Son fils aîné, Etienne Perier
estant sur le point de faire l'action la plus importante de vostre vie. J'ai ouy dire plusieurs fois à M. Singlin qu'il falloit considérer les premiers engagemens dans un estât comme une semence qui renferme en soy, et qui produit ensuite les racines, le tronc, les branches et les fruits de l'arbre qui en viennent. Ces considérations feroient frémir, si on les regardoit dans toute leur étendue ; mais il faut agir avec simplicité et avec confiance, principalement quand on le fait par le conseil de gens prudens, éclairés et charitables. C'est l'avantage que vous avez si grand et si rare que vous ne sçauriez le comprendre. Rendez- en grâces à Dieu, et priez-le qu'il vous fasse la grâce d'en bien user, et de verser ses bénédictions sur vous et sur le reste de la famille, et qu'il vous fasse la grâce de connoistre sa sainte volonté sur vous, et de l'accomplir fidèlement en toutes choses. Adieu, mon cher enfant; souvenez- vous de moy, et soyez persuadé que je suis tres-sincerement et fidèlement et entièrement tout à vous.
G. Pascal.
Je m'asseure que vostre frère comprend bien qu'il est compris dans cette asseurance, que je vous donne de mon affection ; mais comme il ne s'agit pas de luy dans cette occasion, je ne parle qu'à vous. Asseurez-le que je ne l'oublie pas et que je suis à luy comme à vous, sans pourtant me diviser parce que je vous regarde comme une mesme chose.
IX. — Lettre de Madame Perler a Monsieur Y allant (Autographe àla Bibliothèque Nationale, ms.f.fr. ijo^jj0 266).
Ce 5 août 1676.
Vous aurez esté surpris sans doute, Monsieur, de ce que j'ay différé si longtems à vous rendre grâces de toutes les assistances que vous avez rendues à mes enfans dans tous leurs besoins, mais j'espère que vous m'aurez bien fait la justice de
croire que je n'ay pas manqué de reconnoissance là-dessus et je m'asseure que vous excuserez mon retardement, quand vous aurez veu le récit effroyable de Testât où nous sommes. Vous avez une si parfaitte connoissance des sentimens que nous avons eus pour M/Domat1, qu'il vous sera aisé de comprendre quel effet peut produire en nous sa manière d'agir. Je puis vous dire aveques vérité que depuis quatre mois que cela dure, j'en ay esté si occupée que j'ay quelquesfois oublié la maladie de mon fils, quoy qu'asseurement elle me tienne fort au cœur. J'envoye aujourd'huy les eaux de Vic-le-Comte qu'il m'a demandées, sur vostre ordonnance. Je prie Dieu que ce remède luy soit utile, mais on n'espère pas grand'chose par là, et tous Mrs. nos médecins me disent qu'il faut absolument qu'il revienne, c'est un grand desplaisir pour moy, pour bien des raisons que vous pouvez juger, mais la santé est préférable à toutes choses, parce que sans elle on ne peut jouir de tous les autres avantages. Je le recommande à vos soins et à vos prières, et je vous suplie de croire que cette obligation m'est plus sensible que si c'estoit pour moy-mesme. Je suis aveques tout le respect que je dois, Monsieur, vostre très humble et très obéissante servante.
G. Pascal.
(A Monsieur, Monsieur Vallant docteur en médecine chez Madame la Marquise de Sablé, fauxbourg Sl-Jacques, proche le monastère de Port-Royal, à Paris.)
X. — Lettre de Madame Perier a Monsieur Vallant (Autographe à la Bibliothèque Nationale, ms.f. fr. ijo47,f° 246).
[octobre 1676.] Vous verrez, Monsieur, par la lettre que mon fils se donne
1. Sur ces difficultés avec Domat, cf. supra T. X, p. io,3, n. 2.
l'honneur de vous escrire l'effet de la boisson des eaux1. J'ay eu une grande joye de les voir icy tous deux, mais vous jugez bien qu'elle est fort meslée tant par le sujet qui les a obligez de faire ce voyage que par la peine que me donne la pensée d'une nouvelle séparation, mais ils ont de si grans avantages dans le séjour de Paris que bien loing de m'y oposer, je me dispose à les faire partir aussy tost que je croiray que leur santé le leur pourra permettre. La bonté que vous avez pour eux, Monsieur, n'est pas un des moindres sujets de consolation que j'aye de leur esloignement ; ils m'ont reitéré les tesmoignages qu'ils m'en ont donné par leurs lettres, je vous en ay une très sensible obligation, et je prends la liberté de vous en demander tres-humblement la continuation. Je me donne l'honneur d'escrire à Madame la Marquise pour luy rendre grâces de la bonté qu'elle a eue de parler de moy à Mr de Boisfranc, Me de Requestes, d'une manière qui m'a attiré des civilitez incroyables de sa part. 11 n'y a rien au monde de si obligeant que les soins qu'elle daigne prendre de me recommander ainsy à tous les gens de sa connoissance qui viennent en ce pays-cy, mais je n'ay pas osé prendre la liberté de luy donner un avis que j'ay creu que je devois faire passer par vous afin que vous en usiez selon la prudence dont vous estes tout remply. Je ne sçais, Monsieur, si vous sçavez quelque chose de l'histoire de Mr de Boisfranc. Ainsy, dans cette incertitude, je crois devoir vous le dire, c'est un jeune homme très accomply et qui aura de très grans biens. Mr son père sur cela projette de grans desseins pour son establissement. Cependant ce jeune homme a fait voir une inclination qui ne plaist pas au père et comme on le voit engagé, on a creu que l'esloignement pourroit y aporter quelque remède et c'est pour cela qu'on l'a envoyé dans ces provinces de Bourbonnois, d'Auvergne et de la Marche où il a de proches parens sous prétexte de les voir et d'aller à ses terres de ce pays-cy, enfin on le promeine pour
i . Il se trouvait aux eaux de Vichy (cf. la lettre suivante).
3i8 SUPPLÉMENT I
luy oster cette fantaisie de l'esprit. Depuis qu'il est party de cette ville, c'est-à-dire depuis trois ou quatre jours j'ay apris par un de ses proches que Mr de Boisfranc le père se desfie de Madame la Marquise de Sablé, qu'il croit qu'elle entretient ces amourettes et qu'elle fomente les inclinations de son fils contre ses intentions. Gela m'a extrêmement faschée et j'ay repondu à cela comme je devois, mais cela est inutile, car mon discours ne retournera pas à Mrde Boisfranc. J'ay creu que je ne devois pas laisser ignorer cela à Madame la Marquise parce que je sçais que quoy qu'elle considère beaucoup le fils, elle a de grans esgards pour le père et qu'elle ne seroit pas bien aise qu'il creust qu'elle fait quelque chose contre ses interests. Vous jugerez mieux que moy, Monsieur, de ce qu'il est à propos de faire là dessus, mais je vous prie de faire les choses en sorte que je ne paroisse point du tout là-dedans, c'est-à-dire que les gens qui m'ont fait ce discours, ne puissent pas sçavoir que je l'ay raporté, parce que ce sont des personnes que je vois tous les jours et envers qui cela pourroit me faire des affaires. J'ay appris aussy qu'on intercepte toutes les lettres que la demoiselle escrit et si elle s'avisoit, quoy que innocemment, de parler dans ses lettres de Madame la Marquise, vous voyez bien que cela redoubleroit les soupçons. Ainsy je crois qu'il faut remédier à tout cela. Je vous supplie, Monsieur, d'avoir la bonté de faire mes excuses à Madame de ce que je ne luy ay pas dit tout cela à elle-mesme ; j'ay eu plusieurs raisons pour en user ainsy, je ne sçavois pas s'il estoit à propos de le faire, et d'ailleurs, comme je n'ay pas accoutumé de luy parler d'affaires, je craignois qu'elle ne fit lire la lettre par quelqu'un de ses gens. Voilà, Monsieur, une commission que je vous donne aveques bien de la liberté, mais j'ay creu qu'elle ne vous seroit pas désagréable, puisqu'il s'agist du service de Madame la Marquise dont je sçais que les interest vous sont infiniment plus chers que les vostres propres. Je vous suplie de vous souvenir aussy des miens et de mesnager les choses, en sorte que dans l'ordre qu'on y mettra on ne puisse pas
connoistre que cet avis vient de moy ny directement ny indirectement. Vous m'obligerez bien si vous voulez me donner avis quand vous aurez receu cette lettre parce que, comme j'ay esté obligée d'y mettre tous les noms je serois bien faschée qu'elle fut perdue. Je vous prie aussy de me mander en mesme tems Testât de vostre santé, j'ai eu bien de la joye d'aprendre par mes enfans vostre guerison aussy tost que vostre maladie. Je prie Dieu qu'il vous conserve aussy longtems et aussy heureusement que le souhaitte, Monsieur, vostre tres-humble et très obéissante servante.
G. Pascal.
Toute ma famille vous salue icy aveques tout le respect et la tendresse possible et vous demande la continuation de l'honneur de vostre amitié.
(A Monsieur Monsieur Veillant Médecin de Madame la Duchesse de Guise.)