DOCTRINE DE SAINT AUGUSTIN
Saint- Augustin distingue les deux Estats des hommes devant et après le Péché et a deux sentiments convenables à ces deux Estats.
Avant le péché d'Adam.
Dieu a créé le premier homme, et en luy toute la nature humaine.
Il l'a créé juste, sain, fort.
Sans aucune concupiscence.
Avec le libre arbitre également flexible au bien et au mal.
Désirant sa béatitude, et ne pouvant pas ne pas la désirer.
Dieu n'a peu créer aucun des hommes avec la volonté absolue de les damner.
Dieu n'a pas créé les hommes avec la volonté absolue de les sauver.
i. Cet écrit, qui se trouve au ms. 12^/19 de la Bibliothèque Nationale fos 715 à 722, a été publié pour la première fois par E. Jovy, Pascal inédit, T. I, p. 157. En tête du manuscrit se trouve cette observation d'un annotateur ancien : « Ce cahier est inutile, chacune de ces 3 opinions peut estre mise en doute et n'est pas prouvée. »
2e série. VIII 10
Dieu a créé les hommes dans la volonté conditionnelle de les sauver tous généralement s'ils observoient ses préceptes.
Sinon, de disposer d'eux comme maistre, c'est-àdire de les damner ou de leur faire miséricorde suivant son bon plaisir.
L'homme innocent et sortant des mains de Dieu ne pouvoit, quoyque fort et sain et juste, observer les commandemens sans grâce de Dieu.
Dieu ne pouvoit avec justice imposer des préceptes à Adam et aux hommes innocens sans leur donner la grâce nécessaire pour les accomplir.
Si les hommes en leur création n'avoient eu une grâce suffisante et nécessaire pour accomplir les préceptes, ils n'auroient point péché en les transgressant.
Dieu donna à Adam une grâce suffisante, c'est-àdire outre laquelle aucune autre n'estoit nécessaire pour accomplir les préceptes et demeurer dans la justice. Par le moyen de laquelle il pouvoit persévérer ou ne persévérer pas, suivant son bon plaisir.
De sorte que son libre arbitre pouvoit comme maistre de cette grâce suffisante la rendre vaine ou efficace, suivant son bon plaisir.
Dieu laissa et permit au libre arbitre d'Adam le bon ou le mauvais usage de cette grâce.
Si Adam, par le moyen de cette grâce, eust persévéré, il eust mérité la gloire, c'est-à-dire d'estre éternellement confirmé en grâce sans péril de pécher jamais : comme les bons Anges l'ont mérité par le mérite d'une grâce pareille.
Et chacun de ses descendansfustné dans la justice, et avec une grâce suffisante pareille à la sienne, par laquelle il eust pu ou persévérer, ou non, suivant son bon plaisir, et mériter, ou non, la gloire éternelle, comme Adam.
Adam tenté par le Diable succomba à la tentation, se révolta contre Dieu, enfreignit ses préceptes, voulut estre indépendant de Dieu et égal à luy.
Apres le péché d'Adam.
Adam, ayant péché et s 'estant rendu digne de mort éternelle,
Pour punition de sa rébellion,
Dieu l'a laissé dans l'amour de la créature.
Et sa volonté, laquelle auparavant n'estoit en aucune sorte attirée vers la créature par aucune concupiscence, s'est trouvée remplie de concupiscence que le Diable y a semée, et non pas Dieu.
La concupiscence s'est donc élevée dans ses membres et a chatouillé et délecté sa volonté dans le mal, et les ténèbres ont remply son esprit de telle sorte que sa volonté auparavant indifférente pour le bien et le mal, sans délectation ny chatouillement ny dans l'un ny dans l'autre, mais suivant, sans aucun appétit prévenant de sa part, ce qu'il connoissoit de plus convenable à sa félicité, se trouve maintenant charmée par la concupiscence qui s'est élevée dans ses membres. Et son esprit très fort, très juste, très éclairé, est obscurci et dans l'ignorance.
Ce péché ayant passé d'Adam à toute sa postérité,
qui fut corrompue en luy comme un fruit sortant d'une mauvaise semence, tous les hommes sortis d'Adam naissent dans l'ignorance, dans la concupiscence, coupables du péché d'Adam, et dignes de la mort éternelle.
Le libre arbitre est demeuré flexible au bien et au mal ; mais avec cette différence, qu'au lieu qu'en Adam, il n'avoit aucun chatouillement au mal, et qu'il luy suffisoit de connoistre le bien pour s'y pouvoir porter, maintenant il a une suavité et une délectation si puissante dans le mal par la concupiscence qu'infailliblement il s'y porte de luy-mesme comme à son bien, et qu'il le choisit volontairement et très librement et avec joye comme l'objetoù il sent sa béatitude.
Tous les hommes estant dans cette masse corrompue également dignes de la mort éternelle, et de la colère de Dieu, Dieu pou voit avec justice les abandonner tous sans miséricorde à la damnation.
Et néanmoins il pkist à Dieu de choisir, élire et discerner de cette masse également corrompue, et où il ne voyoit que de mauvais mérites, un nombre d'hommes de tout sexe, âges, conditions, complexions, de tous les pais, de tous les tems, et enfin de toutes sortes.
Que Dieu a discerné ses Elus d'avec les autres par des raisons inconnues aux hommes et aux anges et par une pure miséricorde sans aucun mérite.
Que les Elus de Dieu font une Universalité, qui esttantost appellée monde parce qu'ils sont répandus
dans tout le monde, tantost tous, parce qu'ils font une totalité, tantost plusieurs, parce qu'ils sont plusieurs entr'eux, tantost peu, parce qu'ils sont peu à proportion de la totalité des délaissés.
Que les délaissés font une totalité qui est appelée monde, tous et plusieurs ; et jamais, peu.
Que Dieu, par une volonté absolue et irrévocable, a voulu sauver ses Elus, par une bonté purement gratuite, et qu'il a abandonné les autres à leurs mauvais désirs où il pouvoit avec justice abandonner tous les hommes.
Pour sauver ses Elus, Dieu a envoyé Jesus-Christ pour satisfaire à sa justice, et pour mériter de sa miséricorde la grâce de Rédemption, la grâce médicinale, la grâce de Jesus-Christ, qui n'est autre chose qu'une suavité et une délectation dans la Loy de Dieu, répandue dans le cœur par le Saint-Esprit, qui non seulement égalant, mais surpassant encore la concupiscence de la chair, remplit la volonté d'une plus grande délectation dans le bien, que la concupiscence ne luy en offre dans le mal, et qu'ainsi le libre arbitre, charmé par les douceurs et par les plaisirs que le Saint-Esprit luy inspire, plus que par les attraits du péché, choisit infailliblement luy-mesme la loy de Dieu par cette seule raison qu'il y trouve plus de satisfaction et qu'il y sent sa béatitude et sa félicité.
De sorte que ceux à qui il plaist à Dieu de donner cette grâce, se portent d'eux-mesmes par leur libre arbitre à préférer infailliblement Dieu à la Créature.
Et c'est pourquoy on dit indifféremment ou que le libre arbitre s'y porte de soy-mesme par le moyen de cette grâce, parce qu'en effet il s'y porte, ou que cette grâce y porte le libre arbitre, parce que toutes les fois qu'elle est donnée, le libre arbitre s'y porte infailliblement.
Et ceux à qui il plaist à Dieu de la donner jusqu'à la fin persévèrent infailliblement dans cette préférence, et ainsi choisissans jusqu'à la mort par leur propre volonté d'accomplir la loy plutost que de la violer, parce qu'ils y sentent plus de satisfaction, ils méritent la gloire et par le secours de cette grâce qui a surmonté la concupiscence, et par leur propre choix et le mouvement de leur libre arbitre qui s'y est porté de soy-mesme volontairement et librement.
Et tous ceux à qui cette grâce n'est pas donnée, ou n'est pas donnée jusqu'à la fin demeurent tellement chatouillés et charmés par leur concupiscence, qu'ils aiment mieux infailliblement pécher que ne pécher pas, par cette raison qu'ils y trouvent plus de satisfaction.
Et ainsi, mourans en leurs péchez, méritent la mort éternelle, puis qu'ils ont choisi le mal par leur propre et libre volonté.
De sorte que les hommes sont sauvés ou damnés, suivant qu'il a pieu à Dieu de les choisir pour leur donner cette grâce dans la masse corrompue des hommes, dans laquelle il pouvoit avec justice les abandonner tous,
Tous les hommes estant également coupables de leur part, lorsque Dieu les a discernés.
Opinion des restes des Pelagiens.
Les restes des Pelagiens s'accordoient facilement avec S1 Augustin touchant Testât d'innocence, à sçavoir : Que Dieu créa l'homme juste avec une grâce suffisante par laquelle il pou voit s'il vouloit persévérer ou non. Et que Dieu avoit en la création une volonté conditionnelle de les sauver tous, pourveu qu'ils usassent bien de cette grâce. Que l'usage en estant laissé à son libre arbitre, Adam pécha et en luy toute la nature humaine. Qu'il fut puni de la concupiscence et de l'ignorance. Que toute sa postérité naist digne de damnation avec les deux fléaux de l'ignorance et de la concupiscence. En toutes ces choses ils s'accordent. Mais ils diflerent touchant la conduite de Dieu envers les hommes après le péché. Et voicy leur sentiment :
Que Dieu eust été injuste s'il n'avoit pas voulu sauver tous les hommes (en la masse corrompue), et s'il ne leur avoit donné à tous les secours suffisans pour se sauver.
Qu'il n'auroit pu sans indiscrétion en discerner les uns d'avec les autres s'ils n'avoient donné de leur part quelque occasion à ce discernement.
Que Dieu ne sçauroit sans blesser leur libre arbitre vouloir d'une volonté absolue faire en sorte qu'ils accomplissent les préceptes par sa grâce.
Et sur ces fondemens, ils avancent que Dieu a eu
une volonté générale, égale, et conditionnelle, de sauver tous les hommes (en la masse corrompue) comme en la création, sçavoir, pourveu qu'ils voulussent accomplir les préceptes. Mais parce qu'ils avoient besoin d'une nouvelle grâce à cause de leur péché, Que Jesus-Christ s'est incarné pour leur mériter et offrir à tous, sans exception d'un seul, et durant tout le cours de la vie sans interruption, une grâce suffisante seulement pour croire en Dieu, et pour prier Dieu de les aider.
Que ceux qui n'usent pas de cette Grâce, et qui, malgré ce secours, demeurent dans leur péché jusqu'à la mort, sont justement abandonnés de Dieu, punis et damnés.
Que ceux qui usant bien de cette Grâce croyent en Dieu ou le prient, donnent en cela à Dieu l'occasion de les discerner des autres, et de leur fournir d'autres secours les uns disent efficaces, les autres seulement suffisans, pour se sauver.
De sorte que tous ceux qui usent bien de cette Grâce générale et suffisante obtiennent de la miséricorde de Dieu des grâces pour faire de bonnes œuvres et pour arriver au salut.
Et ceux qui n'usent pas bien de cette Grâce, demeurent dans la damnation.
Ainsi les hommes sont sauvés ou damnés suivant qu'il plaist aux hommes de rendre vaine ou efficace cette grâce suffisante donnée à tous les hommes pour croire ou pour prier, Dieu ayant une volonté égale de les sauver tous, de sa part.
Opinion de Calvin,
Calvin n'a aucune conformité avec S1 Augustin, et en diffère en toutes choses depuis le commencement jusqu'à la fin.
Il prétend que Dieu ayant créé Adam et tous les hommes en my, n'a pas eu en les créant une volonté conditionnelle pour les sauver. Que la fin qu'il s'est proposée en créant la plus noble de ses créatures, n'a pas esté ambiguë, mais qu'il en a créé les uns dans la volonté absolue de les damner, les autres dans la volonté absolue de les sauver. Que Dieu l'a ainsi décrété pour sa gloire. Que partant ce décret est juste, quoy qu'il ne nous paroisse pas comment, puisque tout ce qui luy donne de la gloire est juste, estant juste qu'il ait toute gloire.
Que néanmoins Dieu ne pouvant pas par sa justice les damner sans péché, il n'a pas permis, mais décrété et ordonné le péché d'Adam. Qu'Adam ayant péché nécessairement par le décret de Dieu, il a esté digne de la mort éternelle. Qu'il a perdu son libre arbitre. Qu'il n'a plus eu aucune flexibilité au bien, mesme avec la grâce effîcacissime.
Que le péché d'Adam s'est communiqué à toute sa postérité, non pas naturellement, comme le vice d'une semence au fruit qu'elle produit, mais par un décret de Dieu, par lequel tous les hommes naissent coupables du péché de leur premier père sans libre arbitre, sans flexibilité aucune au bien, mesme avec la grâce efficace, et dignes de mort éternelle.
Que tous les hommes estant coupables, Dieu en a disposé comme maistre. Qu'il n'a voulu sauver que ceux qu'il avoit créés pour les sauver. Qu'il a voulu damner ceux qu'il avoit créés pour les damner. Que pour cet effet Jesus-Christ s'est incarné pour mériter le salut de ceux qui avoient esté choisis dans la masse encore innocente avant la prévision du péché.
Que Dieu donne à ceux-là, et à ceux-là seulement, la grâce de Jesus-Christ, laquelle ils ne perdent jamais depuis qu'ils l'ont receue, qui porte leur volonté au bien (non pas qui fait que la volonté s'y porte, mais qui l'y porte malgré sa répugnance) comme une pierre, comme une scie, comme une matière morte en son action et sans capacité aucune de se mouvoir avec la grâce et d'y coopérer, parce que le libre arbitre est perdu et mort entièrement.
De sorte que la grâce opère seule ; et quoy qu'elle demeure et opère jusqu'à la mort de bonnes œuvres, ce n'est point le libre arbitre qui les fait et qui s'y porte par son choix ; au contraire, pendant que la grâce opère en luy ces bonnes œuvres, il mérite la mort éternelle. Que Jesus-Christ mérite seul, et que, n'y ayant aucun mérite des justes, les mérites de Jesus-Christ leur sont seulement imputés, appliqués et ainsi sauvés.
Ainsi ceux à qui cette grâce est une fois donnée, sont infailliblement sauvés, non par leurs bonnes œuvres ou bonne volonté, car ils n'en ont aucune, mais par les mérites de Jesus-Christ qui leur sont appliqués.
Et ceux à qui cette grâce n'est point donnée sont infailliblement damnés pour les péchés qu'ils commettent par l'ordre et décret de Dieu qui les y incline pour sa gloire.
De sorte que les hommes sont sauvés ou damnés, suivant qu'il a plu à Dieu de les choisir dans Adam au point de leur création, et qu'il a plu à Dieu de les incliner ou au bien ou au mal pour sa gloire,
Tous les hommes estant également innocens de leur part, lorsque Dieu les a discernés.
FRAGMENTS D UNE LETTRE DE PASCAL SUR LA POSSIBILITÉ DES COMMANDEMENTS, LES CON- TRADICTIONS APPARENTES DE S1 AUGUSTIN, LA THÉORIE DU DOUBLE DÉLAISSEMENT DES JUSTES, ET LE POUVOIR PROCHAIN.
Je n'ay ni loisir, ni livres, ni suffisance pour vous repondre aussi exactement que je voudrois : je le feray néanmoins suivant ce que je puis maintenant, afin que voyant par écrit des choses que je vous ay souvent dites, elles fassent plus d'impression sur vous, sans que vous ayiez besoin que je vous les répète.
Vous me demandez que je reponde à ces parolles du Ghap. xi. de la sess. vi. du Concile de Trente, Que les Commande mens ne sont pas impossibles aux Justes. Je vai vous satisfaire selon mon pouvoir.
Cette Proposition, Les Commandemens sont possibles aux Justes, a deux sens tout differens et éloignez l'un de l'autre. Ce n'est pas icy une distinction d'E-
i. Bibliothèque Nationale, ms. f. fr. 1244g, f° 6i5-6a6; publié par Bossut pp. 4o6 à 422, et considéré par lui comme le début d'une Lettre sur la possibilité des Commandements de Dieu. Cf. les textes du concile de Trente, supra p. io5 sqq. — Le Père Guerrier (ie recueil, p. i4) transcrit cette lettre d'après « le manuscrit même de M. Pascal ». Nous marquons par G. les variantes qu'il donne.
cole ; elle est solide et réelle, et dans la nature de la chose, et dans les termes du Concile.
Le premier sens qui s'offre d'abord, et que vous croyez estre celui du Concile en cet endroit, ce que vous verrez bien n'estre pas vray, est que le Juste, considéré en un instant de sa Justice, a toujours le pouvoir prochain d'accomplir les Commandemens dans l'instant suivant, ce qui est l'opinion ! [du] reste des Pelagiens et quel'Eglisea toujours combatuë, et particulièrement dans ce Concile.
L'autre sens qui ne s 'offre pas avec tant de promptitude, et qui est neantmoins celui du Concile en cet endroit, est que le Juste agissant comme Juste et par un mouvement de Charité, peut accomplir les Commandemens dans l'action qu'il fait par charité. Je sçay bien qu'il y a si peu de lieu de douter que ces actions faites par charité ne soient conformes aux préceptes, que l'on a peine à croire que le Concile ait voulu définir une chose si claire : mais quand vous penserez que les Luthériens soutenoient formellement que les actions des Justes, mesme faites par la charité, sont nécessairement toujours des péchez, et que la concupiscence, qui règne toujours en cette vie, ruine si fort l'effet de la charité que, quelques Justes que soient les hommes et par quelques mouvemens de la charité qu'ils agissent, la convoitise y a toujours tant de part, que non seulement ils n'accomplissent pas les préceptes, mais qu'ils les
i. Texte de G. — P. donne : et reste.
violent, et qu'ainsi ils sont absolument incapables de les observer, de quelque grâce qu'ils soient secourus, vous jugerez sans doute qu'il estoit nécessaire que le Concile prononçât contre une erreur si insuportable.
Vous voyez combien ces deux sens sont differens : en l'un, on entend proprement, que les Justes ont le pouvoir de persévérer dans la Justice : en l'autre, on entend proprement que les Gommandemens sont possibles à la Charité, telle qu'elle est dans les Justes en cette vie : Et quoy que ces deux sens soient exprimez icy par des parolles si différentes, ils peuvent néanmoins tous deux estre exprimez par ces parolles : Les Commandemens sont possibles aux Justes.
Mais comme cette proposition est équivoque, vous ne trouverez pas étrange qu'on puisse l'accorder en un sens et la nier en l'autre. Aussi elle a eu des hérétiques contraires dans les deux sens :
Les restes des Pelagiens soutiennent les Commandemens toujours possibles aux Justes, au premier sens ; l'Eglise le nie.
Les Luthériens soutiennent les Gommandemens impossibles au second sens ; * l'Eglise le nie.
Ainsi le Concile ayant à combattre deux erreurs si différentes, [puis] qu'il est aussi hérétique de soutenir que les Commandemens sont toujours possibles au premier sens, que de les soutenir impossibles au second, comme ce sont des matières toutes séparées,
i. G. [et].
il les réfute séparément. Il combat celle de Luther dans ce chapitre onzième, qui n'est fait que contre cet hérésiarque, et dans les canons dix huit et vingt cinq, qui en sont formez : Et il combat celle des Semi- Pelagiens dans le chapitre i3. et dans les canons 16. et 22. qui en sont formez. Ainsi son objet, dans ce chapitre 1 1 . est seulement de faire voir que le Juste agissant par l'amour de Dieu peut faire des œuvres exemptes de péché ; et qu'ainsi il peut observer les Commandemens, s'il agit par charité, et non pas qu'il a toujours le pouvoir prochain de conserver cette charité qui les rend possibles.
Et son objet dans le chapitre i3, est de déclarer qu'il est faux que les Justes ayent toujours le pouvoir prochain de persévérer, condamnant d'anatheme dans le canon 22. qui en est formé, ceux qui disent que le Juste a le pouvoir de persévérer dans la Justice sans un secours spécial et partant qui n'est pas commun à tous les Justes.
Et quoy qu'en cela le Concile établisse que les Justes, non-seulement n'ont pas la persévérance actuelle sans un secours spécial, mais qu'ils n'ont pas mesme le pouvoir de persévérer sans un secours spécial, ce qui n'est autre chose que de dire que tous les Justes qui n'ont pas ce pouvoir spécial, n'ont pas le pouvoir d'accomplir les Commandemens dans l'instant suivant, puis que persévérer n'est autre chose qu'accomplir les Commandemens dans les instants suivans, néanmoins sa décision n'est pas contraire à celle du chapitre 1 1 . Que les Commande-
mens ne sont pas impossibles aux Justes, à cause des divers sens de cette proposition.
Pour prouver ce que je dis, il ne faudroit que traduire tout ce chapitre 1 1 ; et si vous le faites faire, vous verrez le sens du Concile à découvert. Il déclare d'abord sa proposition, que les Commandemens ne sont pas impossibles aux Justes, qui sont les parolles de saint Augustin. Et pour examiner en quel sens il l'entend, je vous prie seulement devoir la preuve qu'il en donne, la conclusion qu'il tire de sa preuve, et les Canons qu'il en forme. Que si la preuve qu'il en donne n'a de force que pour le premier sens ; si la conclusion qu'il en tire est en termes univoques dans ce mesme premier sens, et les Canons de mesme purement dans ce premier sens, qui pourroit douter de celui de la proposition ?
Voicy sa preuve : Les Commandemens ! ne sont pas impossibles aux Justes ; Car ceux qui sont enfans de Dieu, c'est-à-dire les Justes, aiment Jesus-Christ, et il a dit, que ceux qui l'aiment gardent sa parolle, c'est-à-dire ses préceptes. Celte preuve est excellente pour montrer la possibilité au premier sens : car pour montrer que les Commandemens sont possibles à la Charité, cette preuve est excellente ; car Jesus- Christ a dit que ceux qui l'aiment observent ses Commandemens. Mais elle ne peut pas valoir pour montrer la possibilité en l'autre sens, c'est-à-dire pour l'avenir ; car il est bien dit que ceux qui aiment
i. P. [non seulement], barré dans G.
Jesus-Christ au temps présent, observent ses Commandemens dans le mesme temps présent où ils l'aiment, mais non pas qu'ils auront le pouvoir de les garder à l'avenir. Aussi le Concile avertit, au mesme endroit, qu'ils peuvent garder les Gommandemens par le secours de Dieu.
Ensuite de quoy ayant cité beaucoup de passages de l'Ecriture qui commandent la Justice et l'observation des préceptes, ce qui seroit ridicule, si la nature humaine, mesme aidée de la grâce, en estoit absolument incapable, il conclut de cette sorte: D'où il est constant que ceux-là répugnent à la vraye foy, qui disent que le Juste pèche en toutes ses bonnes actions.
Et partant, le Concile prétendant avoir prouvé ce qu'il avoit proposé, que les Gommandemens ne sont pas impossibles aux Justes, lors que, par le moyen de cette preuve, Car ceux qui aiment Jesus-Christ gardent sa parolle, il tire cette conclusion : Donc le Juste ne pèche pas dans toutes ses bonnes actions, peut-on nier qu'il n'a prétendu dire autre chose dans sa proposition qu'on rend équivoque, que ce qu'il dit dans sa conclusion, qu'on ne peut tirer en divers sens, sçavoir : Que le juste ne pèche pas quand il fait de bonnes actions et par le mouvement de la grâce?
Et cela est parfaitement eclaircy par les Canons qu'il en forme, qui sont toujours la substance et comme l'ame des Chapitres. Voici tous ceux qu'il en tire touchant cette possibilité.
2e série. VIII il
Canon i5 :
Si quelqu'un dit que le Juste pèche en toute bonne œuvre venielement, ou ce qui est plus insuportable mortellement, et qu'il en mérite la peine éternelle, et qu'il n'en est pas damné par cette seule raison, que Dieu ne luy impute pas ses œuvres à damnation : soit Anatheme.
Le sens du Concile n'est-il pas clair? Canon 18 :
Si quelqu'un dit que l'observation des Commandemens est impossible à l'homme mesme justifié et constitué sous la grâce : soit Anatheme.
Y a-t-il rien de plus clair ? Il semble que le Concile ait craint qu'on abusât de son expression et que pour cela il ne se soit pas contenté de dire : Si quelqu'un dit que les Commandemens sont impossibles aux Justes, lsoit Anatheme; Mais il dit: Si on dit que les Commandemens sont impossibles au Juste2 et qui est constitué sous la grâce, *soit Anatheme ; Afin qu'on ne pût pas croire qu'il parlât de cette possibilité Pelagienne ; et qu'il parût clairement qu'il ne combat que ceux qui disent que les Commandemens sont impossibles aux Justes, mesme avec la grâce et dans le temps où 4ils sont constitués sous la grâce, pour user de 3ces termes : Car le Concile ayant dit justifié
i. G. [qu'il].