SUR L'ÉQUIVOQUE
Ou vient de voir dans le discours précédent ce qui a donné lieu à la composition de cette satire. L’équivoque n’est point prise ici dans la rigueur de sa signification grammaticale , mais pour toutes sortes d’ambiguités de sens , de pensées ou d’expressions , qui font souvent prendre une chose pour une autre. Cette pièce fut composée en 1706.
Du Langage français, bizarre hermaphrodite (i),
De quel genre te faire , équivoque maudite ,
Ou maudit? car sans peine aux rimeurs hasardeux L’usage encor , je crois , laisse le choix des deux. Tu ne me réponds rien. Sors d’ici, fourbe insigne , Mâle aussi dangereux que femelle maligne ,
Qui crois rendre iimocens les discours imposteurs ; Tourment des écrivains , juste effroi des lecteurs ; Par qui , de mots confus sans cesse embarrassée ,
Ma plume en écrivant cherche en vain ma pensée.
(i) Mot composé d'E/0/!*îjS’ , Mercure, et d’AfpO$/rt] > Vénus , parce que la Fable donnait ce nom à un fils de Mercure et de Vénus , lequel on supposait avoir les deux sexes. «
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Laisse-moi ; charmer de tes vains agrenîens Les yeux faux et gâte's de tes louches amans ,
Et ne viens point ici de ton ombre grossière Envelopper mon style ami de la lumière.
Tu sais bien que jamais chez toi , dans mes discours , Je n’ai d’un faux brillant emprunté le secours.
Fuis donc. Mais non, demeure; un démon qui m’inspire Veut encor qu’une utile et dernière satire ,
De ce pas en mon livre exprimant tes noirceurs ,
Se vienne , en nombre pair, joindre à ses onze sœurs ; Et je sens que ta vue échauffe mon audace.
Viens , approche : voyons , malgré l’âge et sa glace , Si ma muse aujourd’hui , sortant de sa langueur , Pourra trouver encor un reste de vigueur.
Mais où tend , dira-t-on , ce projet fantastique?
Ne vaudrait-il pas mieux dans mes vers , moins caustique ,
Répandre de tes jeux le sel réjouissant.
Que d’aller contre toi , sur ce ton menaçant ,
Pousser jusqu’à l’excès ma critique boutade ?
Je ferais mieux , j’entends , d’imiter Benserade (i). C’est par lui qu’autrefois , mise en ton plus beau jour , Tu sus , trompant les yeux du peuple et de la cour, Leur faire , à la faveur de tes bluettes folles ,
Goûter comme bons mots tes quolibets frivoles.
Mais ce n’est plus le temps. Le public détrompé D’un pareil engoùment ne se sent plus frappé.
Le lecteur ne sait plus admirer dans Voiture De ton froid jeu de mots l’insipide figure.
CO Auteur de chansonnettes et de vers de ballets remplis de pointes et d’éqtiiroques.
SATIRE XII. • i3
C’est à regret qu’on voit cet auteur si charmant ,
Et pour mille beaux traits vanté si justement ,
Chez toi toujours Cherchant quelque finesse aiguë , Présenter au lecteur sa pensée ambiguë ;
Et souvent du faux sens d*un proverbe affecté, Faire de son discours la piquante beauté.
Mais laissons là le tort qu’à ses brillans ouvrages Fit le plat agrément de tes vains badinages.
Parlons des maux sans fin que ton sens de travers , Source de toute erreur , sema dans l’univers ;
Et , pour les contempler jusque dans leur naissance , Dès le temps nouveau-né , quand la Toute-Puissance D’un mot forma le ciel , l’air , la terre et les flots , Pî’est-ce pas toi , voyant le monde à peine éclos , Qui par l’éclat trompeur d’une funeste pomme,
Et des mots ambigus , fit croire au premier homme Qu’il allait , en goûtant de ce morceau fatal , Comblé de tout savoir , à Dieu se rendre égal ?
Il en fit sur-le-champ la folle expérience.
Mais tout ce qu’il acquit de nouvelle science Fut que , triste et honteux de voir sa nudité ,
Il sut qu’il n’était plus , grâce à sa vanité.
Qu’un chétif animal pétri d’un peu de terre ,
A qui la faim, la soif, partout faisaieut la guerre , Et qui , courant toujours de malheur en malheur ,
A la mort arrivait enfin par la douleur.
Oui , de tes noirs complots et de ta triste rage ,
Le genre humain perdu fut le premier ouvrage ;
Et bien que l’homme alors parût si rabaissé,.
Par toi contre le ciel un orgueil insensé Armant de scs neveux la gigantesque engeance,
l38 SATIRE XII.
Dieu résolut enfin , terrible en sa vengeance , D’abîmer sous les eaux tous -ces audacieux.
Mais avant qu’il lâchât les écluses des cieux ,
Par un fils de Noé fatalement sauvée ,
Tu fus, comme un serpent , dans l’arche conservée. Et d’abord poursuivant tes projets suspendus ,
Chez les mortels restant , encor tout éperdus ,
De nouveau tu semas tes captieux mensonges ,
Et remplis leurs esprits de fables et de songes.
Tes voiles offusquant leurs yeux de toutes parts ,
Dieu disparut lui-même à leurs troubles regards.
Alors tout ne fut plus que stupide ignorance , Qu’impiété sans home en son extravagance.
Puis de cent dogmes faux la superstition ,
Répandant l’idolâtre et folle illusion ,
Sur la terre ên tous lieux disposée à les suivre ,
L’art se tailla des dieux d’or , d’argent et de cuivre ; Et l’artisan lui-même humblement prosterné . Aux pieds du vain métal par sa main façonné ,
Lui demanda les biens , la santé , la sagesse :
Le monde fut rempli de dieux de toute espèce.
On vit le peuple fou qui du Nil boit les eaux , Adorer les serpens , les poissons , les oiseaux ,
Aux chiens, aux chats , aux boucs, oflrirdes sacrifices , Conjurer l’ail , l’ognon , d’être à ses vœux propices , Et croire follement maîtres de ses destins Ces dieux nés dU fumier porté dans ses jardins. Bientôt , te signalant par mille faux miracles ,
Ce fut toi qui partout fis parler les oracles.
C’est par ton double sens dans leurs discours jeté Qu’ils surent en mentant dire la vérité ;
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Et sans crainte rendant leurs réponses normandes ( i ) , Des peuples et des rois engloutir les offrandes.
Ainsi , loin du vrai jour par toi toujours conduit , L’homme ne sortit plus de sou épaisse nuit.
Pour mieux tromper ses yeux ton adroit artifice Fit à chaque vertu prendre le nom d’un vice ;
Et par toi de splendeur faussement revêtu Chaque vice emprunta le nom d’une vertu.
Par toi l’humilité devint une bassesse,
La candeur se nomma grossièreté , rudesse ;
Au contraire , l’aveugle et folle ambition S’appela des grands cœurs la belle passion :
Du nom de fierté noble on orna l’impudence ,
Et la fourbe pasSa pour exquise prudence :
L’audace biilla seule aux yeux de l’univers ;
Et pour vraiment héros , chez les hommes pervers , On ne reconnut plus qu’usurpateurs iniques ,
Que tyranniques rois , censés grands politiques , Qu’infâmes scélérats à la gloire aspirans ,
Et voleurs revêtus du nom de conquérans.
Mais à quoi s’attacha ta savante malice ?
Ce fut surtout à faire ignorer la justice.
Dans les plus claires lois ton ambiguité , llépaudant son adroite et fine obscurité ,
Aux yeux embarrassés des juges les plus sages ,
Tout sens devint douteux , tout mot eut deux visages : Plus on crut pénétrer, moins on fut éclairci ;
Le texte fut souvent par la glose obscurci ;
(i) Les Normands sont accus4*s de peu de sincérité. Képomire en Normand , est une expression proverbiale pour dire que f'on ri’pvnd d'une manière équhoifuc.
Di
l/\0 SATIRE XII.
Et pour comble de maux , à tes raisons frivoles L’éloquence prêtant l’ornement des paroles ,
Tous les jours accablé.sous leur commun effort ,
Le vrai passa pour faux , et le bon droit eut tort. Voilà comment déchu de sa grandeur première , Concluons , l’homme enfin perdit toute lumière ,
Et par tes yeux trompeurs se figurant tout voir ,
Ne vit, ne sut.plus rien , ne put plus rien savoir.
De la raison pourtant par le vrai Dieu guidée n resta quelque trace encor dans la Judée.
Chez les hommes , ailleurs sous ton joug gémissans , Vainement on chercha la vertu , le droit sens : »
Car qu’est-ce , loin de Dieu , que l’humaine sagesse ? Et Socrate , l’honneur de la profane Grèce ,
Qu’était-il en effet de près examiné ?
Qu’un mortel par lui-méme au seul mal entraîné (i) , Et malgré la vertu dont il faisait parade , Très-équivoque ami du jeune Alcibiade (a) ;
Oui , j’ose hardiment l’affirmer contre toi ,
Dans le monde idolâtre , asservi sous ta loi ,
Par l’humaine raison de clarté dépourvue L’humble et vraie équité fut à peine entrevue ;
Et par un sage altier , au seul faste attaché ,
Le bien meme accompli souvent fut un péché.
(i) Ce mot , pris dans la rigueur , n’est pas à l’abri d’une juste critique. L’homme sans doute a un penchant violent au mal ; mais avec l’aide de Dieu il lui est toujours passible de surmonter les plus violentes tentations.
C^) Les mœurs des Grecs étaient si corrompues en ce temps-là qu’ils ne purent voir l’amitié do Socrate pour Alcibiade sans y attacher un soupçon de crime.
SATIRE Xir. t4l
Pour tirer l’homme enfin de ce désordre extrême Il fallut qu’ici-bas Dieu , fait homme lui-même ,
Vînt du sein lumineux de réterucl séjour
De tes dogmes trompeurs dissiper le faux jour. '
A l’aspect de ce Dieu les démons dispaixirent ;
Dans Delphes , dans Délos , tes oracles se turent ; Tout marqua , tout sentit sa venue en ces lieux ; L’estropié marcha , l’aveugle ouvrit les yeux.
Mais bientôt contre lui ton audace rebelle ,
Chez la nation même à son culte fidèle ,
De tous côtés arma tes nombreux sectateurs ,
Prêtres , pharisiens , rois , pontifes , docteurs.
C’est par eux que l’on vit la vérité suprême De mensonge et d’erreur accusée elle-même ;•
Au tribunal humain le Dieu du ciel traîné ,
Et l’auteur de la vie à mourir condamné.
Ta fureur toutefois à ce coup fut déçue ,
Et pour toi ton audace eut une triste issue.
Dans la nuit du tombeau ce Dieu précipité Se releva soudain tout brillant de clarté ;
Et partout s9 doctrine en peu de temps portée Fut du Gange , et du Nil, et du Tage écoutée (i); Des superbes autels à leur gloire dressés Tes ridicules dieux tombèrent renversés.
On vit en mille endroits leurs honteuses statues Pour le plus bas usage utilement fondues ,
Et gémir vainement , Mars , Jupiter , Vénus ,
Urnes , vases , trépieds , vils meubles devenus.
Sans succomber pourtant tu soutins cet orage :
(i) Ces trois fleuves sont les plus fameux des trois parties du monde alors connu , l’Asie , l'Afrique et l’Europe.
l42 SATIRE XII.
£t sur l’idolâtrie enfin perdant courage ,
Pour embarrasser l’homme en des nœuds plus subtils , Tu courus chez Satan brouiller de nouveaux fils (i).
Alors , pour seconder ta triste frénésie ,
Arriva de l’enfer ta fille l’Hérésie ;
Ce monstre , dès l’enfance à ton école instruit ,
De tes leçons bientôt te fit goûter le fruit.
Par lui l’erreur , toujours finement apprêtée , Sortant pleine d’attraits de sa bouche empestée ,
De son mortel poison tout courut s’abreuver ,
El l’Eglise elle-même eut peine à s’en sauver. Elle-même , deux fois presque toute arienne ,
Sentit chez soi trembler la vérité chrétienne ; Lorsqu’attaquant le Verbe et sa divinité ,
D’une syllabe impie un saint mot augmenté ( 2 ) Remplit tous les esprits d’aigreurs si meurtrières ,
Et fit du sang chrétien couler tant de rivières.
Le fidèle au milieu de ces troubles confus ,
Quelque temps égaré , ne se reconnut plus ;
Et dans plus d’un affreux et ténébreux concile ,
Le mensonge parut vainqueur de l’Ëvangfle.
Mais à quoi bon ici du profond des enfers ,
Nouvel historien de tant de maux soufferts ,
Rappeler Arius , Valentin et Pélage (3) ,
(i) Expression proverbiale pour dire : Causer de nouveaux troubles. . •
(O n s'agissait du mot OptéOfOS' , consubstardicl , auquel les Ariens substituaient le mot O/20IS(7(0? , de substance semblable , détruisant par cette addition de la diphlhonguc 01 la divinité du Verbe.
C3) Hérésiarques.
Et tous CCS fiers démons que toujours , d’âge en âge „ Dieu , pour faire éclaircir à fond ses v érités ,
A permis qu’aux chrétiens l’enfer ait suscités ? Laissons hurler là-has tous ces damnés antiques ,
Et bornons nos regards aux troubles fanatiques Que ton horrible fille ici sut- émouvoir ,
Quand Luther et Calvin remplis de ton savoir ,
Et, soi-disant choisis pour réformer l'Eglise ,
Vinrent du célibat affranchir la prêtrise ;
Et des vœux les. plus saints blâmant l’austérité ,
Aux moines las du joug rendre la liberté.
Alors , n'admettant plus d’autorité visible ,
Chacun fut de la loi censé juge infaillible ,
Et sans être approuvé par le clergé romain ,
Tout protestant fut pape , ime bible à la main.
De cette erreur dans peu naquirent plus de sectes Qu’en automne on ne voit de bourdonnans insectes Fondre sur les raisins nouvellement mûris ;
Ou qu’en toutes saisons sur les murs , à Paris ,
On ne voit afficher de recueils d’amourettes ,
De vers, de contes-bleus, de frivoles sornettes , Souvent peu recherchés du public nonchalant,
Mais vantés, à coup sûr, du Mercure galant ( 1 ).
Ce ne fut plus partout que fous anabaptistes (a) , Qu’orgueilleux puritains (3) , qu’exécrables déistes (4)*
(i) Journal littéraire.
Hérétiques qui rebaptisent.
(3) Secte de protestans d’Angleterre , ainsi appelés soit parce qu’ils SC piquent d’une religion plus pure, soit parce qu’ils suivent , disent-ils, la parole pure de l’Evangile.
(4) Impies qui reconnaissent un Dieu , mais qui rejettent toute religion révélée.
^jc plus vil artisan eut ses dogmes à soi ,
Et chaque chrétien fut de différente loi. * ^
ta discorde au milieu de ces sectes altières En tous lieux cependant déploya ses bannières i Et ta fille, au secours des vains raisonnemens , Appelant le ravage et les embrasemens', ^
Fit en plus d’un pays , aux villes désolées ,
Sous l’herbe en vain chercher leurs églises brûlées. Mais halte-là , ma plume î Et toi , sors de ces lieux, Monstre , à qui , p^r un trait des plus capricieux , Aujourd’hui’, terminant ma course satirique ,
J’ai prêté dans mes vers une âme allégorique.