POËME HÉROÏ- COMIQUE
J F. chante les combats , et ce prélat terrible \ Qui , par ses longs travaux et sa force invincible , Dans une illustre église exerçant «on grand cœur , Fit placer à la lin un lutrin dans le chœur.
C'est en vain que le chantre, abusait d'an faux titre, Deux fois l'en fit citer par les mains du chapitre : Ce prélat , sur le banc de son rival altïer , Deux fois le reportant, l'en couvrit tout entier.
Muse, redis-moi donc quelle ardeur de vengeance De ces nommes sacrés rompit l'intelligence , Et troubla si long-temps deus célèbres rivaux. . Tant de fiel entre-t-il dans l'aine des dévots !
Et toi , fameux héros ( i ) ,-dont la sage entremise De ce schisme naissant débarrassa l'Eglise , Viens d'un regard heureux animer mon projet.
Et garde- toi de rire en ce grave sujet.
Parmi les dons: plaisirs d'une pais fraternelle Paris vovoit fleurir son antique chapelle :
Sns chanoines vermeils et brillans^de San té , S'engrahioicnt d'une longue et sainte osivetè* ! Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines. Ces pieux fainéans faisoient chanter matines.
(0 M Je premier présidant de Lamois»o».
CHANT PREMIER
a^o LE LUTRIN.
Yeilloïent à bien dîner , et laissoient en leur liea A des chantres gagifs le soin de louer Dieu : Quand la Discorde , cncor toute noire de crimes , 'Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes (i), Avec cet air hideux qui fait frémir la paix , ■S'arrêta près d'un arbre auprès de son palais. Là , d'un œil atieniif contemplant son empire , A l'aspect du tumulte elle-même s'admire.
Elle y voit par le coche et d'Ëvreux et du Maris, Accourir à grands flots ses iidéles Normands ; Elle y voit aborder le marquis, la comtesse , Le bourgeois , le manant , le clergé", la noblesse ; Et par-tout des plaideurs tes escadrons, épars Faire autour de Thémïs flotter ses étendards. Mais une église seule à ses yeux immobile , Garde au sein du tumulte une assiette tranquille ; Elle seule la brave ; elle seule aux procès De ses paisibles murs vent de'fendre l'accès. La Discorde, à l'aspect d'un calme qui l'offense, Fait siffler ses serpens , s'excite à la vengeance : Sa bouche se remplit d'un poison odieux , Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.
Quoi ! dit-elle, d'un ton qui lit trembler les vitres, J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers , (larmes et Céiesrins ; J'aurai fait soutenir un siège aux Augtistins : Et ceite église seule , à mes ordres rebelle , Nourrira dans son sein une paix éternelle !
Suis-je donc la Discorde ï ctparmi'lcs mortels, N Qui voudra désormais encenser mes'autelfl (?.) !
0) 11 y eut i!e Erumiog brouillenes dan» ces ileuxeouvensj à l'occisïuii île ijtiektues supérieurs qu'an y youloil élite, (a) Virgile , ■ Énéide j liv. j , v. 5a.
' ' # A ces
CHANT PREMIER. a4i A. ces mots, d'un bonnet couvrant sa têteénorme, Elle prend d'un vieux chantre et la taille et la forme, Elle peint de bourgeons son visage guerrier , Et s'en va de ce pas trouver le trésorier.
Dans .le réduit obscur d'une alcove enfoncée S'élève un lit de plume à grands frais amassée i Quatre rideaux pompeux, par un double contour, En défendent l'entre'e à la clarté du jour.
Là , parmi les douceurs d'un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence ; C'est là que le prélat , muni d'un déjeuner , Dormant d'un léfler somme , attendoit le dîner, La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : Son menton sur son sein descend à dou ble étage; Et son corps ramasse dans sa courte grosseur Fait garnir les coussins sous sa molle épaisseur.
La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre, et reconnoît l'i.glisc ; Et marchant à grand pas vers le lieu du repos , Au prélat sommeillant elle adresse ces mots :
Tu dors , Prélat , tu dors , et là-haut à ta place Le chantre aux yeux du chteur étale sort audace. Chante les oremus , fait des processions , Et répand à grands flots les bénédictions.
Tu dors ! Attends-tu donc que, sans bulle' et sans titre , ,
Il te ravisse encor le rochet et la mitre î Sors de ce lit oiseux qui te tient attaché , Er renonce au repos , ou bien à l'évêché.
Elle dit : et du vent de sa bouche profane, Lui souffle avec ces mots l'ardeur de la chicane. Le Piélat se réveille , et plein d'émotion , Lni donne toutefois la bénédiction.
Tel qu'on voit nh taureau qu'une guêpe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa rie ;
*$a LE LUTRIN.
Le superbe animal, agité de tournions, Exhale sa douleur en longs mugisse mens :
Tel le fougueux prélat , que ee songe épouvante, Querelle en se levant et laquais et servante ; Et d'un ju3te courroux rallumant sa vigueur , Même avant le dîner , parle d'aller au choeur. Le prudent Giiotïn , sou aumônier (iiiellc , 'En vain par ses conseils sagement li; rappelle ; Lui montre le péril , que midi va sonner , Qu'il va faire , s'il sort , refroidir le dîner.
Quelle fureur, dit-il , quel aveugle caprie.fi, Quaud le dîner est prêt , vous appelle à l'office ? Be votre dignité sou tenez mieux l'éclat :
Kat-cc pour travailler que vous êtes prélat ï A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile!
Lsi-il donc pour jeûner quatre-temps et vigile ? Reprenez vos esprits , et souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
Ainsi dît Gilotin ; et ce ministre sage , Sur table , au même instant fait servir le potage. Le prélat voit la soupe . et plein d'un saint respect' , Demeure quelque temps muet à-cet aspect.
11 cède , il dîne enfui : mais , toujours plus farouche , Les morceaux trop lift tas se pressent dans sa bouche. Gilotin eu gémit . et sortant de fureur , Ghe» tous ses partisans va semer la terreur.
Ou voit courir chez lui leurs troupes, éperdues , Comme l'on voit marcher les bataillons do grue (1) , Quand le I-'vgmée altier , redoublant ses efforts , I)« i'tlèbrc \i) ou du Strymon (4) vient d'occuper les bords.
(G Homère , Iliade , lîv- m , v. û.
(aJ-Tleuvte de Tnrace.
(3) ïluurtf de'l'àacieune Tbrats. "
CHANT PREMIER.. 3Î5 A l'aspect imprévu de leur foule agréable, Le prélat radouci veut se lever de table:
La couleur lui renaît , sa voix change de ton , Il fait , par Gilotio , rapporter un jambon, Lui-même le premier , pour honorer la troupe , ■ D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe ; Il l'avale d'un trait : et chacun l'imitant . La cruche au large ventre est vide en un instant. Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée , On dessert; et soudain la nappe étant levée, Le prélat , d'une voix conforme à son malheur , Leur confie en ces mots aa trop juste douleur :
Illustres compagnons de mes longues fatigues , Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues , Et par qui , maître enfin , d'un chapitre insensé , Seul à Magnificat je me vois encense ; Souffrirez vous toujours qu'un orgueilleux m'outrage; Que le chantre à vos yeux détruise, votre ouvrage , Usurpe tous mes droits , et s'égalant à moi , Donne à votre lutrin et le ton et la loi î Ce matin même encor, ce n'est point un mensonge , Une divinité me l'a fait voir en songe j L'insolent , s'emparant du fruit de mes travaux , A prononcé pour moi le Benedtcat vos.
Ouï , pour mieux m'égorger , il prend mes propres armes.
Le prélat à ces mots , verse un torrent de larmes : II veut . mais vainement , poursuivre son discours ; Ses sanglots redoublés eu arrêtent le cours.
Le zéléGilotin, qui prend part à sa gloire, Pour lui rendre la voix fait rapporter à- boire. : Quand Sïdrac , à qui Vîge alonge le. chemin , Arrive daus la chambre , un bâton à la main.
Ce vieillard dans le choeur .a déjà vu quatre ûgea : Il sait de iou3 les temps ies diffère as usages ;
Et son rare savoir , de simple marguillier (i) ,
L'eUeva par degrés au rang de chevecier (a). ■ ;
A l'aspect du prélat qui tombe en défaillance,
Il devine son mal , il se ride , il s'avance j
Et d'un ton paternel réprimant ses douleurs :
Laisse au chantre , dit-il , la tristesse et les pleura, Prélat , cl pour sauver tes droits et ton empire , Ecoute seulement ce que le ciel m'inspire. .. Vers cet endroit du chœur où le cbauli e orgueilleux Nouire . assis à ta gauche , un front si sourcilleux , Sur ce rang d'ais serres qui forment sa clôture Fut judis un lutrîu d'inégale structure, Dont les flancs élargis , <le leur vaste contour Ombrdgi-ûipnt pleinement tous les lieua d'alentour. Derrière ce lutrin , ainsi qu'au fond d'un antre , A peint) sur son banc ou disceruoit le chantre , Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux , Découvert au grand jour , attirent tous les yeux. Hlais un démon . fatal à cette ample maenine, Soi> qu'uLe main la nuit eût liSlé ha ruine , Soit qu'ainsi île tout temps l'ordonnât le destin , Fit tombera nos veux le pupitre un matin.
J'eus beau prendre le ciel *t le chantre à partie , ïl fallut l'emporter dans not^e. sacristie , Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli . Il languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi dobe', prélat. Dès que l'ombre tranquille ■:**..
Viendra d'un crepe noir envelopper la ville , ïl faut que trois (le nous , sans tumulte et sans bruit , Varient à la faveur de la naissante uuït , Et du lutrin rompu réunissant la masse .
A'dlcutd'un zèle-adroit le remettre en sa place,
r O) C'eut celui qui a soin tics reliques.
{3) C'çst. cçiui qui a ioin d*>s (*a^jj ( et de la cire.
CHANT PREMIER. a45
Sï le chantre domain ose le renverser , ] Alors de cent arrêts tu le peux terrasser.
Pour soutenir tes droits , que le ciel autorise , Abîme tout plutôt ; c'est l'esprit de l'Eglise : C'est par-là qu'un prélat signale sa vigueur. Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur: Ces vertus dans Aleth peuvent être en usage ; Mais dans Paris , plaidons ; c'est là notre partage. Tes bénédictions dans le trouble croissant, 1 u pourrus tes répandre et par vingt et par cent ; Et pour braver lu chantre en son orgueil extrême , Les répandre à ses yeux , et le bénir lui-même.
Ce discours aussitôt frappe tous les esprits ; Et le prélat charmé l'approuve par des cris.
U veut que sur-le-champ , dans, la troupe on choi-
Les trois que Dien destine à ce pieux office :
Nais chacun prétend part à cet illustre emploi.
Le sort , dit le prélat, vous servira de loi ( i);
Que l'on rire au billet ceux que l'on doit élire.
JI dit ; on obéit, on se pr esse d'écrire.
Aussitôt trente noms , sur le papier tracés , Sont au fond d'un bonnet par billets entassé- . Pour tirer ces billets avec moins d'artilicc , Guillaume , enfant de chœur, prête sa main novice ; Son front nouveau tondu ,■ symbole de candeur , Rougit , en approchant , d'une honnête pudeu r. Cependant le prélat, l'œil au ciel, la main nue, lîénit trois fois les noms , et trois fois tes remue. * 41 tourne le bounct : l'enfant tire ; et Brouiin Est le premier des noms qu'apporte le destin. Le prélat en conçoit un favorable augure , Et ce nom dans la troupe excita un doux iiiormnre.
(ij Homifo, Iliade , liy, vji . v. i«,
On ae tait ; et bientôt on voit paroître au jour Le nom , le fameux nom du perruquier l'Amour (1), Ce nouvel Adonis , à la blonde crinière , Est l'unique souri d'Anne sa perruquière :
Us s'adorent l'un l'autre ; et ce couple charmant S'unit long-temps , dit-on , avant le sacrement : Mais, depuis trois moissons, à leur saint assemblage, L 'officiai a joint le nom de mariage.
Ce perruquier superbe est l'effroi du quartier, El son courage est peint sur son visage altier. Un des noms reste encor, et le prélat par grâce Une dernière Fois les brouille et les ressasse. Chacun croit que son nom est le dernier des trois. Mais que ne dis-tn point , Ô puissant porte crois , Boirude , Bacristain , cher appui de ton maître , Lorsqu'aux yeux du pre'lat tu vis ton nom paroître ! Un dit que ton front jaune, et ton teint sans couleur , Perdit en ce moment son antique pâleur ; tt que ton corps goutteux , plein d'une ardeur g ucr- . rière ,
Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière. Chacun bénit tout haut l'arbitre des humains, Oui remet le bon droit en de si bonnes mains. Aussitôt ou se lève ; et l'assemblc'e en foule, Avec un bruit confus , par les portes s'e'eoule.
Le prélat resté seul calme un peu son dépit , Et )usqucs au souper se couche et s'assoupit.
J}) Molière a peint: le caractère du cot bominc daus son Me ;ecm malgré lui, h la fin de la prumiàre scène , sur ce que Mé Despreaiue lui en «voit dit.
VjEPendanT cet oiseau quiprona'Iés merveilles (i) , Ce monstre composé de bouches et d'oreilles , Qui sans cess'i volant île climats en climats, Dit par-tout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ; La renommée enfin . cette prompte courrière , Va d'un mortel effroi glacer la perruquière ; Lui dit que son époux , d'un faux zèle. pondu if , Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.
A ce triste récit , tremblante , désolée , Elle court , l'œil en fe u , la tête échevele'e , Et trop 6 flre d'un mal qu'on pense lui celer : •*
Oses-tu bien en cor , traître, dissimuler (a) î Dit-elle : et ni ] a f 0 i q at > ta m 'a donnée ,
Ni nos embrasse mens qu'a suivis l'hvménée, Ni ton épouse enfin, toute prête à périr.
Ne sauraient donc t'ùter cette ardeur de courir ! , Perlide ! si du moins . à ton devoir fidelle , lu veillois pour orner quelque tète nouvelle ! .L'espoir d'un juste R ain consolant ma langueur, : Pourrait de ton absence adoucir la longueur.
M aïs quel zèle indiscret , quelle aveugle entreprise A me aujourd'hui ton hras en faveur d une églisel O vas. tu , cher époux l est-ce que tu me fuis? As-tu donc oublié tant de si douces nuits?
Quoi ! d'Un œil sans pitié vois- tu coule rmer. larmes î Au nom de nos baisers jadis si pleins de charmes,
{0 Enéide , lïv. iv , v i?3.
(3) Euéide, liv. iT. v. 3o5. ' — v '
s48 LE LUTRIN,
Si mon coeur , de tout temps facile à tes dc'aira, K'a jamais d'un moment diffère' tes plaisirs ; Si , pour le prodiguer mca plus tendres caresses, Je n'ai point exige ui se miens , ai promesses i Si toi seul à mon lit enlin eus toujours part , Diffère au moins d'un jour ce funeste départ.
lin achevant ces mots, cette amante euflauime'e Sur un placer, voisin tombe denii-pûmée.
Bon époux s'en émeut, et son cœur éperdu Entre deux passions demeure suspendu ; 3Huis enlin rappelant sou audace première :
Ma femme , lui dit il d'une voix douce et Sere ,. Je ne veux point nier les solides bienfaits Dont ton amour prodigue a comble! mes souhaits ; El le KBl'n de ses eaux ira grossir la Loire Avant <;ue tes faveurs sortent de ma mc'moire. >iais ne présume pas qu'en te donnant ma foi E'hwnen m'ait pour jamais asservi sous ta loi. Si le ciel en nies mains eût mis ma destinée , îv'ons aurions fui tous deux le joug de l'hvménéc , Et sans nous opposer ces devoirs prétendus , Aous goûterions encor des plaisirs défendus.
Cesse donc à mes >eux d'étaler un vain titre : 3Se n/Ate pas l'honneur d'élever un pupitre; Et toi-même , donnant un frein à tes désirs , Raffermis ma vertu qu'ébranlent tes soupirs.
Que te dirai je enfin l c'est le ciel qui m'appelle. TU ne église , un prélat m'engage en sa querelle. 31 faut partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs , Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs.
II la quitte à ces mots. Son amante effarée Remeure le teint pile , ei la vue égarée -.
La for.-e l'abandonné ; et sa bouche , trois fois Voulant le rappeler, ne trouve plus île voix. Elle fuit, et de pleura inondant son visage ,
wnie pour s'enforoier vole au cinquième étage ;
' CHANT SECOND. ' ^9 Mais d'un bouge prochain, accourant à ce bruit , 8a servant*; Alizon la ralrapeetla suit.
Les ombres cependant , sur la ville épandues , Du faîte des maisons descendent dans les rues (1) , Le souper hors du chœur chasse les chapelains , Et de chantres buvatis les cabarets sont pleins. Le redouté lirontin , que sou devoir éveille , Sort à l'instant, chargé d'une triple bouteille D'un vin dont G il o tin , qui savoit tout prévoir , Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir. L'odeur d'un j un si doux lui rend le faix moins rude. Il est bientôt suivi du sacristain Boïrude ; Et tous deux , de ce pas , s'en vont avec chaleur Du trop lent perruquier re'veiller la valeur. Parlons , lui dit Broutin , déjà le jour pius sombre, Dans les eaux s'eteiguant , va faire place à l'ombre. D'où vient ce noir chagrin que j« lis dans tes veux I Quoi ! le pardon sonnant te retrouve en ces lieux ! Où donc est ce grand cœur dont tantôt l'allégresse Semblok du jour trop long accuser la paresse ? Marche , et suis-nous du moins où l'honneur noue attend.
Le perruquier honteux rougit en l'écoutant.
Aussitôt de longs clous il prend une poignée : Sur son épaule il charge une lourde cognée ; Et derrière son dos , qui tremble sous le poids , 11 attache une scie en tonné de carquois :
Il sort au même instant, et se met à leur tête. A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprêta : Leur cœur semble allumé d'un zèle tout nouveau ; Brontin tient un maillet, et Boïrude, uu marteau. La- lune , qui du ciel voit leur démarche altiore , Retire en leur faveur sa paisible lumière. '• ■ La discorde en sourit , et les suivant des yeux , De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.
(•0 \ir£iie , ég.o^uu i , v. W*t
a'.o LE LUTRIN.
L'air, qui gémît du cri de l'horrible dérssp ,
Va jusque dans Clteaux réveiller la Mollesse.
C'est là qu'en un dortoir cite fait son séjour s
Les Plaisirs nonchalans folâtrent alentour;
L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ;
L'autre broie en riant le vermillon des moines :
La Volupté la sert avec des j eux dévots ,
Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.
Ce soir , plus que jamais, en vain il les redouble.
La Mollesse à ce bruit se réveille , se trouble :
Suand la JVnit , qui déjà va tout envelopper , 'un funeste récit vient encor la' frapper ( Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle :
Aux pieds des murs sacrés d'une sainte chapelle , Elle a vu tréis guerriers ennemis de la paix , Marcher à la faveur de ses voiles épais :
La Discorde en ces lieux menace de s'accroître ; Demain avec l'aurore un lutrin va paraître, Qui doit y soulever un peuple de mutins. ■ Ainsi le ciel l'écrit au livre des destins.
A ce triste discours , qu'un long soupir achève, La Mollesse , en pleurant , sur un hras se relève , Ouvre un œil languissant, et, d'une foible voix, Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois: O Nuit I que m'as-tu dit ! quel démon sur la terre Souflle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre î Hélas ! qu'est devenu ce temps , cet heureux temps , Ou les rois s'honoroient du nom de faïncans , S'eudormoient sur le trône, et me servant sans honte, Laïssoient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou
d'un comte î Aucun soin n'approchoit de leur paisible cour : On reposoit la nuit , on dormoit tout le jour. Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisoit taire des vents les bruyanies haleines , ' Quatre bœufs attelés, d'nn pas tranquille et lent , Fromenoient dans Paris le monarque indolent ,
CHANT SECOND. a5i Ce doux siècle n'est plus, Le ciel impitoyable A place sur lour trône un prince infatigable. Ii brave mes douceurs , il est sourd à ma vois : Tous les jours il m'éveille au bruit (le ses exploits. Rien ne peut arrêter sa vigilante audace : " h'éli «■ a point de feux ,. l'hiver n'a point de glace. J'entends à son-seul nom tous mes sujets frémir. En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ; Loin de moi son courage , entraîne' par la gloire , Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerois à te tracer ie cours Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours. Je croyais , loin des lieux d'où ce prince m'exile , Que l'Eglise du moins m'assuroït un asile.
Mais en vain j'espe'rois y régner sans effroi : Moines , abbe's , prieurs , tout s'arme contre moi. Parmon exil honteux la. Trappe (t) est ennoblie; J'ai vu dans Saint-Denis la réforme établie ; Le Carme , le Feuillant , s'endurcit aux travaux ; Et la règle déjà se remet dans Cltirvanx.
Cîteaux dornioit encore , et la sainte Chapelle Conservoit du vieux temps l'oisiveté* lidelle : Et voici qu'un lutrin , prêt à tout renverser , D'uivsfîjour si cheYi vient encore me chasser ! O toi , de mon repos compagne aimable et sombre , A sï de noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ? Ah ! Nuit , si tant de Fois , dans les br;isde l'amour , Je t'admis aux plaish-s que je cachoïs au jour,
Du moins ue permets pas La Mollesse oppressée
Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée; . Et l;isse de parler, snreomb.mt sous i'cflort. Soupire , c'tend les bras , ferme l'œil, et s'endort.
( ■) Abbaye de SaiBl Brti. ird , dans laquelle l'abbé Ainuuïl lloutbiiiof du 1 tancé a mis la réforme.
JVLs la Nuït aussitôt de ses ailes affreuses
Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,
Revole vers Paris, et hâtant son retour,
Déjà de Mont-Lhérî voit la fameuse tour (1).
Ses mura , dont le sommet se de'robe à la vue ,
Sur la cime d'un roc s'a longent dans la nue ,
Et présentant de loin leur objet ennuyeux,
Du passant qui le'fuit semblent suivre les yeux ;
Mille oiseaux effrayâns , mille corbeaux funèbres ,
De ces murs désertes habitent les ténèbres.
Là , depuis trente hivers , un hibou retire' '
Trouvait contre le jour un refuge assuré.
Des désastres fameux ce messager tîdelle
Sait toujours des malheurs h: première nouvelle ;
Et tout prêt d'en semer le présage odieux,
Ilatteudoit la Nuit dans ces sauvages lieux.
Aux cris qu'à son abord vers le ciel il envoie ,
Il rend tous ses voisins attristés ,de sa joie.
La plaintive Progné de douleur en frémit;
Et dans les bois prochains Philoraele en gémit.
Suis-moi, luidit la nuit. L'oiseau rilein d'allégresse,
Reconnoît à ce ton la voix de sa maltresse.
Il la suit : et tous deux , d'un cours précipité ,
De Paris à l'instant abordent la cité.
Là , s'élançantd'un vol que le vent favorise ,
Ils montent au sommet de la fatale église.
Xi) Tour très-haute , à cinj lieues As Paris , mt lu chemim d'Ork-am. , ; ■ -
La
CHANT TROISIÈME. a53 La Nuit haïsse la vue, et du haut du clor!:er, ObserV* les guerriers , Jf3 regarde marcher.. El'i voit le barbier , qui d'une main légère , Tient un verre de vin qùi rit dans la fougère , Et chacun , tour à tour s'inoiïdant de ce jus , Célébrer , eu buvant , Gilotin et Bacchus.
Us triomphent , dit-elle, et leur ame abuse'e Se promet dans mon ombre une victoire aisée : Mais allons , il est temps qu'ils eonnoissent la Nuit. A ces mots .regardant le hibou qui la suit, Elle perce les murs de la voûte sacrée , Jusqu'en la sacristie elle s'ouvre nue entrée ; Et dans le ventre creux du pupitre fatal, Va placer de oc pas le sinistre animal.
Mais les trois champions , pleins de vin et d'audace , Du palais cependant passent la grande place j El suivait de Bacchus les auspices sacres, De l'auguste chapelle ils montent les degrés, ils atteignoietit déjà le superbe portique On Ribou le libraire , au fond de sa boutique', Soas vingt ILdelcs clefs , garde et tient en dépôt L'amas toujours entier des écrits de fîaynaut : Quand Boirude , qui voit que le péril upprijclie Les arrête , et tirant un fusil de sa poche , Des veines d'un caillou qu'il frappe au même instant , 1
Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant ; Et bienrût, au brasier d'une mèche endamniç'e , Montre , à l'àide du. soufre , une cire allumée. Cet asrrc tremblotant , dont le jour les conduit, Est pour eux un soleil an milieu de la nuit. ^ X,e temple à sa faveur est ouvert par Boirude t Ils passent de la.nef la vante solitude , " •
(i) Vlrç.Geors. liv. r35;ot EaélU , I!r i, r.
Et dans la sacristie entrant ,11011 sans terreur,
En percent jusqu'au fond la ténébreuse horreur.
C'est là que du lutrin gît La machine- 'énorme : La troupe quelque temps eu admire la s fonne. Mais le barbier , qui lient les momens précieux : Ce spectacle n'est pas pour amuser nos yeux , Dit-il , le temps est cher, portons- le dans le temple ; C'est là qu'il faut demain qu'un prélat le contemple. Et d'un bras , à ces mois , qui peut tout ébranler , Lui-même , se courbant , s'apprête à le rouler. Mais a peine il y touche , (1) ù prodige incroyable ! Que du pupitre sort une voix effroyable.
]j rotin en est e'mu , le sacristain pâlit , Le perruquier commence à regretter son lit.
Dans son hardi projet toutefois il s'obstine ; Losque des flancs poudreux de la vaste machine L'oiseau sort en courroux , et d'un cri menaçant) Achève d'étonner le barbier frémissant :
De ses ailes dans l'air secouant la poussière , Dans la main de Boirude il éteint la lumière. Les guerriers à ce coup demeurent cou fondu S ; Ils regagnent la nef, de frayeur éperdu3 ; Sous leurs corps tremblotans leurs genoux s'affaiblissent ,
D'une subite horreur les cheveux se hérissent ; Et bientôt, au travers des ombres de la nuit, Le timide escadron se dissipe et s'enfuit.
Ainsi lorsqu'en un coin, qui leur tient iieu d'asile, D'écoliers libertins une troupe indocile , Loin des yens d'un préfet au travail assidu , Va tenir quelquefois un brelan défendu ; Sï du vaillant Argus la ligure effrayante , Dans l'ardeur du plaisir à leurs yeux se présente ,
(0 Enéide , Hv. III, V. Z9,
CHANT TROISIÈME. a5S Le jeu cesse à l'instant ; l'asile esc desserte' , Et tout fuit à grands pas le tyran redoute'.
La Discorde qui voit leur honteuse disgrâce, Dans les airs cependant tonne , éclate , menace , Et maigre' la frayeur dont leurs cœurs aont glaces, S'apprête à re'unir ses soldats dispersés* Aussitôt de Sidrac elle emprunte l'image :
Elle ride son front , alonge son visage , Sur un bâton noueux laisse courber son corps, Dont la chicane semble animer les ressorts ; Prend un cierge en sa main, et, d'une voix cassée, Vient ainsi gourmander la troupe terrassée :
Lâches , où fuyez- vous f quelle peur vous abat î Aux cris d'un vil oiseau vous cédez sans combat ! Où sont ces beaux discours , jadis si pleins d'audace ! Craignez-vous d'un hibou l'impuissante grimace f Que feriez-vous, hélas ! si quelque exploit nouveau Chaque jour , coin nie moi , vous traînait au barreau ; S'il falloit , sans amis , briguant une audience , D'un magistrat glacé soutenir la présence , Ou d'un nouveau procès hardi solliciteur, Aborder sans argent un clerc de rapporteur î Croye z- moi , mes en fans , je vous parle à bon titre ; J'ai mot seul autrefois plaide' tout un chapitre ; Et le baritiau n'a point de monstres si hagards, Dont mon œil n'ait cent fois soutenu les regards . Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages.
L'Eglise étoit alors fertile en grands courages: Le moindre d'entre nous , sans argent , sans appui , Eût plaidé le prélat , et le chantre avec lui. Le monde , de qui l'âge avance les ruines , X^e peut plus enfanter de ces aines divines î (i)
(i) Iliade , lir- î. Discours Ja Nestor.
a56 LE LUTRIN.
Miîs que vos cœurs du moins, iinùant leura vertus , De l'aspect d'un hibou ne aoieut pas abattus. Songez quel déshonneur va souiller votre gloire , Quand le chantre demain entendra sa victoire. Vous verrez tous les jours le chanoine insolent, Au seul mot de hibou , vous sourire en parlant. Votre amc , à ce penser , de colère murmure : Allez donc de ce cas en provenir l'injure ; Méritez les lauriers qui vous sont réserves , lit ressouvenez-vous quel prélat vous servez. Mais déjà lu fureur dans vos. yeux étincelle : Marchez . courez, volez où l'honneur vous appelle. Que le prélat, surpris d'un changement si prompt, Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront.
En achevant ces mots , Ja déesse guerrière De son pied trace en l'air un sillon de lumière ; Rend aux trois champions leur inlrépidité , Et les laisse tout pleins de sa divinité. ' .
C'est ainsi, grand Coadé, qu'en ce combat célèbre , Où ton bras ht trembler le Rhin , l'Escaut et l'Ebre, (0
Lorsqu'aux plaines de Lens non bataillons poussés Furent presque à tes jeux ouverts et renversés; Ta valeur , arrêtant les troupes fugitives , Rallia d'un regard leurs rohortes craintives. Répandît dans leurs rangs ton esprit bellîqucax. Et forcn Ib victoire à te suivre avec eux,
La colère à l'bistsnt succédant à la crainte. Ils rallument le feu «le leur bougb- éteinte : Us rentrent ; l'oiseau sort : l'escadron raffermi Rit du hcjntepx départ d'un si folhle ronewi. Aussitôt dans.Ic ficVm lj rficçhinc emportée , , Est sur le buue du chantre a grand bruit remontée.
(t) En tS*a<
Ses sis demi-pourris , que l'âge a relâches , Sont à coups île maillet unis et rapprochas.
Sous 1ns coups redoublés tous les bancs retentissent ; Lps murs en sont émos, les voûtes en mugissent , Et l'argue mêuie en pousse un long fiémissement.
Que fjis-tu , chantre, hélas ! dans ce triste moment? Tu Sors d'un profond somme, et ton cœur sans alarmes N" sait pas qu'on bltit l'instrument de tes larmes ! Oh ! que si quelque bruit, par un heureux réveil , T'annonçait du lutrin le funeste appareil ; Avant que de souffrir qu'an en pos&t la masse , Tu viendrais eu apôtre expirer dans ta place ; Et martyr glorieux d'un point d'honneur nouveau , Offrir ton corps aux clous , et ta tête au marteau.
Mais déjà sur ton banc la machine enclavée Est , durant ton sommeil , à la honte élevée. Le sacristain achève en deux coups de rabot; Et le pupitre enlin tourne sur son pivot.
JLjes cloches dans 1ns airs, de leurs voix argentines, Anpeloient à grand bruit les chantres à matines ; Quand leur chef (1) agUd d'un sommeil effrajant, Lncor tout en sueur , ee réveille en criant.
Aux élans redoublas de sa voix douloureuse , j Tous ses valets trcmblans quittent ta plume oiseuse: .Le vigilant Girot court à lui le premier.
C'est d'un maître si saint le plus digne ofûcier. La porte dan3 le chœur à Sa garde est commise : Valet souple au logis , lier huissier à l'église,
Quel chagrin, lui dit-rT, trouble votre sommeil! Quoi ■' vouiet-vous au chœur prévenir le soleil î Ah ! dormez , et laisses à ces chantres vulgaires Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires.
Ami , lui dit le chantre , encor pâle d'horreur, N'insulte poïat , de grâce , à ma juste terre tir : Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes , Et tremble en écoutant le sujet de mes craintes. Pour la seconde fois un sommeil gracieux Avoir sous ses pavots appesanti mes yeux :
Quand, l'esprit enivré d'une douce ramée , J'ai cru remplir au Chœur ma place accoutumée. Là , triomphant aux j eux des chantres impuissant , Je bénissois le peuple , et j'avalois l'encens ; - Lorsque du fond caché de notre sacristie Une épaisse nuée à longs Ilots est Eortie Qui , n'ouvrant à mes veux , dans son bleuâtre éclat M'a fait voir un serpent conduit par le prélat.
(0 Le chantre.
CHANT QUATRIÈME. s5.j Du corps de ce dragon , plein de soufre et de nitre , Une têie sortoît en forme de pupitre , Dont le triangle affreux , tout hérisse de crias , Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins. Animé par son guide , en sifflant il s'avance : Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance. J'ai crie', mais en vain: et fuyant sa fureur, Je me suis re* veillé plein de trouble et d'horreur.
Le chantre , s'arrêtant à cet endroit funeste , A ses yeux effrayés laisse dire le reste.
Girot en vain l'assure , et , riant de sa peur , Nomme sa vision l'effet d'une vapeur.
Le désole' vieillard, qui liait la raillerie. Lui défend de parler , sort du lit en furie.
On apporte à l'instant ses somptueux habits, Où sur l'ouate molle éclate le tabisi D'une longue soutane il endosse la moire.
Prend ses ganfs violets . les marques de sa gloire; Et saisit , en pleurant , ce rochet qu'autrefois Le prélat trop, jaloux lui rogna de trois doigts. Aussitôt , d'un bonnet ornant sa tête grise , Déjà l'aiimusse en main, il marche vers l'église ; Et , hâtant de ses ans l'importune langueur , Court , vole , et le premier arrive dans le chœur.
O toi . qui sur ces bords qu'une eau dormante mouille ,
Vis combattre autrefois le rat et la grenouille (0 '* Qui ,'par les traits hardis d'un bicarré pinceau, Mis l'Italie en fcO pour la perte d'un seau (î) ; Mnse , prête à ma bouche une voix plus sauvage , Pour chanter le dépit , la colère , la rage , Que le chantre sentit allumer dans son sang , A l'aspect du pupitre e'ievé sur son banc.
CO IlomOro a fait le poiirne de la guerre des rats et do» Er^iiouillts.
ta) La Secchia rapUa , poème italien.
f 6o LE LU T R I N.
iD'abord pile et muet, de colère immobile, A force de douleur , il demeura tranquille* Mais sa voïx s'échappant au traders tien sanglots , Dans sa boticjie À la lin lit passade à ces mots : J.a voilà donc", Girot , cette livdre épouvantable Que m'a Fuit voir un songe , hélas ! tro[i véritable, •le le vois ce dragon tout prêt à in'égorger , Ce pupitre fatal qui me doit ombrager.
Frôlât , que t'ai-je fuit' quelle ra^e envieuse Rend pour me tourmenter ton anie ingénieuse ! Ouoî ! même dans ton lit, cruel , entre deux draps , Ta profane fureur ne se repose pas !
t) ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse Désormais me va faire un cachot de ma place ! Inconuu dans l'église „ ignoré dans ce lieu , Je ne pourrai donc plus être vu que de Dïen ! Ah ! plutôt qu'un moment cet' affront m'obscurcisse Renonçons à l'autel , abandonnons l'ofiiee ; Y. t sans lasser le ciel par des chants superflus ? ÎV'e voyons plus un chœur où l'on ne nous voit plus. Sortons..... Mais cependant mon ennemi tranquille Jouira sur son banc de ma rage inutile , ■li,t verra dans le chœur le pupitre exhaussé Tourner sur le pivot où sa main l'a placé!' Sfon , s'il n'est abattu , je ne saurois plus vivre. ' A moi , Girot , je veux que mon brus m'en délivre. ■ Périssons .s'il le faut ; mais de ses ais brisés Entraînons e» mourant les restes divisés.
A ces mots, d une main par là rase affermie, Il snisissoït déjà la machine ennemie , Lorsqu'on' ce sacré lieu , par un heureux hasard, Entrent Jean le choriste . et le sonneur Girard , Deux Manceaux renommés , en qui l'expérience Pour les procès esi jointe à la vaste science, i.'un et l'antre aussitôt prend part à sou affront. Toutefois condamnaut un mouvement trop prompt
'CHANT QUATRIEME- 261 Du lutrin , disent-ils , abattons la machine : Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine ; Et que tantôt , aux yeux du chapitre assemblé , 11 aoït sous trente mains en plein jour accablé. Ces mots des mains du chantre arrachent le pupitre.
J'y consens , leur dit-it , assemblons le chapitre. Allez donc de ce pas , par de sainte hurlewens, Vous-mêmes appeler les chanoines dormans.
Fartez, Mais ce discoars les surprend et les glace. Nous ! qu'en ce vain projet , pleins d'une folle audace , Nous allions, dit Girard , la nuit nous engager ! De notre complaisance osez-vous l'exiger ï Ho , seigneur ! quand nos cris pourroient , du fond des rues ,
De leurs uppartemens percer les avenues , Réveiller ces valets autour d'eux étendus,- De leur sacré repos ministres assidus , Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles ; Pensez-vous , au moment que les ombres paisibles À ces lits enchanteurs ont su les attacher , Que la voix d'un mortel les en puisse arracher ï, Deux chantres ferout-ils, dans l'ardeur de vous plaire, (le que depuis trente ans six cloches n'ont pu faire ï
Ah! je vois bien où tend tout ce discours trompeur , Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur. Je vous ai vu cent fois sous sa main bénissante , Courber se mie meut une e'oaule tremblante.
Hd uien ! allez , sous lui fléchissez les genoux ; Je saurai réveiller les chanoines sans vouî.
Viens , Girot , seul ami qui ine reste fidelle : Prenons du saint jeudi la briryante crécelle (i), riuis-moi. Qu'à son lever le soleil aujourd'hui Trouve tout le chapitre éveillé devant lui.
(O.InsltumoDt dont o» se sert le jeadUsaiat au lieu do e-oahee.
tt6i LE L U T & î rt.
Il dit. Du fond poudreux d'une armoire sacrée Par les mains de Girot la crert>lle est tirée. Ils sortent à l'instant , et par d'heureux efforts , Du lugubre instrument lont crier les ressorts. Pour -augmenter l'effroi , la Discorde infernale Monte dans le palais , entre dans ta erand'salle, . Et du fond de cet antre , au travers de la nuit, Fait sortir le démon du tumulte et du bruit.
Le quartier alarmû n'a plus d'yeux qui sommeillent ; Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent : L'un croit que le tonnerre est tombe* sur les toits , Et que l'église bràlc une seconde fois(i); L'autre , encore afiité de vapeurs plus funèbres , Pense être au jeudi- Saint , croit que l'on dit ténèbres; Et déjà tout confus , tenant midi sonne' , En soi-même frémir, de n'avoir-potut dîné.
Ainsi , lorsque tout prêt à briser cent murailles , Louis, la foudre en main , abandonnant Versailles, An retour du soleil et des zéphirs nouveaux . Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux i Au seul bruit répandu de sa marche étonnante , Le Danube s'émeut , le Tage s'épouvante , Bruxelle attend le coup qui la doit foudroyer , Et le Batavc encore est prêt à se noyer.
Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les presse :
Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse. Pour les en arracher Girot 3'inquiétant , Va crier qu'au chapitre un repas les attend.
Ce mot dans tous les cœurs répand la vigilance : Tout s'ébraDie , tout sort , tout marche en dilî;;cnce, ïls courent au chapitre ; et chacun se pressant Flatte d'nn doux espoir sou appétit naissant. Mais , ô'd'un déjeuner vainc et frivole attente' ! A peine ils sont assis , que , d'une voix dolente , 1
Lt toit de ia sainte Clupeliâ fut hrfllc ou 161B.
CHANT QUATRIEME. a63 Le diantre désole , lamentant son malheur , Fait mourir l'appétit et naître lu douleur.
Le seul chanoine Evrard , d'abstinence incapable , Ose encor proposer qu'on apporte la table :
Mais il a beau presser, aucun ne lui répond : Quand, le premier rompant le silence profond, Alain tousse , et se lève , Alain , ce savant homme, Qui de Rauny vingt fois a lu toute la somme , Qui possède Abéli , qui sait tout Raconïs , Et même entend , dit-on , le latin d'A-Rempis. - N'en doutez point, leur dit ce savant canoniste , Ce coup part, j'en suis aûr, d'une main janséniste. Mes yeux en sont témoins ; j'ai vu moi-même hier Entrer chez; le prélat le chapelain Garnier, Arnauld , cet hérétique ardent à nous détruire , Par ce ministre adroit tente de la séduire ; San» doute ii aura lu dans son saint Augustin Qu'autrefois saint Louis érigea ce lutrin ; Il va nous inonder des torrens de sa plume.
Il faut , pour lui répondre, ouvrir plus d'un volume. Consultons sur ce point quelque auteur signale ; Voyons si des lutrins Baunv.n'a point parlé : Etudions enlin , il en est temps encore ; ' -,
Et pour ce grand projet , tantôt dès que l'aurore Rallnmcra le jour dans l'onde enseveli , Que chacun prenne en main le moelleux Abéli. (i)
Ce conseil imprévu de nouveau les étonne :
Sur-tout le gras Evrad d'e'pouvante en frissonne. Moi, dit-il , qu'à mon âge , écolier tout nouveau , J'aille pour un lutrin ine troubler le cerveau ! O le plaisant conseil ! Non , non , songeons à vivre : Va maigrir , si tu veux, et sécher sur un livre. Pour moi . je lis la bible autant que l'alcoran : Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ;
Ci) Futouu* auteur, qui a fait la Maèle tlticHeriqne' { MdduUa tktelogtca, )
Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque ï Vingt muids ranges chez moi font ma bibliothèque. En planant un pupitre on croit nous- rabaisser : Mon bras seul sans latin saura le renverser.
Que m'importe qu'Arnauld me condamne ou m'approuve?
J'abats ce qui me nuit par-tout où je le trouve : C'est là mon sentiment. A quoi bon tant d'apprêts î Du reste déjeûnons , messieurs , et buvons frais. '.
Ce discours , que soutient l'embonpoint du visage , Rétablit l'appétit , réchauffe le courage ; ' - Mais le chantre sur- tout en paraît rassuré.
Oui j dit-il v le pupitre a déjà trop duré.
Allons 3iir sa ruine assurer ma vengeance :
Donnons - à ce grand' csuvre unp heure d'abstinence; Et qu'au retour Untôt un ample déjeûner '■ Long-iemps nous tienne à table et s'unisse au dîner,
AtlSJlîtôt il se lève , et la troupe lidèle * *'■ Par ces mots attirarts serrt redoubler son aèle. Ils marchent droit au chœur d'un pas audacieux , Et'bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux. • A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte , Sur l'ennemi commun ils fondent en tulmuic [ ils sapent le pivot, qnïsedéfend en vain t Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main. Enfin sous tant d'efforts la machine succombe ,- ' Et son corps entr'ouvert chancelle . éclate et tombe : Tel sur les monts glacés des farouches Gelons (1) Tombe-mn chêne battu. dés voisins aquilons ;' Ou tel'; abandonné de ses poutres Usées , ' { Foud entin nn vieux toit sous ses tuiles brisées. La masse est-emportée , et ses ais arrachés Sont aux jeux des mortels chez le chantre cachés.
ClJ ,i.'iiUi)iei -do-iaiinatia voisi:;:; Ju.Uuri/.itîiSue.
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