SURLAl'ÉNIXEIVCE
temps avec une économie scrupuleuse : c'est à cause que tous ces momens, qui étant pris en eux*mémes adnt moins qa*une vapeur et qu'une ombre , en tant qu'ils aboutissent à Fétemité y deviennent, dit saint' FauKO^ d'un poids infini, et qu'il n'est rien par conséquent de pins criminel que de recevoir en vain une telle grâce.
Je ne m'arrêterai pas ici , chrétiens , à vous représenter par un long discours combien cette grftce est jpea estimée, ni combien facilement on la laisse perdre. Les hommes se font justice sur ce sujet là ', et. quand ils nous disent si ouvertement qu'ils ne songent qu'à passer le temps, ils nous découvrent assez avec quelle facilité ils le perdent Mais d'où vient que l'humanité, qui est naturellement si avare, et qui retient son bien si avidem^it , laisse écouler de ses mains, sans peine, l'un de ses trésors les plus précieux? C'est ce qui mérite d'être examiné; et j*eki découvre deux causes, dont l'une vient de nous, et l'autre du temps.
Pour ce qui nous regarde , mes Sœurs , il est bien aisé de comprendre pourquoi le temps nous échappe si facilement : c'est que nous n'en voulons pas observer la fuite. Car soit qu'en remarquant sa durée, noMS sentions approcher la fin de notre être, et que nous voulions éloigner cette triste image , soit que par une certaine fainéantise nous ne sachions pas employer le temps; toujours est-il véritable que nous ne craignons rien tant que de nous apercevoir [ie son passage. Combien nous sont à charge ces iristes journées , dont nous comptons toutes, les
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heares et tous les momens ? ne sont-ce pas des journées dures et pesantes , dont la longueur nous accable? Ainsi le temps nous est un fardeau , que nous ne pouvons supporter quand nous le sentons sur nos épaules. C'est pourquoi nous n*oublions aucun artifice pour nous empêcher de le remarquer : et parmi les soins que nous prenons de nous tromper nous-mêmes sur ce sujet là, je ne m'étonne pas, chrétiens 9 si nous ne voyons pas la perte du temps ^ puisque nous n*en trouvons point de plus agréable que celui qui coule si doucement qu'il ne nous laisse presque pas sentir sa durée.
Mais si nous cherchons à nous tromper, le temps aide aussi à la tromperie ; et voici en quoi consiste cette illusion. Le temps, dit saint Augustin (0, est une imitation de Féternité. Foible imitation , je Tavoue ; néanmoins tout volage qu'il est , il tâche d*en imiter la consistance. L'éternité est toujours la même. Ce que le temps ne peut égaler par la per« manence , il tâche de l'imiter par la succession : c'est ce qui lui donne moyen de nous jouer. Il ôte ua jour, il en rend un autre : il ne peut retenir cette année qui passe , il en fait couler en sa place une autre semblable qui nous empêche de la regretter. Il impose de cette sorte à notre foible imagination, qull est aisé de tromper par la ressemblance, qui ne sait pas distinguer ce qui est semblable : et c'est en ceci , si je ne me trompe , que consiste cette malice du temps , dont l'apôtre nous avertit par ces mots : Redimentes tempus , quoniam aies mali sunt W : « Rachetez le temps, parce que
(*) De Musica, Ub, vi, n. ag, tom. i, col. 527. '--{*) Ephes. y. 16.
S' kl jonn Bont miDTaûa, c'est-k-dire malins et BailîcieDz. Il neparolt pu qa^one année s'écoule, paix» qu'elle semble resnuciter dam la nûvante. ' Ainsi l'on ne remarque pas que le temps se passe , parce que, quoiqu'il varie éternellement, il montre presque toujours le même visage. Voilà le grand maUienr , voilà le grand obstacle à la pénitence. - Toutefois nne longue suite découvre son imposture. La foiblesse, les cheveux gris, l'altération vittble du tempérament nous contraignent de remarquer quelle grande partie de notre être est abîmée et anéantie. Mais prenez garde , mes Frères , à la malice du temps ; voyez comme ce subtil imposteur tiche de sauver ici les apparences , comme il affecte toujours rimitatioii de l'éteniité. C'est le propre de l'éternité de conserver les choses dans le même état; le temps, pour en approcher en quelque sorte, ne nous dépouille que peu à peu; il nous dérobe si subtilement , que noua ne sentons pas son larcin ; il nous mène si finement aux extrémités opposées , que nous j arrivons sans y penser. Ezéchias ne sent point écouler son âge ; et dans la quarantième année de sa vie , il croit qu'il ne fait que de naître : /Mifti adhuc ordinr succidit me (i) : « Il a coupé ma » trame dès le commencement de mes jours b. Ainsi la malignité trompeuse du temps fait insensiblement écoaler la vie , et on ne songe point à sa conversion. Nous tombons tout à coup , et sans y penser, entre les bras de la mort : nous ne sentons notre fin que quand nons y sommes. Et voici encore ce qui nous abase : c'est que, si loin que nous puis-'
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sions porter notre vue , nous voyons toujours du temps devant nous. Il est vrai , il est devant nous , mais peut-être que nous ne pourrons pas y atteindre.
Parmi ces illusions nous sommes tellement trom* pés, que nous ne [nous] connoissons pas nousmêmes ; nous ne savons que juger de notre vie: tantôt elle est longue , tantôt elle est courte , selon le gré de nos passions : toujours trop courte pour les plaisirs y toujours trop longue pour la pénitence ; car dans nos ardeurs insensées nous pensons volontiers que la vie est courte. Ecoutez parler les voluptueux : Nonprœtereai nosflos temporis ; coronemus nos rosis anteguam marcescant (0 : « Ne perdons » pas la fleur de notre âge , couronnons-nous de s> roses devant qu elles soient flétries ». Pensez-vous qu'on osât troubler leurs délices par la pensée de la mort ? et un si triste objet ne leur donneroit-il pas du chagrin? Us y pensent eux-mêmes ^ n'en doutez pas y pour se presser davantage à goûter ces plaisirs qui passent. « Mangeons et buvons , ajoutent- » ils, parce que notre fin est proche W ».
Hé bien, je me réjouis de ce que vous avez enfin reconnu la brièveté de la vie. Pensez donc enfin à la pénitence que vous différez depuis si long-temps, 0t ne recevez pas en vain la grâce de Dieu. Ils vont aussitôt changer de langage ; et cette vie , qui leur semble courte pour les voluptés, devient tout d un coup si longue, qu'ils croient pouvoir encore avec sûreté consumer une grande partie de leur âge dans leurs plaisirs illicites. Filii hominum, usquequo gravi
C>) Sap, n. 7,8--- C») /*. xxii. i3.
opnfe(0? « JoiqnM à qiUnd A eA&iiS dea hommes; » laaMTBa-Ton» aggraver tos cœnra »? juqnes à . qnand toos laiatMet^ong abuser k l'illmioii da temps qui TOtu trompe? cpiand recoanoltrez-Tous de booné fti que la vie ett Comte ? voalex-Totu attendre le dernier lonpir? Mais en quelque ëtat que vous soyez, soit que Totre âge soit dans sa fleor ^ soit qu'il soit à^ dans sa force, l'apôtre dit k tout le monde, que « le temps est prodie ». Les jours se poussent les uns les autres : on recule celui de la pënitence, et enfin il ne se trouve plus. O temps, qu'un Dieu patient accorde aux ptfdkeors pom- leur 4tre un port salutaire , &at-il que tu leur serves d'toieil ? Nous avons du temps, convertissons - nous : nons avons du temps, péchons encore. Là est le port, et Ut est l'ëcneil ; considère , ô pécheur , le bon usage du temps qui nous est donné; c'est le port où se sauvent les sages : considère t'attente indiscrète de ceux qui diffèrent toujours , c'est l'écueîl où se perdent les téméraires.
Mais nous avons encore du temps devant nons : 6 Dieu, qu'y aura-t-il désormais que les hommes ne veuillent savoir? et que n'attentera pas leur témérité? Voici une diose digne de remarque. Le Fils de Dieu nous enseigne que la science des temps est l'un des secrets que le Père a mis en sa puissance C^}. Pour arrêter à jamais la curiosité humaine, Jésns- . Christ interrogé sur l'ordre des temps , dit lui-même qu'il ne le sait pas (3). Entendons sainement cette parole. Il parle comme ambassadeur du Père céleste et son interprète envers nous ; ce qui n'est pas de son
W J»» 1T.5.— W-** 1. 7-— i»y jr«w. xtii. 3a.
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instruction, [ce qu'il n'a pas appris pour le manifester aux hommes y lui est inconnu dans sa qualité d'envoyé et de député vers eux, quoiqu'il le sache parfaitement comme égal à son Père, participant à sa science , d'une même nature avec lui. ] Mais de quelque sorte que nous l'entendions, toujours devons-nous conclure que la science des temps, et surtout la science du dernier moment, est l'un des mystères secrets que Dieu veut tenir cachés à ses fidèles : c'est par une volonté déterminée qu' <c il » cache le dernier jour, afin que nous observions » tous les jours » : Latet ultimus dies , ut observen-tur omnes dies (0. Et cependant encore une fois, que n'entreprendra pas l'arrogance humaine? L'homme audacieux veut philosopher sur ce temps, veut pénétrer dans cet avenir.
Mes paroles sont inutiles; parlez vous-même , ô Seigneur Jésus, et confondez ces cœurs endurcis. Quand on leur parle des jugemens [de Dieu], ce cette vision, disent-ils en Ezéchiel, ne sera pas si- » tôt accomplie » : In tempora longa îste prophetôt W. Quand on tâche de les effrayer par les terreurs de la mort, ils croient qu'on leur donne encoi^e du temps. Jésus-Christ les veut serrer de plus près, et voici qu'il leur représente la justice divine irritée et toute prête à frapper le coup : Jam enim securis ad radicem arborum posita est (^) : a La cognée est » d^à posée à la racine de l'arbre ».
Mais je veux bien t'accorder , pécheur , qu'il te reste encore du temps : pourquoi tardes-tu à te con-
(0 5. Aug. Serm. xxxix, n. I , tom, v, co/. 199. — W Ezech, xn. 27. — ^3) Mau, nu 10.
«l^a tua LA PÉniTEHCE.
vertir? ponrquoi ne commences-tu pas aujourd*hui? crains-tu que ta pénitence ne soit trop longue d'un jour? Quoi y non content d'être criminel, tu veux durer long-temps dans le crime ! tu veux que ta vie soit longue et mauvaise ! tu veux faire cette injure à Dieu, toujours demander du temps , et toujours le perdre ! car tu rejettes tout au dernier moment. Cest le temps des testamens, dit saint Ghrysostome (0 , et non pas le temps des mystères. Ne sois pas de ceux qui difTèrent à se reconnoître quand ils ont perdu la connoissance , qui attendent presque que les médecins les aient condamnés pour se faire absoudre par les prêtres; qui méprisent si fort leur ame, qu'ils ne pensent à la sauver que lorsque le corps est désespéré.
Faites pénitence , mes Frères , tandis que le médecin n'est pas encore à votre côté, vous donnant des heures qui ne sont pas en sa puissance , mesurant les momens de votre vie par des mouvemens de tête, et tout prêt à philosopher admirablement sur le cours et la nature de la maladie , après la mort. N'attendez pas, pour vous convertir, qu'il vous faille crier aux oreilles, et vous extorquer par force un oui ou un non : que le prêtre ne dispute pas près de votre lit avec votre avare héritier , ou avec vos pauvres domestiques ; pendant que l'un vous presse pour les mystères , et que les autres sollicitent pour leur récompense , ou vous tourmentent pour un testament (^). Convertissez-vous de bonne heure; n'attendez pas que la maladie vous donne ce conseil
(0 In AcL Afwst. homil i , w. 7, tom. ix , pag» 13. — (»)»S. Gregor. Ifaz, Oral, xl, tom. i,p. 643, 644*
salutaire :
Bv% LÀ PisriTSUfix. a^S
salotaire : que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre , de la raison et non de la nëoessitëy de l'aïUorité divine et non de la forée. Donnez-vous à Dieu avec liberté , et non avec angoisse et inquiétude. Si la pénitence est un don de Dieu , célébrez ce mystère dans un temps de ^oie, et non dans un temps de tristesse. Puisque votre conversion doit r^ jouir les anges , c*est un fâdbeux contre-temps de la commencer quand votre fiimille est éplorée. Si votre corps est une hostie qu*il faut immoler à Dieu , consacres-lui une hostie vivante : si c*est un talent précieux qui doit profiter entre ses mains , mettez-le de bonne heure dans le négoce , et n*attendez pas pour le lui donner qu'il faille Tenfouir en terre. Après ' avoir été le jouet du temps , prenez garde que vous ne soyez le jouet de la pénitence ; qu'elle ne fasse aem)[>lant de se donner à vous ; que cependant elle ne vous joue par des sentimens oontrefaitS| et que vous ne sortiez de cette vie après avoir feit , non une pénitence chrétienne^ mais une amende honorable' qui ne vous délivrera pas du supplice. JE'cce nunc tempus acceptabile , ecce nunc dies saluiis (0 : « Voilà le temps favorable, voici les jours de salut ». [ Editez ] recueil [ oik vous conduit ] Timpénitence ; [cherchez ] le port oii la bonté de Dieu vous invite , cil vous trouverez la miséricorde étemelle.
BossuxT. xn. z8
2^4 f '^^ I.*AITx6irB«
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