SUR L'ÉGLISE
Fermeté immobile de FEgliie aa ouUeo des farieoscs tempêtes tjai Tout agitée. Principe d*oppo9ition aux Tcrités dirines que F homme porte daiL« iod ccnir. Areaglement et présomption , deux causes dr ceUe répognance. Combien , arec de pareifles dispositions dans les boouneSy il est peu étonnant que l'Eglise ait eu à éprourer de si Cerribies contradictions. Sa Ticioire sur les bérésies : comment la cnrioaité Ie5 a-t-elle enfantées. Etonnante dépravation des mœurs dans FEglise même : le triompbe de sa charité au milieu de tint de désordres.
Erat navis in medio mari.
Le naidre étoit au milieu de la mer. Marc. vi. 47*
Le mystère de l'Evangile, c'est rinfirmitë et la force unies, la grandeur et la bassesse assemble'es. Ce grand mystère , Messieurs, a paru premièrement en notre Sauveur, où la puissance divine et la foiJ)lesse humaine sVtant alliées, composent ensemble ce tout admirable que nous appelons Jésus- Christ : mais ce qui paroît en sa personne, il a voulu aussi le faire éclater dans l'Eglise, qui est son corps, et où » une partie triomphe par les miracles, Tautre suco combe sous les outrages qu'elle reçoit 9 : Unurn
SUR L^ÉGLISE. l^*]
horum coruscat miraculis, aliudsuccumbit injuriis (0. C'est pourquoi nous voyons , dans son Ecriture Wy que tantôt cette Eglise est représentée comme une maison bâtie sur une pierre immobile , et tantôt comme un navire qui flotte au milieu des ondes au gré des vents et des tempêtes : si bien qu'il paroit y chrétiens ^ qu'il n'est rien de plus foible que cette Eglise y puisqu'elle est ainsi agitée; et qu'il n'est rien aussi de plus fort , puisqu'on ne la peut jamais renverser ^ et qu'elle demeure toujours immuable ^ malgré les efforts de l'enfer. L'évangile de cette journée nous la représente «parmi les flots» : Eratna\fis in medio mari; « portée deçà et delà par un vent » contraire » : Erat enimventus contrarias {^).Et^ ce qui est de plus surprenant , c'est que Jésus , qui est son appui , semble l'abandonner à la tempête ; il s'approche y « et il veut passer » y comme si son péril ne le touchoitpas : Et volebat prœierire eos (4). Toutefois ne croyez pas qu'il l'oublie : il pèrmettia bien que les flots l'agitent ; mais non pas qu'ils la' submergent ni qu'ils l'engloutissent. Il commande aux vents y et « ils s'appaisent; il entre dans le na- 9 vire y et il arrive sûrement au port » : Ascendit in navintj et cessayit vehtus, et applicuerunt (^}; afin, Messieui^^ que nous entendions qu'il n'y a rien à craindre pour l'Eglise y parce que le Fils de Dieu la protège. J'entreprends aujourd'hui de vous £ûre voir cette vérité importante ; et aGn que vous en soyez convaincus plus facilement y je laisse les
(0 s. Léo. de Passion. Dam. Serm. m, cap. ii. — (*) Luc. Ti. 4^* — (3) Marc. VI. 48. — C4> Ibid. — <«} lUd. Si , 53.
l48 SVK L*ÉGLISE.
raisonnemens recherchés , pour rétablir solidement par expérience.
Considérez en effet, Messieurs , les trois furieuses tempêtes qui ont troublé Tétat de TEglise. Aussitôt qu'elle a paru sur la terre , Tinfidélité s*est élevée, et elle a excité les persécutions : après, la curiosité s'est émue , et elle a Êiit naître les hérésies : enfin la corruption des mœurs a suivi, qui a si étrangement soulevé les flots , « que la nacelle y a paru presque s» enveloppée u : lia ut nayicula operiretur fluctibus{}). Voilà, mes Frères, les trois tempêtes qui ont successivement tourmenté l'Eglise. Les infidèles se sont assemblés pour la détruire par les fondemens : les helvétiques en sont sortis pour lui arracher ses enfans, et lui déchirer les entrailles : et si enfin les mauvais chrétiens sont demeurés dans son sein, ce n'est que pour lui porter le venin jusque dans le cœur. Il faut donc, mes Frères^ que cette Eglise soit bien appuyée et bien fortement établie; puisqu'au milieu de tant de traverses, malgré l'effort des persécutions, elle s'est soutenue par sa fermeté; malgré les attaques de l'héi^ésie , elle a été la colonne de la vérité; malgré la licence des mœurs dépravées, elle demeure* le centre de la charité. Voilà le sujet de cet entretien , et les trois points de cette méditation.
PREMIER POINT
Comme l'Eglise n'a plus à souffrir la tempête des persécutions, je passerai légèrement sur cette ma-
(0 Mau. Yui. a4.
SUR L ÉGLISE» l49
tière; et néanmoins je ne laisserai pas, si Dieu ie permet y de toucher des vérités assez importantes. La première sera , chrétiens , qu il ne faut pas s'étonner si TEglise a eu àsoufirir, quand elle a paru sur la terre, ni si le monde Ta combattue de toute sa force : il étoit impossible qu'il ne f&t ainsi; et vous en serez convaincus, si vous savez connoitre ce que c'est que rhomme. Je dis donc que nous avons tous dans le Ibnd du cœur un principe d'opposition et de répugnance à toutes les vérités divines; en telle sorte que l'homme laissé à lui-même, non-seulement ne peut les entendre , mais qu'ensuite il ne les peut touflrir; et qu'en étant choqué au dernier point, il est comme forcé de les combattre. Ce principe de répugnance s'appelle dans VEcriture, « Inûdé- » lité (0 )» ; ailleurs , « Esprit de défiance W » ; ailleurs, « Esprit d'incrédulité (^) » : il est dans tous lès hommes ; et s'il ne produit pas en nous tous ses effets , c'est la grâce de Dieu qui Tempéche.
Si vous remontez jusqu'à l'origine, vous trouve^ rez , Messieurs , que deux choses produisent en nous cette répugnance : la première, c'est l'aveuglement; la seconde, la présomption. L'aveuglement,, Mes«> sieurs , nous est représenté dans les Ecritures par une façon de parler admirable : elles disent que « les 3» pécheurs ont oublié Dieu » : Omnes génies quœ ohUviscunUir Deum : Obb'ti sunt verba tua initmci mei : Intelligite hœc, qui oblix^iscùrUni Deum (4). Que veut dire cet oubli, mes Frères? Il est bien aisé de le comprendre : c'est que Dieu, à la vérité,
(0 Lue, IX. 4' 9 «^c. — C») Eplies, ii. 3.-0 Coloss, m, 6. —
(4) Ps, IX. l8. CXYIII. 139. XLIX. 22.
•voit éclaù-é rhomnie de sa connoissance ; mais rhomme a fermé les yeux à cette lomière : il s'est laissé mener par ses sens ; peu à peu il n'a plus pensé à ce qu'il ne voyoit pas ; il a oublié aisément ce à quoi il ne pensoit pas. Voilà Dieu dans l'oubli ; voilà ses vérités eOàcées : ne lui en parlez pas , c'est un langage qu'il ne connott plus : OblitisujU verba tua ininiici mei : « Mes enneniisontoublie vos paroles u. C'est pourquoi la même Ecriture, voulant aussi Dous représenter de quelle sorte les hommes retournent à Dieu, nous dit qu' n ils se souviendront u; Reminiscentur : et ensuite qu'anivera-t-il ? Et conveitentur ad Domtnum(.t) : « ah! ils se convei-tiront B au Seigneur ». Quoi, ils l'avoient donc oublié, leur Dieu , leur Créateur , leur Epoux , leur Père ! Oui, mes Frères, il est ainsi ; ils en ont perdu le souvenir. Cela va bien loin , si vous l'entendez : toute la connoissance de Dieu, toutes les idées de ses vérités; l'oubli, comme une éponge, a passé dessus, et les aT* entièrement elTacées ; ou, s'il en reste encore quelques traces, elles sont si obscures, qu'on n'y connott rien : voyez durant le règne de l'idolâtrie , durant qu'elle régnoit sur toute la terre.
Ce seroitpeu que ce long oubli pour nous exciter à la résistance , si l'orgueil ne s'y étoit joint : mais il est arrivé, pour notre malheur, que, quoique l'homme soit aveugle à l'extiéniité , il est encore plus présomptueux. En quittant la sagesse de Dieu , il s'est fait une sagesse à sa mode : il ne sait rien, et croit tout entendre; si bien que tout ce qu'on lui dit , qu'il ne conçoit pas , il le prend pour un rc-
(■)/><. ui. 18.
SUR L^ÉGLISE. lf>T
proche de son ignorance; il ne le peut souffrir , il 9*îrrite ; si la raison lui manque , il emploie la force , il emprunte les armes de la fureur pour se maintenir en possession de sa profonde et superbe ignorance. Jugez où les vërités évangéliques, si hautes , si majestueuses, si impënëtrables , si contraires au sens humain et à la raison préoccupée y ont dû pousser cet aveugle présomptueux , je veux dire, Thomme; et quelle résistance il falloit attendi*e d'une indocilité si opiniâtre. Voyez-la par expérience en la personne de notre Sauveur. Qu aviez-vous fait , 6 divin Jésus y pour exciter contre vous ce scandale horrible? pourquoi les peuples se troublent-ils (0? pourquoi frémissent-ils contre vous avec une rage si désespérée ? Chrétiens y voici le crime du Sauveur Jésus. Il a enseigné les vérités de son Père (3); ce qu'il a vu dans le sein de Dieu, il est venu Tannoncer aux hommes (3) : ces aveugles ne Font pas comjMÎs, et ils n*ont pas pu le comprendre : Animalis homo non potest intelligere (4) : « Thomme animal ne peut com- » prendre les choses qui sont de l'Esprit de Dieu ». Ecoutez comme il leur reproche : « Pourquoi ne » connoissez-vous pas mon langage 7 parce que vous » ne pouvez pas prêter Toreille à mon discours » : Quare loçuelam meam non cognosciUs? quia non potestis audire sermonem meum (^).
Mais peut-être ne l'entendant pas , ils se contenteront de le mépriser. Non , mes Frères ; ce sont des superbes : tout ce qu'ils, n'entendent pas, ils le combattent; « tout ce qu'ils ignorent , ils le blasphé--
(0 Pa, 11. I. — (») Joan, viii. a8. — C) IhitL j. iS. — (4) /. Cor, m. 14. — (^>/oa/i. VIII. 43*
i5a SUR L'ÈQLiat.
» ment {>) ». C'est pourquoi Jésus-Christ leur dit : « Vous me voulez ttier, médians que tous êtes, » parce que mon discours ne prend point en tous » : Quieritis me interjicere , tfuia sermo meus non capit in voi«("). Quelle fureur, mes Frères, d'entreprendre de tuer un homme, parce qu'on n'entend pas son discours! Mais il n'y a pas sujet de s'en étonner ; i) parloit des vérités de son Père à des ignorans opiniâtres : comme ils n'entendoient pas ce dirin langage, car il n'y a que les humbles qui l'entendent, ils ne pouvoient qu'être étourdis de la voix de Dieu ; •t c'est ce qui les excitoit à la résistance : plus les vérités étoient hautes, et plus leur raison superbe étoit étourdie , et plus leur folle résistance étoit enflammée. Il ue faut donc pas trouver étrange si Jésus leur préchant, comme il dit lui-même, c ce » qu'il aToit appris au seia de son Père & n , ils se portent à la dernière fureur, et se résolvent de le metti'c à mort par un infâme supplice : Quia sermo meus non capit in vohis.
Après cela, pouvez-vous douter de ce principe d'opposition, qu'une ignorance altière et prc'soniptueuse a gravé dans le cœur des hommes contre Dieu et ses vérités î Jésus-Christ l'a éprouvé le premier : son Eglise paroissant au monde, pour soutenir la même doctrine par laquelle ce divin maître avoit scandalisé les superbes, pouvoit-elle manquer d'ennemis ? Non , mes Frères , il n'est pas possible ; puisque la foi qu'elle professe vient étonner le monde par sa nouveauté, troubler les esprits par sa hauteur, efl'rayer les sens par sa sévéritéj qu'elle se
(') Jad. lo. — [') Joan. viii. B;.— (3) Ibid. 38.
SUR l'église. i53
prépare à souffrir. U faut qu elle soit en haine à tout le monde ; et vous le savez , chrétiens , c*est une chose incompréhensible, ce qu'a souffert l'Eglise de Dieu y durant près de quatre cents ans y sous les empereurs infidèles. Il seroit infini de le raconter : concevez seulement ceci , qu'elle étoit tellement chargée y et de la haine publique et des imprécations de toute la terre y qu'on laccusoit hautement de tous les désordres du monde. Si la pluie manquoit aux biens de la ten*e , si les Barbares faisoient quelques courses et ravageoient y si le Tibre se déboi'doity les chrétiens en étoient la causé; et tout le monde disoit qu'il n'y avoit point de meilleure victime, pour appaiser la colère des dieux y que de leur immoler les chrétiens « par tout ce que la rage et 3» le désespoir pouvoient inventer de plus cruel » : Per atrociora ingénia pœnarum (0. Qu'aviez-vous fait y Eglise y pour être traitée de la sorte ? J'en pouiTois rapporter plusieurs causes; mais celle-ci est la principale : elle faisoit profession de la vérité, et de la vérité divine ; de là ces crb de la haine , de là ces injustes persécutions : si l'Eglise en a été agi* tée, elle n'en a pas été surprise ; elle sait bien connottrela main qui I*appuie, et elle se sent à l'épreuve de toutes sortes d'attaques.
Et à ce propos y chrétiens, saint Augustin se représente que les fidèles, étonnés de voir durer si long-temps la persécution , s'adressent à l'Eglise leur mère , et lui en demandent la cause. U y a longtemps, ô Eglise , que l'on frappe sur vos pasteurs, et les troupeaux sont dispersés. Dieu vous a-t-il ou-
(>) Ttrt» de Reiur. carn. n. 8.
134 iVt L ÉGLISK.
bliéeT Si ce n'eût été qu'en passant, [nous eussions pu penser que ce n'étott qu'une épreuve : mais après] tant de siècles [de persécution, les maux vont toujours croissant , et les scandales se multiplient ] ; les vents grondent , les flots se soulèvent ; vous flottez deçà et delà battue des ondes et de la tempête ; ne craigoez-Tous pas d'être abîmée 7 La réponse de l'Eglise est dans le psaume cent vingt-huit. Mes enfans, je ne m'étonne pas de tant de traverses; j'y suis accoutumée dès mon enfance : Sœpe expugnaverunt me àjuyentute mea (') : k Ces mêmes enne- ■ mis qui m'attaquent, m'ont déjà persécutée dès » ma jeunesse ». L'Eglise a toujours été sur la terre; dès sa plus tendre enfance elle étoit représentée en Aliel, et il aété tué par Gain son frère : cllea été représentée en Enocli, et il a fallu le tirer du milieu des impies : Translatas est ab iniqms {'') ; sans doute parce qu'ils ne pouvoient souffrii' son innocence : la famille de Noé , il a fallu la délivrer du déluge : Abraham , que n'a-t-il pas souliért des impies ? son (ils Isaac , d'Ismaè'l ; Jacob , d'Ësaii ? celui qui étoit selon la chair, n'a-t-il pas persécuté celui qui étoit selon l'esprit (5)? Moïse, Elie, les prophètes, Jésus-Christ et les apôtres, [combien n'ontils pas eu à souffrir]? Par conséquent, mon (ils, dit l'Eglise , ne t' étonne pas de ces violences : Sœpe expugnaverunt me à juventute mea : num^uid ideo non perveni ad senectiUem {^) ? Regarde mon antiquité , considère mes cheveux gris ; « ces cruelles » persécutions dont on a tourmenté mon enfance,
(') P: ciiTiii. i.—'yiHtir, XI. 5. — y) GO. IT. ai). — H) In P: cuTiii,R. 1, 3 i (oiH. IT , oa/. 1448.
8VR L*éGLISE. l5S
» m'ont-elles empêche de parvenir à cette vénérable 9 vieillesse » 7 Si c'étoit la première fbis, fen serois peut-être troublée ; maintenant la longue habitude fidt que mon cœur ne s*en émeut pas. Je laisse faire aux pécheurs ; « ils ont travaillé sur mon dos » : Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores (0 : \e ne tourne pas ma face contre eux , pour m'opposer à leur violence; )e ne fais que tendre le dos; ils frappent cruellement , et je souiFre sans murmurer : c'est pourquoi ils ne donnent point de bornes à leur furie-: Prolongaverunt iniçuitatem suam. Ma p)â- Uence sert de jouet à leur injustice ; mais je ne me lasse point de souiTrir y et je me souviens de celui ce qui a abandonné ses joues aux soufflets y et n'a » pas détourné sa face des crachats » : Faciem ïïneam non averti ab increpantibtis et conspuentibus in me (?). Quoique je semble toujours flottante , ne t*étonne pas; la main toute-puissante, qui me sert d*appui y saura bien m*empécher d'être submergée. Que si Dieu la soutient avec tant de force contre la violence, pourrez-vous croire , Messieurs, qu il la laisse accabler par les hérésies? Non , Messieurs^ ne le croyez pas : c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Là seconde tempête de TEglise, c'est la curiosité qui Texcite : curiosité, chrétiens, qui est la peste des esprits , la ruine de la piété , et la mère des hérésies. Pour bien entendre cette vérité , il faut remarquer, avant toutes choses, que la sagesse divine a donné des bornes à nos coonoissances : car
(0 Pi, auivjii. 3. — (») Is. L. 6.
iS6 soK l'églisB.
comme cette Providenoe ÏD&nie voyant que les eaux de la mer se répandroient par toute la terre , et en couvriroient toute la surface, lui a prescrit un terme qu'il ne lui permet pas de passer ; ainsi sachant que l'intempérance des esprits s'étendroit jusqu'à l'infini par une curiosité démesurée , il lui a marqué des limites auxquelles il lui ordonne d'arrêter son cours. « Tu iras , dit-il , jusque - là , et tu oe passeras pas » plus outre » : TJsque hue gradieris , et non procèdes amplius ; et htc confringes tumentes fiuctus tuas (>). C'est pourquoi Tertullien a dit sagement « que le chrétien ne veut savoir que fort peu de » choses, parce que, poursuit ce grand homme, » les choses certaines sont en petit nombre » : Christiano paucis adscientiam verilalit opus est; nain et certa semper m paucis (^). 11 ne se veut pas égarer dans les questions infinies qui sont défendues par l'apôtre : Injînilas tfuœslianes devila C5) : il se resserre humblement dans les points que Dieu a révtilés à son Kglise; et ce qu'il n'a pas i-évélé, il trouve de la sûreté à ne le savoir pas : il déteste la vaincs science que l'esprit humain usurpe, et il aime la docte ignorance que la loi divine prescrit : « C'est » tout savoir , dit-il , que de n'en pas savoir davun- » tagc » : Nihil uUrà scire , omnia scire est (4).
Quiconque se tient dans ces bornes , et sait régler sa foi par ce qu'il apprend de Dieu par l'Eglise , ne doit pas appréhender la tempête ; mais la curiosité des esprits superbes ne peut souiTrir cette modestie : « Ses flots s'élèvent , dit l'Ecriture , ils montent jus-
{') Job. xxyiu. 11. — W De anima, n, a.— [') Tii. m. 9. — W Tert. de Piaier. adv. Har. n. \\.
9UH L^éGLlSE. iS^
» qu^aux cieux , ils descendent jusqu'aux abtmes » : Exaltati suntftuctus ejus; éiseendunt usque ad ecelo$, ei descendant usque ad abysses (0. Voilà une agitation bien violente ; c'est une vive image des esprits curieux : leurs pensées vagues et agitëes se poussent y comme des flots , les unes les autres; elles s'enflent y elles s'élèvent démesurément: il n'y a rien de si élevé dans le ciel, ni rien de si caché dans les profondeurs de l'enfer , où ils ne s'imaginent de pouvoir atteindre : Ascendunt usque ad cœlos : et les conseils de sa Providence, et les causes de ses miracles, et la suite impénétrable de ses mystères, ils veulent tout soumettre à leur jugement : Ascenr dunL Malheureux, qui, s'agitant de la sorte, ne voient pas qu il leur arrive comme à ceux qui sont touiTuentés par la tempête : Turbati sunt^ et moti suntsicutebrius : « Us sont troublés comme des ivro- 3» gnes » ; la tête leur tourne dans ce mouvement : Etomnis sapientia eorumdevorala esti'^) : « Là toute » leur sagesse se dissipe » ; et ayant malheureusement perdu la route, ils se heurtent contre des écueils, ils se jettent dans des abtmes, ils s'égarent dans des hérésies. Arius , Nestorins, votre curiosité vous a perdus^ Voilà la tempête élevée par la curiosité des héréti* ques: c'est par-là qu'ils séduisent les simples; parce que , dit saint Augustin (^) : « toute ame ignorante m est curieuse » : Onmis anima indocta curiosa est : cela est nouveau , écoutons : la manière [ dont on propose cette doctrine nous plaît]. Arius, Nestonus, etc. , pourquoi cherchez-vous ce qui ne se peut
(t) Pê. cvi. 35 , a6. — (•) Ibid. 97. — O De A^n. ChrUt. n. 4 , agm, Ti , col 949*
l6o 8DK l'ÉOLISE.
dèles f c'est la yénié, c'est la parole, de vie. Enfaos dénaturés, qui sortez des entrailles et rejetez les mamellesi à faî des entrailles qui vous ont porte, f ai des mamelles pour vous allaiter : voyez , voyez le lait qui en coule , la parole de vérité qui eu distille; approchez-vous ^ sucez et vivez , et ne portez pas votre bouche à des sources empoisonnées. Mais il laut connoître quelle est cette Eglise. Ah ! qu'il est bien aisé d'exclure la vôtre, dressée de nouveau 7 6 Eglise bâtie sur le sable ! Vous croyez, A divin Jésus, avoir bâti sur la pierre; c'est sur un sable mouvant ; c'est la confession de foi. Donc votre édifice est tombé par terre : il a fallu qae Luther et Calvin vinssent le dresser de nouveau. Mes enfans, respectez mes cheveux gris; voyez cette antiquité vénérable : je ne vieillis pas; parce que je ne meun jamaifi; mais je suis ancienne. Pourquoi vous vantezvous de m'avoir rétablie? Quoi, vous avez fait votre m&re 1 Mais si vous l'avez faite , d'oCi étes-vous nés 2 Et vous dites que je suis tombée ? jo suis sortie de tant de périls.
LaissoDS-les errer, mes Frères : Dieu n'a perdu pour cela pas un des siens. Ils étoient de la paille, et non du bon grain : le vent a soufflé, et la paille s'en est allée; « ils s'en sont allés en leur lieu (0 : » ils étoient parmi nous ; mais ils n'étoient point des «nôtres W ». Pour nous, enfans de l'Eglise, et vous que l'on avoît exposés dehors comme des avortons, et qui êtes enfin rentrés datis son sein; apprenez à n'être cuneux qu'avec l'Eglise, à ne chercher la vérité qu'avec l'Eglise, et retenez cette doc- (■) Aet. I. a5. .— (•) /. Jo<m, II. 19,
Sun l'église. i6i
trine. Dieu auroitpu, sans doute; car que peut-on dénier à sa puissance ? il auroit pu nous conduire à la vérité par nos connoissances particulières ; mais il a établi une autre conduite : il a voulu qae chaque particulier fît discernement de la vérité, non point seul y mais avec tout le corps et toute la communion catholique, à laquelle son jugement doit être soumis. Cette excellente police est née de Tordre de la charité, qui est la vraie loi de TEglisc : car si quelqu*un cherchoit en particulier, et si les •entimens se divisoient, les cœurs pourroient enfin être partagés. Mais pour nous unir tous ensemble par le lien d'une charité indissoluble, pour nous fidre chérir davantage la communion et la paix , il a établi cette loi. Voulez-vous entendre la vérité? dlez au sein de Tunité, au centre de la charité : c'est Funité catholique qui sera la chaste mamelle d'où coulera sur vous le lait de la doctrine évan-
gâîque ; tellement que Tamour de la vérité est un nœud qui nous lie à l'unité et à la société fraternelle. Nous sommes membres d'un même corps ; cherchons tous ensemble : laissons faire les fondions à chaque membre; laissons voir les yeux; laissons parler la bouche. Il y a des pasteurs à qui le Saint- Esprit même a appris à dire sur toutes les contestations qui sont nées : ce II a plu au Saint-Esprit et à » nous (0 ». Arrêtons-nous là , chrétiens , et « ne 31 soyons pas plus sages qu'il ne faut; mais soyons » sages avec retenueC^) » , et selon la mesure qui nous est donnée.
{*XjieL xv. a8. — > (*} Jtom, xii. 3.
BOSSUET. XU. II
TROISIÈME POINT
JiTBQo'ici, mes Frères, tout ce que j'ai dît est glorieux à l'Eglise : j'ai publié sa constatice dans les tourmens , sa ^victoire sur les hérésies ; tout cela est grand et auguste : mais que ne puis-je maintenant vous cacher sa honte ; je veux dire , les mœurs dépravées de ceux qu'elle porte en son sein? Mais puisqu'à ma grande douleur , cette corruption est si visible^ et que je suis contraint d'en parler; je commencerai à la déplorer par les éloquentes paroles d'un saint et illustre écrivain. C'est Salvien , prêtre de Marseille, qui, dans le premier livre qu'il a adressé à la sainte Eglise catholique , lui parle en ces termes : « Je ne sais, dit-il, ô Eglise, de quelle » sorte il est arrivé que ta propre félicité combatn tant contre toi-même, tu as pi-esqueautantamassé » de vices, que tu as conquis de nouveaux peu- M pies a : Nescio quomodo pugnante contra temetipsam tuà felicitate, quantum Ubi auctum est popu~ lorwn, tantiim pêne vitiorum (■]■ « La prospérité > a attiré les pertes ; la grandeur est venue, et la » discipline s'est relâchée. Pendant que le nombre » des fidèles s'est augmenté , l'ardeur de la foi s'est » ralentie; et l'on t'a vue, ô Eglise, aObiblie par » ta fécondité, diminuée par ton accroissement , et H presque abattue par tes propres forces » : Quantum tihi copies accessit, taniUm disciplinée recessit... Muhipîicatis Jidei popuîis, Jides imminuta est....; factaijiu es, Ecclesia , profectu Uue foecunditaUs
(■) Adm: Avarit. lib.\,n. \, pag. 9t8.
SUR L^ÉGLItE. l63
mftrmiorj atque accessu relabens, et quasi viribus minus valida (0. Voilà nne plainte bien éloquente ; mais, mes Frères ^ à notre honte ^ elle n*est que trop Ttfritable. L'Eglise n est faite que pour les saints : il est vrai y les enfans de Dieu y sont appelés de toutes parts; tous ceux qui sont du nombre ^ y sont entrés; « mais plusieurs y sont entrés par-dessus le nom« » bre » : Multiplicati sunt super numerum ip). L'ivraie est crue avec le bon grain ; et la charité s'étant refroidie , le scandale s'est élevé jusque dans la maison de Dieu. Voilà ce qui scandalise les foibles ; Toilà la tentation des infirmes. Quand vous verrez , mes Frères, l'iniquité qui lève la tête au milieu même du temple de Dieu, Satan vous dira : Estce là l'Eglise ? sont-ce là les successeurs des apôtres? et il tâchera de vous ébranler^ imposant à la simplicité de votre foi.
' n faudroit peut-être un plus long discours pour vous fortifier contre ces pensées ; mais étant pressé par le temps, je dirai seulement ce petit mot, plein de consolation et de vérité. Ne croyez pas, mes Frères, que l'homme ennemi, qui va semer la nuit dans le champ 0) , puisse empêcher de croître le bon grain du père de famille , ni lui ôter sa moisson : il peut bien la mêler ; remarquez ceci ; il peut bien semer par-dessus ; mais il ne peut pas ni arradier le froment , ni corrompre la bonne semence. n y en a qui profanent les sacremens ; mais il y en a toujours qu'ils sanctifient : il y a des terres sèches «t pierreuses où la parole tombe inutilement; mais
W Adver. Avant. Ub,i^ n.i , pag, ai8. — (*) Ps. X3ixix. 6. — P) JÊÊgttk. xiu. a4 ^ ^i«>*
i64 Sl^'lt L^LOLISr.
il y a des champs fertiles où elle fi ucLifie au centuple. Il y a des gens de bien , il y a des saints : le bras de Jésus-Christ n'est pas afibibli ; FEglise n'est pas devenue stérile; le sang de Jésus -Christ n'est pas inutile; la parole de son Evangile n'est pas infructueuse à l'égard de tous. Déplorez donc^ quand il vous plaira, la prodigieuse corruption de mœurs qui se voit même dans l'Eglise ; je me joindrai à vous dans cette plainte : je confesserai^ avec saint Bernard (0, qu' « une maladie puante » infecte quasi tout son corps ». Non, non , le temple de Dieu n'en est pas exempt : Jésus-Christ en enrichit qui le déshonorent; Jésus -Christ en élève qui servent à l'Antéchrist : l'iniquité est entrée comme un «torrent; on ne peut plus noter les impies, on ne peut plus les fuir, on ne peut plus les retranclier ; tant ils sont forts , tant ils sont puissans , tant le nombre en est infini : la maison de Dieu n'en est pas exempte. Mais au milieu de tous ces désordi*es, sachez que «Dieu connoit ceux qui » sont à lui {^) ». Jetez les yeux dans ces séminaires; combien de prêtres très-charitables! dans les cloîtres ; combien de saints pénitens ! [ dans le monde ; combien ] de magistrats [ recommandables par leur zèle pour la justice et leur amour pour la vérité] ! combien qui « possèdent comme ne possé- » dant pas^ qui usent du monde comme n'en usant n pas, sachant bien que la figure de ce monde » passe (^) )> : les uns paroissent, les autres sont caches; selon qu'il plaît au Père céleste, ou de les
(0 In Cant, Serm. xxxiii. «. i5, tom. i , col, iSqi. — (>) //. Tinu 11. 19. — (3; /. €or. vil. 3o y 3i.
Sun l'église. i6S
sanctifier par robscurité y ou de les produire par le bon exemple.
Mais il y a aussi des mëchans; le nombre en est infini ; je ne puis vivre en leur compagnie. Mon frère, où irez-vous? vous en trouverez par toute la terre ; ils sont partout mêlés avec les bons : ils seront séparés un jour; mais Theure n'en est pas encore arrivée. Que faut-il faire en attendant? Se sépai*er de cœur ; les reprendre avec liberté y afin qu*ils se corrigent ; et s'ils ne le font y les supporter en charité, afin de les confondre. Mes Frères, nous ne savons pas les conseils de Dieu : il y a des mé* chans qui s'amenderont ; et il les faut attendre en patience : il y en a qui persévéreront dans leur malice; et puisque Dieu les supporte, ne dcvonsoous pas les supporter? Il y en a qui sont destinés pour exercer la vertu des uns , venger le crime des autres; on les ôtera du milieu , quand ils auront accompli leur ouvrage : laissez accoucher cette criminelle, avant que de la faire mourir. Dieu sait le jour de tous ; il a marqué dans ses décrets éternels le jour de la conversion des uns , le jour de la damnation des autres ; ne précipitez pas le discernement. « Aimez vos frères, dit saint Jean (0, et vous ne » souffrirez point de scandale » : pourquoi ? parce que y dit saint Augustin (^), cr celui qui aime son » frère , il souffre tout pour l'unité » : Qui diligit Jrairem ^ tolérât omnia propter unitatem.
Aimons donc, mes Frères, cette unité sainte;
(>) /. Jomn. II. lo. — (*} In EpUt, Joan, Tract. i> i. 135 tom, m , fart, u 9 coL 834-
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aillons la fraternité chrétienne , et croyons qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle puisse être violée. Que les scandales s*élèvent y que l'impiété [règne] dans TKglise , qu'elle paroisse , si vous voulez^ jusque sur Tautel; c'est là le triomphe de la charité , d'aimer l'unité catholique , malgré les troubles, malgré les scandales, malgré les déréglemens de la discipline. Gémissons -en devant Dieu; reprenons -les devant les hommes , si notre vocation le permet : mais si nous avons un bon zèle , ne crions pas vainement contre les abus ; mettons la main à l'œuvre sérieusement , et commençons chacun par nousmêmes la réformation de l'Eglise. Mes enfans, nous dit-elle, regardez l'état où je suis ; voyez mes plaies, voyez mes ruines. Ne croyez pas que je veuille me plaindre des anciennes persécutions que j'ai souffertes , ni de celle dont je suis menacée à la fin des siècles : je jouis maintenant d'une pleine paix sous la protection de vos princes, qui sont devenus mes enfans, aussi bien que vous ; mais c'est cette paix qui m'a désolée : Ecce , ecce in pace amqritudo mea amarissima (0. Um'étoit certainement bien amer, lorsque je voyois mes enfans si cruellement massacrés ; il me Ta été beaucoup davantage , lorsque les hérétiques se sont élevés, et ont arraché avec eux, en se retirant avec violence , une grande partie de mes entrailles : mais les blessures des uns m'ont honorée , et quoique touchée au dernier point de la retraite des autres , enfin ils sont sortis de mon sein comme des humeurs qui n;ie surchargeoient. Main-