‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 53 sur 70 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

JYÏadAMe de MoiUespan et madame de Tbiangcs sa sœur , lasses des opéra de M. Quinault, proposèrent au roi d'en faire faire un par M. Racine , q,ui s'engagea assez légèrement à leur donner cette satisfaction , ne songeant pas dans ce moment-là à une chose dont il etoit plusieurs fois convenu aveu moî , qu'on ne peut jamais faire un bon opéra , parce que la musique ne sauroit narrer, que les passions n'y peuvent.être peintes dans toute l'étendue qu'elles demandent ; que d'ailleurs elle ne sauroit souvent mettre en ebant les expressions vraiment sublimes et courageuses. C'est ce que je lui représentai quand il me déclara son engagement, et il m'avoua que j'avois raison ; mais il «'toit trop avance pour recules. Il commença des-Iors en effet un opéra, dont le sujet e'toit la chute de Phaéton. Il en lit même quelques vers qu'il rc'eita au rot qui en parut content. .Mais, comme M. Racine n'entreprenoit cet ouvrage qu'à regret , il me témoigna résolument qu'il ne l'achevcroit point que je n'y travaillasse avec lui , et me déclara avant tout qu'il fallait que j'en composasse le prologue. J'eus beau lui repsésenter mon peu de talent pour ces sortes d'ouvrages, et que je n'avois jamais fait de vers d'amourette : il persista dans sa.sésolutîon , et me dit qu'il me. le feroit ordonner par le roi. Je songeai doue en moi-même à

3*4 AVERTISSEMENT, voir de quoi je serois capable , en cas que je fusse absolument oblige' de travailler à un ouvrage si oppose" à mon génie et à mon inclination. Ainsi, pour m'cssayer , je traçai , sans en rien dire à personne , non pas même à M. Racine, le canevas d'un prologue, et j'en composai une première scène. Le sujet de cette scène étoit une dispute de la Poésie et de la Musique, qui se querciloient sur l'excellence de leur art, et ti*toicnt enhn toutes prêtes à se séparer , lorsque tout à coup la dresse des accords, je veux dire l'Harmonie , descendoit du ciel avec tousses charmes et tous ses ag'rémens, et les réconciliait. Elle devoit dire ensuite la raison qui la faisoit venir sur la terre , qui n'e'toit autre que de divertir le prince de l'univers Je plus digue d'être servi . et à qui elle devoit le plus , puisque c'e*toït lui qui la maintenait dans la France, où. elle nfgnoit en toutes choses. Elle ajoutait ensuite que pour empêcher que quelque audacieux ne vînt troubler, en s'élevant contre un si grand prince , la gloire dont elle jouissoit avec lui . elle vouloit que dès aujourd'hui même , sans perdre de temps , , ou représentât sur la scène la chute de l'ambitieux Phaéton. Aussitôt tous les poètes et tous les musiciens , par son ordre , se retiroient et s'alloieut habiller. Voilà le sujet de mon prologue , auquel je travaillai trois ou quatre jours avec un assez grand de'goût , tandis que M. Racine de son côte' , avec non moins de dégoût , continaoit à disposer le plan de Son opéra', sur lequel je lui prodiguois mes conseils. Nous e'tions occupas à ce mise'rable travail , dont je ne sais si nous nous serions bien tires , lorsque tout à coup un heureux incident nous rira d'affaire. L'incident fut que M. Quinault s'étant présente' au roi les larmes aux yeux, et lui ayant remontre* l'affront qu'il alloit recevoir, a'il ne travailloît plus au divcrlUsement

AVERTISSEMENT. 3.5 de sa majeatë; le roi , touché fie compassion , déclara franchement aux dames dont j'ai parlé qu'il ne pouvoit se résoudre à lui donner ce déplaisir. Sic nos servavit Apollo. N0U3 retournâmes donc M. Racine et moi, à notre premier emploi , et il ne fut plus mention de notre opéra , dont il ne resta que quelques vers de M. Racine , qu'on n'a pointtrouvés dans ses papiers après sa mort, et que vraisemblablement il avoît supprimés par délicatesse de conscience , à cause qu'il y étoit parlé d'amour. Pour moi , comme il n'étoit point question d'amourette dans la scène que j'avois composée , nonseulement je n'ai pas jugé à propos de la supprimer, mais je la donne ici au public , persuadé qu'elle fera plaisir aux lecteurs , qui ne seront peut-être pas fâchés de voir de quelle manière je m'y étois pria pour adoucir l'amertume et la force de ma poésie satiri- : que , et pour me jeter dans le style doucereux. C'est de quoi ils pourront juger par le fragment que je leur présente ici , et que je leur présente avec d'autant plus de confiance , qu'étant fort court . s'il ne les divertit, il ne leur laissera pas du moins le temps dé s'ennuyer.

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