EXPOSÉ SOMMAIRE DU PROBLÈME DE LA GRACE
77 est constant qu'il y a plusieurs des hommes damnez et plusieurs sauvez. Il est constant encore que ceux qui sont sauvez ont voulu l'estre et que Dieu aussi l'a voulu ; car si Dieu ne l'eust pas voulu, ils ne l'eussent pas esté, et s'ils ne l'eussent pas aussi voulu eux-mesmes, ils ne l'eussent pas esté. Celuy qui nous a faits sans nous, ne peut pas nous sauver sans nous. Il est aussi véritable que ceux qui sont damnez ont bien voulu faire les péchez qui ont mérité leur damnation et que Dieu aussi a bien voulu les condamner.
Il est donc évident que la volonté de Dieu et celle de l'homme concourent au salut et à la damnation
i. Cet écrit, qui se trouve au ms. 124/19 ae ^a Bibliothèque Nationale, fos 683 à 691, a été imprimé pour la première fois dans E. Jovy, Pascal inédit, T. I, p. io4- Clémencet dans son Histoire littéraire encore manuscrite, art. Pascal, Bibliothèque Mazarine, ms. 4533 à 453g, T. II, p. 35, en transcrit la première partie, avec d'assez nombreuses variantes de détail, et résume la seconde. Il accompagne cet écrit de cette note : « nous avons sous les yeux cet écrit copié sur l'original qui etoit de la main de M. Pascal ». — Dans les papiers de Fourquevaux, que possède M. A. Gazier, se trouve reproduit un
court extrait de cet écrit : « Que tous les hommes prédestinez. »,
avec cette mention : « Tiré d'un manuscrit de Mlle Perier », et ce titre : « Extrait d'un écrit de M. Pascal, où il expose à une Religieuse les différents systèmes sur la grâce. Voicy un des articles du système des Disciples de S1 Augustin. »
de ceux qui sont sauvez ou damnez ; Et il n'y a point de question en toutes ces choses.
Si donc on demande pourquoy les hommes sont sauvez ou damnez, on peut en un sens dire que c'est parce que Dieu le veut et en un sens dire que c'est parce que les hommes le veulent.
Mais il est question de sçavoir laquelle de ces deux volontez, sçavoir de la volonté de Dieu ou de la volonté de l'homme est la maistresse, la dominante, la source, le principe et la cause de l'autre.
Il est question de sçavoir si la volonté de l'homme est la cause de la volonté de Dieu, ou *[sï\ la volonté de Dieu est la cause de la volonté de l'homme. Et celle qui sera dominante et maistresse de l'autre sera considérée comme unique en quelque sorte, non 2parce qu'elle le soit, mais parce qu'elle enferme le concours de la volonté suivante. Et l'action sera rapportée à cette volonté première et non à l'autre. Ce n'est pas qu'elle ne puisse estre aussi en un sens rapportée à la volonté suivante : mais elle l'est proprement à la volonté maistresse, comme à son principe. Car la volonté suivante est telle qu'on peut dire en un sens que l'action provient d'elle, puisqu'elle y concourt, etenunsens qu'elle n'en provient pas, parce qu'elle n'en est pas l'origine ; mais la volonté primitive est telle qu'on peut bien dire d'elle que l'action en provient, mais on ne peut en aucune sorte dire d'elle que l'action n'en provient pas.
i. Leçon donnée par Clémencet.