‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 4 sur 76 · SUR L*UT1LITÉ DES SOUFFEANCE · texte numérisé non relu

SUR L*UT1LITÉ DES SOUFFEANCE

rerai moirménie pour votre salut. Sachez que j'opé* rerai votre salut ^ non en guérissant dans les autres les maux corporels , mais en les souf&ant moi* même : « Mettez ceci dans vos cœurs m. Voyez qu*il parle de sa passion comme d*une chose incompréhensible, à laquelle. Tesprit répugne ^ et qu*on a peine à y faire entrer quand il est préoccupé des pensées du monde.

En effet ^ que voient les yeux de la chair dans la passion de Jésus? que voient-ils, Messieurs , autre chose que des témoins subornés , des juges corrompus, des soldats insolens , une populace irritée, et un innocent accablé par le concours de ses envieux , €< et rangé avec les méchans ni Et cum iniquis reputatus e^t (0. Mais faisons taire la raison humaine ; entrons dans les voies de Dieu sous la conduite de DilB même. Ces plaies sont notre santé; cette croix c*est notre autel ; cette couronne d'épines nous assure la couronne de gloire ; ce sang répandu est notre baptême; ce visage défiguré et ce corps déchiré inhumainement par les coups de fouet nous promettent Timmortalité. « O merveille ! s'écrie ici le » philosophe martyr, ^e veux dire saint Justin (^), » ô échange incompréhensible et surprenant arti- » fice de la sagesse de Dieu ! Dieu frappe son Fils i> innocent pour Tamour des hommes coupables, » et pardonne aux hommes coupables pour Tamoui* » de son Fils innocent : un seul est frappé, et tous » sont délivrés; le juste est déshonoré, et les cou- » pables en même temps remis en honneur : Tinno-

(0 Is. LUI. 13' Marc. zv. 28. — M EpUt* ad DiogneU n. 9^ pag. 338.

38 SUE l'utilité des souffeàhces* » cent subit ce qu'il ne doit pas , et il acquitte tous n les pécheurs de ce qo*iIs doivent. Car qu'est-ce » qui pouvoit couvrir nos péchés , si ce n*étoit sa » justice? comment peut être mieux expiée la rebel- » lion des serviteurs que par Tobéissauce du Fils 7 » L'iniquité de plusieurs est cachée dans un seul » juste, et la justice d'un seul fait que plusieurs sont » justifiés ». C'est ce que dit saint Justin , c'est ce qu'il a appris de l'apAtre. Voilà , mes Frères , ce grand conseil de la sagesse de Dieu , conseil profond y conseil inconnu aux plus hautes puissances du ciel , que le Père , dit saint Justin y n'avoit communiqué qu'à son Fils, et à l'Esprit étemel qui procède de l'un et de l'autre : conseil qui s'est découvert dans les derniers temps, et qui a fait, dit l'apôtre (0^ que ir la sagesse de Dieu a été manifestée par l'élise » aux célestes intelligences » : conseil dont limaison ne se doutoit pas , et qui ne pouvoit monter dans le cœur de Fhomme ; mais que ceux - là ont appris qui savent renoncer à leur propre sens.

Apportons à Dieu un esprit dompté; abaissons nos entendemens; portons avec joie le joug de la foi , aimons ses saintes ténèbres; adorons Dieu humblement dans cette vénérable obscurité ; ne recherchions pas curieusement , mais adorons avec req>ect les choses divines. « Celui-là est savant , qui ne sait )» pas seulement où il faut s*avancer , mais où il faut )» s'arrêter v^) » : comme, dans un fleuve, celui-là le connott qui sait oà est le gué et où les abîmes sont impénArables. « La foi est le chemin à Fintel-

W /oh. «mi. XI» |N^. 71 1.

SUR l'utilité des souffrahces. 39 » ligence » : Si non inlellexisti , crede ; intellectus enim merces esifidei (0. Quel sacrifice d'arrêter son esprit ! Si nous présentons à Dieu un esprit vide de ses pensées propres^ Dieu le remplira de ses lumières. « C'est une grande science de s'unir à celui qui sait » tout )• : Magna scientîa est scienti conjungiW. Ne permettODS pas à nos sens de mêler ici leurs images, ni à notre esprit ses vues , ni à notre jugement ses décisions. « Que la foi seule décide toutes les ques- » tions » : Quœstiones omnes una Jides sohat S'il s'élève des doutes, écoutons les paroles de Jésus- Christ : car , comme dit le saint martyr que je vous ai déjà tant cité (?) , « Dieu a répandu dans les pa- » rôles de son Fils je ne sais quoi de terrible et de » vénérable , qui a la force d'abaisser les esprits et » de captiver les entendemens ». Ne combattez pas les doutes par des raisons , ni par dés disputes : combattez-les, mais par des œuvres; modérez vos passions ; fuyez vos plaisirs corrompus ; réprimez vos emportemens. Que prétend le malin , quand il jette dans vos esprits des doutes subtils? arrêter le progrès de vos bonnes œuvres, vous faire marcher incertains entre Jésus -Christ' et le monde. Quand dans un corps défaillant , vous avez peine à espérer l'immortalité , vous ne savez [ ce que c'est que ] la vie future ; vous flottez incertains entre les sens. Prenez une voie contraire pour réfuter tous les doutes et toutes les tentations qui combattent en vous l'Evangile; la pratique de l'Evangile : [mettez]

(s) S.Aug, tract,xx\x inJoan. n. 6, tom, m j part. 11, col. Si 5. — (») «y. j4ug, in Ps. xxxvi , Serm. 11 , n. 2 , tom. iv , coL 266. — ('} JExposiU reeL Confess, inL Oper, S» Jiut. pag. 43a.

4o ^^<J1. l'utilité BBS SOUFFEÀMCES.

la foi à couvert par les œuvres : votre esprit refuse de franchir ce pas ^ semblable à un cheval indompté ; poussez-le avec plus de force; ne lui permettez pas de se relâcher. L*ennemi afFoiblit la créance pour que la volonté se ralentisse : engagez si fortement la volonté y qu'elle fortifie la créance. Mais vous entendrez mieux cette vérité dans ma seconde partie.

SECOND POINT

Cétoit la coutume des apôtres ^ après que le Fils de Dieu avoit enseigné quelque grand mystère y ou proposé au peuple quelque parabole ^ de Finterroger en particulier sur les choses qu'ils n'avoicnt pas entendues; et ils lui disoient ordinairement : Maître, expliquez-nous ce discours. Ce n'est donc pas sans mystère que saint Luc a remarqué si expressément que Jésus leur ayant parlé de sa passion, non-seulement ils ne comprirent pas ses paroles , mais encore « ils appréhendoient de l'interroger, et de lui y> en demander Tintelligence » : £t timebani eum interrogare de verbo hoc (0. Par où vous voyez manifestement qu'une des causes de leur ignorance , c'est qu'ils fuy oient la lumière, et ne vouloient entendre en aucune sorte ce que Jésus leur disoit de ses humiliations. D'où leur vient ce sentiment inusité, et pourquoi est-ce que leur curiosité languit en ce point? Les interprètes remarquent que Tamour tendre et sensible qu'ils avoient pour le Fils de Dieu , faisoit qu'entendant parler de sa croix et de ses soufirances, ils détournoient les oreilles, et ne

(0 léuc IX. 45.

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pouvoient consentir à de telles indignités. Taccorde cette véritë ; mais j*ai appris des saints Pères et des Ecritures divines quelque chose de plus profond.

Je dis donc qu'ilis comprenoient qu ils auroient leur part aux travaux et à Fignominie de leur Maitre; si bien que , lorsqu'il parloit de sa passion et de sa mort f ils voyoient assez clairement à quoi il les engageoit. Il les avoit appelés pour le suivre et l'accompagner; et ils ne doutoient nullement qu'ils ne dussent participer à tous les états de sa vie. C'est pourquoi j'ai observé dans son Evangile qu'ils avoient une grande pente et beaucoup de fkcilité à reconnoitre ses grandeui^ ; parce qu'ils se laissoient flatter à une douce espérance d'entrer en société de sa gloire. Que les hommes croient facilement ce qui favorise leurs inclinations , et ce qui (latte leur espérance ! Ils entendoient parler avec joie; de son règne y de ses victoires , de son auguste souveraineté, et même de sa divinité. Nous ne lisons pa^^ si je ne me trompe , qu'ils eussent peine à recevoir ces*magnifiques vérités ; et il leur fâchoit seulement qu'il ne déclaroit pas assez tôt sa toute-puissance. Il n'y a que les mystères de sa passion qu'ils ne veulent pas comprendre, de peur d'être enveloppés dans les disgrâces de leur maître : aussi comme ils avoient vu en plusieurs rencontres la haine furieuse et envenimée qu'avoient contre lui les principaux de Jérusalem y quand ils virent qu'il y alloit, ils furent saisis d'étonnement : et saint Marc a observé « qu'ils » le suivoient en tremblant » : Et sequentes timebant{^). Et quapd il se déclara sur les maux qu'il

(0 àîarc. x« 3a.

yl!.

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alloit souffrir y vous avez dëjà vu, mes Frères^ corn* bien ils appréhendoient œs paroles. En effet saint Matthieu remarque que ce fut aussitôt après qu'il eut achevé ce qu'il leur avoit dit de sa passion , que les deux enfans de Zébédée ^ comme pour changer de discours et dissiper ces idées funèbres ^ s'approchèrent pour lui demander les premières places de son royaume (0 : tant il est vrai qu'ils ne vouloient croire que les grandeurs de leur maître pour j avoir part avec lui, et refusoient d'entendre parler de ses peines , par la crainte d'être appelés à cette société.

Mais j'ai pris garde au contraire, en lisant les saintes paroles de Jésus-Christ notre Seigneur , que c'est dans le même temps qu'il déclare le plus ses grandeurs divines , qu'il appuie aussi le plus fortement sur ses humiliations. Quand ces deux disciples inconsidérés lui demandent les places d'honneur au* tour de son trône , il leur présente le calice de sa passion (^). A.u jour de sa glorieuse transfiguration, il s'entretient avec Moïse et avec Elie de la fin tragique qu'il devoit faire en Jérusalem; et vous verrez en saint Matthieu, que ce fut dans le temps précis qu'ils reconnurent sa divinité, qu'il s'attacha plus que jamais à les instruire des cruautés inouies qu'il devoit endurer à Jérusalem par la malice de ses en*vieux (3). Tout cela se fait-il en vain? et au contraire ne voye«-vous pas que le Sauveur veut faire entendre aux apôtres, et non-seulement à eux, mais encore à nous , à nous qui avons été" baptisés en sa croix et en sa mort, qu'il n'y a point d'espérance d'avoir

(») Mou. XX. ao. — {^)IUd. aa. — C) Luc. ix. 3i. 3£att. xvi. ai.

sua L^UTILITÉ DES SOUFFR ADTC ES. 4^

part à ses grandeurs , si nous n'entrons généreuse-^ ment dans la société de ses souffrances 7

La voilà ^ Messieurs , cette parole que les apôtres n'entendoient pas, et quila ne vouloient pas entendre : c'est qu'il faut souffrir y c'est qu'il faut mourir, c'est qu'il faut être crucifié avec Jésus-Christ. O qu'ils lont entendue depuis , lorsqu'ils s'estimoient si heureux d'être maltraités pour son nom ! Mais nous, mes Frères, l'entendons - nous , cette parole fondamentale du christianisme ? Chrétiens , enfans de la croix et des plaies de Jésus-Christ , qui n'approchez jamais de sa sainte table sans communiquer à sa mort et à ses blessures; songez-vous qu'il n'y a point de salut pour vous , si vous ne souffrez avec lui? O que ce discours est véritable ! mais aussi qu'il est dur aux sens ! ils ne veulent point qu'on l'approfondisse. Et que j'appréhende, mes Frères, que TOUS ne craigniez de m'interroger sur cette parole ! mais aussi n'attendrai-je pas que l'on m'interroge : mais je vous dirai en finissant ce que Jésus- Christ et ses apôtres" nous ont enseigné sur Tétroite obligation que nous avons tous de participer à sa croix.

Il y a deux sortes de peines qui exercent les enfans de Dieu, dont les unes résultent nécessairement de l'observation de ses saints préceptes, et les autres nous sont envoyées par une occulte disposition de son éternelle providence. Pesez donc, chrétiens, avant toutes choses , que la vie chrétienne est laborieuse, parce que la voie du ciel est étroite, et les préceptes de l'Evangile forts et vigoureux , qui vont à séparer l'homme de lui-même , à le faire mourir à

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ses sens y à lui apprendre à crucifier sa propre diair: car si le Sauveur des âmes est entré dans sa gloire par sa croix , il a donné la même loi à tous ceus qui marchent sous ses étendards. « Si quelqu^un veut n venir après moi, qu'il se renonce soi-même, et » qu'il porte sa croix tous les jours et me suive (0 ». A qui dit-il cette parole? est-ce aux religieux et aux solitaires? Ouvrez TEvangile , lisez : Dicebat autem ad omnes ('>} : « £t Jésus disoit à tous x*. Vous le voyez y c'est à tous qu'il parle, à vous, mes Frères | qui écoutez, aussi b'ien qu'à moi qui vous prêche. 11 faut que nous entendions que la vie chrétienne est un travail sans relâche , parce qu'il faut à chaque moment nous arracher à ce qui nous platt, com* battre tous les jours nos mauvais désirs : CUiro con* çupiscit adi^ershs spiritum (3) : « La chair a des » désirs contraires à ceux de Fesprit ». Il faut craindre ce qui nous attire , pardonner ce qui nous irrite, souvent rejeter ce qui nous avance, et nous opposer nous-mêmes aux accroissemens de notre fortunp : car les moyens légitimes ordinairement sont bien lents, la voie de la vertu longue et ennuyeuse ; mais aussi les chemins abrégés sont infiniment dangereux.

Que les hommes aiment ici à être flattés ! ils veulent que nous leur fassions un Evangile commode, qui joigne le monde avec Jésus-Christ- Ils consultent , ils font des questions sur la morale chré* tienne.. Tant que nous nous tenons sur les maximes générales de la régularité, ils écoutent tranquille* ment : que si Ton vient au détail, si Ton commence

(«) Luc, IX. a3. — C») Ibid, — v') GaL v. 1 7.

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