‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 5 sur 76 · SUE L*UTILITÉ DES SOUFFRANCES · texte numérisé non relu

SUE L*UTILITÉ DES SOUFFRANCES

i leur faire voir les obligations particulières, si on eur annonce en simplicité les salutaires rigueurs les voies étroites de TEvangile ; si on commence à eur faire voir que ces moyens de profiter ne sont >as permis, que ce commerce est pernicieux, et que X qui aime le péril y périra (0 »; que ces grands livertissemens qui semblent innocens sont trèsdangereux , parce qu'ils emportent une étrange disupation qui fait que Thomme s'échappe à lui-même; et qu enfin il n'est pas permis au chrétien d'abandonner tout- à -fait son cœur, non- seulement aux plaisirs défendus ; JVec nominentur in vobis ip) : ce Qu'on n'en entende pas seulement parler parmi » vous » ; mais même aux plaisirs licites, etc., nous éprouvons tous les jours qu'on nous arrête , qu on nous détourne : on craint que nous n'enfoncions trop avant : on cesse d'interroger, et on appréhende de voir trop clair : Et timebant eum interrogare de ^erbo hoc.

a Celui-là, dit saint Augustin, est un véritable » disciple de Jésus-Christ et-de l'Evangile, qui s'ap- » proche de ce diyin Maître , non pour entendre ce » qu'il veut , mais pour vouloir ce qu'il entend m : Optimus minister tuus est, qui non magis intuetur hoc à te audire quod ipse voluerit , sed potiiis hoc ^elle çuod à te audierit (^). Aimons donc qu'on nous mène par les sentiers droits : laissons les voies détournées à ceux qui ne craignent pas de hasarder leur éternité. [Aimons] ce qui abat le règne du péché, la tyrannie de la convoitise, ce qui fait vivre

(0 Ecclù iif. 27.— W Ephts. y. 3. — (') Conf. Ub. x, cap, xxvi , êL*m* 1, coL 184.

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Fesprit. Si cette voie est pénible , consolons - nous» chrétiens ; la voie des passions ne Test guèl-e moins ; elle Test même beaucoup davantage : ce n'est pas seulement la raison qui les combat , elles se contrarient les unes les autres ; le monde les traverse. Nul ne fait moins ce qu il veut, que celui qui vent faire tout ce qu*il veut : car pendant que chacun s'abandonne à ses volontés y elles se heurtent mutueUement; et pendant que je lâche la bride à ma volontéi je me trouve arrêté tout court par la volonté tfautrui y qui n'est pas moins violente, u U est plus aisé » à ceux qui aiment Dieu de retrancher leurs cupi- B dites y qu*à ceux qui aiment le monde de les ras- » sasier quelquefois » : Taies cupiditates facilius resecantur in eis qui Deum diligunt, çuàm in eis qui mundum diligunt aliquando satianturi^). Quiconque ne résiste pas à ses volontés , il est injuste au prochain y incommode au monde , outrageux à Dieu , pénible à lui-même. Modérons-les donc plutôt dans la source même : que ce soit plutôt la raison qui retienne nos volontés précipitées , qu'une malheureuse nécessité qui ajoute au désir d'avoir, la- rage de n'avoir pas. Si la vertu est un fardeau, celui que le monde impose est beaucoup plus dur; et le joug de Jésus-Christ n'est pas seulement le plus honnête , mais encore le plus doux et le plus léger : Onus meum lev^e C^).

Mais pendant que vous vous ferez à vous - mêmes une sainte violence pour mortifier en vous les mau* vais désirs et dompter vos passions déréglées ; ne

{}^ S, ^ug, EpisU QCxx^ad Bonif, n. 6, iom. ii , col. 8i3. —

SUR l'utilité DBS SOUFFRÀIfCEa. 4?

croyez pas , ô enfans de Dieu ^ que ce bon Père vous laisse en repos de son cpté. Autrefois durant la loi de Moïse y il promettoit les fruits de la terre à ceux qui marcboient dans ses commandemens. U n'en est pas de la sorte sous celui qui a dit dans son Evangile, que <c son royaume n'est pas de ce monde (0 »• Au contraire^ depuis qu'il s'est livré lui-même à la mort y et à la mort de la croix , comme une victime volontaire, il veut que nous croyions, maigre tous DOS sens , que les souffrances sont une grâce et les persécutions une récompense. « Personne , dit le » Fils de Dieu , ne quittera les avantages du monde » pour moi et pour FEvangile, qu'il ne reçoive le » centuple dès le temps présent, avec des persécu- » tions , et dans le siècle à venir la vie étemelle » : Qui non accipiet centies tantiim , nunc in tempore hoc,,., cum persecudonibus, et infiUuro sœculo vitam œtcmam C^). Pour la peine d'avoir tout quitté , vous^ recevrez d'autres peines. Tous n'entendent pas cette parole; mais qui a des oreilles pour écouter, qu'il écoute; qui a le cœur ouvert à l'Evangile, qu'il entende. ces vérités, et qu'il adore leur salutaire rigueur. Oui , je le dis encore uiie fois , les grandes prospérités ordinairement sont des supplices , et les châtimens sont des grâces, ce Car qui est le fils, dit » l'apôtre (3), que son père ne corrige pas? car le » Seigneur châtie miséricordieusement les enfans » qu'il aime. Ainsi persévérez donc sous sa dicipline. » Que s'il néglige de vous corriger , poursuit le grand » Paul, c'est donc qu'il ne vous tient pas pour des

(<) Joan. ZTiii. 36. — C«) Marc. z. 29, 3o. — K^) Htk m. 6 , 7, 8.

48 SUR L^UTILITÉ DBS 80UFPRÀHCB8.

» enfans légitimes , mais pour des enfans dadul- » tère » : Ergo €idulieri^ etnon fiUi estis. S'il vous épargne la verge et la correction , craignez qu'il ne vous réserve au supplice.

U n est pas à propos que tout nous succède : il est juste que la tCFre refuse ses fruits à qui a voulu goûter le fruit défendu. Après avoir été chassés du pa* radis y il faut que nous travaillions avec Adam, et que ce soit par nos fatigues et par nos sueurs que nous achetions le pain de vie. Quand tout nous rit dans le monde , nous nous y attachons trop facile^ment ; le charme est trop puissant et Fenchantement est trop fort. Ainsi ^ mes Frères, si Dieu nous aime, croyez qu il ne permet pas que nous dormions à notice aise dans ce lieu d'exil. Il nous trouve dans nos vains divertissemenSi il interrompt le cours de nos imaginaires félicités , de peur que nous ne nous laissions entraineraux fleuves de Babylonç, c'est-à* dire au couranUdes plaisirs qui passent. Croyez donc trcs-certainement y 6 enfans de la nouvelle alliance , que lorsque Dieu vous envoie des afflictions^ c^est qu*il veut briser les liens qui vous tenoient attachés au monde y et vous rappeler à votre patrie. Le soldat est trop lâche qui veut toujours être à Tombre; et c'est être trop délic^it que de vouloir vivre à son aise et en ce monde et en l'autre. U est écrit: a Mals> heur à vous qui riez, car vous pleurerez un jour (0 «• Ne t'étonne donc pas, chrétien, si Jésus -Christ te donne part à ses souffrances, afin de t'en donner à sa gloire, et s'il te fait sentir les piqûres de tant

(0 Luc» yi. a5.

d'épines

SUR l'utilité des souffhancbs» 49 ^d*épines'qui percent sa tête. Est-ce être maltraité^ que d*être traité comme Jésus- Christ? est-ce être maltraité que d*étre inquiété où le plus grand malheur c*est d*étre en repos?

Par conséquent, chrétiens , montons avec Jésus- Christ eq Jérusalem : prenons part à ses opprobres et à ses souffrances : buvons avec lui le calice de sa passion. La matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez dlnfirmités , le monde assez d'injustices, ses affaires assez d'épines, ses faveurs assez d'inconstances, ses rebuts assez d amertumes, ses engagemens les plus agréables assez de captivités : il y a assez de bizarreries dans le jugement de$ hommes, et assez d'inégalités , de contrariétés dans leurs humeurs. Ainsi , de quelque côté et par quelque main que la croix de Jésus -Christ nous soit présentée, embrassons-la avec joie, et portons-la du moins avec patience. « Regardez, dit le saint apôtre^ Jésus- » Christ qui.noiis a donné et qui couronne notre foi. » Songez que la joie lui étant offerte , il a préféré la 3» croix, il a clioisila confusion; et maintenant il est » assis glorieux à la droite de son Père (0 ». Voici une perte, de, biens, une insulte, une contrariété, une maladie : « Pensez donc sérieusement à celui » qui a sou^ert une si horrible persécution par la » malice dçs pécheurs, afin que votive courage ne » défaille {a^ , et que votre espérance den^eure » ferme » : lit ne faUgeniini ,animis vestris défi* cientes (^).

Quels vices avons-nous corrigés? quelles passions avons- nous dgmptées ? quel usage avons -nous fait

CO Heb, XII. 2. — :») Ibid, 3.

Bossu ET. XII. 4-

î)0 SUR l'utilité des souffrances.

des biens et des maux de la vie ? Et populus ejus non est reversus ad percutientem se , et Dominant exercituum non exçuisieruntiO : ce Le peuple n*est » point retourné vers celui qui le frappoit ^ et . ils » n*ont point recherché le Dieu des armées » . Quand Dieu a diminué nos biens y avons - nous songé en même temps à modérer nos excès ? quand la fortune nous a trompés, avons-nous tourné notre cœur aux biens qui ne sont point de son ressort ni de son emr pire? au contraire n*avons-nous pas été de ceux dont ri est écrit : Dissipati sunt^ nec compuncti W ; te Ils ont été affligés sans être touchés de componc- » tion»? Serviteurs opiniâtres et incorrigibles , qui se révoltent même sous la verge , frappés et non corrigés f abattus et non humiliés , châtiés et non convertis. Pharaon endurcit son cœur sous les coups redoublés de la justice ; la mer Tengloutit dans ses abtmes.

O Dieu, que nous recevons mal les afflictions î Nous sentons la peine du péché, et nous n'en fuyons pas là malice. Notre foiblesse gémit sous les fléaux de Dieu , et notre cœur endurci ne se change pas. f( Quand il appiiiesa main, nous promettons de nous » convertir ; s'il retire son glaive , nos promesses » s'évanouissent ; s'il frappe , nous crions qu'il nous » pardonne ; s'il pardonné, nous le contraignons de «redoubler ses coups » : Si f criât, clamamits ut parcat; isi parcit, iterum prouocamus utferiat^). L'impatience nous emporte , s'il tarde à nous secourir; nous redevenons insolens, s'il est prompt et

CO /*. IX. i3. — (») Ps, XXXI V. 19. — (3) Ex Miss. GaUic. tom. 11, AnnaL JEccL Franc, pag* 5o5. ^

SUR L^UTILITÉ DES SOUFFRANCES. 5l

facile à se relâcher. Quand nous sommes pressés par la maladie , nous demandons du temps pour nous convertir : si Dieu nous rend la santé, nous nous moquons y nous abusons de la patience qui nous attend : sous les coups , nous reconnoissons la justice qui nous châtia , et après nous oublions la bonté qui nous épargne.

Vous y qui n'avez que Dieu pour témoin; vous, qui êtes à la croix avec Jésus-Christ , non comme le voleur qui blasphème , mais comme le pénitent qui se convertit ; prenez garde seulement , n'irritez pas Dieu par vos murmures, n aigrissez pas vos maux par Timpatience. [ Rappelez-vous les paroles consolantes que Jésus-Christ adresse à ce pécheur repentant ] : « Aujourd'hui vous serez en paradis avec » moi 9 : HodUe mecum eris inparadisoi^). Hodie^ aujourd'hui; quelle promptitude ! Mecum ^ avec moi ; quelle compagnie ! In paradùOj dans le paradis; quel repos!

0) Luc. xxiif. 43.

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54 siTR t;a lot de dieu.

de déterminer du point capital de la vie , et de se résoudre pour jamais sur les devoirs essentiels de l'homme ^ chrétiens ^ je me représente que venu tout nouvellement d'une terre inconnue et déserte, séparée de bien loin du commerce et de la société des hommes y ignorant des choses humaines, je suis élevé tout à coup au sommet d'une haute montagne, d'où par un effet de la puissance divine je découvre d*une même vue la terre et les mers, tous les emplois, tous les exercices, toutes les occupations différentes qui partagent en tant de soins les enfans d'Adam durant ce laborieux pèlerinage. C'est avec un pareil artifice que le bienheureux martyr Cypricn fait considérer les vanités du siècle à son fidèle ami Donatus (0.

Elevé donc sur cette montagne, je vois du premier aspect cette multitude infinie de peuples et de nations avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles, les unes barbares et sauvages, les autres polies et civilisées. Et comment pourrois-)e vous rapporter une telle variété de coutumes et d'inclinations ? certes , c'est une chose impossible» Après, descendant plus exactement au détail de la vie humaine , je contemple les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. O Dieu éternel , quel tracas ! quelle mélange de choses ! quelle étrange confusion ! Je jette les yeux sur les villes , et je ne sais où arrêter la vue, tant j'y vois de diversité. La guerre, le cabinet, le gouvernement, la judicature et les lettres , le trafic et l'agriculture; en combien d'ouvrages divers ont - ils divisé les esprits ? Celui-ci s'échauffe dans un barreau ; cet antre songe

(*; Ad Donai. Ep. i , pag, 3.

SUR LA Ldl DE DIEU. S5

aux affaires publiques ^ les autres dans leurs boutiques débitent plus de mensonges que de marcbandises. Je ne puis considérer sans étonnem.ent" tant d*arts et tant de métiers avec leurs ouvrages divers, et cette quantité innombrable de macliines et d'instrumens que Ton emploie en tant de manières. Cette diversité confond mon esprit : si Texpérience ne me la faisoit voir, il me seroit impossible de m* imaginer que rinyention humaine fût si abondante.

D'autre part je regarde que la campagne n'est pas moins occupée : personne n'y est de loisir , chacun y est en action et en exercice ; qui à bâtir, qui à faire remuer la iene , qui à l'agriculture, qui dan$ les jardins : celui-ci y travaille pour l'ornement et pour les délices , celui-là pour la nécessité ou pour le ménage. Et qu est-il nécessaire que je vous fasse une^ longue énumération de toutes les occupations de la vie rustique? La mer même, que la nature scmbloit n'avoir destinée que pour être l'empire des vents et la demeure des poissons , la mer est habitée par les hommes : la terre lui envoie dans des villes flottantes comme des colonies de peuples errans, qui sans autre rempart que d'un bois fragile, osent se commettre à la fureur des tempêtes sur le plus perfide des élémens. Et là que ne vois-jc pas? que de divers spectacles ! que de durs exercices? que de différentes observations ! Il nj a point de lieu où. paroisse davantage l'audace tout ensemble et l'industrie de l'esprit humain.

Vous raconterai-je , Fidèles , les diverses inclinations des hom.Qies? Si je regarde de près les secrets ressorts qui les font mouvoir^ c'est là qu'il se prc-

if '

sente à mes yeux une variété bien plus étonnante. Les uns d'une nature plus remuante ou plus généreuse se plaisent dans les emplois violens : tout leur contentement est dans le tumulte des armes ; et si quelque considération les oblige à demeurer dans quelque repos, ils prendront leur divertissement à la chasse, qui est une image de la guerre. D^autres d'un naturel plus paisible , aiment mieux la douceur de la vie ; ils s'attachent plus volontiers à cette commune conversation , ou à Fétude des bonnes lettres, ou à diverses sortes de curiosités, chacun selon son humeur. J'en vois qui sont sans cesse k étudier de bons mots pour avoir l'applaudissement du beau monde. Tel aura tout son plaisir dans le jeu : ce qui ne devroit être qu'un relâchement de l'esprit , ce lui est une affaire de conséquence , à laquelle il occupe dans un grand sérieux la meilleure partie de son temps : il donne tous les jours de nouveaux rendez-vous, il se passionne , il s'impatiente* Et d'autres qui passent toute leur vie dans une intrigue continuelle ; ils veulent être de tous les secrets, ils s'empressent y ils se mêlent partout, ils ne songent qu'à faire toujours de nouvelles connoissances et de nouvelles amitiés. Celui-là est possédé de folles amours , celui-ci de haines cruelles et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses. L'un amasse , et l'autre dépense. Quelques - uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics , et les autres plus retenus se plaisent dans le repos et la douce oisiveté d'une vie privée; Tun aime les exercices durs et violens, l'autre les secrètes intrigues. £t quand aurois-je fini ce discours

si j'entreprenois de vous raconter toutes ces mœurs diilërentes et ces humeui*s incompatibles ? Chacun veut être fou à sa fantaisie; les inclinations sont plus dissemblables que les visages; et la mer n*a pas plus de vagues y quand elle est agitée parles vents , qu*il ne natt de pensées différentes de cet abîme sans fond et de ce secret impénétrable du cœur de l'homme. C'est à peu près ce qui se présente à mes yeux^ quand je considère attentivement les affaires et les actions qui exercenft la vie humaine.

Dans cette infinie multiplicité de désirs et d'occupations, je reste interdit et confus; je me regarde, je me considère! que ferai- je? où me tournerai- je? Cogitapi vias meas : <c J'étudie mes voies ». Certes, dis-je incontinent en moi-même, les autres animaux semblent ou se conduire ou être conduits d'une manière plus réglée et plus uniforme : d*où vient dans les choses humaines une telle inégalité, ou plutôt une telle bizarrerie? Est-ce là ce divin animal dont on dit de si grandes choses? cette ame d'une vigueur immortelle n'est-elle pas capable de quelque opération plus sublime , et qui ressente mieux le lieu d'où elle est sortie? Toutes les occupations que je vois me semblent ou serviles, ou vaines, ou folles, ou criminelles; j'y vois du mouvement et de l'action pour agiter Tame, je n'y vois ni règle, ni véritable conduite pour la composer. « Tout y est vanité et affliction » d'esprit » , disoit le plus sage des hommes (0. Ne paroîtra - 1 - il rien à ma vue qui soit digne d'une créature faite à l'image de Dieu ? Cogitaç'ivias meas : Je cherchje, je médite ^ j'étudie mes voies; et pcn-

dant que je suis dans ce cloute ^ Dieu me montre s«t loi et ses témoignages, il m'invite à prendre parti dans le nombre de ses serviteurs. En effet ^ leur conduite me paroit plus égale , et leur contenance plus sage y et leurs mœurs bien mieux ordonnées: mais le nombre en est si petit , qu'a peine paroissent-ils dans le monde. Davantage , pour l'ordinaire je ne les vois pas dans les grandes places , dans lef grand crédit ; il semble que leur partage soit le mépris et la pauvreté : souvent même ceux qui les maltraitent et les oppriment vont dans le monde la tête levée, au milieu des applaudîssemens de toutes les conditions et de tous les âges ; et c*est ce qui me jette dans de nouvelles perplexités. Suivrai-je le grand , ou le petit nombre? les sages, ou les heureux? ceux qui ont la faveur publique j ou ceux qui sont satisfaits du témoignage de leur conscience ? Cogitaui *vias meas. Mais enfin après plusieurs doutes , voici ce qui décide en dernier ressort et tranche la difliculté jusqu'au fond :. Je suis né dans une profonde ignorance, j'ai été comme exposé en ce monde sans savoir ce qu'il y faut faire; et ce que je puis en apprendre est mêlé de tant de sortes d'erreurs , que mon ame demeureroit suspendue dans une incertitude continuelle, si elle n'avoit que ses propres lumières : et nonobstant cette incertitude, je suis engagé à un long et périlleux voyage ; c'est le voyage de cette vie , dont presque toutes les routes me sont inconnues, où il faut nécessairement que je marclie par mille sentiers détournés, environnés de toute part de précipices fameux par la chute de tant de personnes. Aveugle que je suis, que fcrai-je, si quelque bonne fortune

SUR LA LOI DE DIEU. Sq

le me fait trouver un guide fidèle , qui régisse mes )as errans, et conduise mon ame mal assurée ? C'est a première chose qui m'est nécessaire.

Mais je n'ai pas seulement Tesprit obscurci d'ignorance ; ma volonté est extrêmement déréglée : il s'y ?lève sans cesse des désirs injustes ou superflus ; je uis presque toujours en désordre par la véhémence le mes passions, et par la violente précipitation de nés mouvemens; il faut que je cherche une règle ;ertaine qui compose mes mœurs selon la droite aison, et réduise mes actions à la juste médiocrité : 'est la seconde chose dont j'ai besoin. Et enfin voici a troisième : mon entendement et ma volonté , qui ont les deux parties principales qui gouvernent outes mes actions, étant ainsi blessées, l'une par 'ignorance, et l'autre par le dérèglement; toute non ame en est agitée et tombe dans un autre malleur, q'ui est une inquiétude et une inconstance fternelle. J'erre de désirs en désirs, sans trouver [uoi que ce soit qui me satisfasse : je prends tous es jours de nouveaux desseins, espérant que les derliers réussiront mieux; et partout mon espérance îst frustrée. De là l'inégalité de ma vie, qui n'ayant joint de conduite arrêtée , est un mélange d'avenures diverses et de diverses prétentions, qui toutes >nt trompé mes désirs. Je les ai manquées, ou elles n'ont manqué : je les* ai manquées, lorsque je ne iuis pas parvenu au but que je m'étois proposé : îUes m'ont manqué, lorsqu'ayant obtenu ce que je ^oulois, je n'y ai pas rencontré ce que je cherchois: le sorte que je vivrai désormais sans espérance de erminer mes longues inquiétudes, si je ne trouve à

6o SUR LA LOI DE DIEU.

la fin un objet solide qui donne quelque consistance à mes mouvemens par une véritable tranquillité; une lumière pour mes erreurs, une règle pour mes dé* sordreSy un repos assuré pour mes inconstances. Ce sont les trois choses qui me sont nécessaires ; ô Dieu, où les trouverai-je? Cogitav^i vias meas. La prudence humaine est toujours chancelante; les règles des hommes sont défectueuses , les biens du monde n*ont rien de ferme; il faut que je porte mon esprit plus haut. Je vois, je vois dans la loi de Dieu une coo* duite infaillible, et une règle certaine, et une paix immuable. J^entends le Sauveur Jésus, qui avec sa charité ordinaire : « Je suis, dit-il, la voie, la vé- » rite et la vie(0 ». Je suis la voie assurée qui vous conduit sans incertitude; je suis la vérité infaillible, invariable, sans aucun défaut, qui vous règle; je suis la vraie vie de vos âmes , qui leur donne un repos sans trouble. Pourquoi délibérer davantage? Loin de moi, doutes et inquiétudes; loin de moi, fâcheuses irrésolutions : « J*ai étudié mes voies , et enfin » j^ai tourné mes pas, ô Seigneur, du côté de vos té« » moignages» iCogitav^ivias meas jet converti pedes meos in testimonia tua. C'est le sujet de cet entretien , qui embrasse , comme vous voyez , tous les devoirs de la vie humaine. Fidèles, je n'en doute pas, vous avez souvent entendu de plus doctes prédications , et où les choses ont été mieux déduites que je ne suis capable de le faire ; mais je ne craindrai pas de vous assurer, que ni dans les cabinets, ni dans les conseils , ni dans les chaires , ni dans les livres , jamais il ne s'est traité une affaire plus importante.

(0 Joan. xiY. C

BUK LA LOI DE DIEU. 6l

PREMIER POINT

ce Qu'est-ce que rhommCy 6 grand Dieu, que » vous en faites ëtat et que vous en avez souve-^ » nauce », dit le prophète David (0 7 Notre vie, qu'est-ce autre chose qu un égarement continuel ? nos opinions sont autant d'erreurs, et nos voies ne sont qu ignorance. Et certes, quand je parle de nos ignorances, je ne me plains pas, chrétiens, de ce que nous ne connoissons pas quelle est la structure du monde , ni les influences des corps célestes , ni quelle vertu tient la terre suspendue au milieu des airs, ni de ce que tous les ouvrages de la nature nous sont des énigmes insolubles. Bien que ces connoissances soient très-admirables et très-dignes d'élre recherchées, ce n'est pas ce que je déplore aujourd'hui ; la cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plains notre malheur de ce que nous ne savons pas ce qui nous est propre, de ce que nous ne connoissons. pas le bien et le mal, de ce que nous n'avons pas la véritable conduite qui doit gouverner notre vie.

Le sage Salomon étant un jour entré profondément en cette pensée : « Qu'est-il nécessaire, dit>il, » que rhomme s'étudie à des choses qui surpassent » sa capacité, puisqu'il ne sait pas même ce qui lui » est convenable durant le pâeriaag« de cette vie »? Quid necesse est homini majora se t/uœrere; cum ignoret quidconducat sihi in vild sud numéro dierum peregrinationis suœ , et tempore (juod a^lut umbra prœterit (^) 7 Mortels misérables et audacieux , nous

(«'^ Ps. viii. 5. GXLiii. 4* — ^*) Ecoles, VII. i.

mesurons le cours des astres , nous assignons la place aux élémensy nous allons chercher au fond des abîmes les choses que la nature y avoit cachées, nous pénétrons un océan immense pour trouver des terres nouvelles que les siècles précédens n*ont jamais connues ; et à quoi ne nous portent pas les désirs vagues' et téméraires d'une curiosité infinie? Et après tant de recherches laborieuses, nous sommes étrangers chez nous-mêmes; nous ne connoissons ni le chemin que nous devons tenir, ni quelle est la vraie fin de nos mouvemens. Et toutefois il est manifeste que la première chose que doit faire une personne avisée, c'est de considérer ses voies , et de peser par une véritable prudence comment il doit composer ses mœurs. C'est ce que nous enseigne l'Ecclésiaste en ces deux petits mots si sensés : ce Les yeux du sage » sont en sa tête » : Sapientis oculi in capite ejus (0. Quelle étrange façon de parler , les yeux du sage sont en sa tête ! Mais il a voulu nous faire entendre que de même que la nature a mis la vue comme un guide fidèle dans la place la plus éminente du corps, afin de veiller à notre conduite , et de découvrir de loin les obstacles qui la pourroient traverser ; ainsi la Providence divine a établi la raison dans la suprême partie de notre amc, pour adresser nos pas à la bonne voie , et; considérer aux environs les empêchemens qui nous en détournent.

Et bien que tout le monde confesse qu'il n'y a rien de si nécessaire que ce précepte du sage ; si est-ce toutefois, chrétiens, que si nous l'observons en quelque façon dans les aflaires de peu d'impor-

(>) Ecoles, II. 1 4.

tance, nous le négligeons tout-à-fait dans le point capital de la vie. Etrange aveuglement de Thomme ! personne parmi nous ne se plaint de manquer de raisonnement ; nous nous piquons d'employer la raison , et dans nos affaires , et dans nos discours; il faut même qu'il y ait de Tesprit et du raisonnement dans nos jeux ; il y a de Tétude et de Fart jusque dans nos gestes et dans nos démarches : il n'y a que sur le point de nos mœurs où nous ne nous mettons point en peine de suivre ni de consulter la raison; nous les abandonnons au hasard et à l'ignorance, £t afin que vous ne croyiez pas , chrétiens^ que ce soit ici une invective inutile , considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie ? qu'y a-t-il de plus insensé que la jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée > toujours précipitée dans ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connoitre ce qu'elle fait ? La force de Tâge se consume en mille soins et mille travaux inutiles. Le désir d'établir son ci*édit et sa fortune ; l'ambition , et les vengeances, et les jalousies , quelles tempêtes ne causentelles pas à' cet âge ? Et 'la vieillesse paresseuse et impuissante, avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses ! combien est-elle froide et languissante ! combien trouble-t-elle le présent, par la vue d'un avenir qui lui est funeste !

Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés; nous désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu équitables : et je n'en exempte pas les emplois les plus éclataus; car pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour

cela les plus accompagnés de raison. La plupart des choses que nous avons faites, les avons-nous choisies par une mûre délibération ? n'y avons-nous pas plutôt été engagés par une certaine chaleur inconsidérée y qui donne le mouvement à tous nos desseins? Et dans les choses mêmes dans lesquelles nom croyons avoir apporté le plus de prudence y quV vons-nous jugé par lesvrais principes? avons-nous jamais songé à faire les choses par leurs motifs essentiels et par leurs véritables raisons? Quand avonsnous cherché la bonne constitution de notre ame? quand nous sommes-nous donné le loisir de considérer quel devoit être notre intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde? M os amis, nos prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts, que nous n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés ; et jamais nous ne sommes poussé» que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations; si bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne Tagrément aux choses du monde est un peu tempérée par le temps, s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien. Et d'où vient cela, dirétiens? n'est-ce pas manque d'avoir bien compris les solides devoirs de l'homme et le vrai but où nous devons tendre ?

Il est vrai , et il le faut avouer , que ce n'est pas une entreprise facile ni un travail médiocre : tous les sages du monde s'y sont appliqués , tous les sages du monde s'y sont trompés. Tu me cries de loin , ô philosophie, que j'ai à marcher on ce monde dans un chemin glissant et plein de périls : je l'avoue, je le

rcconnois

reconnois , je le sens même par expérience. Tu me présentes la main pour me soutenir et pour me conduire ; mais je veux savoir auparavant si ta conduite est bien assurée : « Si un aveugle conduit un aveugle, M ils tomberont tous deux dans le précipice (0 ». Et comment puis-je me fier à toi , ô pauvre philosophie? que vois-je dans tes écoles , que des contentions inutiles qui ne seront jamais terminées? on y forme des doutes , mais on n'y prononce point de décisions. Remarquez , s'il vous plaît , chrétiens, que depuis qu on se mêle de philosopher dans le monde , la principale des questions a été des devoirs essentiels de Thomme, et quelle étoit la fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain, les autres Tout rejeté comme faux. Dans une telle variété d'opinions y que Ton me mette au milieu d'une assemblée de philosophes un homme ignorant de ce qu'il auroit à faire en ce monde ; qu'on ramasse , s'il se peut, en un même lieu tous ceux qui ont jamais eu la réputation de sagesse ; quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra, s'il attend que de leurs conférences il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée ? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes. Nobis im^i" cent videmur instmire : « Nous nous semblons in- » sensés les uns aux autres » , disoit autrefois saint Jérôme W. Non je ne le puis, chrétiens,, je ne puis jamais me fier à la seule raison humaine : elle est si variable et si chancelante , elle est tant de fois tombée

(0 Matt, XY. i4* — (*) JEpist. zzyiii, ad Ascii, lom, ly , part, ii^ €oL 67.

B088UXT. XII. 5

dans Terreur y que c'est se commettre à un përii manifeste ^ que de n'avoir point d'autre guide qu'elle. Quand je regarde quelquefois en moi-même cette mer si vaste et si agitée ^ si j'ose parler de la sorte, des raisons et opinions humaines, je ne puis découvrir dans une si vaste étendue, ni aucun liea si calme, ni aucune retraite si assurée, qui ne soit illustre par le naufrage de quelque personnage célèbre. Si bien que le prophète Job, déplorant dans la véhémence de ses douleurs les diverses calamitâ qui affligent la vie humaine, a eu juste sujet de se plaindre de notre ignorance à peu près en cette manière : O vous qui naviguez sur les mers , vous qui trafiquez dans les terres lointaines, et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses, ditesnous : N'avez-vous point reconnu dans vos longs et pénibles voyages, « n'avez-vous point reconnu où » réside l'intelligence, et dans quelles bienheureuses » provinces la sagesse s'est retirée » ? Unde sapîentia venitj et quis est locus intelligentiœ ? Certes, ce elle » s'est cachée des yeux de tous les vivans ; les oiseaux » mêmes du ciel, c'est-à-dire les esprits élevés, n'ont » pu découvrir ses vestiges » : Abscondita est ai oculis omnium vwentium , volucres quoque cœli latet (0. La mort et la corruption, c'est-à-dire l'âge caduc et la décrépite vieillesse, qui courbée par les ans semble déjà regarder sa fosse , « la mort donc » et la corruption nous ont dit » : Enfin après de longues enquêtes, et plusieurs rudes expériences, « nous en avons ouï quelque bruit confus », Qiais nous ne pouvons vous en rapporter de nouvelles

(0 Job. XXVIII. 20, ai.

suit LA LOI DK niEC. fï^

liicn assurées : Perditio et mors dixerunl : Auribus ■ nostris audivimus famam ejits (0.

Donc , ô Sagesse incompréhensible , agité de cette tempête de diverses opinions pleines d'ignorance et d'incertitude , je ne vois de refuge que vous ; vous serez le port assuré où se termineront mes erreurs. Grâce à votre miséricorde, comme vous allumiez Riitrefois durant l'obscurité de la nuit cette mystérieuse colonne de flammes, qui conduisoit Israël votre peuple dans une telle étendue de terres seules, incultes et tnlinbitées; ainsi m'avez -vous proposé comme un céleste flambeau votre loi et vos ordonnances ; elles rassureront mon esprit flottant, elles dirigeront mes pas incertains : Lucema pedihus mcis verbum tuiun , et lumen semitis mets W.

u Je m'étois résolu, dit le sage, de me retirer M entièrement des plaisirs, afin de m'adonnersérieu- » sèment à l'étude de la sagesse, jusqu'au temps que n je visse avec évidence ce qui est utile aux cnfans >i des hommes : mais, poursuit ce sage prince, j'ai » reconnu que pour cette recherche notre vie n'est i> pas assez longue (3) n. Et certes la prudence humaine est si lente dans ses progrès et la vie sî précipitée dans sa course, qu'à peine avons-nous pris les premières teintures des connoissanccs que nous recherchons, que la mort inopinément tranche le cours de nos études par une fatale et irrévocable sentence; au lieu que dans l'étude de la loi de Dieu on y est savant dès le premier jour. Craignez Dieu; je vous ai tout dit : c'est an abrégé de doctrine qui V donne de l'entendement à l'enfance la plus imbé- (0/<>(. XMni.3a.>^C>)i>t. OTin. »5. — ^fcde/.ii. 3.

» cile » : Intellectum dat parvulis (0. Cest pourquoi le prophète David : J'ai eu^ dit-il , de grands démêlés durant mes jeunes années avec de puissaDS ennemis , avec de vieux et rusés courtisans : mais j*ai été plus avisé qu'eux ; je me suis ri des raffinemens de ces vieillards expérimentés, sans y entendre d'autre finesse que de rechercher simplement les commandemens de mon Dieu : Super senes intellexi, quia mandata tua qucesivi (^).

En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissans génies; ils ne savent tous ce qu'ils font : ne voyons-nous pas tous les jours manquer quelque ressort à leurs grands et vastes desseins , et que cela ruine toute l'entreprise ? L'événement des choses est ordinairement si extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on yavoit employés, qu'il faudroitêtre aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît de renverser les desseins des hommes, qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer tout le monde, et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert et se moque d'eux , comme ils se servent et se moquent des autres.

En effet , il le faut avouer , dans la confusion des choses humaines, l'unique sûreté, mes chers Frères, la seule et véritable science est de s'attacher constamment à cette raison dominante. Ah! quelle consolation à une ame de suivre la raison souveraine avec laquelle on ne peut errer ! sans cela nos affaires iroient au Ifasard et à Taventure : car ce seroit une folle persuasion de croire que nous puissions pren-

(0 A. Œviii. i3o. — W Ihid, 100.

dre si justement nos mesures ^ que nous fassions tomber les événemens au point prëcis que nous souhaitons; les rencontres des choses humaines sont trop irnfgulières et trop bizarres. 11 sert beaucoup d'observer le temps pour ensemencer la terre et pour moissonner ; et néanmoins , dit le sage y que je ne me lasse point de vous alléguer cette matière : « Qui » prendroit garde au vent de si près ^ jamais il ne » semeroit; et qui considéreroit les nues, atten- » dant toujours que le temps lui vînt entièrement i> à souhait ^ jamais il ne recueilleroit ses moissons a : Qui observai ventum non semînat, et qui considérât nubes nunquam meteti^). Il veut dire, par cet exemple, que les affaires du monde sont de telle nature , que souvent elles se gâtent par trop de précautions ; que c'est un abus de croire que toutes choses ca- . drent au juste et concourent à nos desseins. Telle est la loi des entreprises humaines ^ qu'il y manque toujours quelque pièce ; et ainsi la plus haute prudence est contrainte de commettre au hasard le principal de l'événement.

N'en usez pas de la sorte , ô justes et enfans de Dieu. Vous qui faites profession dttte sagesse plus qu'humaine , croyez qu'il seroit indigne de personnes bien avisées d'abandonner vos desseins au hasard et à la fortune ; et puisque votre raison n'est ni assez ferme ni assez puissante pour diriger les vues des affaires selon une conduite certaine , laissez-vous gouverner à cette divine Sagesse qui régit si bien toutes choses , et ne me dites pas qu'elle passe votre portée. Ne voyez -vous pas que, par une ex-

0) EccUs, XI. 4*^

tréme bonté, elle s'est rendue sensible et familière : elle est , pour ainsi dire y coulée dans les Ecritures divines, d'où les prédicateurs la tirent pour vous la prêcher; et là cette Sagesse profonde, qui donne une nourriture solide aux parfaits , a daigné se tourner en lait pour sustenter les petits enfans. Mais que pouvons-nous désirer davantage, après que cette Sagesse éternelle s'est revêtue d'une chair humaine, afin de se familiariser avec nous ? Nous ne pouvions trouver la voie assurée , à cause de nos erreurs; « la M voie même est venue à nous » : Ipsa via ad te venit, dit saint Augustin (0; car le Sauveur Jésus e^t la voie.

C'est cet excellent Précepteur que nous promettoit Isaïe : « Tes oreillçs entendront, dit-il, la voix » de celui qui marchant derrière toi, t'avertira de M tes voies, et tes yeux verront ton Précepteur » : Erunt oculi lui videntes Prœceptorem tuum W. 0 inefialdc miséricorde! Fidèles, réjouissons - nous : nous sommes des enfans ignorans de toutes choses ; mais puisque nous avons un tel Maître, nous avons juste sujet de nous glorifier de notre ignorance , qui a porté notre wtte céleste à nous mettre sous la conduite d'un si excellent Précepteur. Ce bon Précepteur, il est Dieu et homme. O souveraine autorité ! ô incomparable douceur ! Un maître a tout gag!\é , quand il peut si l)icn tempérer les choses, qu'on l'aime et qu'on le respecte : je respecte mon Maître , parce qu'il est Dieu; et afin que inon amour pour lui fut plus libre et plus familier, il a bien voulu se faire homme. Je me déficrois d'une prudence, et je

secouerois aisément le joug d'une autorité purement humaine : « Celle-là est trop sujette à Terreur ; celle- » ci trop exposée au mépris » : Tam illafallifaci^ lis y quhm ista contemni , dit TertuUten (0. Mais je ploie et je me captive sous les paroles magistrales du Sauveur Jésus : dans celles que j'entends y j y vois des instructions admirables; dans celles que je n'entends pas , j'y adore une autorité infaillible. Si je ne mérite pas de les comprendre y elles méritent que je les croie ; et- j'ai cet avantage dans son école , qu'une humble soumission me conduit à Tintelligence plutôt qu'une recherche laborieuse. Venez donc, 6 sages du siècle , venez à cet excellent Précepteur qui a des paroles de vie étemelle : laissez votre Platon avec sa divine éloquence y laissez votre Aristote avec cette subtilité de raison nemens y laissez votre Sénèque avec ses superbes opinions ; la simplicité de Jésus est plus majestueuse et plus forte que leur gravité affectée. Ce philosophe insultoit aux misères du genre humain par une raillerie arrogante; cet autre les déploroit par une compassion inutile. Jésus y le débonnaire Jésus y il plaint nos misères , mais il les soulage; ceux qu'il instruit, il les porte : ah! il va au péril de sa vie chercher sa brebis égarée ; mais il la rapporte sur ses épaules , parce qu' « errant deçà » et delà y elle s'étoit extrêmement travaillée » : Multum enim errando laboraueraî, dit Tertullien (^). Pouvons-nous hésiter ayant un tel Mattre ?

Au reste y il n'est point de ces maîtres délicats qui louent la pauvreté parmi les richesses , ou qui prêchent la patience dans la mollesse et la volupté; et

C») Jpolog. n. 45. —^«) Depœnit, n. 8.

lui et tous ses disciples, ils ont scellé de leur sang les vérités qu'ils ont avancées. Ses saints enseignemens n'étoient qu*un tableau de sa vie. Il prouvoit beaucoup plus par ses actions que par ses paroles : il a beaucoup plus fait qu'il n'a dit, parce qu'il accommodoit ses instructions à notre foiblesse; mais il falloit qu'il vécût en ce monde comme un exem*plaire achevé d'une inimitable perfection. Que craignez-vous donc y hommes sans courage ? cet eiccellent Maître, et par ses paroles et par ses exemples, a déterminé toutes choses sur le point de nos mœurs; il ne nous a point laissé de questions indécises. Je vous vois éperdus et étonnés sur le chemin de la piété chrétienne ; vous n'oses y entrer, parce que vous n'y voyez au premier aspect qu'embarras et que difficultés : vous ne savez si dans ce fleuve il y a un gué par oii vous puissiez échapper. Considérez le Sauveur Jésus ; afin de vous tirer hors de doute , il y est passé devant vous : regardez-le triomphant à l'autre rivage , qui vous appelle , qui vous tend les bras, qui vous assure qu'il n'y a rien à craindre. Voyez, voyez l'endroit qu'il a honoré par son passage; il Ta marqué d'un trait de lumière : et n'est-ce pas une honte à des chrétiens d'avoir horreur d'aller où ils voient les vestiges de Jésus-Christ? Certes, on ne le peut nier, mes chers Frères; nous serions entièrement insensés, si ayant cette conduite certaine , nous nous laissions encore emporter aux mensonges et aux vanités de la prudence du monde. J'ai étudié mes voies; dans les erreurs diverses de notre vie, j'ai considéré attentivement oh je pourrois rencontrer de la certitude : j'ai trouvé, ô Sauveur Jésus, que c'ctoit une mani*

e folie de la chercher ailleurs que dans vos témoiiges irrëprëhensibles ; et ainsi par votre assisce j'ai résolu de tourner mes pas du côte de vos loignages : Cogitauimas meas: d'autant plus que l'y vois pas seulement la lumière qui éclaire mes orances , mais ]j reconnois encore la seule règle lillible qui peut composer mes désordres. C'est la onde partie.

SECOND POINT

X étoit impossible que l'ignorance profonde qui ;ne dans les choses humaines ne précipitât nos KîtioDS dans un étrange dérèglement : car de me que le pilote , à qui les tempêtes et l'obscué ont ôté le Jugement tout ensemble avec les >iles qui le conduisoient, abandonne le gouver* il y et laisse voguer le vaisseau au gré des vents des ondes; ainsi les hommes par leurs erreurs ant perdu les véritables principes par lesquels ils dévoient gouverner^ ils se sont laissé emporter à irs fantaisies : chacun s'est fait des idoles de ses ûrSy et par-là les règles des mœurs ont été entiènent perverties. Combien voyons -nous de perines qui voudroient que l'on nous laissât vivre acun comme nous l'entendrions y que l'on nous eût fait de tant de lois incommodes? C'est ainsi qu'ils pellent les saintes institutions de la loi divine : et nous n'osons pas peut-être en parler si ouverte mty au moins ne vivons- nous pas d'autre sorte e si nous étions imbus de cette créance. Notre ;le , quoi que nous puissions dire , est de suivre s passions; ou si nous les réprimons quelquefois,

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