‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 26 sur 76 · IT · texte numérisé non relu

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que nous dit tous les jours cet ami colère , lorsque nous le reprenons de ses promptitudes ^ de ses emportemens , de ses violences. U répond qu*il n'est pas possible de se délivrer de la tyrannie de Thumeur qui le domine ; qu'il y résiste quelquefois , mais qu à la longue ce penchant Fentraîne ; que si Ton exige de lui d'autres mouvemens , il faut donc Décessairement le faire un autre homme. Or ce que demande, mes Frères, la nature foible et impuissante , c'est ce que la gi^âce lui ofire pour se réformer : car la conversion du pécheur est une nouvelle naissance. On renouvelle l'homme jusqu'à son ^ principe, c'est-à-dire jusqu'à son cœur : on brise le cœur ancien , et on lui donne un cœur nouveau : Quifiîixit singillalim corda eorum (0 : « C'est lui » qui a formé le cœur de chacun d'eux » : « Pour » créer un cœur pur, il faut, dit saint Augustin , » briser le cœur impur » : Ut creetur cor mundum, conteratur immundutn W. La source étant détournée, il faut bien que le ruisseau prenne un auti*e cours.

Que si la grâce peut vaincre l'inclination, eUe surmontera aussi Fhabitude : car l'habitude, qu'estce autre chose qu'une inclination fortifiée? Mais nulle force ne peut égaler celle de l'esprit qui nous pousse. S'il faut fondre de la glace , Dieu fera souffler son esprit, et d'un cœur le plus endurci sorti* ront les larmes de la pénitence : Flabit spiritus ejus , etfluent aquœ (3) : que s'il faut faire un plus grand effort , il enverra « son esprit de tourbillon ,

(0 Ps. XXXII. i5. — C») Semi. xix, n. 3, toin, v, coL io3. —(5) Ps. c«.yu. 7*

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» qui ponsse violemment les murailles » ; Quasi tMtrbo impeUens parietem (}) ; ic son esprit qui ren«n verse Ie$ montagnes » , et déracine les cèdres du lAhan 'y SpiritusDominisubuertens montes W. Quand vous couiTiez à la mort avec une précipitation plus impétueuse que le Jourdain ne fait à la mer, il saura bien arrêter ce cours. Fussiez-vous demi-pourri dans le tombeau , il vous ressuscitera comme le Lazare. Seulement écoutez Fapôtre , et ne recevez pas en vain la grâce de Dieu : Horlamur vos ne in va'- CMium gratiam Dei recipiatis.

Mais il faut avouer , mes Frères y qu*on voit peu d'effets de cette grâce ; on remarque peu dans le monde ces grands changemens de mœurs, qui puissent passer pour de nouvelles naissances, et la cause d*un si grand mal , c'est que nous recevons trop mollement la grâce de la pénitence, nous en énei"* vous toute la vigueur par notre délicatesse. Il y a une pénitence lâche et paresseuse , qui n'entreprend rien avec effort : il ne faut pas attendre , mes Frères, qu'elle fasse jamais de grands changemens, ni qu'elle gagne rien sur les habitudes. Telle est la condition de notre nature , qu'il faut nécessairement que le bien nous coûte. Nous ne pouvons manger notre pain que dans la sueur de notre visage (3) : la pénitence, pour être eilicace, doit nécessairement être violente. Et d'où lui vient cette violence? Chrétiens, en voici la cause : c'est la colère et l'indignation qui fidt naître les mouvemens violens : or j'apprends de saint Augustin , que « la pénitence n'est autre chose « qu'une sainte indignation contre soi - même » :

CO /#. xxY. 4* — (')///• Jteg, XIX. 1 1. — \3) Gcne*. ui. 19.

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Quid est -enùn pamtentia, nisi sua in seipnan iror mindïa.CO? : ^

. Ecoutai parler ce saint pënitent : Afflictus sum ^'kumiliatus sumnimùf mgieiam à genUtu cordù mei W : « Je me sois «flUgé avec excès ». Ce n'étoit pas un gémissement comme celui d*une colombe, mais un rugissement semblable à celui d*un lion : c*étoil la plainte d'un homme irrité contre ses pro- . près vices , qui ne peut souilrir sa langueur , sa là- 'cheté, sa foiblesse. Cette colère remporte jusqu'à une espèce de fureur : TurlnUm est àjurore oçulut. nMtitf (^} : « La fureur a rempli mon œil de trouai ble m.. Car, ne pouvant souffrir ses redmtes, il l^nd des résolutions extrêmes contre sa lenteur et sa Iftcheté : il ne songe plus qu'à se séquestrer des compagnies qui le perdent ; il cherche Tombre et la solitude. Dirai- je le mot du prophète 7 il est comme ces oiseaux qui fuient la lumière et le jour, « comme » un hibou dans sa maison » : Factus sum sicut nyo^ ticorax in domicilio (4). Dans cette solitude , dans cette retraite , il s'indigne contre soi*méme , il frémit contre soi-même; il fait de grands et puissans efforts pour prendre des habitudes contraires aux siennes ; « afin , dit saint Augustin , que la coutume » de pécher cède à la violence de la pénitence » : Utviolentiœpœnilendi cédai consuetudo peccandH.^). C'est ainsi que l'on surmonte , mes Frères , et ses inclinations et ses habitudes. Et si vous me demandez pourquoi il faut tant de violence, il est bien

(0 Serm. xix, n. a , toni, T, col loa. — (») Ps. xzzrii. 8. — {^)Pt. Ti. 7. — (4) P$^ Cl. j, — .^«j In Joan. iract. xux, n. 19 9 tonk uip/fon. hf coL 627.

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aise de répondre : c'est que la conversion dn pé~ cheur est une nouvelle naissance; et c'est la malë^ diction de notre nature, quon ne peut enfanter qu'avec douleur : In dolore paries filios tuos (0. C'est pourquoi la pénitence est laborieuse ; elle a ses* gémissemens y elle a son travail , parce que c'est urt. enfantement : Ibi dolores ut parturientis , dit saint Augustin (^), dolores pœniientis,. Il faut enfanter nn nouvel homme, et il faut pour cela que l'ancien pâtisse. Mais parmi ces douleurs, parmi ces détresses , ayez toujours présente en Fesprit cette parole de l'Evangile : « La femme en enfantant a de la tristesse ; mais après qu'elle a enfanté , elle ne se » souvient plus de ses maux, tant son cœur est saisi* )> de joie , parce qu^elle a mis un enfant au monde (^) » » Parmi ces travaux de la pénitence, songez, mes Frères , que vous enfantez ; et ce que vous enfantez ,. c'est vous-mêmes. Si c'est une consolation si sensible d'avoir fait voir la lumière et donné la vie à un autre , qu'elle efface en un moment tous les maux passés ; quel ravissement doit-on ressentir de s'être éclairé soi-même , et des'étre engendré soi-même pour une vie immortelle? Enfantez donc, ô pécheurs, et ne craignez pas les douleurs d'un enfantement si* salutaire : perpétuez , non votre race , mais votre être propre; conservez, non pas votre nom, mais le fond même de votre substance.

Vierges de Jésus-Christ, voilà l'enfantement que Dieu vous ordonne ; enfantez Fesprit de salut : renouvelez-vous en notre Seigneur parmi les angoisses

(») Gènes» m. 16. — C*) /o Ps, XLVit^n. 5, tom, ly , col l^iS. ^^ {})Joan. xyi.31.

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de la pénitence; continues à faire voir aux pécheurs qu'on peut surmonter la nature dans ses inclinations les plus fortes : et afin de les convaincre par votre exemple y déclarez au vice une sainte guerre, et particulièrement à celui qui est le plus caché , le plus délicat , et qui 8*élève sur la ruine de tous les autres. Et pour nous, chrétiens, mettons une fois la main sur nos blessures invétérées. Quoi ! pauvre blessé, vous tremblez, vous ne pouvez toucher à la plaie , ni vous faire cette violence? Eh! ne vaut- il pas bien mieux, chrétiens, souflTrir ici-bas quelque violence ?^in&zi/afe dum lucem habetis (0 : « Marchez tandis que vous voyez encore la lumière », et n'abusez pas du temps que Dieu vous accorde. Cesl par où je m'en vais conclure.

TROISIÈME POINT

Dieu qui ne veut pas la mort des pécheurs, mais plutôt qu ils se convertissent , ne se contente pas de les exciter par la bouche des prédicateurs ; mais il anime, pour ainsi dire, toute la nature pour les inviter à la pénitence : car cette suite continuée de jours et d'années, qu'ils voient si souvent revenir , est comme une voix publique de tout l'univers qui rend témoignage à sa patience , et avertit les pécheurs de ne pas abuser du temps qu'il leur donne. « Igno- 3) rez-vous , dit l'apôtre (^) , que la miséricorde dî- ^ vine vous invite à vous convertir ? méprisez-vous n les richesses de sa patience et de sa bonté » , qui vous donne le temps de vous repentir? C'est principalement cette grâce que l'apôtre vous avertit de

(0 Joan. XII. 35. — > C*) /Zoim. ii. 4*

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ne laisser pas écouler sans fruit; car il ajoute aussitôt après : « Je vous ai écouté au temps destiné » : Tempore ncceplo (0.

Pour bien comprendre , Messieurs, le prix et le mérite d'une telle grâce, remarquons avant toutes choses que Ton peut regarder le temps en tant qu'il se mesure en lui-même par heures , par jours , par années , ou en tant qu il aboutit à l'éternité. Dans cette première considération , je sais que le temps n'est rien, parce qu'il n'a ni forme ni consistance, que tout son être est de s'écouler, c'est-à-dire que tout son être n'est que de périr, et partant que tout son être n'est rien. Ma vie est mesurée par le temps , c'est pourquoi ma substance [ n'est rien , ] attachée au temps qui n'est rien lui-même : Ecce mensurabiles posuisti dies meos^ et substantia mea tançuam nihilum ante te W.

Chose étrange ! âmes saintes, le temps n'^t rien , et cependant on perd tout quand on perd le temps. Qui nous développera cette énigme ? C'est parce que. ce temps, qui n'est rien, a été établi de Dieu pour servir de passage à l'éternité. C'est pourquoi Tertullien a dit : ce Le temps est comme un grand » voile et un grand rideau qui est étendu devant » l'éternité , et qui nous la couvre » : Mundtt... species.... temporalis , iïli dispositioni œtemitatis aulœi vice oppansa est (3). Pour aller à cette éter* nité , il faut passer par ce voile. C'est le bon usage du temps qui nous donne droit à ce qui est au-dessus du temps \ et je ne m'étonne pas , âmes saintes , si vos* règles ont tant de soin de vous faire ménager le

(0 //. Cor, VI. a. — (*) P$* xxxviii. 6.— (') Apolog, pag. 43.

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