite, mais sa vie si languissante et depuis si longtems doit consoler de sa mort. Je m'aperçois présentement que j'ay mal pris mon papier, je vous en demande pardon, et je vous prie de trouver bon que je ne recommence pas sur un autre. Je vois que Madame la Marquise tesmoigne de désirer de sçavoir qui a fait la préface de nostre livre. Vous sçavez, Monsieur, que je ne dois rien avoir de secret pour elle, c'est pourquoy je vous suplie de luy dire que c'est mon fils qui l'a faitte. Mais je la suplie tres-humblement de n'en rien tesmoigner à personne. Je n'en excepte rien et je vous demande la mesme grâce, et afin que vous en sçachiez la raison, je vous diray toute l'histoire. Vous sçavez que Mr de la Chaise en avoit fait une qui était asseurement fort belle ; mais comme il ne nous en avoit rien communiqué, nous fusmes bien surpris, lorsque nous la vismes, de ce qu'elle ne contenoit rien de toutes les choses que nous voulions dire, et qu'elle en contenoit plusieurs que nous ne voulions pas dire. Cela obligea Mr Perier de luy escrire pour le prier de trouver bon qu'on y changeast ou qu'on en fit une

autre; et Mr Perier se resolust en effet, d'en faire une, mais comme il n'a jamais un moment de loisir, après avoir bien attendu, comme il vit que le temps pressoit, il manda ses intentions à mon fils et luy ordonna de la faire. Cependant comme mon fils voyoit que ce procédé faisoit de la peine à M. de Rjouannez], à M. de la Chaise et aux autres, il ne se vanta point de cela et fit comme si cette préface estoit venue d'icy toute faite. Ainsy, Monsieur, vous voyez bien qu'outre toutes les autres raisons qu'ils prétendent avoir de se plaindre, cette finesse dont mon fils a usé les choqueroit asseurement ! .

Ma fille s'est fort bien portée depuis son retour de Paris, elle s'est mise, ce caresme, à la nourriture du laict qui, à l'ordre, la restrainct terriblement, elle y a meslé de l'eau d'orge qui luy a rendu le ventre fort libre durant quelques jours, mais depuis il est redevenu paresseux et quoy que cela soit fascheux, ce n'est pas le pire, car cette difficulté luy donne des efforts qui luy excitent un grand feu et de grands maux. Mandez-moy, s'il vous plaist, ce qu'on peut faire là-dessus, car pourveu qu'elle eust une invention pour se tenir le ventre libre, le laict luy fait des merveilles et son mal ne fait nul progrez.

Je vous envoyé une lette que j'escris à Mr Touret. Je vous suplie de l'obliger à me faire réponse et je vous l'envoyé ouverte, afin que vous ayez la bonté de m'expliquer tout cela, car je ne m'attens pas trop qu'il le fasse. Mr Perier et toute ma famille vous salue très humblement.

Mandez-nous, s'il vous plaist, des nouvelles de Monsieur le Marquis de Boisdauphin.

Je suis, Monsieur, vostretres humble et très obéissante servante.

G. Pascal.

Je vous suplie de prendre peine de donner le plus tost que vous pourrez la lettre de Mr Touret et la cacheter, s'il vous plaist.

i. Voir Pensées, T. I, p. clxxx, n. i.

V. — Lettre de Madame Perier a Monsieur Vallant (Autographeà la Bibliothèque Nationale, ms.f.fr. i7o54,f°45r).

A Clermont, ce 29e Octobre 1674.

J'ay apris, Monsieur, par Madame Redon le bon accueil que vous luy avez fait ; je l'avois bien asseuré qu'elle ne pouvoit s'adresser à personne dont elle pût tirer plus de secours et de consolation que de vous, parce que je connois vostre bonté pour moy et vostre charité pour tout le monde. Je vous en ay, Monsieur, une trés-sensible obligation. Je suis ravie aussy qu'elle se soit mise entre les mains de Monsieur Dalencé. Gomme je crois que cette occasion vous obligera de conférer aveques luy, je vous suplie, Monsieur, de vouloir luy recommander Madame Redon, mesme de ma part, et l'asseurer que je me tiendray extrêmement redevable des soins qu'il prendra d'elle, comme estant une de mes plus anciennes et meilleures amies. Je crois que Monsieur Dalencé n'aura pas oublié mon nom; il nous a donné tant de marques de sa bonté, que je n'ay pas sujet de le craindre. Je voudrois bien aussy, Monsieur, que vous me fissiez la grâce de luy demander s'il a receu une lettre que Mr Laporte prist la peine de luy escrire sur le nouveau mal qui est venu à ma fille, qui est une relaxation des vertèbres. Mon fils envoya cette lettre dans le mois de Juillet dernier à Monsieur Dalencé, secrétaire du Roy, pour la donner à Monsieur son père, cependant nous n'en avons aucunes nouvelles. Je vous demande pardon, Monsieur, de toutes les peines que je vous donne tousjours, prenez vous en à vostre bonté qui vous les attire. Je ne vous fais point de recommandation de mes enfans, parce qu'ils sont tous à la campagne, mais je ne laisse pas de vous asseurer de leur tres-humble service. Je suis aveques respect, Monsieur, vostre tres-humble et tres-obeissante servante,

G. Pascal.

Je suis tres-obeissante servante à Madame la Marquise.

(A Monsieur, Monsieur Vallant docteur en médecine à Paris.)

VI. — Lettre de Madame Perier a Monsieur Vallant (Autographe à la Bibliothèque Nationale, ms.f.fr. ijo55,f° 626).

A Clermont, ce 7e Janvier 1675.

Il est bien juste, Monsieur, qu'après avoir pris la liberté de vous recommander Madame Redon, je vous rende grâces des assistances et des consolations qu'elle a receuës de vous, elle m'en a tesmoigné son ressentiment en tant de manières, que je ne sçaurois vous l'exprimer. C'est moy, Monsieur, qui vous en ay la principale obligation, puisque vous l'avez fait à ma considération et à ma prière; mais je vous en ay tant d'autres qu'en vérité je n'ose pas y penser, parce que je me vois tout à fait hors d'estat et incapable de pouvoir les reconnoistre. J'aurois deu faire ce que je fais aujourd'huy dèz le tems de l'arrivée de Mme Redon, mais l'accident terrible qui m'est arrivé * m'avait si fort esbranlé la teste, qu'il a fallu tout ce tems pour la raffermir, je ne vous en dis pas les particularitez. M. de Rebergues vous les pourra faire voir; on les luy a mandées, il pourra vous dire aussy une partie des horribles embarras où je suis plongée par les affaires2. J'avois espéré qu'une année m'en pourroit tirer, mais en voila trois, et il m'en vient tousjours de nouvelles ; je crois que l'un sert d'exemple à l'autre, car tous ceux à qui j'ay affaire me chicannent pour les choses du monde les plus claires et ce qu'il y a de plus affligeant et de plus piquant, c'est que tout cela me vient de la facilité de M. Perier et de l'extresme indulgence qu'il a eue pour tous ceux qui lui devoyent. Enfin, Monsieur, je ne sçaurois vous dire ce que je souffre, mais il faut se soumettre aux ordres de Dieu : ce n'est pas à nous de choisir les

1. Il s'agit d'un accident de voiture survenu le 3 décembre 167/» ; Marguerite Perier parle de cet accident dans une lettre à Vallant du 9 mars 1676.

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