‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 32 sur 70 · A MON JARDINIER · texte numérisé non relu

A MON JARDINIER

Dans cette Epttra l'auteur s'entretient avec son jardinier ; et par des discours proportionnés aux connaissances d'un villageois , il lut explique les difficultés de la poésie . et la peine qu'il y n surtout d'exprimer noblement et avec élégance les é'hoses les plus communes et les plus sèches. De là il prend occasion de lui démontrer que 1e travail est nécessaire à l'homme pour être heureux. Cette Epitre fut composée en i6)5. Horace a aussi adressé une Epître à son fermier .■ c'est, la quatorzième du premier, livre.

IjAGORitux valet du plus commode malt m , Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvoit nahre , Antoine , gouverneur de mon jardin d'Auteuil , Qui diriges chez moi l'if et le chèvrefeuïl , Et sur mes espaliers, industrieux génie- , Sais si bien exercer l'art de la Quintinie (i) ; Ohi que de mon esprit triste et mal ordonne 1 . Ainsi que de ce champ par toi si bien OToé" , Jîc puis-je faire ôter les ronces . les épines , Et des défauts sans nombre. arracher les racines !

Ci) Célèbre directeur des jardine dif roi.

Mais parle j raisonnons. Quand , du matin au soir, Chez moi poussant la bêche , ou portant l'arrosoir, Tu fais d'un sable aride une terre fertile , Et rends lout mon jardin à tes lois si docile ; Que dis-tu de m'y voir rêveur, capricieux, Tantôt baissant le front , tantôt levant les yeux , De paroles dans l'air par élans envolées Effrayer les oiseaux pe.rcbes dans mes allées! fie soupçonne- tu point qu'agité du démon , Ainsi que ce cousin (i) des quatre Fils-Aimon Dont tu lis quelquefois la malheureuse histoire, Je rumine en marchant quelque endroit du grimoire \ Mais non : tu te souviens qu'au village on t'a dit Que ton maître est nommé pour coucher par écrit Les faits d'un roi plus grand en sagesse , en vaillance, Que Cliarieniagne aidé des douae pairs de France. Tu crois qu'il y travaille, et qu'au long de ce mur Peut-être en ce moment il prend IVIons et Nanmr.

Que pensejoîs-tu doue , si l'on alloit t'appreudre Que ce jjrand chroniqueur des gestes d'Alexandre, Aujourd'hui méditaot un projet tout nouveau, S'agite, se démené, et s'use le cerveau , Four te faire à toi-même en rimes insensées , Un bi'/arre portrait de ses folles pensées f Mon maître , diroÏ3-tu , passe pour un docteur , Et parie quelquefois mieux qu'un prédicateur ; Sous ces arbres pourtant , île si vaine3 sornettes , Il n'iroit point troubler la paix de ces fauvettes , S'il lui lalloit toujours , comme moi , s'exercer , Labourer , couper , tondre , aplanir , palisser , Et , dans l'eau de ces puits sans relâche tirée , De ce sable étancher la soif démr*urée.

Antoine , de nous deux tu crois donc , je le yoi , Que le plus occupé dans ce jardin , c'est toi.

(i) Maugis.

i8o Ê PITRE XL

Oh ! que tu changerais d'avis et de langage , Si deux jours seulement , libre du jardinage , Tout-à-coup devenu poète et bel esprit , Tu t'allois engager à polir un écrit , Oui dit , sans s'avilir , les plus petites choses ; Fît, des plus secs chardons , des œillets et des roses ; Et a,ût même aux discours de la rusticité* Donner de l'élégance et de la dignité' ; Un ouvrage, eu un mot, qui juste en tous ses termes , Sût plaire à d'Aguesseau, (1) sût satisfaire Ternies ; Sût, dis-je, contenter, en paraissant an jour , Ce qu'ont d'esprits plus (ina et la ville et la cour ! Bientôt de ce travail revenu sec et pale , F.t le teint plus jauni que de vingt ans de haie , Tu dirdis, reprenant ta pelle et ton râteau : J'aime mieux mettre encor centarpens au niveau , Que d'aller follement , égare* dans les nues, Me lasser à chercher des visions cornues , Et pour lier des mots si mal s'entr'accordans , Prendre dans ce jardin la lune avec les dents. Approche donc , et viens : qu'un paresseux t'apprenne ,

Antoine , ce que c'est que fatigue et que peine. L'homme ici-bas , toujours inquiet et gêné*, Est, 'dans le repos même, au travail condamne'. La fatigue l'y suit. C'est en vain qu'aux poètes Les neuf trompeuses sœurs dans leurs douces retraites

Promettent du repos sons leurs ombrages frais f Dans ces tranquilles bois pour eux plantes exprès, La cadence aussitôt , la rime , la césure , La riche expression , la nombreure mesure , Sorcières dont l'amour sait d'abord les charmer , De fatigues sans lin viennent les consumer.

(0 Alo» avocat général, et maintenant procureur général .

Sans

É PITRE XI. l8l

Sans cesse poursuivant ces fugitives fées M V V0It sous Ies tuners haleter les Orphees J>ur cspnt toutefois se plaît dans-son tommcnt, JLt se tait de sa peine un nohle amusement.

JWais je ne trouve point de fatigue si rude Que l;enuu veux loisir d'un mortel sans étude , Qui , jamais ne sortant de sa stupidité' , ftoutient dans les langueurs de son oisiveté . Xi une. lâche indolence esclave volontaire , Ee pénible fardeau de n'avoir rien àfaire.

Vainement offusque" de ses pensers épais ' Loin du trouble et du bruit il croit trouver la paix ■ uans le calmé odieux de sa sombre paresse , lous les honteux plaisirs , enfans de la mollesse Lsurpant sur son orne un absolu pouvoir, IJe monstrueux déairs le viennent émouvoir, Irritent de ses sens la foreur endormie , . -V tt le lont le jouet de leur triste infamie. - Fuis sur leurs pas soudain arrivent les remords: Et bientôt avec eux tous les fléaux du corps , ±,a pierre , la colique , et les gouttes cruelles ; Uueua.id ( R 3 j nsrarit Braïer (a), presque aussi

tnstes qu'elles , Chez l'indigne mortel courent tous s'assembler, Vf travaux douloureux ]r viennent accabler ; ont le duvet d'un lit , théâtre de ses Rênes , Lui font scier des rocs . lui font fendre des chênes , Et le mettent au point d'envier ton emploi, fteconneis donc . rtntoioe et conclos avec moi , Que la pauvreté* mille . active et voilante , Est parmi les travaux , moins lasse et plus contente Que la richesse oisive jm sein des voluptés.

Je te vais sur cela prouver deux vérités i

(0 Ees "M'uses.

(a, 1 Fameux médecins.

i8i É PITRE Xf.

L'une, que ïe. travail aux hommes nécessaire , Fait leur félicité plutôt que leur misère ; Et l'autre , qu'il n'est point de coupable en repos. C'est ce qu'il faut ici montrer en peu de mots. Suis-moi donc. Mais je vois sur ce début de prcW, Que ta bouche déjà Couvre large d'une aunè , Et que , les yeux fermes , tu fuisses le menton. Ma foi , le pins sur est de finir ce sermon.

Aussi bien j'aperçois ces melons qui t'attendent , Et ces fleurs qui là-bas entre elles se demandent S'il est Fête au village, et pourquoi saint nouveau On les laisse aujourd'hui si long-temps manquer d'eau.

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