‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 5 sur 70 · SATIRE PREMIERE · texte numérisé non relu

SATIRE PREMIERE

Cfttf Satire est une imitation de la troisième Satire de Juvénal . dans laquelle est aussi décrite la retraite d'un Philosophe qui abandonne^ le séjour de fiome , à cause des vices affreux qui y régnoient. Juvénal y décrit encore les embarras de lu thème ville; et à son exemple, M. Despréaux , dans cette première Satire , avoit. fait la description des embarras de Paris /mais il s'aperçut que cette description étoit comme hors (î'œuïire 1 ,- et qu'elle faisait un double sujet. C'est ce qui l'o'>f'£ea à l'en détacher , et il en fit une Satire particulière , qui est la sixième.

D amon (i)ce grand auteur, dont la muge fertile Àfniisa si long-temps et la cour et la ville ; Mais qui n'e'tant vétu que de simple bureau , Passe l'ère* sans linge et l'hiver sans manteau , Et dé qui le corps sec , et la mine affamée , N'en sont pas mieux refaits pour tant de renommée j-, Las de perdre en rimant et sa peineet son bien. D'emprunter en tous lieux, et de ne gagner rien ; .

(0 J'ai eu en vue Cassiandre , celui qui a traduit la Rhétorique u'Aristole, '" " "

io ' SATIRE I.

Sans habits, sans arpe nt, ne sachant pins que Faire , Vient île s'cufuircharfçé de sa seule misère ; Et bien loin .les sergent! , des clercs et du. palais , Va chercher un repos qu'il ne trouva jamais ; "ïïans attendre qu'ici !a justice ennemie i L'entérine en tin cachot le reste de sa vie; Ou que d'un bonnet vert ( i ) le salutaire affront Flétrisse>les lauriers qui lui couvrent le front.

Mais le jour qu'il partit, plus défait et plus blême». Que n'est un pénitent sur la tin d'un carême , La colère dans l'ame , et le feu dans les y eus , Jl distilla sa rage en ces tristes adieux.

Puisqu'en celicn , jadis aux muses si commode) Le me'rite et l'esprit ne sont plus à la mode, Qu'un poète , dit-il , s'y voit maudit do Dieu , Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu ; ' ' , Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche ,

D'où jamais ni l'huissier, ni le sergent n'approche j "Et sans iasser le ciel par des vœux impuissant , Mettons-nous à l'abri des injures du temps; , Tandis que libre encor , màlgro' les destinées- , Mon corps n'est point courbé sous le fais, des années ; Qu'on ne vuit point mes pas sous l'âge chanceler , E t qu'il reste à la parque encor de quoi filer. C'est là , dans mon malheur, le seul conseil à suivre. Que George vive ici , puisque George y aaitvivre ; Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis, De clerc , jadis laquais , a fait comte et marquis. Que Jacquin vive ici , dont l'adresse funeste À plus causé- de maux que la guerre ou la peste ;

(i) Du temps que cette satire fut faite , un débiteur 'insolvable potivoit sortir de prison eu faisant cession , c'està-dire , en souffrant qu'oïl Uni mît en pleiae ma un faoouet f çtt sur la tête.

8 AT IRE I. f ;ù r

Qui de ses revenus écrits pat 1 alphabet , . ;î

Peut fournir aisément un calepin complet. ' Qu'il règne dans ces lieux ; il a droitde s'y plaire. ' JVIa'ia moi , vivre à Paris ! tëb , qu'y voudrois-je faire t Je «e sais ni tromper, ni feindre , ni mentir. Et quand je le pourrois , je n'y puis consentir* Je ne "sais point en lâche essuyer les outrages D'un faquin orgueilleux qui vous fient à se3 gages , . De mes sonnets flatteurs lasser tout l*ùniver3 , Et vendre, au plus offrant mon encens et mes vers. ■ Pour un si bas emploi ma muse est trop alrière i Je suis rustique et iier , et j'ai l'ame grossière. Je ne puis rien nommer , si ce n'est par son nom ; J'appelle un chat un chat, et Rolet (i) un friponj De servir un amant , je n'en ai pas i'adresse ; J'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse, t Et je suis , a Paris , triste , pauvre ," et reclus, .Ainsiqu'un corps sans aute , ou devenu perclus.

Mais pourquoi . dira.t-on , cette vertu sauvage , Qui court à l'hôpital , et n'est plus en usage î La richesse' permet une juste fierté; HVlais il faut être souple avec la pauvreté.

C'est par là qu'un auteur que presse l'indigence / Peut des astres malins coiriger l'influence, Et que le sort burlesque , en ce siècle de 1er, D'un pédant , quand il veut , sait taire unduc c t pair (a^ Ainsi de la vertu la fortune se joue.

Tel aujourd'hui triomphe au plus haut de sa roue , Qu'on verroit , de couleurs bizarrement orné Conduire le carrostfe où l'on le voit traîne" j

(0 Procureur très-démé.

(a) L'abbé de la Rivièra , dans ce temps-là , fut fait

ïS, SATIRE .1.

Si dans les droits du roi aa funeste science Par deux ou trois avis n'eût ravagé la France. Je sais qu'un juste effroi l'éloignant de ces lieux, I/a fait pour quelques mois disparoîtrn à nos yeuxj Mais en vain pour un temps une taxe l'exile , On le verra bientôt pompeux eu cette ville , Marcher encor chargé des dépouilles d'autrui , Et jouir du ciel m<ime irrite contre lui ; Taudis que Colletet ( i ) , crotte' jusqu'à l'ec.hjne , S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine ; Savent en ce mcùer , si cher aux beaux esprits , Dont Montmaur autrefois lit leçon dans Paris.

Il est vrai que du roi la bonté' seeourahle Jette etï|in sur la muse un regard favorable , Et * réparant du sort l'aveuglement fatal , Va tirer désormais Phe'bus de l'hôpital (3).

On^doit tout espérer d'un monarque si juste ; Mais sans un Méee'uas , à quoi sert un Auguste ï Et fait comme je suis , au, siècle d'aujourd'hui , Qui voudra s'abaisser à me servir d'appui ! > Et puis , comment percer cette foule effroyable De rimeurs affamés dont le nombre l'accable , Qui, dès que sa main s'ouvre, y courent lespremiers , Et ravissent un bien qu'on dëvoit aux derniers ; Comme on voit les frelons . troupe lâche et stérile , Aller piller le miel que l'abeille distille \ Cessons doue d'aspirer à ce prix tant vanté , Que donne la faveur à l'importunite'. ,

(i) Fameujt poète fort gueus , dont ou a encore plusieurs ouvrages.

(a) Célèbre parasite .dont Ménage a écrit la vie.

(3) Le toi , en ce temps- là , à la sollicitation de M£> Colbert , donna plusiaurs pensions au* gstis de lettres.

SATIRE T. i3 Suint- Amand (i) n'eut du ciel çue sa veine en partage. :

I/liabït qu'il eut sur lui fut son seul héritage : Un lit et deux placets composoieut lotit son bien : Ou pour en mieux parler. Saint. Amand n'avoit rieif. Mais quoi ! las de traîner une vie importune , Il engagea ce rien pour chercher la fortune , Et (ont charge de vers qu'il devait mettre au jour , Conduit d'un vain espoir , il parut à la cour (2), Qu'arriva-t-il enlin de sa muse ahusée l Il en revint couvert de haute et de ri3e'e s . Et-la lièvre au retour terminant aon destin , Fit par avance en lui ce qu'auroit 'fait la faim. Un poète à la cour fut jadis à la mode ; Mais des fous aujourd'hui c'est le plus incommode ; Et l'esprit le plus beau , l'auteur le plus poli, K '/«parviendra jamais au sort de l'Angeli (,3).

l*aut-i\ donc désormais jouer un nouveau rôle ! Pois-je t l aB d'Apollon , recourir à lîarthole , Et, feuilletant Louet alongd par Brorleau (4) , D'une robe à longs plis haJaver le barreau!

Mais a ce seul penser je sens que je m'égare. : Moi! que j'aille crier dans ce pays barbare , Où. l'on voit tous ies jours l'innocence aux abois , Errer dans les détours d'un dédale de lois , Et dans l'amas confus de chicanes énormes , 1 Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes ;

(1) On a plusieurs ouvrages de lui où il y a beaucoup de génie. Il ue savoit pas ie lulin , et étoit Fort pauvre.

(:) Lcpocme qu'il y porta étoit intitulé le Poamc de la lune; et il y lounit le roi , sur-mur de savoir bien nager.

(.3) Célèbre fou que M. le Prince avoit amené a«c lut des Pays-Bas , et qu'il donna au roi. .

(!t) flrodeaua coninisntc Loiwt.

Où Patm gagne moins qu'Huot et le TVÏazier, Et dont les Cicérona ae font chez Pé-l''ouriuer (1) î Avant qu'un tel dessein m'entre dans la pensée > On pourra voir [a Seine à la Saint-Jean glacée, Arnaud à Charenton devenir huguenot , Ëaiut-Sorlin janséniste , et Saint -Parin bigot.

Quittons donc pour jamais une ville importuna» Où, l'honneur a toujours guerre avec !a fortune i Où le vjcc orgueilleux s'érige en souverain, Et va la mitre eu tête et la' crosse àia main : Où la science triste , affreuse , délaissée , Est par-tour des bons lieux comme infâme chassée, Où le seul art en vogue est l'art do bien voler ; Où. tout me choque : enlin, où.,.. Je n'ose parler, lit: quel homme si troid ne seroit plein de bile A l'aspect odieux fies mœurs de cette ville ! Qui pourrait les souffrir f et qui , pour les blâmer, Maigre' Muse et Phéhiis n'apprendroit à rimer î Don , non , sur ce sujet pour écrire avec grâce > Il ne faut point monter an sommet du Parnasse ; Et sans aller rêver dans le double vallon , La colère suftit, et vaut un Apollon.

Tout beau , dira quelqu'un , vous entrez en furie. A quoi bon ces grands mots ï doucement , je vous prie î'

Ou bien montez en chaire , et là, comme un docteur. Allez de vos sermons endormir l'auditeur.

C'est là que bien ou mal on a droit de toutdire.

Ainsi parle un esprit qu'irrite la satire , Qui , contre ses défauts croit être eu s arête' , En raillant d'un censeur la triste austérité ; Quifait l'homme intrépide et tremblantde faiblesse, Attend pour croire en Dieu que là fièvre le presse ;

(1) Célèbre procureur, li s'appeloit Piari e Foiirnier; mais le* gens de palais^, pour abréger, l'appelgiçat £ v-f «K"Ûer,-

Et , toujours dans l'orage an ciel levant les mains , i Dès que l'air e3t calnw! , rit des foibles humains. Car de penser alors qu'un Dieu tourne le monde. Et rèfjle les ressorts de la machine ronde , Ou qu'il tat une vie au-delà du trépas , C'est là , tout haut du moins, ce qu'il n*avoûra pag, - Pourmoiqu'cn santé même-un autre monde étonne. Qui crois l'ame immortelle , et que c'est Dieu qui tonne ;

ï! vaut mieux pour jamais me bannir do ce lien ; Je me retire donc. Adieu , Paris ( adieu.

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