‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 44 sur 76 · SUR LA. PaOVlDEMCE · texte numérisé non relu

SUR LA. PaOVlDEMCE

remplie de trois liqueurs : CaUx in manu Domini *vini meri plenus mixto. Il y a premièrement le vin pur y vùU meri; il y a secondement le vin mêlé, plenus mixto; enfin il y a la lie , verumtamenfœx ejus non est exinanita (0. Que signifie ce vin pur? la joie de Téternité^ joie qui n'est altérée par aucun mal, mêlée d'aucune amertume. Que signifie cette lie? sinon le supplice des réprouvés , supplice qui n'est tempéré d'aucune douceur. Et que représente ce vin mêlé? sinon ces biens, et ces maux, que l'usage peut faire changer de nature , tels que nous les éprouvons dans la vie présente. O la belle distinction des biens et des maux que le prophète a chantée ! mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! Voici les temps de mélange , voici les temps de mérite , où il faut exercer les bons pour les éprouver, et supporter les pécheurs pour les attendre : qu'on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mêlés dpnt les sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent; mais ces temps de mélange finiront. Venez , esprits puw , esprits innocens , venez boire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous , ô méchans endurcis , méehans éternellement séparas des justes , il n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de banquets , plus de jeux ; venez boire toute l'amertume de la vengeance divine : Bibent omnes pecccUores terrœ (2). Voilà, Messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable.

« O que vos œuvres sont grandes! que vos voies

(0 Ps. Lxxiv. 8,9. — (>) Ibid, 9.

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» sont justes et véritables , ô Seigneur, Dieu tout- » puissant! Qui ne vous loueroit, qui ne vous béni- » roit y ô Roi des siècles (0 » 1 qui n*admireroit votre providence , qui ne craindroit vos jugemens ! Âh ! vraiment! « l^omme insensé, n'entend pas ces cfao- » ses et le fou ne les connott pas » : Vir insipiens non cognoscet, et stuUus non inteUiget hœc W. « Il » ne regarde que ce qu*il voit , et il se trompe » : Hœc cogitaifcrunt^ et errauerunt (3). Car il vous a plu , 6 grand Architecte , qu'on ne vit la beauté de votre édifice qu'après que vous y aurez mis la dernière main; et votre prophète a prédit que «ce se- O roit seulement au dernier jour qu'on entendroit » le mystère de votre conseil » : In noyissimis die^ bus intelligetis consilium efus (4).

Mais alors , il sera bien tard pour profiter d'une connoissance si nécessaire : prévenons^ Messieurs , rheure destinée ; assistons en esprit au dernier jour^ et du marche-pied de ce tribunal devant lequel nous comparoîtrons y contemplons les choses humaines. Dans cette crainte , dans cette épouvante, dans ce silence universel de toute la nature , avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies^ qui s'afiermissoient dans le cfrime en voyant d'autres crimes impunis ! Ëux-mémes au contraire s'étonneront comment ils ne voyoient pas que cette publique impunité les avertissoit^ hautement de l'extrême rigueur de ce dernier jour. Oui, j'atteste le Dieu vivant, qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance; les châtimens exemplaires qu'il

(0 jipoe, XT. 3« 4* ~" ^*^ P*- ^ci. 6. — (}) Sap. u. az. -— (4) Jertm. sutt»ao.

4l4 su» ri YAOyiDBHCB*

exerce sur quelques-uns ne me semblent pas À terribles que Fimpunité de tous les autres. S'il punissoit ici tous les criminels ^ |e croirois toute sa )iistice épuisée , et je ne vivrois pas en attente d*un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne faille attendre un grand changement Non, les choses ne sont pas encore en leur place fixe y elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souffre encore quoiqu'innocent; le mauvais riche quoique coupable , jouit encore de quelque repos: ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être : cet état est violent et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas, ô hommes du monde ; il faut que les choses changent. Et en efiet admirez la suite : « Mon fils , tu as reçu des biens » en ta vie, et Lazare aussi a reçu des maux ». Ce désordre se pouvoit souffrir durant les temps de mélange y où Dieu préparoit un plus grand ouvrage ; mais sous un Dieu bon et sous un Dieu juste une telle confusion ne pouvoit pas être éternelle. C'est pourquoi y poursuit Abraham, maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité ; Nunc autem; une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place , la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due , ni la consolation refusée au juste qui Ta espérée : Nunc autem hic consolatur, tu verb cruciaris. Voilà, Messieurs, le conseil de Dieu exposé fidèlement par son Ecriture : voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons faire; c'est par où je m'en vais conclure.

eVK LÀ »I.0TI1>ISCB. I^l5

SECOND POINT

QncoirQUE est persuadé qu'une sagesse divine le gouverne, et qu'un conseil immuable le conduit à . une fin éternelle, rien ne lui parolt ni grand ni terrible que ce qui a relation à l'e'temité : c'est poorquoi les deux sentimens que lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien , et ensuite de ne rien craindre de toat ce qui se termine en la vie pre'sente.

Il ne doit rien admirer , et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence qui a fait, comme noua avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente , qui réserve l«t biens tout purs k la vie future, a établi cette loi : qu'aucun n'aurait de part aux biens suprêmes, qui auroit trop admiré les biens médiocres. Car Diea veut, dit saint Augustin , que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente , pour servir de consolation aux captifs , et ceux qu'il réserve au siècle h venir, pour faire la félicité de ses enfans ; AUud est solattum captivorrum, aliud gaudium Uberortun (0. La s/^jfi et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons; ou pour dire quelque chose de plus fort. Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qn'il donne si souvent à ses enne* mis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne lei communiquer qu'à ses serviteurs : Hœc omnia tri'

{>) S. Aug. itt Pi. GXUTt,fl. S.lom.tT.M'. l5l6i.

i^|6 STJK tA PROVIDEMCE.

huiteiiam malU, ne magni pendantur à bonis , dit saint Augustin (0,

Et certainement, chrétiens, quand rappelant eo mon esprit la mémoire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les cnfans d'Abraham et le seul peuple «jui adore Dieu rele'gué en la Palestine , en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles ; el pour dire (quelque chose qui nous touche de pliu près, quand je vois cet ennemi déclare du nom chrétien, soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre l'Evangile, abattre sotii son croissant la croix de Jésus-Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunée^; el que je considère d'ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus-CIirist, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cieiix assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un présent de peu d'importance : ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs , et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parois peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit! Mais peut-être que je m'oublie , et que je ne songe pas où je parle, quand j'appelle les empires et les monarchies un présent de peu d'importance : non, Don, Messieurs, je ne m'oublie pas: non, non, je (■)//i/>j.uii,>i. i4,cc>/.6t3.

n'ignor*

8vm LA pioTiDCirce. 4^7

more pas combien grand et combien angaste est monarque qui nous honore de son audiencp, et sais assez remarquer combien Dieu est bienfaiit en son endroit , de confier à sa conduite une grande et si noble partie du genre bumain , pour protéger par sa puissance. Mais je sab aussi, rétiens , que les souverains pieux , quoique dans rdre des choses humaines ils ne voient rien de lis grand que leur sceptre, rien de plus sacré que iir personne y rien de plus inviolable que leur ajestéy doivent néanmoins mépriser le royaume l'ils possèdent seuk, au prix d^nn autre royaume ns lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux , qu ils désirent même, s*ils sont chrétiens, de parger un jour avec leurs sujets , que la grâce de Jes -Christ et la vision bienheureuse aura rendus iirs compagnons : Plus amant illud regnum in quo >n timent habere consortes (0. Ainsi la foi de la *ovidence, en mettant toujours en vue aux enfans t Dieu la dernière décision , leur ôte Fadmiration i toute autre chose : mais elle fait encore un plus *and effet-, c'est de les délivrer de la crainte. Que *aindroient-ils , chrétiens? rien ne les dioque, rien > les offense, rien ne leur répugne.

Il y a cette différence remarquable entre les luses particulières et la cause universelle du monde le les causes particulières se choquent les unes les itrcs ; le froid combat le chaud , et le chaud alique le froid. Mais la cause premièi e et universelle ai enferme dans un même ordre et les parties et tout, ne trouve rien qui hi combatte, parce que

4l8 SUR LA FHOTIDENCE.

si les parties se choquent entre elles, c'est sans préjudice du tout-, elles s'accordent avec le tout, dont elles font l'assemblage par leui discordance et leur contrari^të. Il scroit long, chrétiens, de démêler ce rai so une m en t. Mats pour en faire l'application, quiconque a des desseins particuliers, quiconque s'attache aux causes particulières, disons encore plu clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince^ ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d'autres préteadans qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent : un res-* sort ne joue pas à temps, et la machine s'arrête ; l'intrigue n'a pas son etfet , ses espérances s'en vont en fumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties , non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur , à l'intrigue, maiî à la cause première et fondamentale , à Dieu , à sa volonté, à sa providence, il ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui trouble ses desseins : au con-> traire tout concourt et tout coopère à l'exécution de set desseins; parce que tout concourt et tout coopère dit le saint apôtre , à l'accomplisienient de son salut; et son salut est sa grande afiÈûre; c'est là que se réduisent toutes ses pensées : DUigentibus Deian omnia cooperantur in bonum C^).

S'appUquant de cette sorte à la Providence si vaste, si étendue, qui enferme dans sesdesseins toutes les causes et tous les effets, il s'étend et se dilate lui-même, et il apprend à s'appliquer en bien tontes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités, il reçoit le pi-ésent du ciel avec soumission, et il honore la

t") tue. XII. 3a. — (■) AoDi-vui. 38.

tW^ lil PAOVIDBVCB. 4^9

miséricorde qui lui feit du bien , «& le rëpandant sur Ifp oûsërables. S'il e^t dans ladversitë, il songe que « Tépreuv^ produit Fespérance (0», que la guerre 89 fisdt pour la paix , et que si sa vertu combat ^ elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère ^ p%rçe qu*i) n est jamais sans ressource. U croit tou^ JQurs entepdre le sauveur Jésus qui lui grave dans le fond du cosur ces belles paroles : « Ne craignes » point , petit troupeau , parce qu'il a plu à votre , »' Père de vou^ donner un royaume (?) », Ainsi k quelque extréfuité qu'il soit réduit , jamais on n'e»* tendra de se bouche ces paroles infidèles , qu'il a perdu tout son bien ; car peut-il désespérer de s^ ^rtune ^ lui à qui il reste encore un royaume entier , et un royaume qui n'est autre que celui de Dieu 7 Quelle force le peut abattre, étant toujours soutenu par une si belle espérance?

Voilà quel il est en lui-même. U ne sait pas moins profiter de ce qui se passe dans les autres. Tout le (Donfopd et tout Véiifie; tout Té^onne et tout Tencourage* Tout le fait rentrer en lui-même , autant les coups de gr4c(B que les coups de rigueur et de justice $ au tijint la chute des uns que la persévérance des autres^ Itutant les exemples de foiblesse que les exemples de force ; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car s'il lance son tonnerre sur les criminels ; le juste y dit saint Augustin &) , vient laver ses mains dans leur sang; c'est-à-dire y qu'il se purifie par la crainte d'un pareil supplice. S'ils prospèrent visible^ ment y et qi^e leur bonne fortiine semble faire rou-

(0 JloMi. V. 4* — (*) ^^Mc %xi. 33. — (3) in P*. LTii » n. ai y tom. ir,

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