SUR LES JUGEMENS HUMAINS
Conduite toute extraordinaire de Jésus à Tëgard de la femme adultère : leçons qu^il nous y donne. Insolence de Tenueprise de nos jugemens. Quelles sont les actions que nous devons condamner , et celles sur lesquelles nous devons suspendre notre jugement. Dans quel esprit et avec quelle retenue nous sommes obligés de juger notf frères. Combien la bonté est plus propre que la justice k nous pénétrer vivement de nos fautes. Grandeur de celle de Jésus pour nous : sentimens qu^elle doit produire dans nos cœurs.
Nemo te condemnavit? Quae dixit : "Nenio , Domine. Dixît autem Jésus: !Nec ego te condemnabo; vade, et jam amplius uoli peccare.
Personne ne t'a condamnée , dît Jésus à la femme adultère'} Laquelle lui répondit : Personne ^ Seigneur, Et Jésus lui dit : Je ne te condamnerai pas €Uissi;va, et dorénavant ne pèche plus, Joan. viii. 10 ^ 11.
Quel est, Messieurs, ce nouveau spectacle? Le juste prend le parti des coupables , le censeur des mœurs dépravées désarme les zélateurs de la loi , élude leur témoignage, arrête toutes leurs pour-
5fio sm LES ICGEMENB HDMATIÏS.
sonnes, et je supporte les p^clies afin de sauver lei p(?clieurs : <■ Va donc, et seulement ne pédie plus a: f^ade, et /am amplius noli peccaiv.
Voilà, Messieurs, un rappoit fidèle de ce que raconte saint Jean dans l'Evangile de cette journée. Quelles seront là-dessus nos ri^flexions? Je découvre de toutes parts des instructions importantes que nous pouvons tirer de cet Evangile : mais il faut rt^diiire toutes nos pensées à un objet fixe et détermini^; et parmi ce nombre infini de choses qui se présentent, votci à quoi je m'arrête. Les deux vices les plus ordinaires et les plus universellement éteadus que je vois dans le genre humain, c'est uu excès de sévérité, et un excès d'indulgence; sévérité pour les autres , et todulgence pour nous-mêmes. Saint Augustin l'a bien remarqué, et l'a exprimé élégamment en ce petit mot : Curiosum genus ad cognoscendam vitam alienam , desidiosum ad corrigendam suam {') : n Ah! dit-il, que les hommes M sont diligens h. reprendre la vie des autres , mais » qu'ils sont lâches et paresseux à corriger leurs * propres défauts » 1 Voilà donc deux mortelles maladies qui affligent le genre humain ; juger les autres en toute rigueur, se pardonner tout à soi-même; Toir le fétu dans l'ccil d'autrui , ne voir pas la poutre dans le sien; faire vainement le vertueux par une censure indiscrète, nourrir ses vices effectivement par une indulgence criminelle \ enfin n'avoir on grand zèle que pour inquiéter le prochain , et abandonner cependant sa vie à un extrême relâchement dans toutes les parties de la discipline.
W Confeti. lUi.-x, cap. m, tom.i,,coL i;i.
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O Jésus, opposez-vous à ces deux excès , et apprenez aux hommes pécheurs à n'être rigoureux qu'à leurs propres crimes. C'est ce qu il fait dans notre Evangile ; et cette même bonté , qui réprime la licence de juger les autres , éveille la conscience endormie pour juger sans miséricorde ses propres péchés. C'est pourquoi il avertit tout ensemble , et ces accusateurs échauffés qui se rendent inexorables envers le prochain , qu ils modèrent leur ardeur inconsidérée, et cette femme trop indulgente à ses passions, qu'elle ne donne plus rien à ses sens. Vous, dit-il y pardonnez aux autres, et ne les juge^ pas si sévèrement; et vous, ne vous pardonnez rien à vous-même , et désormais ne péchez plus. C'est le sujet de ce discours.
PREMIER POINT
Cette censure rigoureuse, que nous exerçons sur nos frères, est une entreprise insolente, et contre les droits de Dieu, et contre la liberté publique. Le jugement appartient à Dieu, parce qu'il est le Souverain ; et lorsque nous entreprenons de juger nos frères sans en avoir sa commission , nous sommes doublement coupables , parce que nous nous rendons tout ensemble, et les supérieurs de nos égaux, et les égaux de notre supérieur , violant ainsi par un même attentat, et les lois de la société, et Tautorité de Tempire. Pour nous opposer, bi nous le pouvons 9 à un si grand renversement des choses humaines , il nous faut chercher aujourd'hui des raisons simples et familières, mais fortes et convaincantes.
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Sfia Eun LES rrBEMEiïs hitmaims.
Pour les exposer avec ordre , dùtingaons avant -' toutes choses deux sortes de faits et deux sortes d^omtoes que nous pouvons condamner; ou plutftt ne distihgnons ri«n de nùus-mémes, maUécoùtonsla distinction que nous donne l'apfitre. H yen a dont les actions sont manifestËmeQt criminelles , et d'autres dont lès conduites peuvent «voir un bon et un mauvais sens. Il faut au)ourd'hni poser des maximes pour l>ien régler notre jugement dans cesden^f rencontra, de peur qu'il ne sVgare et ne se dévoie. Cette distinction eA très-importante , et saint Pstd -n'a pas dédaigné de la remarquer lutméme , écrirent ces mots à saint Timothée : « Il y a des hommes, dit-il, » dont les péchés sont manifestes et précèfjgnt le » jugement que nous en faisons; et aussi il y en a » d'autres qui suivent le jugement » : Quorumdam homtnum peccata manifesta sunt, prœcedentia ad judicium; quosdam autem et suiseauuntur (').
Ce passage de l'apôtre est assez obscur, mais l'interprétation de saint Augustin nous édaircira sa pensée. Il y a donc des actions, dit saint Augustin W, qui portent leur jugement en elles* mêmes et dans leurs propres excès. Par exemple, pour -nous res- , treindre aux termes dé notre Evangile, un adultère ' public c'est un crime si manil^ste, que nous pouvons condamnet- sans témérité ceux qui en sont convaincus ; parce que la condamnatittO que nous en faisons est si clairement précédée par celle qui est empreinte dans la malice de l'acte, que le jugement que nous en portons ne poQVaût Jamais être
CO /. Tim, T. >4' — (') Oe Serai. Dom. in manie, lib, u , c, »viii> /i.6ti, ti'iu. iij, part. n,col.3i5.
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faux, ne peut par conséquent être téméraire. Mais il y a d'autres actions dont les motifs sont douteux, et les intentions incertaines , qui peuvent étve expliquées, ainsi que iel'ai dit, d'un boa ou d'un mauvais sens : de telles actions, dit l'apôtre, ne portent pas en elles-mêmes leur jugement, parce qu'il ne nous paroît pas dans quel esprit on les fait : si bien que dans le jugement que nous en faisons, nous accommodons ordinairement, non point notre pensée à la chose, mais la chose à notre pensée. Ainsi, dit le saint apôtre , le jugement ne précède pas dans la chose même; nous ne recevons pas la loi, mais nous la donnons sans autorité. La sentence que nous prononçons n'est donc qu'une pure idée , le songe d'un homme qui veille, le jeu ou l'égarement d'un «sprit qui bâtit eu l'air et qui feint des tableaux dans les nues; mais le jugement véritable suivra en son temps.
Car viendra le grand jour de Dieu où tous les secrets des cœurs seront découverts, tous les cod' seils publiés, toutes les intentions éclaircies : et en attendant , chrétiens , le jugement du Seigneur n'ayant pas encore paru, celui que nous porterions, .en cda même que très-souvent il pourroit être douteux et trompeur, seroit toujours nécessairement téméraire et dangereux. Voilà les deux états de notre procitain , sur lesquels nous pouvons juger. O Dieu ! que d'excès dans l'un et dans l'autre ! que de soupçons téméraires! que de préjugés iniques! que de jugemens précipités ! Delicta qiUs intelligit (■) 7 Qui pourra enU->ndre tous ces crimes 1 qui pourra démé-
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1er tous ces embarras? Pour vous en donner l'ouverture, je vous propose, en un mot, une maxime gç'nérale que je mets devant votre vue comme un flambeau lumineux , sous la conduite duquel vous pourrez ensuite descendre au détail des vices particuliers, dans lesquels nous tombons par nos jugemens.
Cette merveilleuse lumière que j'ai aujourd'hui à vous proposer, c'est. Messieurs, cette vérité, que nous devons suivre Dieu , et juger autant qu'il décide ; car ce beau commandement de ne juger pas, si souvent répété dans les Ecritures, ne s'étend pas jusqu'à nous défendre de condamner ce que Dieu condamne ; au contraire , c'est notre devoir de conformer notre jugement à celui de sa vérité. Non, non , ne croyez pas , chrétiens , que ce soit le desseta de notre Sauveur de faire un asde au vice , que l'on épargne le vice, ni qu'U triomphe; de le mettre i couvert du blâme, et de le laisser triompher sans contradiction. Il veut qu'on le trouble, qu'on l'inquiète , qu'on le blâme , qu'on le condamne. Il faut condamner hautement les crimes publics et scandaleux : bien loin qu'il nous soit défendu de les condamner, il nous est commandé de les reprendre, eC d'aller quelquefois en les reprenant jusqu'à la dureté et à la rigueur. « Reprends -les dnrement n, dit le saint apôtre : Increpa illos duré (0 i c'est-àdire qu'il faut presser les pécheurs , et leur jeter, pour ainsi dire, quelquefois au front des vérités toutes sèches , pour les faire rentrer en eux-mêmes; parce que la correction qui a deux principes, la (0 Tu. 1, i3.
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charité et la vérité, doit emprunter ordinairement une certaine douceur de la charité qui est douce et compatissante, mais elle doit aussi souvent emprunter quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité qui est inflexible.
Vous voyez donc qu'il nous est permis, bien plus, qu'il nous est ordonné de condamner hardiment les conduites scandaleuses des pécheurs publics; parce que le jugement de Dieu précédant le nôtre, nous ne craignons pas de nous égarer. Maïs voici la règle immuable que nous devons obse'rver : c'est de suivre Dieu simplement, sans rien usurper pour nousmêmes. Telle est la règle assurée que sa vérité rend souveraine, son équité infaillible, sa simplicité v^ nérable. Mais nous péchons doublement contre l'équité de cette règle ; car dans sa simplicité elle ne laisse pas d'avoir deux parties nécessairement enchaînées : la première , de suivre Dieu ; et au contraire nous jugeons plus que Dieu ne juge : la seconde, de ne rien usurper pour nous; et au contraire, en jugeant les crimes , nous nous attribuons ordinairement une injuste supériorité sur les personnes, qui nous inspire une aigreur cachée ou un superbe dédain.
Par exemple , car il faut venir au détail des choses, et j'ai promis d'y descendre; cet homme est voluptueux , et cet antre est injuste et violent : vous condamnez leur conduite, et vous ne la condamnez pas témérairement , puisque la loi divine la condamne aussi. Maissi vous les regardez, dit saint Augustin C<), comme des malades incurables , si vous vous éloigne»
(,') De Stmu Dom, in Tnontt, uU tuprà.
î>6(î SVn LES JUGEMESS IIUMilNS.
d'eux comme de pccheurs iacorrigibles , vous faites injure à Dieu, et vous ajoutez à son jugement. Vous avez \u ces personnes dans des pratiques dange- ' reuses; vous blâmez ces pratiques, et vous faites bien, puisque TL^criture les blâme. Mais vous juges de Tétat présent par les désordres de la vie passée, vous dites avec le Pharisien : Si l'on sàvoît quelle est cette femme ; et vous ne regardez pas , non plus que lui, qu'elle est peut-être changée parla pénitence ; vous ne jugez plus selon Dieu, et vous passez le* bornes qu'd vous a prescrites. Ne jugez donc plus désormais ni de l'avenir par le présent, ni du présent par le passé; car ce jugement n'est pas selon Dieu, ni selon ses saintes lumières.
« Chaque jour, dit l'Ecriture, a sa malice (') a : ainsi lorsque vousdécouvrez quelque désordre visible, au lieu d'outrager vo? frères par des invectives cruelles, espérez plutôtun temps meilleur et plus pur, et tempérez par cette espérance l'amertume de votre ïèle qui s'emporte avec trop d'excès. Ne jugez donc pas de l'état présent par vos connoissances passées : car ignorez -vous les miracles qu'opère l'esprit de Dieu dans la conversion des cœurs? Pent-étre que ce vieux pécheur est devenu un autre homme par la grâce de la pénitence. Si vous découvrez encore en sa vie quelque reste de foiblesse humaine, gardezvous bien de conclure que c'est un trompeur et un hypocrite; ne dites pas, comme vous faites : Ah! le cœur commence à paroitre , le naturel s'est fait voir à travei's le masque dont il se couvroit : car, ô Dieu ! ô juste Dieu! quel est ce rabonnement? Quoi! s'en-