LA SERRE, CHAPELAIN
LA SERRE
Enfin vous l’emportez ,' et la faveur du roi Vous accable de dons qui n’étaient dus qu’à moi.
On voit rouler chez vous tout l’or de la Castille.
CHAPELAIN
Les trois fois mille francs qu’il met dans ma famille
(i) Cette parodie fut faite lors^e Louis' XIV eut commencé à donner des pensions aux gens de lettres. Chapelain en eut uno de 3ooo livres , et Cassaigne une moins considérable. La Serre n'en put point obtenir. La scône esteau carrefour de la rue Plâ-
' 38o PARODIE.
Témoignent mon mérite , et font connaître assez Qu’on ne hait pas mes vers pour être un peu forcés.
LA SERRE
Pour grands que soient les rois , ils sont ce que nous sommes :
Ils se trompent en vers comme les autres hommes ;
trière , au retour de l'Académie française , dont les assemblées se tenaient alors chez le chancelier Seguier , son protecteur.
Boileau n’était pas l'auteur de cette parodie. Voici comment il s’en explique dans une lettre du lo décembre 1701 : a A l’égard « de Chapelain décoiffé , c’est une pièce où je confesse que a M. Racine et moi avons eu quelque part ; mais nous n’y avons (C jamais travaillé qu’à table , le verre à la main. Il n'a pas été « proprement fait currente calamo , mais currente lagenà , et nous <( n’en avons jamais écrit un seul mot. Il n’était point comme celui a que vous m’avez envoyé, qui a été vraisemblablement comte posé après coup par des gens qui avaient retenu quelques-unes « de nos pensées ; mais qui y ont mêlé des bassesses insupporte tables. Je n’y ai reconnu de moi que ce trait : »
Mille et mille papiers dont ta table est couverte
Semblent porter écrit le dessein de ma perte.
« Et celui-ci :
En cet affront la Serre est le tondeur ,
Et le tondu , père de la Pucelle.
ffi Celui qui avait le plus de part à cette pièce , c’était Furetière , a et c’est de lui qu’est :
O perruque ma mie !
N'as-tu donc tant vécu que pour cette infamie !
« Voilà , Monsieur , toutes les lumières que je puis donner sur K cet ouvrage qui n'est ni de moi , ni digne de moi. »
PARODIE. 38 l
Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans , Qu’à de mdchans auteurs ils font de beaux pre'sens.
CHAPELAIN
Ne parlons point du choix dont votre esprit s’irrite ; La cabale l’a fait plutôt que le mdrite.
Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir ; Mais le roi m’a trouvé plus propre à son désir.
A l’honneur qu’il me fait ajoutez-en un autre. Unissons désormais ma cabale à la vôtre ;
J’ai mes prôneurs aussi , quoiqu’un peu moins fréquens ,
Depuis que mes sonnets ont détrompé les gens.
Si vous me célébrez ; je dirai que la Serre Volume sur volume incessamment desserre (i) ;
Je parlerai de vous avec monsieur Colbert (2) ;
Et vous éprouverez si mon amitié sert :
Ma nièce même en vous peut rencontrer un gendre.
LA SERRE
A de plus hauts partis Phlipote peut prétendre ;
Et le nouvel éclat de cette pension
Lui doit bien mettre au cœur une autre ambition.
Exerce nos rimeurs , et vante notre prince ,
Va te faire admirer chez les gens de province.
(i) Expression tirée de Saint- Amand , qui avait dit dans son poète crotté :
Et même depuis peu la Serre Qui livre sur livre desserre,
(ayCe grand ministre avait inspiré & Louis XIV de donner des pensions aux gens de lettres, et Chapelain fut chargé d’en faire la lisfe. >
Fais marcher en tous lieux les rimeurs sous ta loi , Sois des flatteurs l’amour et des railleurs l’effroi ; Joins à ces qualités celles d’une âme vaine , Montre-leur comme il faut endurcir une veine ,
Au métier de Phébus bander tous les ressorts , Endosser nuit et jour un rouge justaucorps (i):
Pour avoir de l’encens , donner une bataille ;
Ne laisser de sa bourse échapper une maille ;
Surtout sers-leur d’exemple , et ressouviens-toi bien De leur former un style aussi dur qui le tien.
CHAPELAIN
Pour s’instruire d’exemple , en dépit de lanière (a) , Ils liront seulement ma Jeanne toute entière ;
Là , dans un long tissu d’amples narrations , .
Ils verront comme il faut berner les nations ;
Duper d’un grave ton gens de robe et d’armée ,
Et sur l’erreur des sots bâtir sa renommée.
LA SERRE
L’exemple de la Serre a bien plus de pouvoir ;
Dn auteur dans ton livre apprend mal son devoir ;
Et qu’a fait , après tout , ce grand nombre de pages , Que ne puisse égaler un de mes cent ouvrages !
Si tu fus grand flatteur , je le suis aujourd’hui ,
Et ce bras de la presse est le plus ferme appui.
Bilaine et de Serci sans moi seraient des drilles ; Mon nom seul au palais nourrit trente familles ;
C>^ Quand Chapalain était chez lui il portait toujours un justaucorps rouge , en guise de robe de chambre.
(a) II avait écrit contre le poème de la Pucelle de Chapelain.
Les marchands fermeraient leurs boutiques sans moi , Et s’ils ne m’avaient plus , ils n’auraient plus d emploi. Chaque heure , chaque instant fait sortir de ma plume Cahier dessus cahier, volume sur volume.
Mon valet , 'écrivant ce que j’aurais dicté ,
Ferait un livre entier, marchant à mon cote.
Et , loin de ces durs vers qu’à mon style on préféré , Il deviendrait auteur en me regardant faire.
CHAPELAIN
Tu me parles en vain de ce que je connoi;
Je t’ai vu rimailler et traduire sous moi ;
Sij ’ai traduit Gusman (i) , si j’aF fait sa préface ,
Ton galimatias a bien rempli ma place.
Enfin , pour m’épargner ces discours superflus ,
Si je suis grand flatteur , tu l’es et tu le fus ;
Tu vois bien cependant qu’en cette concurrence ^ Un monarque entre nous met de la différence.
tcA SERRE.
Ce que je méritais , tu me l’as emporté.
CHAPELAIN
Qui l’a gagné sur toi l’avait mieux mérité.
LA SERRE
Qui sait mieux composer en est bien le plus digne.
CHAPELAIN
En être refusé n’en est pas un bon signe.
♦ LA SERRE
Tu l’as gagné par brigue, étant vieux courtisan.
(i) Chapelain arait traduit de l’espagnol le roman de Gusman d'Alfaracha.
CHAPELAIN
L’éclat de mes grands vers fut seul mon partisan.
LA SERRE. I
Parlons-en mieux : lê roi fait honneur à ton âge.
CHAPELAIN
Le roi , quand il eu fait , le mesure à l’ouyrage.
LA SERRE
Et par-là je devais emporter ces ducats.
CHAPELAIN
Qui ne les obtient point ne les mérite pas.
• LA SERRE
Ne les mérite pas , moi !
CHAPELAIN
Toi.
LA SERRE
Ton insolence ,
Téméraire vieillard , aura sa récompense.
Il lui arrache sa perruque, CHAPELAIN.
Achève , et prends ma tête après un tel affront , Le premier dont ma muse a vu rougir son front.
LA SERRE
Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse ?
CHAPELAIN
O dieux ! mon Apollon en ce besoin me laisse.
LA SERRE
Ta perruque est à moi , mais tu serais trop vain , Si ce sale trophée avait souillé ma main.
Adieu , fais lire au peuple , en dépit de Linière , De tes fameux travaux l’histoire toute entière.
D’un insolent discours ce juste^châtiment Ne lui servira pas d’un petit ornement.
CHAPELAIN
Rends-moi donc ma perruque.
Elle est trop malhonnête. De tes lauriers sacrés va te couvrir la tête.
CHAPELAIN
Rends la calotte au moins.
LA SERRE
Va , va , tes cheveux d’ours Ne pourraient sur ta tête encor durer trois jours.