SUR L'IMPÉNITENCE FINALE
Diffërens degrés de la servitude des p^chears : grandeur de la dilEculte qu'ils éprouvent au dernier moment, pour briser les liens de leurs attaches. Causes de la négligence des hommes dans la grande affaire du salut. Peinture naturelle de la vie aes gens du monde : dans quel état ils se trouvent à Fheure de la mort. Insensibilité que 1 ^attachement aux plaisirs produit dans les riches à l'égard des pauvres : énormité de ce crime : terrible abandonnement où se trouveront ceux qui les auront délaissés.
Mortuus est autem et dives.
Le riche mourut aussi. Luc. xvi. 22.
Je laisse Jésus-Christ sur le Thabor dans les splendeurs de sa gloire , pour arrêter ma vue sur un autre objet moins agréable , à la vérité, mais qui nous presse plus fortement à la pénitence. C'est le mauvais riche mourant y et mourant comme il a vécu , dans l'attache à ses passions , dans rengagement au péché/ dans Tobligation à la peine.
Dans le dessein que j*ai pris de faire tout Fentre* tien de cette semaine snr la triste anrentiire de ee mîsërablei je m'^tois d*abord proposé dé donnêi^ comme d^ML taUeauX| dont Fun répr^nteroit sa mauvaise vie ^ et Fautre sa fin màUieureuse; mais f ai cru que les pëcheuHKy toufwrs fevora^es à ce qui éloigne leur conversion, si )e £aiisois ee partage , se persuaderoient trop facilement qu'ils pourraient aussi détacher ces choses, qui ne sont pour notre malheur que trop enchaînées^ et qu'une espérance présomptueuse de corriger à la mort ce qui manqueroit à la vie , nourriroit leur knpénitence. Je me suis donc résolu de leur faire considérer , dans ce discours^ comme par une chute insensible ou tombe d'une vie licencieuse aune mort désespérée; afin que contemplant d*une même tue ce qu'ik font et ce qu'ils s'attirent , où ils 9ant et où ils s'enga-^ gent, ils quittent la voie en laquelle ils marchent^ parla crainte de Fabtme où elle conduit. Vous donc, 6 divin Esprit, sans lequel toutes nos pensées sont sans force et toutes nos paroles san» poids , donner efiicaee à oe discours, touché des saintes prières de là bieidieure*se Marie, à laquelle nous aHons dure : jài^Cj Maria.
Cbst trop se laisser surprendre aux vaines descriptions des peintres et deâ poètes , que de croire la vie et la mort autant dissemblables , que les uns et les autres nous les figurent. Potir les peindre au naturel , pour les représenter chrétiennement , il lenr#at donner les méÉies traits. C'est pourquoi lesiKiaottiess^ tràiÉpênl^ltivqne trouvant leur con-
A ^si
4t}4 ^^^ l'imvénitbncs finals*
version si pénible pendant la vie, ils s'imaginent que la mort aplanira ces difficultés; se persuadant peutêtre qu*il leur sera plus aisé de se changer , lorsque la nature altérée touchera de près à son changement dernier et irrémédiable : car ils devroîent penser au contraire que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie, mais qu'elle n'est autre chose sinon une vie qui s*achève. Or qui ne sait,
chrétiens, qu*à la conclusion de la pièce , on n'introduit pas d'autres personnages que ceux qui ont paru dans les autres scènes; et que les eaux d'un torrent, lorsqu'elles se perdent, ne sont pas d'une autre nature que lorsqu'elles coulent. C'est donc cet enchaînement qu'il nous faut aujourd'hui comprendre : et afin de concevoir plus distinctement comme ce qui se passe en la vie porte coup au point de la mort , traçons ici en un mot la vie d'un homme du monde.
Ses plaisirs et ses affaires partagent ses soins : par l'attache à ses plaisirs, il n'est pas à Dieu; par l'empressement de ses affaires , il n'est pas à soi ; et ces deux choses ensemble le rendent insensible aux malheurs d'autrui. Ainsi notre mauvais riche, homme de plaisirs et de bonne chère, ajoutez , si vous le voulez, homme d'affaires et d'intrigues, étant enchanté par les uns et occupé par les autres , ne s'étoit jamais arrêté pour regarder en passant le pauvre Lazare qui mouroit de faim à sa porte.
Telle est la vie d'un homme du monde ; et presque tous ceux qui m'écoutent se trouveront tantôt, s'ils y prennent garde, dans quelque partie de la para-* bole. Mais voyons enfin y chrétiens, quelle sera la
«VE VtlÊPtVtT'EVClR FINALE. 4^5
fin de cette aventure. La mort , qui s'avançoit pas à pas f arrive , < imprévue et inopinée» On dit à ce mondain délicat , à ce mondain empressé, à ce mondain insensible et impitoyable ^ que son heure dernière est venue : il se réveille en sursaut, comme d*un profond assoupissement ; il commence à se re-^ pentir de s*étre si fort attaché au monde , qu'il est enfin contraint de quitter : il veut rompre en un moment ses liens, et il sent, si toutefois il sent quelque chose, qu*il n'est pas possible, du moins. tout à coup, de faire une rupture si violente : il demande du temps en pleurant, pour accomplir un si grand ouvrage , et il voit que tout le temps lui est échappé. Ah V dans une occasion si pressante oîi les grâces communes ne suffisent pas , il implore un se-^ cours extraordinaire; mais comme il n'a lui-même jamais eu pitié de personne, aussi tout est sourd à l'en tour de lui au jour de son affliction : tellement que par ses plaisirs, par ses empressemens, par sa dureté, il. arrive enfin, le malheureux, à la plus grande séparation, sans détachement -, premier point: à la plus grande affaire, sans loisir ; second point : à la plus grande misère, sans assistance; troisième* point. O SeigneuF , Seigneur tout-puissant , donnez efficace à mes paroles, pour graver dans les cœurs de ceux qui m'écoutent des vérités si importantes. Commençons à parler de l'attache au monde.
PREMIER POINT
L*ABOin>AvcB, la bonne fortune , la vie délicate et ydBplneiise sont comparées souvent dans les saintes. E<4rtl^.lu(lii^fleBve$ impétueux , qui passent sans
426 SUB. L*IlIPÉiriTENCE FIITÀLB.
s^arréter, et tombent sans pouvoir soutenir leur propre poids. Mais si la félicité du monde imite un jBeuye dans son inconstance, elk lui ressemble aussi dans sa force ; parce.qu'en tombant elle nous pousse, •I qu en coulant elle nous tire i Attendis t/uia labi- UiTj cave quia trahit, dit saint Augustin (0. * , Il faut aujourd'hui , Messieurs y vous représenter «et attrait puissant. Venez et ouvrez les yeux , et voyez les liens cachés dans lesquels votre cœur est pris : mais pour comprendre tous les degrés de <ette déplorable, servitude où nous jettent les biens du monde, contemplez ce que fait en nousTattache d*un cœur qui les possède , Tattache d*un cœur qui en use, Fattache d*un cœur qui s'y abandonne. O quelles chaînes ! ô quel esclavage ! mais disons les choses par ordre.
Premièrement , chrétiens , c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes , qui n'ont pas expérimenté la fortune , que la possession des biens de la terre rend l'ame plus libre et plus dégagée. Par exemple, on se persuade que l'avarice seroit tout-à-fait éteinte, que l'on n'auroit plus d'attache aux richesses, si l'on en avoit ce qu'il faut. Ah! c'est alors, disons-nous, que le cœur, qui se resserre dans l'inquiétude du besoin , reprendra sa liberté toute entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu : tous les jours nous nous flattons de cette pensée ; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que les richesses guérissent Ta varice y ni que cette eau puisse étancher cette
(») In. Ps, cxxxTi , w. 3 , tom, ir,coLi 5i 4.
»1TR r'iMPÉiriTEircc f^iNAt's. 4'^7
SéiiR:-Noas vojront ptfr expërielicie que le riche ^ à qiii tout abende y n*é9t pas moinft impatient dans êéê peHès^ qae le pauvre à qtti totft manque ^ et je 6é m'enétôtine pas : cur il faut entendre , Messieut^, qtte ^ùM û*avotis pas seulement pour totlt notre bieâ oAe affection générale , mais c(tie chaque petite |>al*tie attire une afiectîM pattienlière ; ce qui Êiit que nous Voyons ordiMiVttoent qUe Tame û'a pas Hioins d'àttadiey que là pértè M*est pas moins sensible dans l'abondance q^é datts là disette. H en est comme des dieveux, qui font toujours sentir la même douleur > soit qu'on les arrache d'une tête ehauve> soit qtft*on tes tire d'une tête qui en e^ couv^te : Oii sent tbtijours la nréme douleur , à cause que chaque cheVèu ayant sa racine propre, là violence est toujoui;$ égale. Ainsi , chaque petite parcelle du bien que nous poMSdons tenant ^ns le fond du coeur par ftà InnàÉte pàlticulière / îl s'ensnit manifestement que l'opulettee n'a pas môînis d'attache que k diselte; àû conttaif-e qn'eBe est, du^ moins en ceci y et plus captive et plus engagée , qu elle a plus de liens qui l'enchaînent et un phts grand poids qui Faecàble. Tevoilà donc , ô hdmme jin vao^e ^ attaché k ton propre bien avec un atifoùr iftMneâàe. Mais il Se croirait pauvre dans son àbohil|hMoe> (de même de toutes les antres passkms , ) s'il H?isbil de sa beMie forttfne. Vôjrons quel est cet lÉÉgéi et poM procéder tott|ôilrs avec ordre , lais-^ Mtis eetix qui éVmpcfrtent d'abord aux excès ; et ^ CMfsidérons un moment leSr autres qui s'imaginent <lre modérés^ qwand ili#e donnent de tout leur
4^8 SVK L^IMPÉHITEHCE FIlTÂLS.
Le mauvais riche de la parabole les doit faire trembler îiisqu*au fond de Tame. Qui n*a ouï remarquer cent fois , que le Fils de Dieu ne nous parle ni de ses adultères , ni de ses rapines, ni de ses violences 7 Sa délicatesse et sa bonne chère font une partie si considérable de son crime , que c*e8t presque le seul désordre qui nous est rapporté dans notre Evangile. « G*est un homme, dit saint Gré- » goire, qui s'est damné dans les choses permises, » parce qu'il s'y est donné tout entier, parce qu*il ]» s'y est laissé aller sans retenue » : tant il est vrai, chrétiens, que ce n'est pas toujours l'objet défendu, mais que c'est fort souvent l'attache qui fait des crimes damnables : Dwitem ultrix gehenna suscepit, non quia aliquid illiciium gessit, sed quia immode^ ralo usu totum se licitis tradidit (0. O Dieu! qui ne seroit étonné , qui ne s'écrieroit avec le Sauveur : <( Ah! que la voie est étroite qui nous conduit au » royaume (^) » ! Sommes-nous donc si malheureux, qu'il y ait quelque choâe qui soit défendu , même dans l'usage de ce qui est permis ? N'en doutons pas, chrétiens : quiconque a les yeux ouverts pour entendre la force de cet oracle prononcé par le Fils de Dieu : « Nul ne peut servir deux maîtres (3) »; il pourra aisément comprendre qu'à quelque bien que le cœur s'attache , soit qu'il soit défendu , soit qu'il soit permis , s'il s'y donne tout entier , il n'est plus à Dieu ; et ainsi qu'il peut y avoir des attache* mens damnables à des choses qui de leur nature seroient innocentes. S'il est ainsi , chrétiens; et qui
(0 Pastor.part. m, cap. xxi, tom, il, coL 67. — (») 3fatt. vu. 14. — C3)/6iU VI, 24.
SUE L'iXPiHITBHCE FINALS. 4^9
>eot douter qa*il ne soit ainsi , après qne la vérité lous en assure 7 ô grands , 6 riches du siècle , que rotre condition me fait peur, et que f appréhende )our TOUS ces crimes cachés et délicats , qui ne se lîstinguent point par les objets , qui ne dépendent jae du* secnit mouvement du cœur et d*un attachement presque imperceptible ! Mais tout le monde n*entend pas cette parole ; passons outre , chrétiens ; et puisque les hommes du monde ne comprennent pas cette vérité , tâchons de leur fkire voir le triste état de leur ame par une chute plus apparente.
Et certes il est impossible qu^en prenant si peu de soin de se retenir dans les choses qui sont permises , ils ne s^emportent bientôt jusqu*à tie craindre plus de poursuivre celles qui sont ouvertement défendues. Car, chrétiens y qui ne le sait pas? qui ne le aent par expérience 7 notre esprit n'est pasYait de sorte qu'il puisse facilement se donner des bornes* Job lavoit bien connu par expérience : Pepigifœ^ dus cum oeuUs meis (') : « Pai fait tin pacte avec Si mes jeux / de ne penser à aucune beauté riftr- » telle w.Voyes qu'il règle la vue pour arrêter la pensée. Il réprime des regards qui pourroient être innocensy pour arrêter des pensées qui apparemment seroient criminelles : ce qui n^est peut-être pas si clairement^éfendu pai^ la loi de Dieu , il y ^lîge sesyefux par traité exprès. Pourquoi 7 parce qu'il sait que, par cet abandon aux choses licites , il aefîat dans tout notre cœur un certain épanchement d'une joie mondaine; si bien que l'ame se laissant aller à tout ce qui lui est permis ^ commence à s*ir-
(0/oli.axxi. 1.
43o SUE ClMPÉHITEBfCE FIIIALB.
rlter de ce que quelque chose lui est d^feuda. Ah ! quel état ! quel penchant ! quelle étrange dispp^tion ! Je vous laisse à penser si une liberté précipitée ju3qu au voisinage du vice ne s'emportera pas l^entôt jusqu à la liçenpç ; si eU<ç ne passera pas bieatôt les limites, quand il ne lui restera plus qu4|ne si légère démarche. Sans doute , ayant pris sa course avec tant d*ardeur dans cette vaste carrière des choses 'permises y elle ne pourra plus retenir ses pas i et il lui arrivera infailliblement ee que dit de:^i-méme le grand saint Paulin: «Je m'emporte au-^4^à de ce » que je dois, pendant que je ne prends aiicun soin » de me modérer en C0 qiie je puis » : QuadnQn e^rpediebat admisi ^ dum non tempero çuod licebat (0. Après cela, chrétiens, si Dieu ne fait un miracle, la licence des grandes fortunes n'a plus de limites : Prodiit quasi ejç adipc iniqidtas eonmi (^) : « Dans » leur giMisse, dit le Saint-Esprit , dans leur abon- » dance, il se fait un fonds d'iniquité qui ne s'épuise » jamais ». C'est de là que naissent ces péchés régnans, qi^î^ne se contentent pas qu'on les souffre ni même qu'on les excuse, mais qui veulent encore qu'on leur applaudisse. Car il y a, dit saint Augustin & , deux espèces de péchés : les uns viennent de la disette; les autres naissent de l'excès. Ceux qui naissent du besoin et de la misè;?e , ce sont des péchés serviles et timides : quand un pauvre vole , il se cache; quand il est découvert, il tremble; il n'oseroit soutenir son crime, trop heureux s'il le peut couvrir et envelopper dans les ténèbres. Mais ces
(•) Epist. XXX , ad âepôr. n, 3. — C*) Ps. Lxxii. 6. — {^) In Ps. lxxii , n. 11 , tom. ly, col. ^Sq.
SUR l'impénitekce fiisale. 43 1
péchés d'abondance, ils sont superbes et audacieux, ils veulent re'gner ; vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction ; « Ils veulent jouir, dit >i TertuUien , de toute la lumière du jour et de » toute la conscienoe du ciel » : Delicta vestra ef loco omnij et luce omni^ et unii^ersd cçeli comcien* tid/muntur (0.
Combien en avons - nous vu qui se plaisent de faire les grands par la licence du crime , qui s*imar ginent s'âevier bien haut au-dessus des choses hur maines par le mépris de toutes les lois , à qui la pur deur même semble indigne d*eux y parce que c'est une espèce de crainte. Ah! si je pouvois vous ouvrir ici le cœur d*un Nabuchodonosor ou d*un Balthasar dans THistoire sainte , d'un Nérou , d'un JDo^ mitien dans les histoires prpfanes, vousyerriet «v<9Ç horreur et tremblement ce que fait dans les grwdei» places Foubli de Dieur, et cette terrible pensée d^ n'avoir rien sur sa tête. C'est là ^e là convoitise va tous les jours se subtilisant et renviant sur soinméme. De là naissent des vices inconnus , des monstres d'avar rice , des raffinemens de volupté ^ des délicatesses d'orgueil qui n'ont point de nom : et tout cela $f soutient à la face du genre humain. Pendant qw tout le monde applaudit, on se résout facilement à se faire grâce ; et' dans cette licence infinie , on compte parmi ses vertus tous les pédiés qu'on up commet pas , tous les crimes dont on s'abstient ]S(t quelle est la cause de tous ces désordres, la graQdf puissance, féconde en crimes, la licence, mère d^ tous les excès. « Vous avck dit : Je régnerai étgfr
{^)AdIfat.Ub.i,n.ie,
432 $t7& L*iMPÉyrrBHCx pxhâxs.
a> nellement. Vous n*avez point fait de réflexion sur » tout ceci y et vous ne vous êtes point représenté » ce qui devoit vous arriver un jour » : Dixisti : In sempitemum ère domina. Non posuisti hase super cor tuum, neçue recordata es not^ùsimi tui CO, « Ces » pécheurs hardis et superbes ne se contentent plis » de penser le mal, ils s'en vantent, ils s'en glori- » fient» : Cogitauerunt et locuti suni ne^fuitiam^ imquitatem in excelso focuti sunt (^}. Remarquez ces paroles : in excelso; à découvert , en public, devant tout le monde. Parce qu'ils ont oublié Dieu^ ils croient que Dieu les oublie, et qu'il dort aussi bien qu'eux : Dixit enim in corde suo : ObUtus est Deus (5). L'impunité leur fait tout oser, ils ne pensent ni au jugement, ni à la mort même, jusqu'à ce qu'elle vienne, toujours imprévue, finir Tenchatnement des crimes , pour commencer celui des supplices.
Car de croire que sans miracle l'on puisse en ce seul moment briser des liens si forts , changer des inclinations si profondes, enfin aijattre d'un même coup tout l'ouvrage de tant d'années, c'est une folie manifeste. A la vérité, chrétiens, pendant que la maladie arrête pour un peu de temps les atteintes les plus vives de la convoitise , je confesse qu'il est facile de jouer par crainte le personnage d'un pénitent. Le cœur a des mouvemens artificiels qui se font et se défont en un moment : mais ses mouvemens véritables ne se produisent pas de la sorte. Non , non , ni un nouvel homme ne se forme pas en un instant, ni ces afiections vicieuses si intimement
(•) /J. XLYll. 7. — C»J Ps. LXXU. 8. — (3) Ps, U. 34.
attachées
SUR L*IMVÉ9ITBKCB FIHÀLS. 4^3
attadiées ne s'arrachent pas par un seul effort : car quelle puissance a la mort, quelle grâce extraordinaire, pour opérer tout à coup un changement si miraculeux ? Peut-être que vous penserez que la mort nous enlève tout, et qu*on se résout aisément de se détacher de ce qu'on va perdre. Ne vous trompez pas y chrétiens; plutôt il faut craindre un effet contraire : car c'est le nature;) du cœur humain de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Considérez ce roi d'Âmalec, tendre et délicat, qui se voyant proche de la mort , s'écrie avec tant de larmes : Siccine séparât amara mors (0 ! ce Est- » ce ainsi que la mort amère sépare les choses » ! Il pensoit et à sa gloire et à ses plaisirs ; et vous voyez comme à la vue de la mort, qui lui enlève son bien , toutes ses passions émues et s'irritent et se réveillent. Ainsi la séparation augmente. l'attache d'une manière plus obscure et plus confuse , mais aussi plus profonde et plus intime; et ce regret amer d'abandonner tout, s'il avoit la liberté de s'expliquer, on verroit qu'il confirme par un dernier acte tout ce qui s*est passé dans la vie, bien loin de le rétracter. C'est , Messieurs , ce qui me fait craindre que ces belles conversions desmourans ne soient que sur la bouche ou sur le visage, ou dans la fantaisie alarmée y et non dans la conscience.
Par conséquent , chrétiens , ne nous laissons point abuser à ces beUes conversions des mourans , qui peignant et sur les yeux et sur le visage, et même, pour mieux tromper, dans la fantaisie alarmée, l'image d'un pénitent, font croire que le cœur est
(0 /• Rgg. XT« 3a.
BosavsT. xii. 28
434 8V^ l/lMPÉKITBirCB FI9A.XE*
change : car une telle pénitence , bien loin d'entrer asseK avant pour arracher Famour du monde , soti-^ ^nt^ je ne crains pas dé le dire^ elle est faite par Tamour du moi^de. La crainte de mourir &it qu'il lâche d'appaiser Dieu par la seule espérance* de vivre; et comme il Vignore pas que la justice divine se platt d*6ter auit pécheurs ce qu'ils aiment désordonnément y il feint de se détacher, il nerné^ prise le monde que dans Tapprébension de4eperdre : ainsi , par une illusion t^rriUe de soti amour-p«opre , il se force luinnéme à former dans l'esprit , et non dans le cœur, des actes de détachement que son attache lui dicte. O pénitence impénitente ! 6 pénitence toute criminelie et toute infectée de l'amour du monde! avec cette étrange pénitence, cette ame malheureuse sort de son corps , toute noyée et toute abîmée dans les affections sensuelles. Ah ! démons^ ne cherchez point d'autres chaînes pour la traîner dans l'abîme , ses chaînes sont ses passions : ne cherchez point dans cette ame ce qui peut servir d'aliment au feu éternel; elle est toute corporelle, toute pétrie, pour ainsi dire, de chair et de sang : pourquoi? parce qu'ayant commencé si taixi Fou- Vrage de son détachement , le temps lui a manqué pour l'accomplir.
SECOND POINT
L'uir des plus grands malheurs de la vie mon* daine, c'est qu'elle est toujours empressée. J'entends dire tous les jours aux hommes du monde, qu'ils ne peuvent trouver de loisir; toutes les heures s'écoulent trop vîte, toutes les journées finissent ti'op tôt;
•tJE Xi*IlirÉ]fTTKirCB FIN ALI. 43S
t dans ce moavement étemel , la grande affaire da dut y qui est toujours celle ({u'on remet , né manque itiiais dé tomber toute entière au temps de la mort , véc tout ce qu'elle a de plus épineux.
Je trouve deux causes de cet embarras; premier éîDéient nos prétentions , secondement . notre in* [îiiétude. Les prétentioAs nous engagent et nous Imùsent jusqu'au dernier jour : cependant notre in* [tnétnde y c*est4Hdire Timpatienoe d'une humeur aoire et rethûante, est si féconde en occupations , que a- mort nous trouve encore empressés dans une in« RHté de soins superflus.
Sur ces principes , 6 bomtees du monde , yenei [ne je vous raconte votre destinée.. Quelque <jiarge pe Ton vous donne , quelque établissement que Ton rbns assuré, jamais v^us ne cesserez de prétendre ; ;é que vofs ctojtz la fin de votre course , quand rous y serez arrivés , vous ouvrira inopinément une Mmvélle carrière. La raison , Messieurs y la voici : iTest que votre humeur est toujours la même , et que !é factlité se trouve plus grande. Commencer , c'est le grand travail ? à mesute que vous avancez , vous avez plus de moyens de vous avancer s et si vous i^urieis avec t|int d'ardeur, lorsqu'il falloit grimper par des préciipices , il est hors de la vra^mblance que vous vous arrêtiez Coût à coup quand vous aurez rencontré la plaine. Ainsi tous les présens de la fortube vous seront un engagement pour vous aban« dbmiCT touV-à-ftit à des prétentions infinies.
Bieii plus, quand* on cessera de vous donner, vous Ht éjémti'tt j^Ms- de jftéfcëiidre. Le monde pauvre en eflfitts, est tc^out ^|fl||fe|^^ promesses; et
436 8VR L IXPl&irif'BirCK pivalis.
comme la source des biens se tarit bientôt , û serok tout-à-fait à sec , s*il ne savoit distribuer des espé^ rances. Et est-il homme , Messieurs y qui seit plus aisé à mener bien loin , qu*un qui espère, parce qu'il aide lui-même à se tromper? Le moindre jour dis* sipe toutes ses ténèbres et le console de tous ses ennuis : et quand même il n y a plus aucune espérance, la longue habitude d'attendre toujours^ que Ton a contractée à la Cour, fait que Ton vit tou- }ours en attente , et que Ton ne peut se défaire du titre de poursuivant, sans lequel on croiroit n'être plu3 du monde. Ainsi nous allons toujours tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance; et avec cette espérance^ quelle involution d'aiTaires épineuses; et à travers de ces affaires et de ces épines, que de péchés , que d'injustices, que de tromperies , que d'iniquités enlaces : f^œ, ^ui trahitis iniçuitatem in funiculis vanitatis (0 ! ce Malheur à vous , dit le prophète, qui traînez tant t> d'iniquités dans les cordes de la vanité » ! c'est-àdire, si je ne me trompe, tant d'afiaires iniques dans cet enchaînement infini de vos espérances trompeuses.
Que dirai-je maintenant, Messieurs, de cette humeur inquiète , curieuse de nouveautés , ennemie du loisir, et impatiente du repps? d'où vient qu'elle ne cesse de nous agiter et de nous ôter notre meilleur [bien ] , en nous engageant d'afiàire en affaire , avec an empressement qui ne finit pas?Une [maxime] très-véritable, mais mal appliquée, nous jette dans cet embarras : la nature même nous enseigne que