‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 33 sur 70 · A M. L'ABBÉ RENAUDOT · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ RENAUDOT

Lt dessein de l'auteur, en traitant cette matière , a été défaire noir que la poésie , que bien, des personnes regardent comme un amusement frivole, peut traiter les sujets les plus relevés. En. effet , le poète soutient ici les sentimens de la. plus saine théologie sur l'amour de Dieu, avec une vigueur et une noblesse dignes de son sujet.

Docte L.bbo , tu dis vrai , l'homme au crime attache,

En vain , sans aimer Dieu , croit sortir du pèche*. Toutefois, n'en déplaise aux transports frénétiques Du fougueux moine (1), auteur des troubles germaniques ,

; Des tourmens de l'enfer la salutaire peur s West pas toujours l'effet d'une noire vapeur , \ Qui , de remords sans fruit agitant le coupable , Aux yeux de Dieu le rend eucor plus haïssable : Cette utile frayeur , propre à nous pénétrer , I Vient souvent Ue la grâce en nous prête d'entrer , I Qui veut dans notre cœur se rendre la plus forte , Et , pour se faire ouvrir déjà frappe à la porte.

(0 Lntfaar.

i84 ÊPITRE XII.

Si le pécheur, pousse de ce saint mouvement, heconnoissant sou crime , aspire an sacrement , Souvent Dieu tout-à-coup d'un vrai zèle l'enilainme, Le Saint-Esprtt revient habiter dans son ame , ¥ convertit eniin les ténèbres en jour, Et la crainte seivilc en filial amour.

C'est ainsi que souvent ia s.igcsse suprême Pour chasser le démon se sert du .démon même.

Mais lorsqu'on sa malice un pécheur obstine' , Dca horreurs de l'enfer vainement étonné.

Loin d'aimer, humble lils , son véritable pire, Craint et regarde Dieu comme un tyran sévère, An bien qu'il noua promet ne trouve aucun appas , Et souhaite en son cœur que ce Dieu ne soit pas î En vaïn, la peur sur lui remportant la victoire. Aux pieds d'un pi ètre il court décharger sa mémoire; Vil esclave toujours sous le joug du péché , Au démon qu'il redoute il demeure attaché.

L'amour , essentiel à notre pénitence , Doit être l'heureux fruit de notre repentance. ÏJon, quoi que l'ignorance enseigne sur ce point , Dieu ne fait jamais grâce à qui ne l'aime point. A le chercher la peur nous dispose et nous aide ; Mais il ne vient jamais que l'amour ne succède. Cessez de ni'opposer vos discours imposteurs , Confesseurs insensés , ignorans séducteurs , Qui .pleins des vains propos que l'erreur vous débite, Vous figurez qu'en vou3 un pouvoir sans limite Justifie à coup sur tout pécheur alarmé, Et que sans aimer Dieu l'ou peut en être aimé.

Quoi donc ! cher llenaudot, un chrétien effroyable, Qui jamais, servant Dieu, n'eut d'objet que lodiahle, Pourra , marchant toujours dans des sentiers maudits, Pur des formalités gagner le paradis !

Et-, parmi les élus , daris la gloire éternelle , Tour quelques sacremeus reçus sans aucun zèle ,

ÉPITREXII. i85 Dïeti fera voir aux yeux des saints épouvante'» Son ennemi mortel assis à ses cotes !

Peut-on se figurer de si folles chimères f On voit pourtant, on voit des docteurs même austères Qui, le* semant par-tout , s'en vont pieusement De toute piffte saper le fondement ; Qui, le cœur infecte d'erreurs si criminelles , Se disent hautement les purs, les vrais fidèles : Traitant d'abord d'impie et d'bere'titruc affreux Quiconque ose pour Dieu se déclarer contre eux. De leur audace en vain les vrais chrétiens finissent: Prêts à la repousser les plus bardis mollissent , Fi , voyant contre Dieu le diable accre'dite', N'osent qu'en Mgayant prêcher la ve'rit(f.

Mollirons-nous aussi I Non , sans peur, sur ta trace, Docte abbe* , de ce pas j'irai leur dire en face : Ouvrez les yeux enfin , aveugles dangereux.

Oui , je vous le soutiens , il serait moins affreux De oe point reconnoltre un Dieu maître dû monde , Et qui règle à son gré le ciel , la terre et l'onde , Qu'en avouant qu'il est , et qu'il sut tout former, D'oser dire qu'on peut lui plaire san* l'aimer. Un si bas , si houleux, si faux christianisme. Ne vaut pas des Platon VMniré paganisme ; Et chérir les vrais bî*>ns , sans en savoir l'auteur , Vaut mieux que , sans l'aimer , connoître un créateur. Expliquons-nous pourtant. Par cette ardeurs! sainte, Que je veux qu'en un cccnr amène enfin la crainte , je n'entends pas ici ce doux saisissement , Ces transports pleins de joie et de ravissement, Qui font des bienheureux la juste récompense, Et qu'un cœur rarement goûte ici par avance.

Dans nous l'amour de Dieu, fécond en saints de'sïrs, N'y produit pas toujours de sensibles plaisirs. Souvent le cœur qui l'a ne le sait pas lui-même : Tel craint de n'aimer pas , qui sincèrement aime ;

i8G É-PITRE XII.

Et tel croit au contraire être brûlant d'ardeur, CJui n'eut jamais pour Dieu que glace et que froideur. C'est ainsi quelquefois qu'un indolent un s tique (i), Au milieu des pèches tranquille fanatique , Du fins parfait amour pense avoir l'heureux don , Et croit posséder Dieu , dans les bras du démon.

Voulez-vous donc savoir si la foi dans votre ame Allume les ardeurs d'une sincère flamme î Consultez-vous vous- mime. A ses règles soumis , Pardonnez- vous sans peine à tous vos ennemis t Combattez-vous vos sens î domptez-vous vos foiblesscs î

Dieu dans le pauvre est-il l'objet de vos largesses î Enfin dans tous ses points pratiquez -vous sa loi ! Oui , dites-vous. Allez , vous l'aimez , croyez-moi. Qui fait exactement ce que ma toi commande , A pour moi, dit ce Dieu, l'amour que je demande. Faites-le donc ; et , sûr qu'il nous vent sauver tous , Ne vous alarmez point pour quelques vains dégoût»

Su'en sa ferveur souvent la plus sainte ame éprouve s arches , courez à lui : qui le cherche le trouve. Et plus de votre cœur il paroît s'écarter , Plus par vos actions songez à l'arrêter.

Mais ne soutenez point cet horrible blasphème , Qu'un sacrement reçu, qu'un prêtre, que Diennicme, Quoique vos faux docteurs osent vous avancer, De l'amour qu'on lui doit puissent vous dispenser. Mais s'il faut qu'avant tout , dans uncanie chrétienne ,

Diront ces grands docteurs, l'amour de Dieu sûr. Vienne ,

Puisque ce seul amour suffit pour nous sauver, De quoi le sacrement viendra. t-ii nous laver ?

(i J QiiUthtcs , dont les erreurs ont été condamnées par Je* papou Innocent XI et Innocent XII.

É PITRE XII. 187 Sa vertu n'eai donc plus qu'une vertu frivole ? Oh ! le bel arguaient digue de leur école ! Quoi ! «huis l'amour divin en nos cœurs allume , Le vuju du sacrement ti'est-ît pas renfermé ! lin païen converti , qui croit un bien suprême , l'eut-H Pire chrétien qu'il n'aspire un baptême , r*îi le chrétien ou pleura être vraiment touche , Qu'il ne veuille à L'église avouer son péché 1 Du funeste esclavage où le démon nous traîne , C'est le sacrement seul qui peut rompre la chaîne -. Aussi l'amour d'abord y court avidement ; "Mais lui-même il eu est l'ame et le fondement. Lorsqu'un pécheur, ému d'une humble repeniance , Par les degrés prescrits . court à la pénitence , S'il n'y peut parvenir, Dieu sait les supposer. Le seul amour manquant ne peut point s'excuser -. C'est par lui que tluns nous ta grâce fructifie ; C'est lui qui nous ranime et qui nous vivifie ; Pour nous rejoindre à Dieu, lui seul est le lien ; Et sanslui, foi, vertus, sacremens, tout n'est rien.

A cea discours pressans que sauroit-on répondre ï Mais approchez ; je veux cocor mieux voua confondre ,

Docteurs. Dites-moi donc : quand nous, sommes absous ,

Le Saint-Esprit est-il , ou n'est-il pas en nous ' S'il est en nous peut-il, n'étant qu'amour lui-même, Ne nous échauffer point de son amour suprême ! F.t s'il n'est pas eu nous , Satan toujours vainqueur , Ne demeure-t-il pas maître de notre cmir !

Avouez donc qu'il faut qu'en nous l'amour renaisse : Et n'allez point , pour fuir la raison qui vous presse, Donner le nom d'amour au trouble inanimé Qli'aii cœur d'un criminel la pcUr seule a formé. L'ardeur qui justifie , et que Dieu nous envoie , Quoi qu'ici-bas souvent inquiète et Bans")oie ,

i«S ÊPITRE XII.

Est pourtant cette ardeur, ce même feu d'amour, Dont brûle un bienheureux en l'éternel séjour. Dans le fatal instant qui borne notre vie , Il faut que de ce feu notre ame soit remplie ;

Et Dieu , sourd à nos cris s'il ne l'y trouve pan , Ne l'y rallume plus après notre tre'paa.

Rendez-vous donc enfin à ces clairs syllogismes; Et né prétendez plus , par vos confus sophïsmcs , Pouvoir encore, aux yeux du fidèle éclairé , Cacher l'amour de Dieu dans l'e'cole égaré.

Apprenez que la gloire où le ciel nous appelle , Un jour des vrais enfans doit couronner le zèle , Et non les froids remords d'un esclave craintif, Où crut voir Abéli (i) quelque amour négatif. Mais quoi ! j'entends déjà pins d'un fier scolastique

gui nie voyant ici sur ce ton dogmatique n vers audacieux traiter ces points sacrés ; Curieux, me demande oùj^ai'pris mes degrés ; Et si , pour m'éclaircr sur ces sombres matières , Deux cents. .auteurs extraits m'ont prêté leurs lumières.

Non. Mais pour décider que l'homme , qu'un chrétien Est oblige d'aimer l'unique auteur du bien , Le Dieu qui le nourrit , le Dieu qui le fit naître , Qui nous vint par sa mort donner un second être, faut-il avoir reçu le bonnet doctoral , Avoir extrait Ganiache , Isambert et du Val ï Dieu , dans son livre saint , sans chercher d'autre ouvrage ,

Ne l'a-t-il pas écrit lui-même à chaque page ! De vains docteur» encore , û prodige honteux! Oseront nous en faire un problème douteux !

(1) Auteur de la Moèlk thêologique , qui soutient la fausse attritiou par les raisons réfutées dsns cette épître,

ÉPITREXIL ,pg

Viendront traiter d'erreur digne de l'an a thème Ïj 'indispensable loi d'aimer Dieu pour lui-m'cme ; Kt , par un dogme faux dans nos jours enFante* , Des d«v6iTS du chrétien rayer la charité !

Si j'allois consulrer chea eux le moins sévère , fct lai disois : Un fi| s doit-il aimer son père l Ali ! peut-on en douter ï diroit-il brusquement. Kt quand je leur demande en ce même moment:

homme, ouvrage d'un Dieu seul bon etseuî aimable, Uoit-iJ aimer ce Dieu , son pire véritable t 'Leur plus rigide auteur n'ose le décider, Bt craint, en l'affirmant, de se trop hasarder.

-le ne m'en puis défendre ; il faut que je t'écrive La Ugtire bizarre, et pourtant asseï vive .

Vue ,e ans l'antre jour employé/ dans son Heu , lit (foi déconcerta ces ennemis de Dieu.

Il" j!' et (1 ' 0n * eru 1 ,l ' on """s venoit de lire , iJn d entre, eux m'insulta sur ce que j'osai dire Qu'il faut, pour f t re absous d'un crime confesse, Avoir poo,- i) ieo ,i u tpoi,,, un aniftur «.ommenco. l-c dr-pme , me dit-il . est an pur calvinisme. O e.el ! me voila donc rfansl'erreur , dansl* schisme, l-.f Partant reprouvé ! Mais . poursuivis -je alors .'■ Quand Dieu viendra juger les vivant et les morts , Et des humbles agneaux , objets de sa tendresse , Séparera des boues | a troupe pécheresse , A tous il nous dira, sévère on gracieux , Ce qnt nous fit impurs ou justes a ses venx.

.Selon vous donc , à moi réprouvé . bouc infâme. î Va brûler, dira. t, il . en l'éternelle flamme, Malheureux rjui soutins que l'homme dût m'aimer; Er qui s ,ir ce sujet trop prompt à déclamer, Prétendis qu'il falloir pour fléchir ma justice . Oue le pécheur touché de l'horreur de son vice , J>e quelque ardeur pour moi sentît les meuvemens , Et gardât le premier de mes commeudemens ï

igo ÉPITRE XII.

Dieu , si je vous en crois, me tiendra ce langage : Mais à vous , tendre agneau , 8on plus cher héritage , Orthodoxe ennemi d'un dogme si blâme 1 , Venez, vous dira-t-il , venez, mon bien-aimé : Vous qui , dans les détours de vos raisons subtiles, Kmharrassantlesmotsd'undesplus saintscouciles{i), Avez délivre' l'homme , ô l'utile docteur !

Dr l'importun fardeau d'aimer son créateur ; Entrez au ciel , venez , comble' de mes louanges , Du besoin d'aimer Dieu désabuser les anges.

.A de tels mots , si Dieu pouvoit les prononcer, Pour moi je répond i ois , je crois, sans l'offenser ; Oh ! que pour vous mon cœur moins dur et- moins farouche.,

Seigneur , n'a-t-il , hélas ! parlé comme ma bouche ! Ce seroit ma réponse à ce Dieu fulminant.

Mais vous , de ses douceurs objet fort surprenant, .le ne sais pas comment, ferme en votre doctrine , Des ironiques mots de sa bouche divine Vous pourries, sans rongeur et sans confusion, Soutenir l'amertume et la dérision.

L'audace du docteur , par ce discours frappée , 3>emeura sans réplique à ma prosnpopéc.

H sortit tout-à-eoup , et murmurant tout bas Quelques termes d'aigreur que je n'entendis pas , S'en alla chez Binsfdd , ou chez lîasile Ponce (a) , Sur l'heure, à mes raisons chercher une réponse.

(i) Le concile de Trente.

(a) Deux défendeurs de la fausse uttrition. Le premier «''oit chanoine de Tré«« , et l'autre éto.î cj l'ordre d-> Ssint-AusùMiu.

rr* des épÎthes.

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