SATIRE XL M M. DE V ALINC0UR
Le sujet de cette Satire est le vrai et le faux honneur. L'auteur, aptes avoir parié des méprises de la plupart des hommes, au sujet de Ce qu'ils appellent /'honneur, établit enfi.t que te vrai et le so. lide honneur consiste dans la justice, sans laquelle toutes les autres prétendues bonnes qualités nesont que de faux brillans. Cette Satire fut Commencée vers le mois de novembre 1698.
Our, l'honneur, Valïncour, est chéri dansle monde,' Chacun, pour l'exalter , en paroles abonde :
A s'en voir rcvétii chacun mut son bonheur; Et tout crie ici-bas : L'honneur! Vive l'honneur !
Entendons discourir sur les bancs des galères , Ce forçat abhorre' même de ses confrères ; Il plaint t par un arrêt injustement donné , J/bonnctir en sapersonne à ramer condamne.
En un mot , parcourons et la mer et la terre ; Interrogeons marchands , financiers , gens d« guerre ,
Courtisans , magistrats : chez eus , si je les croi finterfit ne dcu* rien , l'honneur seul fait la Ioj|
Cependant lorsqu'aux yeux leur portant la lanterne (i)
J'examine au grand jour l'esprit qui Us gouverne , •Te n'aperçois par-tout que folie ambition , Foi blesse, iniquité* , fourbe , corruption , Que ridicule orgueil de soi-même idolâtre.
Le monde, a mou avis, est comme an grand théâtre ( Ou chacun en public , l'un par l'autre abustfr, Souvent à ce qu'il est joue un rSte oppose.
Tous les jours on y voit , orne* d'un faux visage , Impudemment le fou représenter le sage; L'ignorant s'ériger en savant fastueux , Et le plus vil faquin trancher du vertueux- Mais quelque fol espoir dont leur orgueil les berce Bientôt on lescounoît , et la vérité perce.
On a beau se farder aux yeux de l'univers ; A la fin sur quelqu'un de nos vices couverts Le public malin jette un œil inévitable ; Et bientôt la censure , au regard formidable , Sait, le crayon en main, marquer nos endroits faux f Et nous développer avec tous nos défauts.
Du mensonge toujours le vrai demeure maître.
Pour paroître honnête homme , en un mot, U faut l'être :
Et jamais, quoi qu'il Fasse , un mortel ici-bas Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas. En vain ce misanthrope, aux yeux tristes etsombres > Veut , par un air riant , en éclaircïr les ombres s Le ris sur son tisage est en mauvaise humeur ; L'agrément fuit ses traits, ses caresses font peur; Ses mots tes plus flatteurs paroissent des rudesses , Et la vanité* brille en toutes ses bassesses.
(i) AUiruon an mot de Diogène le cynique , qui portoit une lanterne en pleiu jour, et qui disait qu'il cherclioit un hoinme, ,
Lé
SATIRE XI. g?,
Le naturel toujours sort et sait se montrer ; Vainement on l'arrête , on le force à rentrer ; II rompt tout , perce tout , et trouve enfin passage. Mais loin de mon projet je sens que je m'engage ; Revenons de ce pas à mon texte égare'.
L'honneur partout, disois-je ,estdu monde admiré; Mais l'honneur en effet qu'il faut que l'on admire » Quel est-il , Valiucour ? pourras-tu me le direi L'ambitieux le met souvent à tout brûler ; L'avare , à voir chenlui le Pactole (i) roulera Un faux brave , à vanter sa prouesse frivole ; Un vrai fo.irbe, à jamais ne garder sa parole.; Ce poète, à noircir d'insipides papiers; ' Ce marquis , à savoir frauder ses créanciers ; Un libertin , à rompre et jeunes et carême ; Un fou perdu d'honneur , à braverl'honneurmême. L'nn d'eux a-t-il raison? Qui pourroit le penser ? Qu'est-ce donc que l'honneur que tout doit em*.
brasser t . , '
"Est-ce de voir , dis-moi , vanter notre éloquence ; D'exceller en courage, en adresse , en prudence ; De voir à notre aspect tout trembler sous les cieuxj. De posséder eniiii mille dons précieux?
Mais avec tons ces dons de l'esprit et de l'ame^ Un roi mAme souvent peut n^être qti'un infâme Qu'un He'rode „ un Tibère effroyable à nommer. Où est donc cet honneur qui seul doit nous charmer ?■ Quoi qu'en ses beaux discours Saint - Evremoooî
nous prune ,
Aujourd'hui j'en croirai Se'ncque avant Pétrone (a)w
, (0 Fleuve de Lydie , où- Ton trouve de l'or , ainsi que dans plusieurs autres lieu vus.
(2) Saint- Evremond a fait une dissertation dan? laquelle {1 donne la préférence à f étrone su; Scn^gue.
r$ ' SATIRE XI.
Dans le monde il nVal rîeu de beau que l'cqnite ; Sanajîlle la valeur, la force , la bonté, lit toutes les venus dont s'éblouit la terre , Ne sont que faux brillanset que morceaux de verre. Un injuste guerrier (2) , terreur de l'univers , Ouï , sans sujet courant chez cent peuples divers , S'en va tout ravager jusqu'aux rives du Gange, R'es't qu'un plus grand voleur que du Tertre et
Saint-Ange (2)' Du premier des César on vante les exploits î Maïs dans quel tribunal jugé suivant les lois, Kûl-il pu disculper son injuste manie ï Qu'on livre son pareil en France à la Reviiie (3) , ïlans tro ; s jours nous verrons le phénix des guerriers. Laisser sur l'ccbafaud Sa tét'e et ses lauriers. C'est d'un roi (4)<I lie l* on t'ientcette maxime auguste, Que jamais on n'est grand qu'autant que l'on est
juste.
Rassemblez, à la fois Mkhrulatc et Sylla ; Joignez-V Tanierlan , Genseric , Attila ; Tous ces fiers conquerans , rois , princes , capitaines , Sont moins grands à mes jeux que ce bourgeois
d'Athènes (5) ' Oui sut, pour tous exploits, doux, modère', frugal , Toujours vers la justice aller d'un pas cga).
.Oui, la justice en nous est la vertu qui brille-; 11 faut de ses couleurs qu'ici bas tout s'habille ; Dans un mortel chéri', tout injuste qu'il est, C'est quelque air d'équité' qui séduit et qui plaît.
(1) Alexandre.
Ca) Fameux voleurs de grands chemins.
(3) Célèbre lieutenaut-néutral de police de Paris.
Agiêsilâ*., roi de Sparte.
(5) SoRÇiite.
unique appas Pâme est vraiment sensibles !
Mêiiieaux^yeuxde l'injuste un injuste est horrible- 1 Et tel qui .n'admet point la probité' chea lut , Souvent à la rigueur l'exige chez autrui.
Disons plus : il n'est point d'ame livrée au vice , Ou. l'on ne trouve encor des traces de justice. Chacun de l'équité ne fait pas son flambeau ; Tout n'est pas Catimaftin , Bignon , ni d'Amies seau -, Mais jusqu'en ces pays où tout vit de pillage Chez l'Arabe et le Scythe, ellî est de quelque usage; Et du butin acquis , en violant les lois , C'est elle entr'eux qui fait le partage et le chois.
Mais allons voie le vrai jusqu'en sa source même. Un dévot aux veux creux , et d'abstinence blême , S'il n'a point le cœur juste, est affreux devant Dieu. L'évangile au chretien ne dit en aucun lien . Suis dévot ; il nous dit ; SOIS doux , simple , équitable. Car d'un dévot souvent au chrétien vérï'abla : J,a distjncc es$deux fois plus longue , a mon avïî, Ç^ue du pôle autarcique au détroit -de Davis (i). Encor par ce dévot ne crois pas que fentende Tartuffe , ou Mol -nos et sa mystique bande : J'entends un faux chrétien , mal instruit , mal guide», Et qui de l'évangile en vain persuadé, N'en a jamais couru l'esprit ni la jusjice^S L'u chrétien qui s en sert pour disculper.lc vice , ■ Qui toujours près des grands , qu'il prend soin d'abuser , , , ' - ,■ 1.
Sur leurs faibles honteux sait les autoriser • Et croit pouvoir au ciel , par ses folles maximes , Avec le sacrement faire entrer tous les crimes. Des faux dévots, pour moi , voilà le vrai héros.
Mais, pour borner enlin tout ce vague nropos ,
(0 Détroit ver* le poie arctique , pris du la nouvelle Zemble.
\op SATIRE XL
Concluons qu'ici-bas le seul honneur soliiln , t'est de prendre toujours la vérîfS pour guide y De regarder eu tout lu raison et la loi ; D'être doux pour tout autre , et rigoureux pour soi ; D'accomplir tout le bien que le ciel uous inspire , 3!t d'être juste eulîa : ce mot seul veut tout dire. Je doute que le Ilot des vulgaires humains A ce discours pourtant donne aisément* les mains ; 3"U , pour t'en dire ici la raison historique -, «Souffre que je l'habille en fable allégorique.
Sûus le bon roi .Saturne , ami de la douceur-, '■ X'Honueur , cher Valincour , et l'Equité' sa sœur , De leurs sages conseils éclairant tout le monde', Hégnoient, chéris du ciel , dans une paix profotide. Tout vivoît en commun boim ce couple adoré:
Aucun n'auoit d'enclos ni de champ sépare.
Xa vertu n'étoit point sujette à l'ostracisme (r) , , Ht ne s'appeloit point alors un Jansénisme.
D'honneur, beau par soi-même , et sans vains orneniens ,
3N'étaloit point aux yeux l'or ni les diamans : £t , jamais ne sortant de ses devoirs austères* 3Vlaintenoit de sa sœur les règles salutaires. , JVlais^ne fois au ciel par les dieux appelé ïl demeura long-temps au séjour étoile.
. Un tourbe cependant , a3sez haut de corsage , Et qui lui ressembloit -de geste et de visage, Prend son temps , et par-tout ce hardi suborneur S'en vaches les humains crier qu'il est l'Honneur j Qu'il arrive du ciel , et que , voulant lui-même Seul porter désormais Je faix du diadème , .
De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi.
A ces discours trompeurs le monde ajoute foi.
(i) Loi par laquelle les Athéniens avoient droit de reléguer tel du leurs citoyens qu'ils voulaient.
.• t SATIRE XI. • ici L'Innocente Equité liontéusement bannie.
Trouve à peine un désert oi fuir ri°nomiuie.
Aussitôt sur un trône éclatant île rubis L'imposteur monte , orne de superbes habits.
La Hauteur, le Dédain „ l'Audace l'environnent , Et le Luxe et l'Orgueil de leurs mains leeouroimeut. Tout lier il montre aiors un front plus sourcilleux ; Et le Mien et le Tièu', deux frères pointilleux , Par son ordre 'amenant les procès et la guerre , "En to.nsii.eux de ce pus yout partager la terre ; En tous lieux , sous les noms de bon droit et de tort , i. .n . i„ -j,-„; r An iilus fort
"A/ ont chez elle établir le seul -droit du plus tort. Le nouveau roi.triompho, et /sur ce droit inique, îiitit de vaines lois- un code 'fantastique'} , Avant tout aux mortels prescrit in se venger , L'un l'autre au moindre affront les force a s'e;;orger , Et dans leur ame , en vain de remords combattue , Trace eu lettres de sang ces deus mots : meurs ai*
tue. '' " '■ : '- t -.''£!'tif-~ i w* •*iï>' * Alors , ce Fut alors . sous ce vrai Jupiter , J i^u'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer. Le frère au même instant s'arma contre le frère ;■ Le fils trempa ses mains dans te- sang de son père ; Là soif de commander enfanta les tyrans ,- Du Tauaïa (i) au'iSil porta les cqtfquerans ; L'ambition passa pour la vertu sublime ; Le crime heureux fut juste, et cessa d'être crime j On ne vit plus que haine et que division , Qu'envie, effroi , tumulte , horreur, confusion. ■ Le véritable Honneur sur la voûte céleste
Est enlin averti de ce trouble funeste.
. Il part sans différer, ex , descendu des cicux , Va par-tout se montrer dans les terrestres lieux s
(0 Le Tanaïs est un' fleuve d la pays à?s Scythsç.
»<tt*| SATIRE XI.
Maisu n'y Fait plus voir qu'un visage incommode ; On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode ; Et lui-même , traitë de fourbe et d'imposteur , Est contraint de ramper aux picda du séducteur. , Enfin, las d'essuyer outrage sur outrage , H livre les humains 9 leur triste psclavage ; S'en va trouver sa soeur, et , et des ce même jour , Avec elle s'envole au céleste séjour.
Depuis, toujours ici riche dfl leur ruine , Sur les tristes mortpls le faux honneur domine Gouverne tout , fait tout dans ce bas univers^»* Et peut-être est-ce lui qui m'a dicté ces VPr3 §? Hais en f&t-if l'aotenr , je conclus de sa fabie-V Qne ce n'est qu'en Dieu, seul qu'est l'honaeur ' véritable.
A VERTISSEMENT
SUa LA SATIRE XII,
heureux sncceS qu'aient m ICWyavrsvces, j'avois résolu depuis leur rlerniere édition d> de ne plus rien flonnrr an publie ;M qooiiu'a twm heures perdues , il v a environ cinq ans, fa) . iVnssfl encore fait contre ï'équivoqoe ntie J satï^f T< n . iona rcux à qui in l'ai commnniqnép n- ïueenientn;>ï inféricnre à mes autres écritaihien loin Je- la nnnlîer , je la tenoîs soigneusement cachée- , et je ne ewvvoiS pas qu>. moi vivant . elle dût iamais voir le înttT. ^, Ainsi donc. , aussi sntgnmix désormais do me faire nuhlter que î'avnîs été autrefois eurienx de faire nar- 1er de moi . je jouissais . h mes infirmités près d'un* assez grande tranquillité . lorsque tout d'un cmtpî^iï appris Ti'i'on déhitoit dan* le monde sons mnn nom quantité de méchans écrits, et entre antrpflnnepiè.ee en A'ers contre .les jésuites , également orliense et insipide , où l'on me faisoit . *n mon propre nom , dire à tonte leur société le^nînres les plus atroce» « les plus ernssiè.rps. .T'aTOi" qtie- cela m'a donnéi un rrei-çranrl chagrin. Car T>ien qne trvtil les fténs ■enaés aient connu sans peine que la pièce n'étoit pas de moi, et qu'il n'y ait eu que de très - petits
(0 En 1701.
(a) Cet avertisiement a été composé en 17W?.
10/ t AVERTISSEMENT.
esprits qui aien t présumé que j'en pouvois être l'auteur, la vérité est pourtant que je n'ai pas regardé comme un médiocre al front de nie voir- soupçonné , même par de» ridicules, d'avoir fait un ouvrage si ridicule, '
J'ai donc cherché les moyens les plus propres pour Jiie laver de cette jnfantie j et,tout Lien considéré , 3e n'ai point trouvé de meilleur expédient que de faire imprïmerma satire contre l'KQUlVOQUE ; parce .qu'en la lisant, les moins éclairés , même de ces petits esprits , ouvriroient peut-être les yeux , et Verroient manifestement le peu de rapport qu'il y a de mon style, même en l'âge où je suis , an style lias et rampant de l'auteur de ce pitoyable écrit. Ajoute?, à cela que je pouvois mettre à la tête de 311a satire, eu la donnant au public, un avertisse ment, en manière de préface , où je me justifierois pleinement J etitreroiî tout,le monde d'erreur. C'est ce que je fais aujourd'hui , et j'espère que le peu que je viens de dire produira l'effet que je me suis proposé. Il ne me reste donc plus maintenant qu'à parler *le la satire pour laquelle est fait ce discours.' . Je l'ai composée par le caprice du monde, le plua |>izarre , et par une espèce de dépit et de colères poétique, s'il faut ainsi 'dire, qui me saisit à l'occaeion de ce que je vais raconter. Je me promeuois rîaiiï mou jardin à Atffeuil , et revois en, inarphant à un poeme que je vouloïs faire contre les mauvais niritiqtiés de notre siècle. J'en avois même déjà composé quelques vers, dont j'e'toîs content. Mais voulant .continuer , jo m'aperçus qu'il y avoit dans ces vers aine équivoque de langue ; et m' étant .sur-le-champ " mis en devoir de la corriger , je n'en pus jamais venir a bout. Cela m'.rrita de telle manière , qu'au lieu de in'appliquer davantage à réformer cette équivoque , et de poursuivre moa noème contre les