TOME XJI
SERMONS
SERMON
POUa LE DIMANCHE .
DE LA SEPTUAGÉSIME.
Eiiiinente« dignité dei pauvret dans FEgliie : leurs droits, bmrs prérogatives : comment et pourquoi les riches doivent honorer leur condition y secourir leur misère , prendre part à leurs privilèges.
Eront novissimi primi, etprimi novissimi.
Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. Matth. xx. i6.
Parcet pauperi et inopi, et animas paupemm salvas fadet«
H pardonnera au pauvre et à tindigent, et il sauvera les ornes des pauvres. Ps. LXxi.'aS.
ËiHcoas que ce qu^a dit le Sauvenr Jësus, que les premiers seront les derniers , et que les derniers se* ront les premiers y n'ait son entier accomplissement que dans la résurrection générale , où les justes , que le monde avoit méprisés , rempliront les premières places , pendant que les méchans et les impies y qui ont eu leur règne sur la terre , seront honteusement relégués aux ténèbres extérieures ; toutefois ce renvei'sement admirable des conditions humaines est d^à commencé dès cette vie, et nous en voyons les premiers traits dans l'institution de FEglise* Cette
BoSStJET. XII. z
3 èUE L ÉMIlfESTE DIGNITÉ
cité merveilleuse y dont Dieu même a jclé les fondemens y a ses lois et sa police ^ par laquelle elle est gouvernée. Mais comme Jésus-Christ son instituteur est venu au monde , pour renverser Tordre que Torgueil y a établi; de là vient que sa politique est directement opposée à celle du siècle : et je remarque cette opposition principalement en trois choses. Premièrement , dans le monde les riches ont tout Favantage et tiennent les premiers rangs : dans le royaume de Jésus -Christ la prééminence appartient aux pauvres y qui sont les premiers-nés de FEglise y et ses véritables enfans. Secondement ^ . dans le monde les pauvres sont soumis r(ux riches , et ne semblent nés que pour les servir : au contraire, dans la sainte Eglise , les riches n'y sont admis qu'à condition de servir les pauvres. Troisièmement , dans le monde les grâces et les privilèges sont pour lés puissans et les riches; les pauvres n'y ont de part que par leur appui : au lieu que dans TEglise de Jésus-Christ les gi^âcës et les bénédictions sont pour les pauvres , et les riches n'ont de privilège que par leur moyen. Ainsi cette parole de l'Evangile y que fai choisie pour mon texte , s'accomplit déjà dès la vie présente ; « Les derniers » sont les plumiers, et les premiers sont les derjji niers » : puisque les pauvres, qui sont les derniers dans le monde, sont les premiers dans l'Eglise; puisque les riches, qui s'imaginent que tout leur est dû, et qui foulent aux pieds les pauvres, ne sont dans FEglise que pour les servir; puisque les grâces du nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres ^ et que les riches ne les reçoivent que par
DES PAUVRES DANS l'ÉGLISE. 3
leurs mains. Vërités certainement importantes y et qui vous doivent apprendre , ô riches du siècle ^ ce que vous devez faire à Fégard 'des pauvres ; c'est-àdire honorer leur condition , soulager leurs nécessités y prendre part à leurs privilèges. Cest ce que je me propose de vous faire entendre avec le secours de la gi^ce.
PREMIER POINT
Le docte et éloquent saint Jean - Chrysostôme , nous propose une belle idée pour connoitre les avantages de la pauvreté sur les richesses. Il nous représente deux villes j çlont Tune ne soit composée que de riches^ Vautre n*ait que des pauvres dans son enceinte ; et il examine ensuite laquelle des deux est la plus puissante. Si nous consultions la plupart des hommes sur cette proposition, je ne doute pas, chrétiens, que les riches ne remportassent : mais le grand saint Chrysostôme conclut pour les pauvres (0 ; et il se fonde sur cette raison, que cette ville de riches auroit beaucoup d'éclat et de pompe, mais qu'elle seroit sans force et sans fondement assuré. L'abondance ennemie du travail, incapable de se contraindre , et par conséquent toujours emportée dans la recherche des voluptés, corromproit tous les esprits , et amolliroit tous les courages par le luxe, par Torgueil, par Foisiveté. Ainsi les arts seroient négligés , la terre peu cultivée , les ouvrages laborieux , par lesquels le genre humain se conserve, entièrement délaissés \ et cette ville pompeuse , sans avoir besoin d'autres ennemis , tomberoit enfin par
(>) De diy. U pattp, Hom. xi , fovi. zv , pa§, 5o5 > 5o6.
4 SUU l'ÉMIJTENTE DIGlflTÉ
elle-même, ruinée par son opulence. Au contraire, dans Tautre ville où il n'y auroit que des pauvres , la nécessité industrieuse , féconde en inventions , et mère des arts profitables, appliqueroit les esprits par le besoin , les aiguiseroit par l'étude , leur inspii^roit une vigueur mâle par l'exercice de la patience; et n*épai^nant pas les sueurs, elle acheveroit les grands ouvrages, qui exigent nécessairement un grand travail. C'est à peu près ce que nous dit saint Jean-Chrysostôme au sujet de ces deux villes différentes. Il se sert de cette pensée pour adjuger la préférence à la pauvreté.
Maiis à parler des choses véritablement , nous savons que la distinction de ces deux villes n'est qu'une fiction agréable. Les villes , qui sont des corps politiques, demandent^ aussi bien que les naturels , le tempérament et le mélange : tellement que, selon la police humaine , cette ville de pauvres de saint Chrysostôme ne peut subsister qu'en idée. Il n'appartenoit qu'au Sauveur et à la politique du ciel de nous bâtir une ville, qui fût véritablement la ville des pauvres. Cette ville c'est la sainte Eglise : et si vous me demandez , chrétiens , pourquoi je l'appelle la ville des pauvres , je vous en dirai la raison par cette proposition que j'avance : que TEglise dans son premier plan n'a été bâtie que pour les pauvres , et qu'ils sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité, que l'Ecriture a nommée la cité de Dieu. Encore que cette doctrine vous paroisse peut-être extraordinaire , elle ne laisse pas d'être véi itable : et afin de vous en convaincre^ remarques ;S*il vous plait y Messieurs^ qu'
DES PAUVUES DANS L*ÉGLI8E. 5
y a cette différence entre la Synagogue et FEglise ; que Dieu a promis à la Synagogue des bénédictions tempor^eSy au lieu que /comme dit le divin Psalmiste y ce toute la gloire de la sainte Eglise est cachée » et intérieure » : Omnis gloria ejusfiliœ régis ab intus (0. <c Dieu te donne ^ disoit Isaac à son fils Ja- 31 cob (^) y la rosée du ciel et la graisse de la terre ». Cest la bénédiction de la Synagogue. Et qui ne sait que y dans les Ecritures anciennes , Dieu ne promet à ses serviteurs que de prolonger leurs jours j que d'enrichir leurs familles, que de multiplier leurs troupeaux y que de bénir leurs terres et leurs hé* ritages ? Selon ces promesses , Messieurs y il est bien aisé de comprendre que les richesses et Tabondance ëtant le partage de la Synagogue , dans, sa propre institution elle devoit avoir des hommes puissans et des maisons opulentes. Mais il n'en est pas ainsi de l'Eglise* Dans les promesses de l'Evangile , il ne se parle plus des biens temporels , par lesquels l'on attiroit ces grossiers, ou l'on amusoit ces enfans. Jésus-Christ a substitué en leur place les afilictions et les croix ; et par ce merveilleux changement les derniers sont devenus les premiers, et les premiers sont devenus les derniers; parce que les riches, qui étoient les premiers dans la synagogue , n'ont plus aucun rang dans l'Eglise , et que les pauvres et les indigens sont ses véritables citoyens.
Quoique ces différentes conduites de Dieu dans l'ancienne et dans la nouvelle alliance soient fondées sur de grandes raisons, qu'il seroit trop long de rapporter, nous en pouvons dire ce mot en passant :
(0 Ps. xtiT. i5. — (•) Gènes, x^vii. Sq^
6 SUR l'éminente dignité
que dans le vieux Testament Dieu se plaisant à se faire voir avec un appareil majestueux , il étoit convenable que la Synagogue son épouse eût des marques de grandeur extérieure : et au contraire que dans le nouveau, dans lequel Dieu a caché toute sa puissance sous une forme servile, TEglise , son corps mystique y devoit être une image de sa bassesse, et porter sur elle la marque de son anéantissement volontaire. Et n'est-ce pas pour cela , mes Frères , que ce même Dieu humilié , a voulant, dit«il, rem- 3» plir sa maison », ut impleatur domus mea (0, ordonne à ses serviteurs de lui aller chercher tous les misérables? Voyez comme il en fait lui-même le dénombrement : « All6z*vous-en , dit-il , dans les » coins des rues , Exi cita , et amenez-moi promp- » tement, qui? les pMiuvres et les infirmes : qui en- » core? les aveugleis et les impotens » : Pauperes ac débiles , cœcos et claudas introduc hue W, Cest de quoi il prétend remplir sa maison : il n'y veut rien voir qui ne soit foible, parce qu'il n'y veut rien voir qui n'y porte son caractère, c'est-à-dire la croix et rinGrmité. Donc l'Eglise de Jésus-Christ est véritablement la ville des pauvres. Les riches , je ne crains point de le dire, en cette qualité de riches, car il faut parler correctement, étant de la suite du monde, étant, pour ainsi dire, marqués à son coin , n'y sont soufferts que par tolérance; et c'est aux pauvres et aux indigens, 'qui portent la marque du Fils de Dieu , qu'il appartient proprement d'y être reçus. C'est pourquoi le divin Psalmiste les appelle c( les pau- » vres de Dieu » : Pauperes tuos (3). Pourquoi les