‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 23 sur 76 · SUR LA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

SUR LA PRÉDICATION

puiss^ce., Tex^np^ple <k modération et de justice, il a voAilu luiriai^e â'^L^u^eltir aux r^em^is qu'il a faits, et aux k^s <ffiïl a i^tablies; Il a ordonné , dans fon EvangiJle , que. les voies douces et amiables précé- 4assent toujoui:s les voies de rigueur, et que les pécheurs fussent avertis avant que d'être }ugés. Ce qu'il a prescrit, il Ta pratiqué : car « ayant , comme dit lan p&tre , établi un jour dans lequel il doit juger le » monde en éqpiité, il dénonce auparavant à tous les n pécheurs qu'ils fassent une sérieuse pénitence » : JXuno annuntiat omnibus howinibus, utomnes ubiqua posnitentiam agant,eo guodstatuitdiem in quojudi" çaturus esJL orbera in iequitate(^) : c*est*à-dire, qu'avant que de monter sur son tribunal, pour condamner les coupables par une sentence rigoureuse , il parle premièrement dans les chaires, pour les rame-* ner à la droite voie par des avertissemens charitables. C'est en ce saint temps de pénitence que nous devons une attention extraordinaire à cette voix paternelle qui nous avertit. Car, encore qu'elle mérite en tout temps un profond respect , et que ce spit toujours un des devoirs des plus importans de 1^ piété chrétienne que de donner audience aux discours sacrés.; c'a été toutefois un sage conseil de leur consacrer un temps arrêté par une destination particulière , afin que , si tel est notre aveuglement , que nous abandonnions presque toute noire vie aux pensées de vanité qui nous emportent, il y ait du moins quelques jours dans lesquels nous écoutions la vérité qui nous conseille charitablement , avant que de prononcer notre sentence, et qui s'avance à

(0 ^cl. ZYii. 3oy 3i. ,

tkons pour nous éclairer, avant que de ééleyet contre nous pour lious «confondre.

Paroîssez donc, 6 vérité ^fite, faites la censure |MiUi<{de des mauvaises mœurs ; illuminex par votre présence ce siècle obscur et ténébreux; brillez aux yeux des fidèles, afin que oeuz qui ne vous con« noissent pas , vous entendent ; que ceux qui ne pensent pas -à vous> vous regardent; que ceux qui me vous aiment pas , vous embrassent.

Voilà, chrétioia, en peu de paroles trois utilités principales de la prédication évangélique. Car ^ ou les hommes ne conlKMssent pas la vérité, ou les hommes ne pensent pas h la vérité , on les hcHumes ne sont pas touchés de la vérité. Quand ils ne connoissent pas la vérité, parce qu^elle ne veut pas les tromper, elle leur parle pour éclairer leur intel* ligence. Quand ils ne pensent pas à la vérité^ pàrœ qu*eUe ne vent pas les surprendre , ette leur parle pour attirer leur attention. QaanMt il^ ne sont pas touchés de la vérité, parce qu'elle ne veut pas les condamner, elle leur parle pour édiauffer leurs dàm, et exciter après elle leur afiection languis-^ aante. Que si \e puis aujourd'hui mettre dans lent jour ces trois importantes raisons, les fidèles verront clairement combien ils doivent se rendre attentif à la prédication de FEvangile ; parce que s'ils ne sont pas bien instruits, elle leur découvrira ce qu'ils ignorent ; et s'ils sont assez édairés , elle les fera penser à ce qu'ils savent; et s'ils y pensent sans être émus , le Saint-Esprit agissant par l'organe de ses ministres, elle fera entrer danale fond du cœur ce qui ne fait qu'effleurer la sur&ce de leur esprit. Et

2a8 SIia.I.A VIÉDJGATION

comme ces trois gramls effets comprenn^iit tout le fruit des discours.sacrâ^j^en ferai aussi, le sujet et le partage de celiûrây qui sera, comme.vous voyez, le préparatif u^cessaire et le fondement de tous les fiutres*

PREMIER FOIKT.

, CpicxB.la vérité de Dieu, qui est notre loi immuable, a deux états. différens, l'un qui touche le iBÎècle .prâent , et d*autre qui regarde le siècle à venir; Tun où elle rè^e> la vie humaine, et Tautre oil elle là juge :. aussi le Saint*Esprit nous la fait parottre dans son Ecriture sous deux visages divers , et lui donne des qualités convenables à Tun et à Tautre. Dans le psaume cent dix - huitième , où David parle si. bien de la loi de Dieu, on a remarqué, du*étiens , qu'il Fappelle tantôt du nom de commandement , tantôt de celui de conseil ; quelquefois il :1a nomme un jugement, et quelquefois un témoignage. Mais encore que ces quatre titres ne signifient autre chose que la loi de Dieu, toutefois il £aut observer que les deux premiers lui sont propres au siècle où nous sommes, et que les deux autres lui conviennent mieux dans celui que nous attendons. Dans le cours du siècle présent cette même vérité de Dieu , qui nous paroît dans sa loi , est tout ensemble un commandement absolu et un conseil charitable. Elle est un commandement, qui enferme là volonté d'un souverain; elle est aussi un /conseil, qui propose l'avis d'un ami. Elle est un COB(unandement, parce que ce souverain y prescrit ce qu*il. exige de noi^.ppur les intérêts de son ser-

ÉTAITGÉLIQVE. Mg

▼ice; et elle mérite le nom de conseil , pêxùe que cet ami y expose en ami sincère œ que demande le soin de notice salut. Les prédicateuirs de l'Evangile font parottre la loi de Dieu dans les ckaires en ces deux augustes qualités : en qualité de commande* ment y en tant qu'elle est nécessiaire et indispen* sable; et en qualité de conseil ^ entant qu'elle est utile et avantageuse. Que si, manquant par un même crime à ce que nous devons à Dieu , et à ce que nous nous devons à nous-mêmes^ nous méprisons tout ensemble^ et les ordres de ce souverain^ et Içs conseils de cet ami; alors cette même vérité , prenant en sop temps une autre forme , elle sera un témoignage pour nous convaincre , et une sentence dernière pour nous condamner. « La parole que j'ai » préchée, dit le Fils de Dîeu^ jugera le pécheur » au dernier jour » : Sermo çuem locutus sum , ille judicaiitéum in no^issimo dwi^)^ C'est-à-dire , que ni on ne recevra d'excuse , ni on ne cherchera de tempérament. La parole , dit - il , vous jugera ; la loi elle-même fera la sentence , selon sa propre teneur ^ dans rextrême* rigueur du droit; et de là vous devez entendre que ce sera un jugement sans miséricorde. C'est donc la crainte de ce jugement qui fait monter les prédicateurs dans les chaires évangéliques. « Nous savons , dit le saint apôtre , que nous » devons tous comparottre un jour devant le tri- » bunal de Jésus-Christ». Omnes nos manifestan oporietante tribunal (JJ^ti W. « Mais sachant cela, » poursuit-il , nous venons persuader aux hommes » la crainte de Dieu ». Scienies ergo ^ Umorem Da-

(0 /<M»i. zii. 48. — (*) //• Oxr. V. 10.

uSo sua LA vntmckTioif

mini hominihus wuùdemus (0. Sachant combien ce jdgemmt est certain , combien il est rigoureux , combien il est . inéirîtabkF ^ nous venons de bonne llêur«f ToajB y prtfparer ; nous tenons vous proposer les lois immuab^ sur lesquelles votre vie sera jugée, par lesqtielles votre came sera décidée, et vous mettre en- Main les articles sur lesquels vous serez interrogés , afin que vous comnienciez, pendant qu*il est temps , à médltèl* vos réponses.

Que si vous pensez peut-être que Ton sait assez ees vérités saintes , et que les fidèles n'ont pas be* soin qu'on les en instruire i c^Mt donc en vain , chrétiens, que Dieu se plaiAt hautement, par la bouche de son prophète Isaïe, que non-seulement les infi<yes et les étrangers , mais « son peuple > oui » son' peuple méiiie»est mené captif y pour n'avoir » pas la science » : Captiuus ductus est populus meus ^ eo çuod non habeat sàièntiam (s). Mais parce qn*on pourroit se persuader que la troupe n'est pas fort grande, parmi les fidèles, de ceux qui périsseht faute de connoltre ; il assure au contraire qu'elle est si nombreuse, que « l'enfer est obligé de se di- » later et d'ouvrir sa bouche démesurément pour » Tengloutir , la recevoir » : Proptetêa dilatavit infemus animant sièam,. et i^ruit os^summ abs^pte lillo termine (^).. Et de péui* qu'on ne s'imagine que ceux qui périssent ainsi fkû€e de science, ce sont lés pauvres et les simples qui n'ont pas les moyens d'apprendre ; il déclare en termes formels , et je puis bien le dire après cet oracle, que ce sont les pïiiséans , les riches , les grands et les princes mêmes ^

(0/1. CSw.v. II — W/#.T. iS.-^(3)/fcV. 14.

ÉTANGÉLIQUE. ndï

qai négligent presque toujours de se faire instruire^ et de leurs d^ligations particulières, et même des devoirs communs de la pieté; qui ne savent presque jamais comme il faut leurs obligations particulière^ et qui tombent par le défaut de cette science , péle^ mêlé avec la foule , dans les abtmes étemels : ' Et descendent fortes ejus et popubts ifflisj- etsuhUmiek gloriosù/ue ejus adeunti^).

Non - seulement y chrétiens , souvent nous igno«^ rons les vérités saintes ; mais même* n6û$ les com<^ battons par des sentimens tout contraires^ Vous êtes surpris de cette parole; et peut^re me répon* dez-vous dans votre ceeur que vous h'àv^z ()oint d'erreur contre la foi , que vous n*éeonte« pas cei docteurs de cour y quî font dess leçx>ns publiques de libertinage , et établissent de propos délibéré déi opinions dangereuses. Je loue voti^ piété dans une précaution si nécessaire; mais ne Vous pei^uades pas que vous soyez pour cela exempts de l'erreur. Car il faut entendre , Messieurs , qu'elle nous gagne en deux sortes : quelquefois die se déborde à grande flots y comme un torrent, et nous; eittpdrte tout ft coup ; quelquefois elle tombe peu* à' peu ^ et noM corrompt goutte à goutte. Je veux dire que qûel^ quefois un libertinage déclarjf renverse- d^épn grand effort les principes de la religion ; quelquefois une force plus cachée , comme celle dés mauvais'exèni^ pies et des pratiques du grand monde , en ^ppe les fondemens par plusieurs coups redoublés et par un progrès insensible. Ainsi vous n'avancez rien de n'avaler pas tout à coup le poison du libertinage y

a3a sua LA pftÉnicAYiOH

si jcspeadanlif 0118 le: suces peu à pea^ m. vous laissez Bi&eiiaîblemeiU''. gagner însqu'au ocdhi" cette subtile copiagkm >'. qo^on req>ire avec Tair du monde dans ^,CQnvcnationi et. dans ses coutumes. .

•viQuU'POiDnxMt. ici raconter toutes les erreurs du mpiidef Ce matire subtil et dangereux tient école publique -sansdçgmatiser : il a sa méthode purticu* lière de ne prouver pas ses maximes , mais de les iflpkpriniw.fiaM qu'ony pense : autant d'hommes qui nous parleqj^gi s||4ant d •organes qui nous les inspi* fe^t: nosiç^neniispar lepra .menaces, et nos amis ppgr leorS'itMii^foSk^^ encourent également à nous donner de lausses, idées du bien et du mal. Tout ce qui se dit dans* les .compagnies., nous recommande, ou rambition^ns Ijaquelle on n*est pas du monde, ou la fausse gal^mJLerie sans laquelle on n'a point d'esprit. Car c*est le plus grand malheur des choses humaines, que nul ne se contente d'être insensé seulement pour soi 9 niais veut faire passer sa folie aux autres; 91 bien que ce qui nous seroit indifférent, couvent, tant no^^sommiefi foibles, attire notre imprudente .curiosité par. le bruit qu'on en fait autour de nous. T^tôt? une raillerie fine et ingénieuse , ttotôt une peinture agréable d'une mauvaise action fanpose doucement à notre esprit. Ainsi , dans cet étrange empressemfsnt de nous entre-communiquer nos folies,, les âmes les plus innocentes prennent quelque teinture; du vice et des maximes du siècle ; et recueillant le. mal deçà et delà dans le monde , comme à une table couverte de mauvaises viandes , elles y amassent aussi peu à peu, conune des humeurs peccantes, les erreurs qui offusquent notre

ÈYkVGÈLiqvE. a33

inteUigence. Telle est à peu près la séduction qui règne publiquement dans le monde; de sorte que si TOUS demandez à Tertullien ce qu'il craint pour nous dans cette école : « Tout , vous répondra ce » grand hompie, jusquà Fair, qui est infecté par » tant de mauvais discours, par tant de maximes V anticbrétiennes y corrompues » : Ipsumque oerom • • • scelestis vocibus constupratum ('X

Sauvez-nous, sauvez-nous y Seigneur, de la conta* gion de ce siècle: « Sauvez-nous, disoit le prophète, a» parce qu'il n y a plus de saint sur l^rterre, et que les » vérités ont été diminuées par la malice des enfans » des hommes »• Salvwn mefac. Domine^ quoniam defecit sanctus ^ quoniam diminutœ sunt veritates à JUiU Iiomînum W, Où il ne faut pas se persuader qu'il 56 plaigne des infidèles et des idolâtres; ceux-là ne diminuent pas seulement les vérités , mais ils les méconnoissent : il se plaint des enfans de Dieu, qui ne les pouvant tout-à-fait éteindre , à cause de leur évidence, les retranchent et les diminuent au gré de leurs passions. Car le monde n'a-t-il pas entrepris de faire une distinction entre les vices? Il y en a que nous laissons volontiers dans l'exécration et dans la haine publique, comme l'avarice, la cruauté, la perfidie ; il y en a que nous tâchons de mettre en honneur, comme ces passions délicates qu'on appelle les vices des honnêtes gens. Malheureux , qu'entreprenez-vous ? <c Jé- » sus-Christ est-il divisé » 7 Divisas est Christus (?)2 Quje vous a-t-il fait ce Jésus-Christ , que vous le dédiirez hardiment, et défigurez sa doctrine par cette distinction injurieuse 7 Le même Dieu, qui est le pro-

(0 De Spect, /i. 37. — . W Ps. xi. 1 . — (') /. Cor, i, 1 3.

a34 sui^ l'A PAÉDicATioir

«e<ttear de la bonne foi, n'est il pas aussi Fànteor de la tempérance? « Jâus-Ghrist est tont sagesse, dit » Terttdlien, font lumière, tont vëritë; pourquoi » le partagerions - par votre mensonge » ? comme A son saint Evangile n'étoit qu'un assemUage monstrdenx de Trâi et de faux , ou comme si la justice même avoit laissé quelque crime qui eût échappé à sa censure : Qmddinudiàs mendacio Christum? fotus Veritas /iiitW,

D*où Tient un si grand désordre, si ce n'est que les vérités sontfhminuées; diminuées dans leur pureté, parce qu'on tes falsifie et on les mâe; diminuées dans leur intégrité , parce qu'on les tronque et on les retranche ; diminuées dans leur majesté , parce que , faute de les pénétrer, on perd le respect qui leur est dû , on les ravilit , on leur 6te tellement leur juste grandeur qu'à peine les voyons-nous : ces grands astres ne nous semblent qu'un petit point ; tant nous les mettons loin de nous , ou tant notre vue est troublée par les nuages épais de nos ignorances et de nos opinions anticipées : Diminutœ sunt veritates à filiis hominum.

Puisque les maximes de l'Evangile sont si fort diminuées dans le siècle , puisque tout le monde conspire contre elles , et qu'elles sont accablées par tant d'iniques pr^ugés; Dieu par sa justice suprême a dû pourvoir à la défense de ces illustres abandonnées, et commettre des avocats pour plaider leur cause. C'est pour cela, chrétiens, que ces chaires sont élevées auprès des autels ; afin que , pendant que la vérité est si hardiment déchirée dans les

(0 TcriuU. De Cam. ChrisL ii, 5.

iTARGÉLIQf7£. 235

compagnies des mondains , il y ait du moins quel* que lieu où Ton parle hautement en sa faveur , et ^pie^la cause la plus juste ne soit pas la plus délaissée. Venez donc écouter attentivement la défense de la vérité , dans la bouche des prédicateurs; ve- Bes recevoir par leur ministère la parole de Jésûs- Gfarist condamnant le monde et ses vices , et ses cou« tûmes, et ses maximes antichrétiennes : car, comme dit saint Jean-Chrysostôme (0 , Dieu nous ayant ordonné deux choses y d*écouter et d'accomplir sa sainte parole; quand aura le courage de la pratiquer, celui qui n'a pas la patience de l'entendre? quand lui ouvrira- t-il son cœur, s'il lui ferme jus* qn*à ses oreilles? quand lui donnera-t*il sa volonté, s'il lui refuse même son attention ? Mais, Messieurs, cette attention , c'est ce que nous avons à considé« ler dans la seconde partie.

SECOND POINT

LoBSQUB la vérité jugera les hommes^ il ne faut pas croire , Messieurs , ni qu'elle paroisse au de«^ hors , ni qu'elle ait besoin , pour se faire entendre, de sons distincts et articulés. Elle est dans les consciences, je dis même dans les consciences des plus grands pécheurs; mais elle y est souvent oubliée dorant cette vie. Qu'arrivera-t-il après la mort ? la vérité se fera sentir, et l'arrêt en même temps sera proponcé. Quelle sera cette surprise ! combien étrange ! combien terrible ! lorsque ces saintes vérités auxquelles les pécheurs ne pensoient jamais ,

(0 De Bfutmtion. Nomin.i, tom, ui , pag, 107 » 108, X09.

et (ju'ils laissoient inutiles et néglige'es dans un coin de leur mémoire, enverront tout d'un coup k leurs yeux un trait de ilamme si vif, «ju'ils découvriront d'une même vue la loi et le péché confrontés ensemble; et que, voyant dans cette lumière l-énormité de l'un par sa répugnance avec l'autre , ils reconnoitront en tremblant la honte de leurs acUoDS et l'équité de leur supplice.

Sachant cela , clirétiens , je reviens encore à l'apôtre; étant persuadés de ces choses, « nous ve- » nons enseigner aux hommes la crainte de Dieu » : Scientes ergOj timorem Domini hominibus suaâemus. JVous venons les exhorter de sa part, qu'ils GOulTrent qu'on les entretienne des vérités de l'EvangQe, et qu'ils préviennent le trouble de cette atten-» tîon forcée, par une application volontaire.

Vous qui ditest que vous savez tout , et que vous n'avez pas besoin qu'on tqos avertisse, vous montrez bien par un tel discours que même vous ne ■avez pas qu^e est la nature de votre esprit. Esprit humain , abtme infini , trop petit pour toiniême et trop étroit pour te côthprendre tout entier; tu as des cohtbiites si enveloppées, des retraites si profondes et ai tortueuses dans lesquelles tes connoissances se recèlent, que souvent tes pro- |ires lumières ne te sont pas plus présentes que Celles des autres. Souvent ce que tu sais , ta ne le sais pas; ce qui est en toi, est loin de toi; ta n'as pas ce que ta possèdes : « Donc, dit excellemment » saint Augustin , notre esprit est trop étroit pour » se posséder lui-même tout entier a : £rgo animus

iVANGÉLIQUE. 387

mihahendwnseipsum angusius est(^). Prouvons ceci par quelque exemple.

En quels antres profonds sVtoient retirées les lois de rhumanité et de la justice y que David savoit si parfiiitement , lorsqu'il fallut lui envoyer Nathan le prophète , pour les rappeler en sa mëmoii-e? Nathan loi parle , Nathan l'entretient y et il entend si peu ce qu'il faut entendre , qu'on est enCn contraint de lui dire : O Prince ! c'est à vous qu'on parle W ; parce qu'enchanté par sa passion , et détourné par les affaires , il laissoit la vérité dans l'oubli. Alors savoit-il ce qu'il savoit 7 entendoit-il ce qu'il enten* doit? Chrétiens, ne m'en croyez pas; mais croyez sa déposition et son témoignage. C'est lui-même qui s'étonne que ses propres lumières l'avoient quitté ^ns cet état malheureux : Lumen oculorum meo^ rum y et ipsum non est mecum (3). Ce n'est pas une lumière étrangère, c'est la lumière de mes yeux, de mes propres yeux y clest celle-là même que je n'a vois plus. Ecoutez, honmie savant, homme habile en tout, qui n'avez pas besoin qu'on vous avertisse; votre propre connoissance n'est pas avec vous, et TOUS n'avez pas de lumière. Peut-être que vous avez la lumière de la science; mais vous n'avez pas la lumière de la réflexion y, et sans la lumière de la ré^ flexion, la science n'éclaire pas, et ne chasse point les ténèbres. Ne me dites donc pas, chrétiens, que vous avez de la connoissance, que vous êtes fort bien instruits des vérités nécessaires : je ne veux pas vous contredire dans cette pensée. Et bien, vous

(0 Conft*. lih. X, cap, xiii, tpm. i, eo/. 176. «— (•) //. Eeg. xii. 7.

^40 STÎlt LA rRÉDIGÀTION

se dit : ad se adjiciet. Il ne se contente pas de louer cette parole : il ne ya pas regarder autour de lui à qui elle est propre. Il ne s*amuse pas à deviner la pensée de celui qui parle , ni à lui faire dii*e des choses qu'il ne songe pas : il croit que c'est à lui seul qu'on en veut. C'est là tout le fruit des discours sacrés. Pendant que l'Evangile parle à tous, chacun se doit parler en particulier ^ confesser humblement ses fautes y trembler dans la vue de ses périls.

Et en effet , chrétiens , quiconque sent en lui* même que c'est son vice qu'on attaque , doit croire que c'est à lui personnellement que s'adresse tout le discours. Si donc quelquefois nous y remarquons je ne sais quoi de tranchant , qui , à travei^ nos voies tortueuse^ et nos passions compliquées ^ aille mettre, non point par hasard , mais par une secrète conduite de la grâce, la main sur notre blessure, et aille trouver, à point nommé, dans le fond du cœur, ce péché que nous dérobons; c'est alors, c'est alors, Mesisieurs, qu'il faut écouter attentivement Jésus-Christ qui vient troubler notre fausse paix, et qui met la main tout droit sur notre blessure : c'est alors qu'il faut croire le conseil du sage et appliquer tout k nous-mêmes. Si le coup ne porte pas encore assez loin, prenons nous-mêmes le glaive, et enfonçons-le plus avant. Plût à Dieu que nous le fiissions entrer, quil entre si profondément, que la blessure aille jusqu'au vif; que le cœur soit serré par la componction, que le sang de la plaie coule par les yeux, je veux dire les larmes, que saint Augustin appelle si éléganunent le sang de l'ame (0; c'est

(0 Serm, cccu. n. 7 , tout. t. eoL i356.

alors

ÉVAUGÉLIQUE. 24l

alors qae Jësus^Christ aura prêché} et c^est ce deiv nier effet de la sainte prédication qui me reste à examiner en peu de paroles dans ma dernière partie*

TROISIÈME POINT

QuÂHD je considère les raisons pour lesquelles les discours sacrés , qui sont pleins d'avis si pressans , sont néanmoins si peu efficaces ; voici celle qui me semble la plus apparente. Ç*est que les hommes du inonde présument ti*op de leur sens y pour croire que Ton puisse leur persuader ce qu'ils ne veulent pas faire d'eux-mêmes : et d'ailleurs n'étant pas touchés par la vérité qui luit clairement dans leur conscience y ils ne croient pas pouvoir être émus des paroles qu'elle inspire aux autres; si bien Qu'ils écoutent la prédication, ou comme un entretien indifTérent, par coutume et par compagnie; ou tout au plus , si le hasard veut qu'ils rencontrent à leur goùty comme un entretien agréable qui ne fait que chatouiller les oreilles par la douceur d'un plaisir qui passe.

Pour nous désabuser de cette pensée, considérons, chrétiens, que la parole de TEvangile, qui nous est portée de la part de Dieu , n'est pas un son qui se perde en l'air, mais un instrument de la grâce. On ne peut assez admirer l'usage de la parole dans les aifidres humaines : qu'elle soit, si vous voulez, l'in* teiprète de touslesconseils, la médiatrice de tous les traités , le gage de la bonne foi et le lien de tout le commerce; elle est et plus nécessaire et plus efficace dans le ministère de la religion ; et en voici la preuve sensible. C'est une vérité fondamentale, que l'on ne

BossuET. xu. j6

a4^ ^^^ ^^ PAiDlCATION

peut obtenir la grftce que par les moyens établis de Dieu. Or est-il que le Fils de Dieu, IHinique médiateur de notre salut, a voulu choisir la parole pour être rinstrument de sa grâce et l'organe universel de son Saint-Esprit dans la sanctification des âmes. Car , ye vous prie , ouvrez les yeux , contemplez tout ce <pie TËglise a de plus sacré, regardez les fonts baptismaux , les tribunaux de la pénitence^ les trèsângustes autels ; c'est la parole de J&us-Christ qui régénère les enfans de Dieu, c^t elle qui les abaont de leurs crimes ; c'est elle qui leur prépare gur ces saints autels une nourriture divine d'im- ^mortalité. Si elle opère si puissamment aux fonts du baptême , dans les tribunaux de la pénitence , et sur les autels, gardons-nous bien de penser qu'elle soit inutile dans les chaires ; elle y agit d'une autre manière , mais toujours comme l'organe de l'Esprit de Dieu. Et en efiet, qui ne le sait pas? C'est par la prédication de l'Evangile que cet Esprit tout- . puissant a donné des disciples, des imitateurs, des sujets et des enfans à Jésus-Christ. S'il a fallu effrayer les consciences criminelles , la parole a été le tonnerre : s'il a fallu captiver les entendemens sous l'obéissance de la foi , la parole a été la chaîne par laquelle on les a entraînés à Jésus-Christ : s'il a fallu percer les cœurs par l'amour divin, la parole a été le trait qui a fait ces blessures salutaires : SagiUxb tuœ acutœ, popuU sub te. codent (0. Et il ne faut pas s'étonner , si parmi tant de secours , tant de sacremens, tant de mimstères divers de l'Eglise , le saint concile de Trente a déterminé i?) qu'il n'y a

ÉTAVGÉLIQVE. ^43

rien de plus nécessaire que la prédication de VEvangile; puisque c'est elle qui a opéré de si grands mi* racles. Elle a établi la foi , elle a rangé les peuples à Tobéissance, elle a renversé les idoles , elle a con« verti le monde.

Mais y Messieurs, tous ces effets furent autrefois , et il ne nous en reste plus que le souvenir. Jésus- Christ n'est plus écouté , ou il est écouté si négligemment, qu'on donneroit plus d'attention aux discours les plus inutiles. Sa parole cherche partout des âmes qui la reçoivent; et partout la dureté invincible des cœurs préoccupés lui ferme l'entrée. Ce n'est pas qu*on n'assiste aux discours sacrés. La presse est dans les églises durant cette sainte quarantaioe ; plusieurs prêtent l'oreille attentivement; mais ce n'est ni l'oreille, ni l'esprit que Jésus demande, ce Mes Frères , dit saint Augustin , la prédication est » un grand mjrstëre : Magnum sacramentum, Fra^ » très. Le son de la parole frappe au dehors, le n maître est au dedans » : la véritable prédication se Élit dans le cœur. Sonus verborum aures percu^ tit, magister intus est{^). C'est pourquoi ce Maître câeste a dit tant de fois en préchant : « Qui a des «oreilles pour ouïr, qu'il écoute (^) ». Certainement, chrétiens, il ne parloit pas à des sourds, mais U savoit , ce divin docteur , qu'il y en a « qui en » voyant ne voient pas, et qui en écoutant n'écou- » tent pas (^) ». U savoit qu'il y a en nous un endroit profond où. la voix humaine ne pénètre point, o& lui seul a droit de se faire entendre : « Qu'elle

(0 In Epist. Joan. Tract, m, n. 1 3, font, m, port ii^ coL 449* — (») MaU. XIII. g. — O liid. 1 3.

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