AVERTISSEMENT
^j'EST à M. Despréaux principalement que la France est redevable de cette justesse et de cette solidité qui se font remarquer dans les ouvrages de nos bons écrivains. Ce S'ont ses premières productions qui ont le plus contribué à bannir l'affectation et le mauvais goût. Mais c'étoit peu pour lui d'avoir corrigé les poètes par sa critique , s'il ne les avoit encore instruits par ses préceptes. Dans cette vue il forma le dessein de composer un Art poétique.
Le célèbre M. Patra , à qui il communiqua son dessein , ne crut pas qu'il fut possible de l'exécuter avec succès. Il convenoit qu'on pouvoit bien expliquer les règles générales de la poésie , à l'exemple d'Horace ; mais pour les règles particulières , ce détail ne lui paroissoït pas propre à être mis en vers françois , et il eut assez mauvaise opinion de notre poésie, pour la croire incapable de se soutenir dans des matières aussi sèches que le sont de simples préceptes.
Néanmoins. les difficultés que ce judicieux critique prévoyoit , bien loin d'effrayer notre poète , ne servirent qu'à l'anime*,* et à lui donner une plus
ï 3 4 AVERTISSEMENT, grande idée de sou entreprise. Il commença dès-lors à travailler à son Art poétique , et quelque temps après il eu alla réciter le commencement à son ami , qui voyant la noble audace avec laquelle notre auteur entroit en matière , changea de sentiment , et l'exhorta bien sérieusement à continuer.
L'Art poétique passe communément pour le chef-. d'céuvre de notre auteur. Trois choses principalement le rendent considérable ! la difficulté de l'entreprise, la beauté des vers, et l'utilité de l'ouvrage.
On peut même lut donner unè autre louange que sa modestie lui faïsoit rejeter : c'est qu'il y a plus d'ordre dans sa poétique que dans celle d'Horace i « qu'il est entré bien plus avant que cet ancien dans le détail des règles de la poésie.
CHANT PREMIER. '
Drtxs ce premier chant , l'auteur donne des règles générales pour ta poésie; mai.' ces règles n'appartiennent point si proprement à tel art , qu'elles ne puissent aussi dire pratiquées utile, ment dans les autres genres d'écrire- Une courte digression renferme l'histoire de la poésie française , depuis Villon jusqu'à Malherbe.
0>'cst en vain qu'au Parnasse .un téméraire auteur Pense de l'an des vers atteindre la hauteur ï S'il ne sent point du ci>:l l'influence secrète , Si son astre frn naissant ne l'a forme* poète , Daus sou génie étroit il est toujours captif ; Pour lui Phébus est sourd . <it Pe'gase est rétif,
O vous donc qui , brillant- d'une ardeur périlleuse , Coure» du bel esprit la carrière épineuse , . N'allez pas sur des vers sans fruit voua consumer, Ni prendre pour génie un amour de rimer -, ' ' Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces , JSt consultez long-temps votre esprit et vos forces.
La nature , fertile en esprits excelleras , Sait entre les auteurs partager les talens ; L'un peut tracer en vers une amoureuse flamme ; Vautre , d'un trait plaisant aiguiser l'epigramme :
tq6 L'ART POÉTIQUE,
Malherbe d'un héros peut vanter les exploita ; Racan chanter Phîlis , lea bergera et les boia. Mais souvent nn esprit qui se flatte et qui s'aime Me'counolt son génie , et s'ignore soi-même : Ainsi tel (0 autrefois qu'on vit avec Faret (a) Charhonner de ses vers les mura d'un cabaret, S'en va , mal à propos , d'une voix insolente , Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante, Et , poursuivant Moïse au travers des déserts , .„■. Court avec Pharaon se noyer dans les mers.
Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avf >: la rime : L'un l'autre vainement ila semblent se haïr ; ^La rime est une esclave , et ne doit qu'obéir. Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertae, L'esprit à la trouver aisément s'habitue ; Au joug de la raison sans peine elle fléchit, Et loin de la gêner, la sert et l'enrichit.
Mais , lorsqu'on la néglige , elle devient, rebelle : «■*- Et pour la rattraper le senB court après elle. Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur pris.
La plupart . emportes d'une fougue insensée, Toujours loin du droitsena vont chercher leurpensée; Ils croiroient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux , S'ils pensoient ce qu'un autre a pu penser comme eux. Evitons ces excès : laissons à l'Italie De tous ces faux brillans l'éclatante folie.
Tout doit tendre au bon sens ; mais pour y parvenir Le chemin est glissant et pénible à tenir i J Pour peu qu'on s'en écarte , aussitôt on se noie. La raison pour marcher n'a souvent qn'une vote.
(i) Samt-Amand , auteur de Moïse sauve.
(3) f acet , auteiir du livre intitulé P honnête Homme , et «mi de Saiflt- Arnaud.
CHANT PREMIER. 197
Un auteur quelquefois trop plein de son objet» Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet.
S'il rencontre un palais, il m'en de'peint la face ; Il me promène après de terrasse en terrasse ; loi s'offre un perron , là règne un corridor: Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or î II compte des plafonds les ronds et les oyales ; *< Ce ne sont fue festons , ce ne sont qu'astraga- » les (i). »
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin; Et je me sauve à peine au' travers du jardin. Fuyez do ces auteurs l'abondance stërile ; .«■■" Et ne vous chargez point d,'un détail inutile. -JToutce qu'où dit de trop est fade et rebutant.
L'esprit rassasie' le rejette à l'instant.
— Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire : Un vers e'toit trop foible , et vous le rendez dur : 1 J'évite d'être long, et je deviens obscur. -. L'un n'est point trop farde'; mais sa muse est trop nuej L'autre a peur de ramper , il se perd dans la nue.
Voulez-vous du public mériter les amours t, . Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Un style trop égal et toujours uniforme , - ( . En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme. On lit peu ces auteurs , nés pour nous ennuyer , Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.
Heureux qui, daus ses vers, sait d'une voix légère w Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ! Son livre , aimé du ciel , et chéri des lecteurs , Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse î Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
(1) Ver. de Scudiri.
Au me'prts du bon sens , le burlesque (i) effronté* Trompa les jeux d'abord, plut par sa nouveauté t On ne vit plus en vers que pointes triviales ; Le Parnasse parla le languie; des halles ; La licence à rimer alors n'eut plus dp frein ; Apollon travesti devint un Taliarin, (a).
Cette contagion inlectu les provinces , Du clerc et du bourgeois passa jusque* aux.princes : Le plus mauvais plaisant eut ans approbateurs. Et , jusqu'à d'Assouci (3) , tout trouva des lecteurs. Mais de ce style enfin la cour désabusée, Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée , ~™ Distingua le naïf du plat et du bouffon , Et laissa la province admirer le Typhon.
Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. Imitons de Marot l'élégant badinage, Et laissons le burlesque aux plaisans (41 du Pont- " Neuf.
Mais n'allez point aussi , sur les pas de Brébenf , Même en une l'harsale , entasser sur les rives * De morts et de mourans cent montagnes plain- » tives. »
Prcnea mieux votre ton. Sotpr simple avec art , Sublime sans orgueil , agréable sans fard.
N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire. Ayfia pour la cadence une oreille sévère; Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende l'hémistiche , en marque le repos.
(i) Le style bur esque tut ex tellement «in «o«m-> 'ji-pnie le co.nmeiicement du dernioi- eiiètte jusque Vers folio' qii'il. tomba. ■' ■ ' 1 " ; - "* ' ::
(z) Bouffon très grosiitr. ' "' " '-"^ ' ]' '','' (3)Pitoyable auteur, quia composé l* Ovide sk'bc!ïeh'iAihur: , -<-4) -Les vendeurs do mîrkïid.it'fi et jmrei!ft:"u\r m.u rîoiiaoUes sa mettent depuis Ioiiy-leuipa sur lu l*ouL-Ntut'.
CHANT PREMIER. i 99
Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.
Il est un heureux choix de mots harmonieux ; Fuyez des mauvais sori3 le concours odieux :
Le vers le mieux rempli , la plus noble pensde , Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blesse'e.
Durant les premiers aus du Parnasse François , Le caprice tout seul faisoit toutes les lois. La rime , au bout des mots assembles sans mesure, Tenoit lieu d'ornemens , de nombre et de césure. Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers, **"■ Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers, (i) Marot bientôt après lit fleurir les ballades , Tourna des triolets, rima des mascarades , A des refrains réglés asservir les rondeaux , Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Ronsard , qui le suivit , par une autre méthode , — Réglant tout , brouilla tout , lit un art à sa mode , Et toutefois long-temps eut un heureux destin. Maïs sa muse , en François parlant grec et latin , Vit dans l'âge suivant y par un retour grotesque , Tomber de ses grands mots le faste peVlaïUesque. Ce poète orgueilleux , trébuche' de si haut, Rendit plus retenus Desportes et lîertaut.
Enfin Malherbe vint, et le premier en France , •.^«Fit sentir dans les vers une juste cadence , D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit' plus rien de rude â l'oreille épurée. Le3 staur.es avec grâce apprirent à tomber, — Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.
(0 La plupart du nos plus anciens remarié français cont - en vers confus et sans ordre 5 comme io ronua de la Rose , (=t plusieurs autre».
aoo L'ART POÉTIQUE.
Tout reconnut ses lois : ce ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas ; aimez la pureté , Et de son tour heureux imitez la clarté 1 .
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre , Mon esprit aussitôt commence à se détendre ; Et , de vos vains discours prompt à se détacher , ~~ Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher. Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées , Le jour de la raison ne le saurait percer.
•h, Avant donc que d'écrire , apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure , ■ L'expression la suit , ou moins nette , ou plus purs. **- Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement , Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée, Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous nie frappez d'un son mélodieux , Si le terme est impropre , ou le tour vicieux : Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme , fit d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme, Sans la langue , en un mot , l'auteur le plus divin Est toujours , quoiqu'il fasse , un méchant écrivain.
Travaillez à loisir , quelque ordre qui voua
presse , (i)
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse s - Un style si rapide , et qui court en rimant , Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui , sur la molle arène , Dans un pré plein de fleur3 lentement se promène ,
(i) Si-udéri disoît toujours, pour s'excuser de travailler si vite , qu'il avoir, ordra de finir. .
CHANT PREMIER. soi Qu'an torrent déborde' qui , d'un cours orageux , Roule , plein de gravier , sur 'un terrain fangeux. Hatez-vous lentement; et , sans perdre courage, Vingt fois sûr le métier remette?, votre ouvrage : Polissez-Ie sans ccsbc et le repolissez ; Ajoutez quelquefois , et souvent effacez.
C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent: H faut que chaque chose y soit mise en son lieu ; Que le début . la (in . répondent au milieu ; Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout de diverses parties; Que jamais du sujet le discours s'écartant, fj'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
Craignez-vous pour vos vers la censure publique! Soyez-vous à vous-môme un sévère critique :
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Faites-vous des amis prompts n vous c enflurer : * Qu'ils soient rie vos écrits 1rs ronfidens sincères, Et do tous vos défauts le» zélés adversaires : f Dépouillez devant eus l'arrogance d'auteur.
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur:
Tel vous semble applaudir , qu'il veus raille et vous joue.
Aîtnez qu'on vous conseille, et non pas qc'on vous loue.
Un flatteur aussitôt cherche à se récrier; Chaque vets qu'il entend le fait extasier.
Tout est charmant . divin , aucun mot ne te blesne : Il trépigne de joie , il pleure de tendresse : Il vous comble par.tont d'éloges fastueux.
La vérité n'a point cet air rmpétuens.
Un sape ami. toujours rigoureux . inflexible , Sur vos tantes jamais ne vous laisse paisible : Il ne pardonne point les endroits négligés ; Il renvoie en leur Heu les vers mal arranges ;
aoa L'ART POÉTIQUE.
Il réprime des mots l'ambitieuse emphase ; Iri le sens le choque, et plus loin c'est la phrase. Voire construction semble un peu s'obscurcir : Ce terme est équivoque , il le faut e'claircir. C'est ainsi que vous parle un ami véritable.
Mais souvent sur ses vers un auteur inimitable A les protéger tous se croit intéresse 1 1 Et d'abord prend en main le droit de l'offensé*. De ce vers, direz-vous , l'expression est basse. Ah ! monsieur, ponr ce vers je vous demande grâce , Répondra- 1- il d'abord. Ce mot me semble froid , Je le retrancher ois ; C'est le plus bel endroit ! Ce tour ne me plaît pas. Tout le monde l'admire ! Ainsi toujours constant à ne se point dédire , Qu'un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser, C'est un titre chez lui pour ne point l'effacer. Cependant , à l'entendre , il chérit la critique ; Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique. Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter Ê'e*t rien qu'un piège adroit pour vous les réciter. Aussitôt il vous quitte , et content de sa muse , S'en va chercher ailleurs quelque fat qu'il abuse : Car souvent il en trouve. Ainsi qu'en sots auteurs **** Notre siècle est fertile en sots admirateurs ; Et sans ceux que fournit la ville et la province , Il en est che^ le duc , il en est chez le prince. L'ouvrage le plus plat a, chez les courtisans, De tout temps rencontre" de zélés partisans ; Et, pour linir enfin par un trait de satire , Un sot trouve toujours un plus^ot qui l'admira.
D^iis ce second chant et dans le troisième Jîoiteau explique le détail de lu poésie françoise ; et dônnc le caractère et les règles particulières de chaque poème. Le second chant est employé à décrire l'Idylle du l'Eglogue . l'Elégie, l'Ode , le Sonnet , l' Epi gr anime , le lion. huit , la Ballade, le Madrigal, la Satire et le faudnm'He. L'auteur a su varier ici son style avec tant d'art et tant d'habileté, qu'en parcourant toutes les différentes espèces de poésies, il emploie précisément le style qui convient à chaque espèce en particulier.
TeLLï qu'une bergère , au plus beau jour de fête , De superbes rubis ne charge point sa tête , ' Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamans, Cueille en un champ voisin ses plus beaux eruemena ; Telle, aimable en son air, maïs humble-dans son Style; Doit éclater jans pompe une éWgante Idylle, a» Son tour simple- et naïf n'a rien de fastueux , Et n'aimé point l'orgueil d'un vers présomptueux. Jl faut que sa douceur flatte , chatouille , éveille, Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille,
Mais souvent dans ce style uu rimeur aux aboi* Jette là , de dépit . ta flûte et le hautbois ; Et , foiiemeut pompeux , daas sa verve indiscrète , An milieu d'une Eglçguja. entonne la troninette.
ao4 L'ART POÉTIQUE.
De peur de l'écouter Pan fuit dans les roseaux ,
Et les Nymphes , d'effroi , se cachent sous les eaux,
Au contraire cet autre , abject en hou langage , Fait parler nea bergers comme on parle au village. Ses vers plats et grossiers , dépouilles d'agrément , Toujours baisrnt la terre, et rampent tristement : On diroit que Ronsard , sur ses pipeaux rustiques , Vient encur fredonner ses idylles gothiques.
Et changer , sans respect de l'oreille et du 6on, Lycidas en Pierrot, et Philis en Toinon.
Entre ces deux excès la route est dîfiicîle.
Suivez , pour la trouver, Théocrite et Virgile : ue leurs tendres écrits , par les Grâces dictes , c quittent point vos mains, jour et nuit reuïtteïcB. Seuls, dans leurs doctes vers, ils ' pourront vous apprendre
Par quel art sans bassesse un auteur peut descendre ï Cliac ter Flore, les champs , Pomoue, les verger* ;
An combat de la Ilûte animer deux bergers ;
Des plaisirs de l'amour vanter la douce amorce ;
Changer Narcisse en (leur , couvrir Daphné d'écorce ;
Et par quel arc encor l'Eglogue quelquefois
Rend dignes à'.un consu I { i ) la campagne et les bois.
Telle, est de ce poème et la force et la grSce. D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace ,
La plaintive Elégie, en longs habits de deuil. Sait , les cheveux épars, gémir sur un cercueil. EHe peint des amans la joie et la tristesse; Flatte , menace , irrite , apaise une maîtresse. Mais , pour bien exprimer ces caprices heureux , C'est peu d'être poète , il faut être amoureux.
Je hais ces vains auteurs dont ta muse forcée "M'entretient de ses feux , toujours froide et glacée ;
(l)"-. Vigile j églosue iv, v. ai
Qui
Qui s'affligent par art , et fous fie sens rassis , S'érigent , pour rimer, en amoureux transis.
Leurs transporta les plus doux ne sont que phrases
Ils ne savent jamais que se charger do chaînes , Que bénir leur martyre , adorer leur prison , Et faire quereller le sens et la raison.
Ce n'c'toitpas jadis sur ce ton ridicule .
u'amour dictoit les vers que soupirait Tibulle , u que du tendre Ovide a ai niant Je s doux sons , ' Il donnait de son art les charmàWcs leçons.
Il faut que le cœur seul parle dans l'Elégie.
LlOde , avec plus d'e'clac, et non moins d'énergie , Elevant jusqu'au ciel son vol ambitieux , Entretient dans ses vers commerce avec les dieux. Aux athlètes dans Pise (i) elle oovre la barrière , Chante un vainqueurpoudreuxauboutde la carrure, Mène Achille sanglant aux bords du Simoïs r Ou fait fléchir l'Ëscaut sous le joug de Louis. Tantôt , comme une abeille ardente à son ouvrage , Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage : Elle peint les festins , les danses et les ris ; Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris , Qui mollement résiste, et par un doux caprice, (Quelquefois le refuse , aiin qu'on le ravisse (2). Son style impétueux souvent marche au hasard : Cher, elle un beau désordre est un effet de l'art. Loin ces riroeurs craintifs dont l'esprit flegmatique
Garde dans ses fureurs un ordre didactique ; Qui, chantant d'un héros les progrès eclatans, Maigres historiens, suivront l'ordre des temps.
(OPiseen El.dc, oit l'on féiibroltlesjemi olympiques. (j . Horace , ctU .-.111 , liv. I(.
îîoG L'ART POÉTIQUE.
Ils, n'osent un moment perdre un sujet de vue : Pour prendre Dole . il faut que Lille soit rendue ; Et que leur vers exact , ainsi que Me'zeray , . Ait fait déjà tomber les remparts de Courtray. Apollon do son feu leur fut toujours avare.
On dit à ce propos ; qu'un jour ce dieu, bizarre , Voulant pousser à bout tous les rinieurs François , Inventa du Sonnettes rigoureuses lois ; ' Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille La rum? avec deux sons frappât huit lois l'oreille-; Et qu'ensuite six vers arlisteuient rangea , Fussent ch deux tercets par le sens partages. Sur-tout de ce poëme il banuit la licence :
Lui-même en mesura le nombre et la cadence ; Défendit qu'un vers foible y pût jamais entrer ; Ni qu'un mot déjà mis os&t s'y remontrer, «w Bu reste il l'enrichit d'une beauté suprême : ***l : n Sonnet sans défaut vaut seul un long poëme..
IVïais en vain mille auteurs y pensent arriver ; « Kl cet heureux plic'nix est encore à trouver. A peine dans Gombaiir , Maiaard et MaUcville , Ktt peut-on admirer deux ou trois entre mille : Le rl'Ste ,' aussi peu lu que ceux de Pelletier, Va fait de chez Screy (1) qu'un aaut chôz l'épicier. Pour enfermer son sens dans la borne prescrite La mesure est toujours trop longue ou trop pe.iilv. L'Epigrummc plus libre , en son tour plus borné, ^ N'est souvent qu'un brin mot de deux rimes orné. Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de l'Italie eu nos vers attirées.
Le vulgaire , ébloui de leur faux agrément , : A ce nouvel appât courut évidemment.
La faveur du public excitant leur audace , | ILeur nenibro impétueux inonda le Parnasse :
(ij' 'Libraire du paiajs.
Le Madrigal d'abord on fut enveloppé; Le Sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé ; La Fragédie (t) en lit ses plus chères délices ; L'Elégie eu orna ses douloureux caprices ; ■w»Uu héros sur la scène eut soin de s'en parer , *"^Et sans pointe un amant n'osa plus soupirer; On vit tous les bergers, dans leur plaintes nouvelles,
*"* i-'idèlesà la pointe cneor plus qu'à leurs belles; Charpie mot eut toujours deux visages divers ; La prose la reçut aussi-bien que les vers ; L'avocat au palais en he'rïssa son stvle , Et le docteur (2) en chaire en sema l'évangile.
La raison outragée enfin ouvrit les veux, La chassa pour jamais des discours sérieux ; Et dans tous ces écrits la déclarant infâme , Par grâce loi laissa l'entrée eu l'F,pi grain me ', Pourvu que sa iinesse , éclatant a propos ,
«- Routôt sur la pensée et non pas sur Us mots* Ainsi de toutes parts tes désordres cessèrent. Toutefois à la cour les turlupina restèrent, Insipides plaisons, bouffons infortunés, D'un jeu de mots grossiers partisans surannés. Ce n'est pas quelquefois qu'une muse Un peu line Sur un mot, en passant , ne joue et ne badine , Et d'un sens détourné n'abuse avec succès :
Mais fuyez sur ce point un ridicule excès; Et n'allez pas toujours d'une pointe frivole Aiguiser par la queue une Epigramme folle.
^.Tour poème est brillant de sa propre beauté.
«Le Rondeau , né gaulois , a la naïveté.
La Ballade , asservie à ses vieilles maximes,
"** Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes.
**»{2j La Sylvie de Maint.
(a) La pe:it P- André, Augustin.
ao8 L'ART POÉTIQUE.
ïje Madrigal, plus simple, et plus noble *n son tour,
Respire la douceur , la tendresse et l'amour.
L'ardeur de se montrer , et non pas de me'dire Arma la Vérité du vers de la Satire.
Lucîle le premier osa la faire voir ; Aux vices des Homaius présenta le miroir ; Vengea l'humble; vertu de la lichcssc attière , Et l'honàâte homme à pied d.u faquin en litière. Horace à cette aigreur mêla son enjouement:
, On ne fut plus ni fat ni sot impunément ;
Et malheur à tout nom qui , propre à la censure , Tut entrer dans un vers sans rompre la mesure. Perse , en vers obscurs mais serrés et pressans , Affecta d'enfermer moins de mots que de sens. ^ Juve'nal , élevé dans les cris de l'école , Poussa jusqu'à l'excès, sa mordante hyperbole, fies ouvrages . tout pleins d'affreuses vérités» Etincellent pourtant de sublimes beautés:
Soit que (i) sur un écrit arrivé de Caprée Il brise de Séjan la statue adorée ; Soit (a) qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pales adulateurs ; Ou que , (3) poussant à bout la luxure latine , Aux portefaix de Rome il vende Messalinc.
iies écrits pleins do feu par-tout brillent aux yeux.
De ces maîtres savans disciple ingénieux , Régnier, seul parmi nous formé sur leurs mode tas,
■*» Dans son vieux style encora des grâces nouvelles. Heureux, si ses discours, craints uu chaste lecteur, Jie se sentoient des lieux où fréjuentoit l'auteur ; Et si du son hardi de ses rimes cyniques ■Il n'ai arm oit souvent les oreilles pudiques '■
(i) Satire x.
la) Satire iv, (3) Satire vi.
ILe latïn , clans les mots , brave l'honnêteté : Mais le lecteur François veut être respecte - ; Du moindre sens impur la liberté l'outrage, Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image.
Je veux dans la Satire un esprit de candeur, ^ T .Et fuis un effronté' qui prêche la pudeur.
D'un trait de ce poëme , en bons mots si fertile, ro Le François , ne" malin , forma In Vaudeville ; Agréable indiscret , qui , conduit par le chant , Passe de bouche en bouche , ci s'accroît en marchant. La liberté françoïse en ses vers se déploie : Cet enfant de plaisir veut naître dans la joie. Toutefois n'allez pas, goguenard dangereux, Faire Dieu le sujet d'un budinage affreux :
A la lin tous ces jeux , que l'a théisme élève , Conduisent tristement le plaisant à la Grève, wv» Il la ut , même en chansons, du bon sens et de l'art: Mais pourtant on a vu le vio et le hasard Inspirer quelquefois une muse grossière, Et fournir , sans génie , nu couplet a Linïère. Mais pour nu vain bonheur qui vous a fait rimer , Gardez qu'un sot orgueil ne vous vienne enfumer. . Souvent l'auteur allier de quelque chansonnette * Au même instant prend droit de se croire poète : Il ne dormira plus qu'il n'ait fait un sonnet ; Il met tous les malins six impromptus au net. Encor est-ce un miracle , en ses vagues furies , Si hienlût . imprimant ses soties rêveries , Il ne se fait graver au-devant du recueil, Couronne' de lauriers par la main de fauteuil. (1)
(1) Fam eut graveur.
Les règles de la Tragédie , de la Comédie et au Poème Epique , font la matière du troisième chant. Il est le plus beau de tous , soit par la grandeur du sujet , soit par la manière dont fauteur Va traite.
ïr, n'est point de serpent, n i de monstre odieux, Oui, par l'art imite' , ne puisse plâtre aux yeux : " D'un pinceau délicat l'artifice açre'able Du plus àffreus objet fait un objet aimable.
Ainsi , pour nous charmer , la Tragédie en pîeurs Œdipe tout salant 0) fit parler les douleurs , IJ'Orcste parricide exprima les alarmes, Et . pour nous divertir, nous arracha des larmes. Vous donc., qui d'un beau feu pour le the'3tre épris, ■ Venez en vers pompeux y disputer le prix , Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages Où tout Paris en foule apporte ses suffrages , Et qui , toujours plus beaux plus ils sont regardes, Soient- au bout de vingt ans encor redemandes ! 0«e dans tous vos discours la passion éttmâ Aille chercher le cœur, l'echa» ffe "et le remue. Si d'un beau mouvement l'agrcable fureur Souvent ne nous remplit d'une douée terreur,
(i) Sophocle.
Ou n'excite en notre amc nue pitié cîurmante , En vain voua étalez une scène savante :
„Vos froids raisonnement ne Feront qu";j ttîérlîr TJn spectateur toujours parfcsseux d'applaudir -.Et qui , des vaina efforts de votre rhétorique Justement fatigue , s'endort , ou vous crii iqtie. Le secret est d'abord de plaire et de toucher : Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.
Que dès les premiers vers l'action prépaiée Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.
Je nie ris d'nn acteur qui lent â a'exprimer, De ce qu'il veut, d'abord, ne sait pas m'infornier; Et qui , débrouillant mal une pénible intrigue , D'un divertissement méfait une fatigue.
J'ainierois mieux eneor qu'il déclinât son nom, (i) Et dît . je suia Oreste , ou bien Agamemnon , Que d'aller . par un tas de confuses merveilles , Sans rien dire à l'esprit, étourdir les oreilles: Le sujet n'est jamais assez, tût expliqué.
Que le lien de la scène v soit fixe et marqué. t T n rimeur , sans péril , delà les Pv renées , Sur la scène en im jour renferme des années : Lîi , souvent le héros d'un spectacle grossier , Enfant au premier acte , et barbon au dernier. Mais nous , que la raison â ses règles engage , Uobs voulons qu'avec art l'action se ménage ; Ou'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli, Tienne jusqu'à la fin le théfttrc rempli.
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable : Lé vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas r L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ce qu'on ne doit point voir, qu'un rc'eit nous l'expose s Les yeux en le voyant saisiroient mieux la ehose ;
(i) Il y a de pareils exemples dans Euripide.
ata L'ART POÉTIQUE.
Mais il est des objet». que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des veux.
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, À son- comble arrivé" se débrouille Bans peine. L'esprit ne se sent point [dus vivement frappé Que lorqu'en un sujet d'intrigue enveloppé , D'un secret toot-à-conp la vérité* connue Change tout , donne à tout une face imprévue.
La Tragédie, informe et grossière en naissant, Wétoit qu'un simple chœur, où chacun en dansant, Et du dieu des raisins entonnant tes louanges, S'efforçait d'attirer de fertiles vendangea.
Là , le vin et lajoic éveillant les esprits , Du plus habile chantre un bouc étott ie prix,
Theapis fut le premier qui, barbouillé de lie, Promena par' les bourgs (i) cette heureuse folie ; Et , d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau , Amusa les pass'ans d'uu spectacle nouveau.
Esqhvle dans le chœur jeta les personnages., D'un masque plus honnête habilla tes visages , Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé Vit paraître l'acteur d'un brodequin, chaussé,
Sophocle enfin, donnant l'essor à son -Rente, - Accrut encor la pompe , augmenta l'harmonie , 'i Intéressa le ebeeur dans toute L'action , Des vers trop raboteux polit l'expression , Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine (3) Ou jamais n'atteignit la faiblesse latine.
Chca nos dépota aïeux le théâtre abhorré Fut long-temps dans la France un plaisir ignoré : De pèlerins. (aj dit-on, une troupe grossière En public à i'urïs y monta la première;
(0 Lps homgg de l'Attique.
12) Voyez ytiintitien, livre X, chap i,
(ty Leurs pièç^i eo«( iiup(imé«.
CHANT TROISIÈME. ai3 Et , sottement zélée en sa simplicité , Joua les Saints, la Vierge, fit Dieu , par piété'. Le savoir Ji la.Iin dissipant l'ignorance , Fit voir fie ce projet la dévote imprudence , On chassa ces docteurs prêchant pans mission ; On vit renaîire Hector. Andromaque , Ilion. (i) Seulement les acteurs laissant le masque antique , (3) Le violon tint lieu (1) de chœur et de musique.
Bientôt l'amour, fertile cii tendres senthneUB, U S'empara du théâtre ainsi que des romans. !i De cette passion la sensible peinture , Est pour aller au cœur la route la plus sûre. ^Peignez donc , j'y consens , les héros amoureux ; Mais ne m'en formez pas des bergers doucereux , Qu'Achille aime autrement que Thyrsis et Philène; N'allez pas d'unXyrus nou&-fiiire.un Artamfene ; Et que l'amour , souvent de remords combattu , Paroisse une faiblesse et non nne vertu.' , '••
Des héros de romans fuyea les petitesses ; " a v^ fois ^ ux E^nds.cœursdonnezquelquesfoibïe88es. Achille déplairait, moins bouillant et moins prompt : J'aime a lui voir verser des pleurs pour un affront, A ces petits défauts marques dans sa peinture; : L'esprit avec plaisir reconnoît la nature.
Qu'il soit sur ce modale en vos écrits trace : Qu'Agamemnon soit fier, superbe, intéressé ;
(t) Ce ne fut que sous Louis XIII que ia tragédie co.wmcuv« à prendre une bonne forme en Fmuce.
(31 C<~ masque antique s'appliquoît sur 1^ visage de I 3 ) ut représenluit la personnage que l'on imro-
insS > ur la scèQe '
jÇ s tfar et Àthalie ont montré cembien on a perdu «rimai» 1 les chœurs et la musique.
ï>4 L'ART POÉTIQUE.
Que pour ses dieux Enrfe ait un respect austère. Conservez à chacun son propre caractère.
Des siècles , des pays, étudiez les mœurs ; 1 Les climats font souvent les diverses humeurs. . Gardez donc de donner, ainsi que dans Clc'lîe , L'air ni l'esprit françois à l'antique Italie ; -i#iEt, sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant , et Bru tus damoret.
Dans un roman frivole aiseWnt tout s'excuse : C'est assez qu'en courant la fiction amuse ; Trop de rigueur alors serait hors de saison : Mais la scène demande une exacte raison ; w L'c'troite bienséance y veut être gardée.
D'un nouveau personnage inventez-vous l'idée 1 : Qu'en tout avec soi-même il se montre d'accord , Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord. Souvent , sans y penser , un écrivain qui s'aime ** Forme tous ses héros semblables à soi-même. Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon ; Calprcnède et Juba (i) parlent du même ton,
La nature est en nous plus diverse et plus sage , Chaque passion parle un différent langage :
La colère est superbe , et veut des muts altiers ; L'abattement s'explique en des termes moins fiers.
Que devant Troie en flamme He'cube désolée Ne vienne, pas pousser une plainte ampoulée, Ni sans raison décrire en que] affreux pays Par sept bouches l'Eu xi n reçoit le Tanaïs (al. Tous ces pompeux amas d'expressions frivole»
Sont d'un de'clamateur 'amoureux des parole?. Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez s ->-«•.' p our mériter des pleurs , il faut que vous pleuriez.
(0 Héros de la Cléop&tre,
(a) Sénèfcue le tragiqaé t Traade , Se. i
Ces grands mots dont alors l'acteur emplit sa bouche, ]Se partent point d'un cœur que sa misère touche.
Le théâtre, fertile on censeurs pointilleux , Chez nous pour se. produire est un champ périlleux. Un auteur n'y fait pas de faciles conquêtes ; Il trouve à le sifller de3 boudins toujours prêtes ; Chacun le peut traiter de fat et d'ignorant ; C'est un droit qu'à ia porte oa achète en entrant. Il faut qu'en cent façons, pour plâtre , il se replie; Que tantôt il s'élève et tintât S'humilie ; Qu'eu nobles seotiniens il soit par tout fécond; Qu'il soit aise', solide, agréable , profond ; Que de traits surprenans sans cesse il nous réveille ; Qu'il coure dans ses vers de merveille eu merveille ; Êt que tout te qu'il dit , facile à retenir , De son ouvrage eu nous laisse un long souvenir. Ainsi la Tragédie agit, marche et s'expçiute.
D'un air plus grand encor la poésie épique , Dans le vaste récit d'une longue action , 8e soutient par ia fable, et vit de fiction.
La , pour noua enchanter tout est mis en usage : Tout prend un corps, une aine , un esprit, un visage,
Minerve est la prudence , et Vénus ta beauté ;
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre ;
C'est Jupiter arme pour effrayer ta terre ;
Un ora;;e terrible aux yeux des matelots ,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les Ilots;
Echo n'est plus un son qui dans l'air retentisse. ,
C'est une nymphe, en pleurs qui se plaint de JNarcisse,
Ainsi . dans cet amas de nobles fictions ,
Le poète s'égaie en mille inventions ,
Orne, élève, embellît, agrandît toutes choses .
Et trouve sous sa main des fleurs toujours éi luses.
Ou'iinée et se3 vaisseaux , par le veut écartés ,
Soient aux bords africains 'd'un orage emportés ;
i\S L'ART POÉTIQUE.
Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune , Qu'un coup peu surprenant des traita de la fortune. Mais que Junon , constante en son aversion , Poursuive sur W ilôts les restes d'Ilion ; Qu'Eole , en sa faveur , les chassant d'Italie , Ouvre aux vents mutines les prisons d'Eolie ;
Sue Neptune en courroux s'élevant sur la nrér , 'un mot calme les flots , mette la pais dans l'air , Délivre les vaisseaux , des syrtaa les arrache : C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache. M Sans tous ces ornemens le vers tombe en langueur ; lia poésie est morte , (1) ou rampe sans vigueur ; Le poète n'est plus qu'un orateur timide, Qu'un froid historien d'une fable insipide.
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, Bannissent de leurs vers ces ornemens reçus , i Pensent faire agir Dieu , ses saints et ses prophètes, f Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes ; Ï! Mettent à chaque pas le lecteur en enfer ; î N'offrent rien qu'Astaroth , Belzébuth . Lucifer. r^,De la foi d'un chiétienles mystères terribles "•'^D'omemenff égayés ne sont point susceptibles : L'évangile à l'esprit n'offre de toti3 côtés Que pénitence à faire et tourmens mérites ; Et de vos fictions le mélange coupable, .
Même à ses-vérités donne l'air de la fable.
Et que! objet enfin a présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les eieux , (2) Qui de voire héros veut rabaisser la gloire , Et souvent avec Dieu balance la victoire ?
CO L'auteur avoir en vue Saint- S orl in des Ma rat s , qui a écrit contre la fable.
(a) Voyez le Tasse. . ' ...
Le
DigitizGd by CiS^le
CHANT TROISIÈME. ai?
Le Tasse, dira-r-on , l'a fait aven succès, Je ne veux point ici lui faire son procès ; Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n'eût point de son livre illustré l'Italie , Si son sage héros , toujours en oraison .
N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison; Et si Renaud , Argant , Tancrède- et sa maîtresse , N'eussent de son sujet égayé' la tristesse.
Ce n'est pas que j'approuv'fi, en un sujet chrétien (i), Un auteur follement idolâtre et païen.
Mais, dan3 une profane et riante peinture , De n'oser de la fable employer la fjgurc , De chasser les Tritons de l'empire des eaux, D'ôter â Pan sa flûte , aux Parques leurs ciseatu ; D'empêcher que Car On , dans la fatale barque , Ainsi que le berger ne passe le monarque ; C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement , Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Bieutùt "ils défendront de peindre la Prudence , De donner à Thémis ni bandeau ni balance , De figurer au* jeux la Guerre au front d'airain , Ou le temps qui s'enfuit une horloge à la main; Et par-tout des discours , comme une idolâtrie $
j Dans leur faux zèle iront chasser l'aljégorio.
' Laissons-les s'applaudir de leur pieuse erreur ; Mais pour nous , bannissons une vaine terreur ; Et Fabuleux chrétiens , n'allons point dans nos
. songes .
* Du Dieu de vérité faire un dieu de mensonges. La fable offre à l'esprit mille agrémens divers :
« Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers, Ulysse , Agameninon, Oreste , Idoméne'e , Hélène, Ménélas, Paris, Hector , Énée.
(0 Voy 6I l'Arwste.
2ig L'AKT POÉTIQUE,
Oh I le plaisant projet d'un poète ignorant ,
Sui de tant de héros va choisir Childebrand ! 'un seul nom quelquefois le son dur et bizarre Rend un poème entier ou burlesque ou barbare
Voulez- voua long-temps plaire et jamais ne lasscrî Faîtes choix d'un héros propre à «l'intéresser , Eu valeur éclatant , en vertus magnifique ; Qu'en lui , jusqu'aux défauta , tou E se montre héroïque ; ue ses faits aurprenans soient dignes d'être ouïs; ii'il soit tel que César , Alexandre ou Louis; on tel que Polynice et son perlide (i) frère : On s'ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.
N'offrez point un sujet d'incidena trop chargé. Le seul courroux d'Achille avec art ménagé , Hemplit abondamment une Iliade entière :
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
Sovèz vif et pressé dans voa narrations s Soyez riche et pompeux dans vos descriptions. C'est là qu'il faut des vera étaler l'élégance : JJ'v présentez jamais de basse circonstance.
IN'îmitez paa ce fou (2) qui , décrivant les mers , Et peignant, au milieu de leurs flois entr'ouverts , L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres , Met, ponrles voir passer, J es poissons (3) aux fenêtres; Peint le petit enfant qui va , saute , revient , Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient. Sur de trop vainn objets c'est arrêter la vue.
Donnez à votre ouvrage une juste étendue.
Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté.
f \ Polynice et Étéucle , îrtra<, ennemis , auteurs de la :ue rre de TMbe». Voyea 1* a kébaide de Staee. • . ; (3) Saint" Arnaud. .
ifi) Le» poisions ébahis les rejrardenr T-asser.
Moïse sauvé. , -
CHANT TROISIÈME. 319 N'allez pas des l'abord , sur Pégase monté , Crier à vos lecteurs d'une voix de tonnerre : «( Je chante le vainqueur des vainqueurs de la
» terra (i). »
Que produira l'auteur après tous ces grands cris 1 La montagne en travail enfante une souris.
Oh ! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'à dressa
Sui sans faire d'abord de si haute promesse , e dit d'un ton aise', doux, simple , harmonieux : « Je chante les combats et cet homme pieux , » Qui des bords phrygiens conduit dans l'Ausonîe, >> Le premier aborda les champs de Lavinie. » Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu , Et pour donner beaucoup , ne nous promet que peu. Bientôt vous la Terrez , prodiguant les miracles , Du destin des Latins prononcer les oracles , . De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrens, Et déjà les Césars dans l'Elysée en-ans.
De figures sans nombre égayez votre ouvrage j Que tout y fasse aux yeux une riante image :
On peut être à la fois et pompeux et plaisant; Et je hais un sublime ennuyeux et pesant.
J'aime mieux Arioste et ses fables comiques , « Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques , I Qui dans leur sombre humeur se croiraient faire affront ,
Si les Grâces jamais leur dcrïdoientle frout.
On diroit que pour plaire , instruit par la nature , Homère ait à Vénus (a) dérobé sa ceinture.
Son livre est d'agrémens un fertile trésor :
/fout ce qu'ila touché se convertit en or ; Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce; Far-tout il divertit , et jamais il ne lasse.
(0 Alarïc , poème da Scudéti , Uv. I.
fa) Iliade 3 liv. xiv.
Unit heureuse chaleur anime sus discours ( 11 ne s'égare point en t)e trop longs détours. Sans garder dans ses vers un ordre méthodique , Son sujet de soi-même et s'arrange et 6'expliquc : Tout, sans faire d'apprêts, s'y prépare aisément j Chaque vers, chaque mot court à l'événement.
Aimey. donc ses écrits , mais d'un amour sincère : C'est avoir prolite que de savoir s'y plaire.
Un .poème excellent , où tout marche et se suit, N'est pas de ces travaux qu'un caprice produit:' Ii veut du temps, des soins ; et ce pénible ouvrage Jamais d'un écolier ne fut l'apprentissage.
IVlais souvent parmi noua un poète sans art, Qu'un beau feu quelquefois échauffa par hasaid, Enflant d'un vain orgueil sort esprit chimérique , Fièrement prend en main la trompette héroïque. Sa muse déréglée , en ses vers vagabonda , Me s'élève jamais que par sauts et par bonds; Et son feu, dépourvu de sens et de lecture , S'éteint à chaque pas faute de nourriture.
IMais en vain le public, prompt à le mépriser. De son mérite faux le veut désabuser; Lui-mimç , applaudissant à son maigre génie , Se donne par ses soins l'encens qu'oc lui dénie ; Virgile, au prix de lui, n'a point d'invention ; Homère n'entend point la noble fiction.
Si contre cet arrêt le siècle se rebelle , A la postérité d'abord il en appelle.
JVIais attendant qu'ici le bon sens de retour Ramène iriomphans ses ouvrages au jour.
Leurs las au magasin , cachés à la lumière , Combattent tristement les vers et la poussière. Laissons-les donc entre eux s'escrimer en repos ; Et san3 nous égarer suivons notre propos.
Des succès fortunés du spectacle tragique Dans Athènes naquit ia Comédie antique.
CHANT TROISIÈME. 221 Là , le Grec né moqueur , par mille jeux plaisaus Distilla le venïrT"Srses traits 'roe'disaas.
Aux accès insolens d'une bouffonne joie , La sagesse , l'esprit , l'honneur , furent eu proie. On vit par le public urt poète avoue" S'enrichir aux dépens du mérite joué ; Et Socrate par lui , dans un chœur de nuées (1), D'un vil amas de peuple attirer les huées.
Enfut de la licence on arrêta le cours :
■ t Le magistral: , des lois emprunta le secours f Et rendant par édit les poètes plus sages , Défendit de 'marquer les noms et les visages. Le théâtre perdit son antique fureur ; | Le Comédie apprit à rire sans aigreur , | Sans fiel et sans venin sut instruire et reprend™ , Et plut innocemment dans les vers de Ménandre. Chacun , peine avec art dans ce nouveau miroir, S'y vit avec plaisir , on crut ne s'y point voir : t L'avare , des premiers , rit du tableau fidèle D'un avarfi souvent trace sur son modèle ; Et mille fois un fat finement exprimé* , Méconnut le portrait sur lui-même forme'.
I Que la nature donc soit votre étude unique , $ Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique. » Quiconque voit bien l'homme, et d'un espritprofoad, S- De tant de cœurs cache's a pe'nétrc'.le fond ;
8ui sait bien ce que c'est qu'un prodigue , un avare , 11 honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre, Sur une scène heureuse il peut les étaler , Et les faire à nos yeux vivre , agir et parler. Présentez-en par-tout les images naïves ; Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives. I La nature, féconde en bizarres portraits , *i Dana chaque ame est marquée à de différons traits ;
(1) Les Huitt, comedie d'Aristophane.
«.—Un geste la découvre , un rien la fait paroltre , "*■ Mai» tout esprit n'a pas des yeux pour la connoïtre. Le temps , qui change tout, change aussi nos humeurs :
*™ Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs. Un jeune homme , toujours bouillant dans ses ca. priées ,
Est prorapt à recevoir l'impression des vices', ttst vain dans ses discours , volage en ses désirs, Rétif à la censure , et fou dans les plaisirs.
L'âge viril plus mûr , inspire un air plus sage , Se pousse auprès des grands , s'intrigue , se ménage , Contre les coups du sort songe à se maintenir. Et loin dans le présent regarde l'avenir.
Là vieillesse chagrine incessamment amasse ; «* Garde , non pas pour soi , les trésors qu'elle entasse ; Marche en ions ses desseins d'un pas lent et glacé; Toujours plaint le présent et vante le passé ; Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse , Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse.
Ne faites point parler vos acteurs au hasard , Un vieillard en jeune homme , un jeune homme en vreillard.
Etudiez la cour , et connoissez la ville :
L'une et l'autre est toujours eu modèles fertile. C'est par-là que Molière, illustrant ses écrits,
(Peut-être de son art eût remporté le prix , Si, moins ami du peuple , en sss doctes peintures ™ II n'eût point fair souvent grimacer ses figureSj Quitté, pour le bouffon , l'agréable et le lin., Et sans honte à Térenee allié Taharin.
.L>ans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe , Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope (i).
(0 Cofflddift de. Moiière.
CHANT TROISIÈME. s»3 Le Comique , ennemi des soupirs et des pleurs , N'admet point en ses vers de tragiques douleurs ; Mais son emploi n'est pas d'aller, dans une place , De mots sales et bas charmer la populace :
m* Il faut que 'ses acteurs badinfut noblement ; Que son ua:ud bien forme" se dénoueVisément ; Que l'action, marchant où la raison la guide, IVe se perde jamais dans une scène vide; ' .
Que son style humble et doux ss relève à propos ; Que ses discours, par-tout fertiles en. bons mots , - — Soient pleins de passions fluctuent maniées , Et les scènes toujours l'une à. l'autre liées. , Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter:
Jamais de la nature il ne faut s'c'cartèr Contemplez de quel air un père , dans TcYenc* (i) , Vient d'uniils amoureux gonrmander l'imprudence; I>e quel £u> cet amant écoute ses leçons , Et court chez sa maîtresse oublier ces chansons. Ce n'est pas un portrait, une image semblable : w Cest un amanf . un fils, UH père véritable.
J'aims àur le théâtre un agréable auteur , '' Q' 1 * . se diffamer aux yeux dn spectateur , Plaît par la raison seule , et jamais ne la choque. Mais pour un faux plaisant à grossière équivoque , *"T Qui.pour me divertir n'a que la saleté , ' 1 • ' • . Qu'il s'en aille , s'il veut , sur deux tréteaux monté. Amusant le Pont-Neuf de ses sornette* tudes, Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
(i) Voyez Simon dans l'Andrienn'e , .et Déniée dans lo
Daws le quatrième chant l' Auteur revient auc préceptes généraux. Il s'attache à former tes poètes , et leur donne d'utiles instructions Sur la connoissance et l'usage des divers talens , sur le choix qu'ils doivent "faire d'un censeur éclairé , sur leurs mœurs, sur leur conduite particulière* Jl explique ensuite , par forme de digression , l'histoire de la Poésie, son origine, sonprogrès t
.L/aks Florence jadis vivoit un médecin , Savant hâbleur, dit-on, el célèbre assassin.
Lui seul y fit long-temps la publique misère; Là le fils orphelin lui redemande un père ; Ici le frire pleure un frère empoisonne' t L'un meurt vide de sang , l'autre plein de séné : Le rhdtne à son aspect se change en pleurésie, Et par lui la migraine est bientôt frénésie.
Il quitte enfin la ville , en tou3 lieux déteste". De tous ses amis morts un seul ami resté , Le mène en sa maison de superbe structure :
C'étoit un riche abbé . fou de l'architecture. - Le me'decin d'abord semble né dans cet art , Déjà de batimens parle comme Mansard :
D'un salon qu'on élève il condamne la face ; Au vestibule obscur il marque une aHtre place ;
sa perfection et sa décadence.
CHANT QUATRIÈME. 235 Approuve l'escalier tourné d'antre façon'.
Son ami le conçoit, et mande son maçon. : ' ■ Le maçon vient , écoute , approuve , M ac corrige. Enfin ,' pour abréger un si plaisant prodige , . Notre assassin renonce à son art inhumain", Et désormais , la refile et l'équerre à la main , Laissant deGalien la science suspecte , De méchant médecin devient bon architecte (1).
Son exemple est pour noos un précepte excellent.
Soyez plutôt maçon , si c'est votre talent ,
Ouvrier estimé dans un art nécessaire , Qu'écrivain du commun, et poète vnteaire.
Il est dans tout autre art des degrés différens , On peut avec honneur remplir les seconds rangs ; Mais dans l'art dangereux de rimer et d'écrire , 11 n'est point de degrés du médiocre 311 pire :
Qui dit froid écrivain dit détestable auteur ;
Boyer (a) est à Pinchene égal pour le lecteur;.
On ne lit guère plus Rampale et Menardïère .
Que Magnon (3) , du Souhait (4) , Corbin (51 . et la Morliere (G). , .
Un fou du moins fait rire . et peut nous égayer :
Mais un froid écrivain ne sait rien qu'ennuyer.
(1) Claude Perrault, ayant cru se reconnoîtreà ce portrait , en fut très-courroucé , et fit des menaces à l'auteur qui, lui adressa à celte occasion l'Epigramme I.
(a) Auteur médiocre. '
(3) Magnon a composé un poème fort long , intitulé l'Encyclopédie.* .
(4) Du Souhait avoit traduit l'Iliade on prose .
(5) Corliin avoit traduit ia Bible mot à mot.
(6) La Morlière, mécbant poète.
ïî6 L'ART POÉTIQUE.
J'aime mieux Bergerac ( i ) et sa burlesque audace ,
Que ces vers où Mo tin se morfond et nous glace.
Ne vous enivrez point des éloges flatteurs Qu'un amas quelquefois de vains admirateurs Vous donne en ces réduits , prompts à crier , merveille!
Tel c'erit récite* se soutient à l'oreille , Qui dans l'impression au grand jour se montrant , Bfe soutient pas des veux le regard pénétrant (a). On sait de cent auteurs l'aventure tragique : Et Gombaud tant loue garde eucor la boutique. Ecoutez tout le monde , as3idu consultant:
«w Un fat quelquefois ouvre un avis important,
Quelques vers toutefois qu'Apollon vous inspire, En tous lieux aussitôt ne courez pas les; lire. Gardez- vous d'imiter ce ri me or furieux (5) , Qui de ses vains écrits lecteur harmonieux , Aborde en récitant quiconque le salue , Et poursuit de ses vers les pasians dans la rue. Il n'est temple si saint des anges respecte (7|) Qui soit contre sa muse un lien de sure tu".
Je vous l'ai déjà dit , aimes qu'on voua censure , Et souple à la raison , corrige/, sans murmure - Mais ne vous rendez pas dès qu'un sot vous nipren
Souvent dans son orgueil un subtil ignorant Par d'injustes dégoûts combat loute une pièce ' Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.'
(0 Cyrano du Bergeiae , auttiur d u Voyage de lu Lui
(2) Chapelain. ' - :
(3) Duperrier.
((,)U récita de «M vers à l'auteur , malgré lui, da
CHANT QUATRIÈME. aï 7
On a beau réfuter ses vains raisonueuiens ,
Sun esprit 3" complaît dansées Lux jugi-mons ;
Et sa foib'c raisuu , de cUrte dépourvue ,
Pense que rien n'échappe a sa débile vue,
Ses conseils sont à craindre ; et si vous les croyez,
Pensant fuir un e'eueil , souvent vous vous noyez.
Faites choix d'un censeur solide et salutaire , Que la raison .conduise et le savoir éclaire , Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher. Lui seul c'cluircira vos doutes ridicules , De votre esprit tremblant lèvera les scrupules. C'est lui qui vous dira par quel transport heureux / Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux , \ Trop resserre* par l'art , sort des règles prescrites f * Et.de l'art même apprend à franchir leurs limites. Mais ce parfait censeur se trouve rarement.
Tel excelle à rimer qui juge sottement :
Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville , Qui jamais de Lucain n'a distingue Virgile.
Auteurs , prêtez l'oreille à nies instructions. Voulea-vous l'aire aimer vos riches lictions i Qu'en savantes leçons votre muse fertile, — Par-tout joigne au plaisant le solide et l'utile. Un lecteur sage fuit un vain amusement, Et veut mettre à profit son divertissement.
Que votre ame et vos mœurs , peintes dans vos ouvrages ,
N'offrent jamais de vous que de nobles images. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs , ' - ■ 1 1 Qui de l'honneur en vers infâmes déserteurs , 1 Trahissant la vertu sur un papier coupable , '
*"* Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable. Je ne suis pas pourtant deces tristes esprits
«r Qui , bannissant L'amour de tous chastes écrits ,
asS L'ART* POÉTIQUE. 1
D'un ai riche ornement veulent priver la scène ; Traitent d'empoisonneurs et Rodrigue et Chimène. L'amour le moins honnête exprimé chastement, *' N'excite point en nous de honteux mouvement, Didon a beau gémir et m'éraler ses charmes ; Je condamne sa faute en partageant ses larmes.
Un auteur vertueux , dans ses vers innocens, Ne Corrompt point le eoaur en chatouillant les sens î Son feu n'allume point de criminelle flamme.
-Aimez donc la vertu , nourriasez-cn votre aine : En vain l'esprit est plein d'une noble vigueur; Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
Fuyez sur-tour , Vuycz , ces basses jalousies , Des voltaires esprit "malignes frénésies.
Un sublime écrivain n'en peut être infec'te; C'est un vire qui suit la médiocrité*.
Du mérite éclatant cette sombre rivale Contre lui chez les grands incessamment cabale ; Et sur les pieds en. vain iftr.hant de se hausser, Pour s'égaler à lui cherche à le rabaisser. Ne descendons jamais dans ces lâches intrigues : N'allons point à l'honneur par de honteuses brigues.
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi. Cultivez vos amis . sovez homme de foi :
T'est peu d'être agre*aWc et charmant dans un livre ; Il faut savoir encore et converser et vivre.
Travaillez polir la glnirc , et qu'un sordide gain Ne aoït jamais l'objet d'un illustre écrivain. Je sais qu'un noble esprit peut , sans honte et sans,
crime , " t '
Tirer de, son travail un tribut légitime :
Mais je ne pnis souffrir ces auteurs renommés Oui , dégoûtés de gloire , et d'argent affamés , Mettent leur Apollon aux gag*" s d'un libraire. Et font d'un art divin un métier mercenaire. .<
CHANT QUATRIÈME. aag Avant que la raison , s'expliquant par la voix
1 Eût instruit les humait» , eût enseigne' des lois j 1 Tous les hommes suivôîent la grossière nature , Dispersés dans les bois couraient à la pâture,
■«-«La force tenoit lieu de droit et d'équité ; Le meurtre s'exerçoit avec impunité.
Mais du discours enfin l'harmonieuse adresse De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse, Rassembla les humains dans les forêts épars , Enferma les cités de murs et de remparts, Dr l'aspect du.suppiicc clrrava l'insolence , Et sous l'appui des lois mît la foible innocence.
'««Cet ordre fut . dit-on , le fruit des premiers vers ; Jïe la sont nés ces bruits reçus dans l'univers. Qu'ans^ an cens dont Orphée emplit les monts de
Les tîntes amolli, dcpoàïlloipot leur audace ; r>u\iux accords dWmphion les pierres se mouvolcnt , Et snr les murs théhains en ordre sVIevnient. L'harmonie en naiss-mr produisît ces miracles. Depuis . le ciel en vers fit parler W oracles i Pu sein d'un prêtre ému d'une divine horreur, Apollon par des < -rs exhala sa fureur.
Rientùt , ressuscitant les héros des vieux 3rck , Honore aux grands exploits anima les courages. Hésiode à son tour , par d'utiles leçons , Des champs trop paresseux vint hflte'r les moissons. » En mille écrits fameux la sagesse tracée f Fut , a l'aide des vers , aux mortels annoncée ;
Et par font des esprits «es préceptes vainqueurs , '■ introduits par l'oreille, entrèrent dans les cœurs. Pour tant d'heureux bienfaits les muses révérées furent d'un juste encens dans la Grèce honorées ; Et leur art, attirant le culte des mortels, ; ■ ■ ' A sa gloire eu cent lieux vit dresser des autels.
a3o " L'ART .POÉTIQUE.
Nais enfin , l'indigence amenant la bassesse , Le Parnasse oublia sa première noblesse. ,- Un vil amour du gain infectant les esprits , De mensonges grossiers souilla tous les écrits ; Et par tout enfantant mille ouvrages frivoles , Trafiqua du discours et vendit les paroles.
Ne vous fleurissez point par un vice si bas.
Si l'or seul a pour vous d'invincibles appas, Fuyez ces lieux charmans qu'arrose le Permesee V Ce n'est point sur ses bords qu'habite la richesse. Aux pins sa vans auteurs , comme aux plus grands guerriers ,
Apollon ne promet qu'un nom ejt des lauriers. Mais quoi ! dans la disette une muse affamée m, Ne peut pas , dira-t-on , subsister de famée ; Un auteur qui , presse d'un besoin importun , Le eoir entend crier ses entrailles à jeun , •Goûte peu d'Hélicon les douces promenades :
Horace a bu son soûl quand il voit les Ménades; Et libre du souci qui trouble Coite tet , , N'attend pas pour dîner le succès d'un sonnet.
ïl est vraï: mais enfin cette affreuse disgrâce Rarement parmi nous afflige le Parnasse.
Et que craindre en ce siècle, où toujours le beaux
' arts " D'un astre favorable éprouvent les regards ; Où d'un prince éclairé La sage prévoyance î Fait par-tout au mérite ignorer l'indigence !
Muses, dictez sa gloire à tous vos nourrissons î Son nom vaut mieux pour eux que toutes vos leçons. Que Corneille pour lui , rallumant sou audace , .Soît encor le Corneille et du Cid et d'Horace. Que Racine, enfantant dés miracles nouveaux, •>> De ses héros sur lui forme tous les tableaux.
CHANT QUATRIÈME, aSi ~< .Que de son nom, chanté parla bouche des belles , Benserade en tous lieux amuse les ruelles. Que Segrais dans l'églogue en charme les forêts ; Que pour lui l'épigramme aiguise tous ses traits. Mais quel heureux auteur , dans une autre Enéide Aux bords du Rhin tremblant conduira cet Alcide ! Quelle savante lyre au bruit de ses exploits Fera marcher encor les rochers et les bois ; Chantera le Batave éperdu dans l'orage , m SoUmème ae noyant pour sortir du naufrage : Dira les bataillons sous Mastricht enterrés , Dans ces affreux assauts du soleil éclairés î
Mais tandis que je parle, une gloire nouvelle Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle. Déjà Dole et Salins (1) bous le joug ont ployé*; Besancon fume encor sous son roc foudroyé.
Ou sont ces grands guerriers dont les fatales n-
R uea ( 2 ) , ,. ,
Dévoient à ce torrent opposer tant de digues : *» list-ce encore enfuyant qu'ils pensent l'arrêter , Fiers du honteux honneur d'avoir su l'éviter! Oue de remparts détruits ! que de villes forcées ! Que de moissons de gloire en courant amassées !
Auteurs, pour les chanter redoubtiîîî vos transports; Le, sujet ne veut pas de vulgaires efforts, i
Pour moi , qui, jusqu'ici nourri dans la satire, N'ose encor manier la trompette et la 1) re ,
(0 Places de la Franche-Comté , prîtes en pleb hiver.
(a) La ligue ctoït composée de l'empereur, décrois d'Esm * à Dr.uemarck , de a Ho ande , et de toute Pffllcai»BM , excepte les ducs de Bavière et d'Hanover.
î3a L'ART POÉTIQUE, rte.
Vous me verrez pourtant, dans ce. champ glorieux, w " Vous animer du moins de la voix et des yeux ;
Voue offrir ces leçons que ma muse au Parnasse
Rapporta , jeune encor, du commerce d'Horace ; &> Seconder votre ardeur , e'chauffer vos esprits ,
Et vous montrer de loin la couronne et le prix.
Mais aussi pardonnez , si , plein d'un si beau zèle ,
De tous vos pas fameux, observateur fidèle, i Quelquefois 'dn bon or je sépare le faux ,
Èt des auteurs grossiers j'attaque les défauts : . Censeur un peu fâcheux , mais souvent nécessaire , | Plus enclin à blâmer , que savant à bien faire. •
Fil» DE L'ART POÉTIQUE.