‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 6 sur 76 · V^ ^^ ^01 DE DIEU · texte numérisé non relu

V^ ^^ ^01 DE DIEU

cest par d'autres plus violentes et en cela même moins raisonnables. Nous ne mettons pas la prudence à faire le choix de bonnes et vertueuses inclinations; ce n'est pas là Tair du monde , ce n'est pas notre style ni notre métliode. Mais après que nos inclinations premières et dominantes sont nées en nous y )e ne sais comment ^ par des mouvemens indélibérés et par une espèce d*instinct aveugle, chose certainement qui n'est que trop véritable; quand nous savons faire le choix des moyens les plus propres pour les acheminer à leur (in, nous croyons avoir bien pris nos mesures : c'est ce que nous appe* Ions une conduite réglée; tant Tusage véritable des choses est corrompu parmi nous. Ou bien, comme dans une telle diversité de désirs aveugles et téméraires, il y en a beaucoup qui se contrarient; les faire céder au temps et aux occurrences présentes; par exemple , quitter pour un temps les plaisii*s pour établir sa fortune , c'est aller adroitement à ses fins, c'est avoir la science du monde et savoir ce que c'est que de vivre. Mais de remonter à la source du mal, et de couper une bonne fois la racine des mauvaises incUnaticfns, c est à quoi personne ne pense. O pauvres mortels abusés! Eh Dieu ! qui nous a jetés dans de si fausses persuasions? Et comment ne voyonsnous pas « qu'étant d'une race divine » , comme dit l'apôtre saint PauKO, il faut prendre de bien plus haut la règle de nos affaires ? Car s'il est vrai ce que nos pères ont dit contre les sectateurs d'Epicure et l'école des libertins, que de même que cet univei^ est régi par une Providence éternelle , ainsi les ac-

C») Act. XYii. :^3,

tiens humaines, quelque extravagance qui nous y paroisse, sont conduites et gouvernées par une sagesse infinie; n'est -il pas absolument nécessaire qu'elles aient une règle certaine sur laquelle elles soient composées? et si nous ne sommes pas capables de ces grandes et importantes raisons, Texpérience du moins ne devroit-elle pas nous avoir appris, qu'ayant plusieurs désirs qui nous sont pernicieux à nous* mêmes , la véritable sagesse n est pas de les savoir contenter, mais de les savoir modérer? Eh Dieu! que seroit-ce des choses humaines, si chacun suivoit ses désirs? D'où vient que les Néron, les Caligula, et ces autres monstres du genre humain , se sont laissé aller à des actions si brutales et si furieuses? n'est-ce pas par la licence effrénée de faire tout ce qu'ils ont voulu? pour nous faire voir, chrétiens, qu'il n'y a point d'animal plus farouche ni plus in^ domptable que l'homme, quand il se lakse dominer à ses passions. Par conséquent il est nécessaire de donner quelques bornes à nos désirs par des règles fixes et invariables : et d'autant que nous avons tous la même raison, et qu*étant d'une même nature, il est entièrement impossible que nous ne soyons destinés à la même lin; il s'ensuit de là, par nécessité, que ces règles que nous poserons doivent être communes à tous les hommes. Or vous allez voir, chrétiens, par un raisonnement invincible , qu'il n'y en peut avoir d'autres que la loi de Dieu.

Oii notre désordre paroit plus visible , c'est que nous sommes toujours hors de nous; je veux dire que nos occupations et nos exercices, nos conversations et nos divertissemens nous attaclient aux

cette rectitude. La rectitude et La juste règle et Tordre sont inséparaJJes : or, chaque chose est bien ordonnée, quand elle est soumise aux causes supérieures qui doivent dominer sur elle par leur naturelle condition : c'est en cela que Tordre consiste, quand chacun se range aux volontés de ceux à qui il doit être soumis. Dieu donc, dit saint Augustin, a donné ce précepte à Thomme , de « régir ses infé- » rieurs, et d'être lui-même régi par la Puissance » suprême » : Regiàsuperiore, regere inferiorem (0. De même donc que la règle des mouvemens inférieurs, c'est la juste et saine raison ; ainsi la règle de la raison , c'est Dieu même : et lorsque la raison humaine compose ses mouvemens selon la volonté de son Dieu, de là résulte cet ordre admirable, de là ce juste tempérament , de là cette médiocrité raisonnable qui fait toute la beauté de nos âmes. Pour pénétrer au fond de cette doctrine excellente de saint Augustin, élevons un peu nos esprits, et considérons attentivement que la volonté de Dieu est la règle suprême selon laquelle toutes les autres règles doivent être nécessairement mesurées. Elles n'ont de justice ni de vérité, qu^autant qu'elles se trouvent conformes à cette règle première et originale qui n'emprunte rien de dehors, mais qui est sa loi elle-même. C'est pourquoi le prophète David dit, que « les jugemens de Dieu sont vrais et justifiés M par eux-mêmes « : vrais e^ justifiés par eux-mêmes, comme s'il disoit: Les jugemens des hommes peuvent bien quelquefois être véritables, mais ils ne peuvent pas être justifiés par eux-mêmes. Toutes les vérités

'vO In Ps. CXLV, /i. 5, tom. iv , col. 1627.

créées doivent être nécessairement conférées à la vérité divine y de laquelle elles tirent toute leur certitude. Mais pour les jugemens de Dieu, dit le saint prophète, « ils soni vrais d'une vérité propre et » essentielle ; et c est pour cette raison qu'ils sont » justifiés par eux - mêmes » : Vera, justificata in semetipsa (0. De sorte que la volonté divine [qui] préside à cet univers, étant elle-même sa règle, elle est par conséquent la règle infaillible de toutes les choses du monde, et la loi immuable par laquelle elles sont gouvernées.

Sur quoi )e fais une observation dans le prophète David , qui peut-être édifiera les âmes pieuses. Cet homme toujours transporté d'une sainte admiration de la Providence divine , après avoir célébré la sagesse de ses conseils dans ses grands et magnifiques ouvrages, passe de là insensiblement à la considération de ses lois. A.insi, au psaume dix-huitième: « Les M cieux, dit ce grand personnage, racontent la gloire M de Dieu W ». Puis ayant employé la moitié du psaume à glorifier Dieu dans ses œuvres , il donne tout le reste à chanter Téquité de ses ordonnances. « La loi de Dieu,- dit-il, est immaculée, les témoi- » gnagesdeDieu sont fidèles (^)»; et il achève cet admirable cantique dans de semblables méditations. Et au psaume cent dix -huitième : «Votre vérité, 3> dit-il , ô Seigneur , est établie éternellement dans 3> les cieux ; votre main a fondé la terre , et elle de- » meure toujours immobile : c'est en suivant votre i> oixlre, que les jours se succèdent les uns aux » autres avec des révolutions si constantes ; et toutes

CO Ps, xviii. 9. — C») ihid. I. — (3) Ibid. 8.

8o SUK LA LOI DB DIEU.

M choses , Seigneur, servent à vos décrets éternels «. £t puis il ajoute aussitôt : « K'étoit que votre loi a » occupé toute ma pensée , cent fois j*aurois manqué » de courage parmi tant de diverses afflictions dont M ma vie a été tourmentée (0 ». Fidèles, que veut»il dire ? quelle liaison trouve ce chantre céleste entre les ouvrages de Dieu et sa loi ? Est-ce par une rencontre fortuite que cet ordre se remarque en plusieurs endroits de ses psaumes ? Ou bien ne vous semble-t-il pas qu'il nous dit à tous au fond de noi consciences: Elevez vos yeux, ô enfans d*Adam, hommes faits à Timage de Dieu; contemplez cette belle structure du monde , voyez cet accord et cette harmonie : y a-t-il rien de plus beau ni de mieui entendu que ce grand et superbe édifice? Cest parce que la volonté divine y a été fidèlement observée, c^cst parce que ses desseins ont été suivis p et que tout se régit par ses mouvemens. Car cette volonté étant sa règle elle-même, toujours juste, toujours égale, toujours uniforme, tout ce qui la suit ne peut aller que dans un bel ordre : de là ce concert et cette cadence si juste et si mesurée. Que si les créatures même corporelles, reçoivent tant d'ornemens, à cause qu'elles oliéissent aux décrets de Dieu ; combien grande sera la beauté des natures intelligentes, lorsqu'elles seront réglées par ses ordonnances ! Consultez toutes les créatures du monde; si elles avoient de la voix, elles publieroient hautement qu elles se trouvent très-bien d'observer les lois de cette Providence incompréhensible ; et que c'est de là qu elles tirent toute leur perfection et tout

C») Pj. cxviii. 89, 90, 91 , 9a.

leur

BVK LA LOI DE DIBVé 8r

leur éclat ; et n ayant point de langage , elles ne laissent, pas de nous le prêcher par cette constanteuniformité avec laquelle elles s'y attachent. Vous ^ hommes, enfans de Dieu, que votre Père céleste a illuminés d'un rayon de son intelligence infinie , qudle sera votre ingratitude , si plus stupides et plus insensibles que les créat^res inanimées , vous méprisez de suivre les lois que Dieu même vous a données depuis le conmiencement du monde par le ministère de ses saints prophètes,- et enfin dans la plénitude des temps par la bouche de son cher Fils 1 C'est ainsi 9 ce me semble, que nous parle le prophète David.

O Dieu étemel î chrétiens, quand il faudra paroître devant ce tribunal redoutable, quelle sera notre confusion lorsqu'on nous reprochera, devant les saints anges, que Dieu nous ayant donné une ame d'une nature immortelle, afin que nous employassions tous nos soins à régler ses actions et ses mouvemens^lon leur véritable modèle, nous avons fait si peu d'état de ce riche et. incomparable pré« sent, que plutôt de travailler en cette ame ornée de l'image de Dieu, nous avons appliqué notre esprit à des occupations toujours superflues et le plus sou-* vent criminelles; de sorte qu'au grand mépris de la munificence divine, parmi tant de sortes d'afTaîres qui nous ont vainement travaillés , la chose du monde la plus précieuse a été la plus négligée ? O folie ! 6 indignité ! ô juste et inévitable reproche ! ah ! grand Dieu , je le veux prévenir. Assez et trop long-temps mon ame s'est égarée parmi tant d'objets étrangers , dans le jeu ^ dans les compagnies^

82 Sun lX loi db dieu.

dans Tavarice^ dans la débauche. Je rentrerai en moi y du moins à ce carême qui nous touche de près: )*ëtudierai mes voies ; je chercherai la règle sur la< quelle )e me dois former; et comme il ne peut y en avoir d'autre que vos saints et justes comaiandemens, je tournerai mes pas du côté de vos tésioi* gnages : c'est ma dernière et irrévocable résolution que vous confirmerez, s'il vous platt, par votit grâce toute-puissante : c'est elle qui me fera trouver le repos y oh je viens de rencontrer le bon ordrei €C où je trouvois tout à l'heure la vérité et la certi* tude ; et pour vous en convaincre , fidèles , c'est par oii je m'en vais finir ce discours.

TROISIÈME POINT

Je ne pense pas, chrétiens , après les belles maximes que nous avons , ce n^e semble, si bien étâ* blies par les Ecritures divines, qu'il soit nécessaire de recommencer une longue suite de raisonnemenSi pour vous faire voir que notre repos est dans l'observance exacte de la loi de Dieu. Contenton^noni d'appliquer ici , par une méthode facile et intellir gible , la doctrine que par la miséricorde de Dka nous avons aujourd'hui expliquée; et faisons , poar l'édification de cette audience , paroîtro cette vérité dans son évidence.

Chaque chose commence à goûter son repos , quand elle est dans sa bonne et naturelle constitu* tion. Vous avez été tourmenté d'une longue et daiK gereuse maladie; peu à peu vos forces se rétablissent, et les. choses reviennent au juste tempéraoïent; cela vous promet un prochain repos : et comment

donc notre ame ne jouiroit-elle pas cTune grande tranquillité , après que la loi de Dieu a guéri toutes tes maladies? La loi de Dieu établit l'esprit dans une certitude infaillible; si bien que les doutes étant levés et les erreurs dissipées , non par Tévidence de la raison , mais par une autorité souveraine , plus inébranlable et plus ferme que nos plus solides raisonnemens ^ il Êiut que l'entendement acquiesce. Et de même la volonté ayant trouvé sa règle im^^ mnable y qui coupe et qui retranche ce qu'il y a de trop en ses mouvemens, ne doit-elle pas rencontrer une consistance tranquille , et une sainte et divine paix 7 C'est pourquoi le Psalmiste disoit : ce Les » justices de Dieu sont droites et réjouissent le » cœur (0 ». Elles réjouissent le cœur, parce qu elles sont droites , parce qu'elles règlent ses affections , parce qu'elles le mettent dans la disposition qui lui est convenable y et dans le véritable point oh con** oste sa perfection.

Quelle inquiétude dans les dioses humaines ! on ne sait si on fait bien ou mal ; oli fait bien pour éta^ blir sa fortune, on fait mal pour conserver sa santé; on fait bien pour son plaisir, mais on ne contente pas ses amis : et de même des autres choses. Dans la soumission à la loi de Dieu, on feit absolument bien , on fait bien sans limitation; parce que quand on fait ce bien , tout le reste est de peu d'importance ; en un mot on fait bien , parce qu'on suit le souverain bien : et comment est-il possible , fidèles , de n*étre pas en repos en suivant le souverain bien ? qqelle douceur et quelle tranquillité à une ame? Il

(•) Pê. xtm. 9.

VOUS appartient, ô grand Dieu^ en qualité de souverain bien y de faire le partage des biens à vos créttares ; mais heureuses mille et mille fois les crëatorei dont vous êtes le seul héritage ! c*est là le partage de vos enfans ^ que par votre bonté ineffable vous assemblez près de vous dans le ciel. Mais nous , misérablei bannis , bien que nous soyons éloignés de notre céleste patrie , nous ne sommes pas privés tout-à*fiût de vous ; nous vous avons dans votre loi sainte. nous vous avons dans votre divine parole. O qne cette loi est désirable! ô que cette parole est douce! « Elle est plus douce que le miel àmabouche^ disoit » le prophète David ; elle est plus désirable que tom » les trésors (0 ». Et considérez en eifet, chrétiens, que cette loi admirable est un éclat de la vérité divine j et un écoulement de cette souveraine bonté. ]Ve doutez pas que cette fontaine n'ait retenu qudlque chose des qualités de sa source, ce Votre servi- » teur y ô mon Dieu y observe vos commandemenS; » chante amoureusement le Psalmiste; il y a une » grande récompense à les observer » : In custodien' dis illis retributio multa W. a Ce n'est pas en antre » chose y dit saint Augustin (^) y mais en cela même » que Ton les observe : la rétribution y est grande, » parce que la douceur y est sans égale ».

Mes Frères , je vous en prie , considérons un homme de bien dans la simplicité de sa vie : il ne gouverne point les Etats, il ne manie point les affaires publiques, il n*cst point dans les grands emplois de la terre, comme sont les grands et les politiques:

(») Ps. cxviiï. io3. Ps. xviîi. II. — {?)Ps. XTiii. 12. — (3) In P$, xviii. JSnar. ï, n. I2, tom. iv, col, 80, 81.

VOUS diries qu'il ne fasse rien en ce motide; il ne sait pas les secrets de la nature , il ne parle pas du mouvement des astres ; ce& hauts et sublimes raisonnemens peut-être passeront sa portée : sa conduite nous paroit vulgaire ; et cependant si noua avons entendu les choses que nous avons dites, il est régi par une raison étemelle , il est gouverné par des principes divins : sa conduite, appuyée sur la parole de Dieu^ est plus ferme que le ciel et la terre; et plutôt tout le monde sera renversé , qu il soit coufondu dans ses espérances. Dans les aQaires du xnonde^ chacun recherche divers conseils qui nous embarrassent souvent dans de nouvelles perplexités : il chante sincèrement avec le Psalmiste; « Mon coni> seil y ce sont vos témoignages » : Consilium meum justificationes tuœ (0; ou bien, comme lit saint Jérôme : Amici mei justificationes tuœ : i< Vos té- » moignagea , ce sont mes amis » • Ceux que nous croyons nos meilleurs amis, nous trompent trèssouvent , ou par infidélité , ou par ignorance : l'homme de bien dans ses doutes consulte ses amis fidèles , qui sont les témoignages de Dieu ; ces amis sincères et véritables lui enseignent ce qu'il faut faire, et le conseillent pour la vie étemelle. Heureu^^ mille et mille fois d'avoir trouvé de si bons amis ! par-là il se rira de la perfidie qui règne dans les choses humaines. Et c'est encore par cette raisou que je le publie bienheureux.

Souffirez que je vous interroge en vérité et en conscience : Avez-vous tout ce que vous demandez? n'avez-vous aucune prétention en ce monde ? Il n'y

(0 Ps, cxYiii. a4* ^

a peut-être jtersonne en la coBipagnie qui puisse répondre qu'il n'en a pas. « Le laboureur, dit 9 Fapôtre saint Jacques (0 , attend le fruit de la » terre » : sa vie est une espérance continuelle ; il laboure dans l'espérance de recueillir , il recueille dans lespérance de vendre , et toujours il recommence de même : il en est ainsi de toutes les autres professions. En effet nous manquons de tant de • choses , que nous serions toujours dans l'affliction , si Dieu ne nous avoit donné l'espérance , comme pour charmer nos maux y et tempérer par quelque douceur Famertume de cette vie. Cette vie, que nous ne possédons jamais que par diverses parcelles qui nous échappent sans cesse , se nourrit et s*entre« tient d'espérance. L'avenir, qui sera peut-être une notable partie de notre âge, noua ne le tenons que par espérance ; et jusqu'au dernier soupir, c'est Tes*" péi*ance qui nous fait vivre : et puisque nous espérons toujours , c'est un signe très^manifeste que nous ne sommes pas dans le lieu où nous puissions posséder les choses que nous souhaitons. Partant, dans ce bas monde , où personne ne jouit de rien, où on ne vie que d'espérance, celui-là sera le plus heureux qui aura l'espérance la plus belle et la plus assurée. Heureux donc mille et mille fois les fnstes et les gens de bien ! Grâce à la miséricorde divine , on leur a bien débattu la jouissance de la vie pré"* sente , mais personne ne leur a encore contesté Favantage de l'espérance.

Comparons à cela , je vous prie , les folles espéi*ances du monde : dites-moi : en vérité, chrétiens ,

(>) Jac. V. 7.

SVn LA toi DE DIBV. 8^

aves^voiis jamais rien trouvé qui satisfît pleinement votre esprit ! Les hommes acquièrent avec plus de joie qu*ils ne possèdent; [le dégoût suit bientôt la . jouissance. Ainsi ] nous prenons tous les jours de nouTcaux desseins , espérant que les derniers réus* siront mieux; et partout notre espérance est frustrée. De là l'inégalité de notre vie, qui ne trouve rien de fixe ni de solide, et par conséquent ne pouvant avoir aucune conduite arrêtée, devient un mélange d*aventures diverses et de diverses préten<* fions, qui toutes nous ont trompés : ou nous les manquons , ou elles nous manquent ; si bien que les plus sages, après que cette première ardeur, qui donne l'agrément aux choses du monde, est un peu rallentie par le temps, s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien.

Et par conséquent, chrétiens, que pouvons^nous Ëùre de mieux que de nous reposer en Dieu seul , que de vouloir ce que Dieu ordonne, et attendre ce qu'il prépare ? Pourquoi donc ne cherchons - nous pas cet immobile repos? pourquoi sommes- nous si aveugles que de mettre ailleurs notre béatitude? Ah! voici, mes Frères, ce qui nous ti^ompe : je vous demande, s'il vous plaît, encore un moment d*au^ diaice : c'est que nous nous sommes figuré une fausse idée de bonheur; et ainsi notre imagination étant abusée, nous semblons jouir pour un temps d'une ombre de félicité. Nous nous contentons de$ biens de la terre, non pas tant parce qu'ils sont de vrais biens, que parce que nous les croyons tels: semblables à ces pauvres hypocondriaques dopt la fantaisie blessée se repaît du simulacre et du songe

d*un vain et cbimërique plaisin Ici vous me peut-être : Ah ! ne m*ôtez point cette erreur agréa* })Ie; elle m'abuse , mais elle me contente; c'est une tromperie y mais elle me platt Certes je* vous y lais-serois volontiers, si je ne voyois que par ce moyen ^ quoique vous vous imaginiez d'être heureux, vous êtes dans une condition déplorable* • Beatumfaciunu... duœ res, bene velle , etposse quod velis (0 : ce Deux choses nous rendent heureux^ )» .bien vouloir et pouvoir ce qu'on veut ». [ Or à ce compte, pouvons -nous appeler heureux ceux qui mettent leur félicite dans des biens iniques ou pernicieux?] Enfans robustes r ils ont la forcé des hommes et Imconsidâ^ation des eufans. Les enfans veulent violemment ce qu'ils veulent : s'ils sont en colère, aussitôt tout le visage est en feu et tout le corps en action : le feu sur le visage, l'impatience dans le cri. Us ne regardent pas s'il est à autrui , c est assez qu'il leur plaise pour le désirer, ils s'ima*» ginent que tout est à eux. Ils ne considèrent pas s'il leur est nuisible, ils ne songent qu'à se satisfaire*; il n'importe que cet acier coupe, c'est assez qu'il brille à leurs yeux. C'est ainsi que les méchans veulent posséder tout ce qui leur plaît , sans autre titre que leur avarice : enfans inconsidérés, avec cette différence qu'ils ont de la force. La nature donne des bornes ; aux enfans la foiblesse , aux hommes la raison. La foiblesse empêche ceux-là d'avoir tout l'effet de leurs désirs ardens : ceux-ci ont la force, mais la raison sert de freia à la vo^ lonté. A mesure qu'on est raisonuable, on apprend

(>) S: Aug» de Trin» lib, xiii, n. 17, tom, yiii, ooL qBq,

de plus en plus h se modérer ^ parce qu^on ne veut que ce qu'il convient de vouloir pour être heureux : Passe çuod velis^... velle quodoporiet : «Pouvoir » ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut(0»; l'un dépend du hasard , l'autre est un effet de la raison. Pouvoir ce qu'on veut, peut convenir aux plus méchans ; vouloir ce qu'il faut, c'est le privilège inséparable des gens de bien. [L'un] dépend des conjonctures tirées du dehors; [l'autre] fait la bonne constitution du dedans. Or jamais, colnme nous disions tout à l'heure , il ne peut y avoir de bonheur que lorsque les choses sont établies dans leur naturelle constitution et dans leur perfection véritable ; et il est impossible qu'elles y soient mises par l'erreur et par l'ignorance. C'est pourquoi, dit l'admirable saint Augustin , « le premier degré de mi- »sère, c'est d'aimer les choses mauvaises, et le » comble de malheur c'est de les avoir » : Amanda enùn res noxias miseri , habendo sunt miseriores C^). Ce pauvre malade tourmenté d'une fièvre ardente, il avale du vin à longs traits, il pense prendre da rafraîchissement , et il boit la peste et la mort. Ne vous semble-t-il pas d'autant plus à plaindre , qu'il y ressent plus de délices?

Quoi ! je verrai durant ces trois jours des hommes tout de terre et de boue, mener à la vue de tout le monde, une vie plus brutale que les bétes brutes; et vous voulez que je dise qu'ils sont véritablement heureux , parce qu'ils me font parade de leur bonne ehère , parce qu'ils se vantent de leurs bons mor-

('} S, Aug. de Trin, Uh, ziii. n. 17, font, vui, col. 939. —(*)//• Ps. zzvi> n, ^,tom,iY, ooL 13J.

QO SUR hk LOI DE DIBU.

ceauXy parce quils font retentir tout le voisinage, et de leurs cris confus , et de leur joie dissolue ? Ëh! cependant quelle indignité que si près des jours de retraite , la dissolution paroisse si triomphante ! L*£glise notre bonne mère voit que nous donnons toute Tannée à des divertissemens mondains : die fait ce qu'elle peut pour dérober six semaines à nos déréglemens; elle nous veut donner quelque goût de la pénitence; ellcnous en présente un essai pendant le carême, estimant que Futilité que nous recevrou d'une médecine si salutaire , nous en fera digérer Tamertume et continuer Tusage. Mais ô vie humaioe incapable de bons conseils ! ô charité maternelle indignement traitée par de perfides enfans! nous prenons de ses salutaires préceptes une occasion de nouveaux désordres : pour honorer Fintempérance, nous lui faisons publiquement précéder le jeûne : et comme si nous avions entrepris de joindre Jésus-Christ avec Bélial, nous mettons les bacchanales à la tête du saint carême. O jours vraiment infâmes, et qui méritoient d'être ôtés du ràle des autres jours ! jours qui ne seront jamais assez expiés par une pénitence de toute la vie, bien moins par quarante jours de jeûne mal observés! Mes Frères, ne diroit-on pas que la licence et la volupté ont entrepris de nous fcrmer.les chemins de la pénitence, et qu'ils en occupent l'entrée pour faire de la débauche un chemin à la piété? C'est pourquoi je ne m'étonne pas si nous n'en avons que la montre et quelques froides grimaces. Car c'est une chose certaine : la chute de la pénitence au libertinage est bien aisée; mais de remonter du lit)ertinage à la

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pénitence ; mais sitôt après s'être rassasié des fausses douceurs de l'un , goûter Tamertume de Fautre ; c'est ce que la corruption de notre nature ne sauroit souffrir*

Vous donc y âmes chrétiennes y vous à qui notre Sauveur Jésus a donné quelque amour pour sa sainte docti*ine, demeurez toujours dans sa crainte : qu'il n'y ait aucun jour qui puisse diminuer quelque chose de votre modestie ni de votre retenue. Etudies vos voies avec le prophète : tournez avec lui vos pas aux témoignages de Dieu; sans doute vous y trouvei^ezy et la certitude , et la règle , et l'immobiJe repos qui se commencera sur la terre, pour être consommé dans le ciel. Amen.

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