‹ Œuvres de Blaise Pascal; publiées suivant l'ordre chronologique, avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 93 sur 191 · Rom. VII · texte numérisé non relu

Rom. VII

tures de ces manières de discours qui nous font voir que, quand deux volontez concourent à un effet, si l'une est dominante maistresse et cause infaillible de l'autre, l'action peut estre attribuée et ostée à la volonté suivante et peut estre attribuée à la dominante, mais ne peut pas ne luy pas estre attribuée.

Nous considérons donc la volonté dominante comme unique quoy qu'elle ne le soit pas, parce qu'elle est l'unique à qui l'on puisse tout ensemble attribuer l'action et à qui on ne puisse la refuser. Suivant ce style, il est question de sçavoir,

Si ce qu'il y a des hommes sauvez et damnez, procède de ce que Dieu le veut ou de ce que les hommes le veulent.

C'est-à-dire que,

Il est question de sçavoir, si Dieu, se soumettant les volontez des hommes, a eu une volonté absolue de sauver les uns et de damner les autres ; et si, en conséquence de ce décret, il incline au bien les volontez des Eleus, et au mal celles des Réprouvez, pour les conformer ainsi les uns ou les autres à la volonté absolue qu'il a de les sauver ou de les perdre.

Ou si, soumettant au libre arbitre des hommes l'usage de ses grâces, il a preveu de quelle sorte les uns ou les autres en voudroient user, et que suivant leurs volontez il ait formé celle de leur salut ou de leur condamnation.

Voilà la question qui est aujourd'huy agitée entre les hommes, et qui est diversement décidée par trois avis.

Les premiers sont les Calvinistes, les seconds sont les Molinistes, les derniers sont les disciples de saint Augustin.

Calvinistes.

L'opinion des Calvinistes est,

Que Dieu, en créant les hommes, en a créé, les uns pour les damner et les autres pour les sauver, par une volonté absolue et sans prévision d'aucun mérite.

Que, pour exécuter cette volonté absolue, Dieu a fait pécher Adam, et non seulement permis, mais causé sa chute.

Qu'il n'y a aucune différence en Dieu entre faire et permettre.

Que Dieu ayant fait pécher Adam et tous les hommes en luy, il a envoyé Jesus-Christ pour la rédemption de ceux qu'il a voulu sauver en les créant et qu'il leur donne la charité et le salut indubitablement.

Que Dieu abandonne et prive, durant tout le cours de leur vie, de la charité ceux qu'il a résolu de damner en les créant.

Voilà l'opinion épouvantable de ces hérétiques, injurieuse à Dieu et insupportable aux hommes. Voilà les blasphèmes par lesquels ils establissent en Dieu une volonté absolue et sans aucune prévision de mérite ou de péché pour damner ou pour sauver ses créatures.

Mo Unis tes.

En haine de cette opinion abominable et des excès qu'elle enferme, les Molinistes ont pris un sentiment non seulement opposé, ce qui suiïisoit, mais absolument contraire. Glest que Dieu a une volonté conditionnelle de sauver généralement tous les hommes. Que pour cet effet J.-C. s'est incarné pour les racheter tous sans en excepter aucun, et que ses grâces estant données à tous, il dépend de leur volonté et non de celle de Dieu, d'en bien ou d'en mal user. Que Dieu ayant preveu de toute éternité le bon ou le mauvais usage qu'on feroit de ces grâces par le seul libre arbitre sans le secours d'une grâce discernante, a voulu sauver ceux qui en useroient bien, et damner ceux qui en useroient mal, n'ayant pas eu de sa part de volonté absolue ny de sauver, ny de damner aucun des hommes.

Cette opinion, contraire à celle des Calvinistes, produit un effet tout contraire. Elle flatte le sens commun que l'autre blesse. Elle le flatte en le rendant maistre de son salut ou de sa perte. Elle exclud de Dieu toute volonté absolue, et fait que le salut et la damnation procèdent de la volonté humaine, au lieu que dans celle de Calvin l'un et l'autre procèdent de la volonté divine.

Voilà quelles sont les erreurs contraires entre lesquelles les disciples de saint Augustin, marchant avec plus de retenue et de considération, établissent leur sentiment de la sorte :

[Disciples de Saint Augustin.]

Ils considèrent deux Estais dans la nature humaine. L'un est celuy auquel elle a esté créée dans Adam, saine, sans tache, juste et droite, sortant des mains de Dieu, duquel rien ne peut partir que pur, saint et parfait.

L'autre est en Testât où elle a esté réduite par le péché et la révolte du premier homme, et par lequel elle est devenue souillée, abominable et détestable aux yeux de Dieu.

Dans Testât d'innocence, Dieu ne pouvoit avec justice damner aucun des hommes, Dieu ne pouvoit mesme leur refuser les grâces suffisantes pour leur salut.

Dans Testât de corruption, Dieu pouvoit avec justice damner toute la masse entière, et ceux qui naissent encore aujourd'huy sans en estre retirez par le baptême, sont damnez et privez éternellement de la vision beatifique, ce qui est le plus grand des maux.

Suivant ces deux estats si differens, ils forment deux sentimens differens touchant la volonté de Dieu pour le salut des hommes.

Ils prétendent que, pour Testât d'innocence, Dieu a eu une volonté générale et conditionnelle de sauver tous les hommes, pourveu qu'ils le voulussent par le libre arbitre aidé des grâces suffisantes qu'il leur donnoit pour leur salut, mais qui ne les deter-

minoient pas infailliblement à persévérer dans le bien.

Mais qu'Adam, ayant par son libre arbitre mal usé de cette grâce et s'estant révolté contre Dieu par un mouvement de sa volonté et sans aucune impulsion de Dieu (ce qui seroit détestable à penser), a corrompu et infecté toute la masse des hommes, en sorte qu'elle a esté le juste objet de la colère et de l'indignation de Dieu. Ils entendent que Dieu a séparé cette masse toute également coupable et toute entière digne de damnation, qu'il en a voulu sauver une partie par une volonté absolue fondée sur sa miséricorde toute pure et gratuite, et que, laissant l'autre dans la damnation où elle estoit et où il pouvoit avec justice laisser la masse entière, il a preveu ou les péchez particuliers que chacun commettoit, ou au moins le péché originel dont ils sont tous coupables, et qu'ensuite de cette prévision, il les a voulu condamner.

Que pour cet effet Dieu a envoyé J.-C. pour sauver absolument et par des moyens très efficaces ceux qu'il a choisis et prédestinez de cette masse, qu'il n'y a que ceux là à qui il ait voulu absolument mériter le salut par sa mort, et qu'il n'a point eu cette mesme volonté pour le salut des autres qui n'ont pas esté délivrez de cette perdition universelle et juste.

Que néanmoins quelques-uns de ceux qui ne sont pas prédestinez, ne laissent pas d'estre appeliez pour le bien des Eleus, et ainsi de participer à la Re-

demption de Jesus-Christ. Que c'est la faute de ces personnes de ce qu'ils ne persévèrent pas ; qu'ils le pourroient, s'ils le vouloient, mais que n'estant pas du nombre des Eleus, Dieu ne leur donne pas ces grâces efficaces sans lesquelles ils ne le veulent jamais en effet. Et partant qu'il y a trois sortes d'hommes, les uns qui ne viennent jamais à la foy, les autres qui y viennent et qui ne persévérant pas meurent dans le péché mortel, et les derniers qui viennent à la foy et y persévèrent dans la charité jusqu'à la mort. Jesus-Christ n'a point eu de volonté absolue que les premiers receussent aucune grâce par sa mort, puisqu'ils n'en ont point en effet receu.

Il a voulu racheter les seconds ; il leur a donné des grâces qui les eussent conduits au salut, s'ils en eussent bien usé, mais il ne leur a pas voulu donner cette grâce singulière de la persévérance, sans laquelle on n'en use jamais bien.

Mais, pour les derniers, J.-G. a voulu absolument leur salut, et il les y conduit par des moyens certains et infaillibles.

Que tous les hommes du monde sont obligez de croire, mais d'une créance meslée de crainte et qui n'est pas accompagnée de certitude, qu'ils sont de ce petit nombre d'Eleus que Jesus-Christ veut sauver, et de ne juger jamais d'aucun des hommes qui vivent sur la terre, quelque meschans et impies qu'ils soient, tant qu'il leur reste un moment de vie, qu'ils ne sont pas du nombre des Prédestinez

laissant dans le secret impénétrable de Dieu le discernement des Eleus d'avec les reprouvez. Ce qui les oblige de faire pour eux ce qui peut contribuer à leur salut.

Voilà leur sentiment, suivant lequel on void que Dieu a une volonté absolue de sauver ceux qui sont sauvez et une volonté conditionnelle et par prévision de damner les damnez ; et que le salut provient de la volonté de Dieu, et la damnation de la volonté des hommes.

Voilà le sentiment des disciples de S1 Augustin, ou plutost celuy des Pères et de toute la Tradition et par conséquent de l'Eglise, les autres ne devant estre considérez que comme des egaremens de l'esprit humain. Or, quoyque ce soit un déplaisir bien sensible à l'Eglise de se voir déchirée par des erreurs contraires qui combattent les plus saintes veritez, et qu'Elle ait sujet de se plaindre et des Molinistes et des Calvinistes, néanmoins elle reconnoist qu'elle reçoit moins d'injures de ceux qui, s'egarans par leurs erreurs, demeurent dans son sein que de ceux qui s'en sont séparez pour faire autel contre autel, sans avoir plus de tendresse ni pour sa voix maternelle qui les appelle, ni de déférence pour ses décisions qui les condamnent1. Si l'erreur des Molinistes l'afflige, leur soumission la console, mais l'erreur des Calvinistes, jointe à leur rébellion, luy fait

i. Cf. le Cinquième écrit des curés de Paris, T. VII, p. 368, et Pensées, fr. 862, T. III, p. 3o3 sqq.

crier à Dieu : Tay nourri des enfans, et ils mont méprisée. Elle sçait que, pour les Molinistes, il suffît qu'elle parle par la bouche de ses Papes et de ses Conciles, que la Tradition de l'Eglise leur est en vénération, qu'ils n'entreprennent pas de donner aux paroles de l'Ecriture des interprétations particulières et qu'ils ont dessein de suivre celles que la foule et la suite de ces saints Docteurs et de ses Papes et de ses Conciles y ont données.

Mais, pour les Calvinistes, leur rébellion la rend inconsolable. Il faut qu'elle agisse avec eux comme d'égal à égal et qu'en mettant à part son autorité, elle se serve de la raison. Elle les appelle néanmoins tous à elle, et se prépare à les convaincre chacun suivant ses propres principes.

Elle se console en ce que ces erreurs contraires establissent sa vérité ; qu'il suffît de les abandonner à eux-mesmes pour les détruire \ et que les armes que ces divers ennemis employent contre elle, ne luy peuvent nuire, et ne peuvent que les ruiner.

Ce n'est pas en cette seule rencontre qu'elle éprouve des Ennemis contraires. Elle n'a quasi jamais esté sans ce double combat ; et comme elle a éprouvé cette contrariété en la personne de Jesus- Christ, son chef que les uns ont fait homme seulement, et les autres Dieu seulement2, Elle en a senti

i. Cf. la lettre à le Pailleur, supra T. II, p. 210 ; le Cinquième écrit pour les curés de Paris, supra T. VII, p. 36i, et Pensées, fr. 862, T. III, p. 3o3.

2. Cf. Pensées, ibid. : « L'Eglise a toujours esté combattue par des erreurs contraires... (p. 3o5) Exemple J. G. est Dieu et homme ».

presqu'en tous les autres points de sa créance. Mais, en imitant aussi son chef, elle tend les bras aux uns et aux autres pour les appeller tous et les embrasser ensuite ensemble pour former une heureuse union.

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