SUR LES JUCEHEHS HUMAINS
suit-U qu'on soit un démon , parce qu'on n'est pas un ange ; ou que l'embrasement dure encore , parce que l'on voit quelque fumée ou quelque noirceur; ou que la campagne soit inondée , parce que la rivière eo se retirant a laissé peut-être quelques eaux en des endroits plus profonds ; ou que les passions dominent encore, parce qu'elles ne sont pas peutêtre tout-à-fait domptées ? Vous dites que c'est malice, et c'est peut-être imprudence-, vous dites que c'est habitude, et c'est peut-être chaleur et emportement.
Ah ! cet homme , que vous blâmez d'une façon si cruelle, fait peut-être beaucoup davantage. Non-seulement il se blâme, mais il se condamne, mais il se châtie, mais il gémit de son mal qu'il voit sans doute devant Dieu bien plus grand sans comparaison , que vos jiigemens indiscrets ne le font parottre à vos yeux. Cessez donc de vous égaler à la puissance suprême par la témérité de juger vos frères. Blâmez ce que Dieu blâme , condamnez ce que Dieu condamne ; mais ne passez point ces limites sacrées. « Ne' soyez point sages plus qu'il ne faut, mais soyez » sages selon la mesure {') » ; c'est-à-dire, ne jugez pas plus que Dieu n'a voulu juger. Autant qu'il a plu à ce grand Dieu de nous découvrir ses jugemens , ne craignez point de les suivre ; mais croyez que tout ce qui est au-delà est un abSme effroyable où notre audace insensée trouvera un naufrage infaillible.
Ce n'est pas assez, chrétiens; et nous avons remarqué que même en nous élevant contre les pé-
(■IAhm-ui.}.
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chés publics, nous tombons dans un autre exc^ Nous exerçons sur nos frères une espèce de tyrannie , nous prenons contre eux un esprit d'aigreur oa un espril de dédain , et devenons tellement censeurs, que nous oublions que nous sommes frères. Tel étoit le vice des Fbarisiens : ce n'étoît pas la compassion de notre commune foiblesse qui leur faisoit reprendre les péchés des hommes; ils se tiraient hors tia pair; et comme s'ils eussent e'té les seuls impeccables, ils parloient toujours dédaigneusemeot des pécheurs et des pubijcains : ils s'e'rigeoient en censeur? pubUcs, non point pour guérir les plaies et corriger les péchés, mais pour s'élever au-dessus des autres et étaler magnifiquement leur orgueilleuse iustice. C'est pourquoi le Seigneur Jésus les voyant approcher do lui Juns cet esprit dédaigneux, il les conlbnd par cette parole : « Celui, dit-il, qui est innocent, :a qu'il jette la première pierre u.
Apprenons de là, chrétiens, en quel esprit nous devons juger, même des crimes les plus scandaleux : gardons-nous de tirer aucun avantage de la censure que nous en faisons ; car n'avons-nous pas reconnu que ce n'est pas à nous de rien prononcer , mais de suivre humblement ce que Bieu prononce ? La lumière de vérité qui brille en nos âmes, et y condamne les déréglemens que nos frères nous rendent visibles dans leurs actions criminelles, n'est pas une prérogative qui nous soit donnée pour prendre ascendant sur eux ; mais c'est une impression qui se fait en nous de la justice supérieure par laquelle nous serons jugés tous ensemble. Ainsi prononçant par le même arrêt leur condamnation et la vôti-e ,
SOK LES JrCEHCKS iinUAIITS. ZGq
pouvez-vous en tirer aucun avantage? et ne devezvous pas au contraire être saisis de frayeur et de tremblement? Considérez le Sauveur, et vujrez dans quel esprit de condescendance il dit à la femme adultère : Je ne te condamnerai pas. Si la justice même est si indulgente, faut-il que la malice soit ioexoralile? si le juge est si patient, le criminel osc^il être rigoureux? car enfin si le crime que vous condamnez, si cet infâme adultère qui vous fait dédaigner cette péclieressc, c'est pas dans votre cœur par consentement, il n'est pas moins dans le fond de votre malice, ou dans celui de votre foiblessc.
Ignorez-vous, chrétiens, de quelle sorte les péchtfs s'engendrent en nous? Ils y naissent comme des vers : Osjatuorum ebulUt stulcitiain CO ; non engendrés par le dehors, maïs conçus et houillonnans au dedans de la pourriture inve'térce de notre sulistance , et du fond malheureusement fécond de notre corruption originelle. Ainsi quand les crimes que vous blâmez ne seroient point dans vos consciences par une attache actuelle, ils sont enfermés radicalement dans ce foyer intérieur de votre corruption; et si jamais ils en sortent pur une attache clfeclive, en condamnant votre frère, n'aurez-vous pas parlé contre vous et foudroyé voti-e tête ? Et quand nous ne tomberions jamais dans ce même crime, ne tombons-nous pas tous les jours dans de semblables excès, également condamnés par cette supi'ême vérité qui est l'arbitre de la vie humaine? Car celui qui a dit, Tu ne tueras pas, a défendu aussi l'impudicité; et quoique les tables des comman-
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dcmens soient partagJes en plusieurs articles, c'est la même lumière très-simple de la justice divine qui autorise tous les préceptes, proscrit tous les crimes, rt'prouve toutes les transgressions.
t< Toi donc qui juges les autres, tu te condamnes a toi-ménie n, comme dit l'apôtre (0. Par conséquent, chrétiens, si nous osons condamner nos frères, et nous le devons quelquefois, quand leurs crimes sont scandaleux; ne condamnons pas leurs excès , comme en étant éloignés ; que ce ne soit pas pour nous mettre à part , mais pour entrer tous easemble dans un sentiment intime et profond , et de nos communs devoirs, et de nos communes foiblesses. Ain.-i, nous souvenant de ce que nous sommes, ne nous laissons jamais emporter à ces invectives cruelles, à ces dérisions outrageuses qui détournent malicieusement contre la personne l'horreur qui est due au vice : c'est un jeu cruel et sanglant qui renverse tous les fondemens de l'Iiumanité. o Un inuocent, » dit Tertullien, parlant contre les jeux des gladia- II teurs; c'en est ici une image; ne fait jamais son » plaisir du supplice d'un coupable i> : Iimocem de supplicio alterius îœlari non poiest {'^). Que si c'est une cruauté' de se réjouir du supplice de son fi'ère, quelle horreur, quel meurtre, quel parricide de se faire un jeu, de se faire un spectacle, de se faire un divertissement de son crime même!
Si nous devons être si réservés dans les péchés
scandaleux , quelle doit être notre retenue dans les
choses cachées et douteuses? A quoi pensons-nous ,
mes Frères, de nous déchirer mutuellement par tant
iMRom.,1. ,. — {■•) De Sptttuc.n.i^.
SUR LES JDGEHEBS HUMAIMS. 5"] I
. de soupçons injustes? Hélas! que le genre humain est malheureusement curieux '. chacun veut voir ce qui est caché, et juger des intentions. Cette humeur curieuse et précipitée fait que ce qu'on ne voit pas on le devine; et comme nous ne voulons jamab nous tromper , le soupçon devient bientôt une certitude, et nous appelons conviction ce qui n'est tout au plus qu'une conjecture. Mais c'est l'invention de notre esprit , à laquelle nous applaudissons et que nous accroissons sans mesure. Que si parmi ces soupçons notre colère s'élève , uods ne voulons plus l'appaiser , parce que « nul ne trouve sa colère injuste » : Nulli irascenti ira sua videlur in/ujta (0. Ainsi l'inquiétude nous prend, et par cette inquiétude nourrie par nos défiances, souvent nous nous battons contre une ombre, ou plutôt l'ombre nous fait attaquer le corps. Nous frappons de peur d'être prévenus , nous vengeons une offense qui n'est pas encore : Ipsd sollicitudine pritts malum Jacimus çuàm patimur C^). Voyez le progrès de l'injustice. Mon Dieu, je renonce devant vous à ces dangereuses subtilités de notre esprit qui s'égare. Je veux apprendre de votre bonté et de votre sainte justice à ne présumer pas aisément le mal, à voir et non à deviner, à ne précipiter pas mon jugement , mais à attendre le vôtre. Vous me dites que si j'agis de la sorte, je serai la dupe publique, trompé tous les jours mille et mille fois ; et moi , je vous réponds à mon tour : Eh quoi ! ne craignez-vous pas d'être si malheureusement info 5'. ^ug. Epitu xiïTiJi,n. a, (ont. 11, col. 83. — l'}S,Aag. &mi. CGCTi, n.g, lom. T, co/.iafi.
Sia «OR Ï-K* I06EMEHB HVMAIITS.
eéaieux à vous jouer de Thonneur et de la réputation de vos seQiblables? J'aime beaucoup mieux être trompé, que de vivre étemeUement dans la 46fiapC», fille de la làcbeté et mère de la dissentioii. ](jaisses<Dioi errer, je vous prie, de cette eirear îd-* noceote que la prudence^ que l'humaiûté, que la vérité même m'inspire : car la prudence m'enseigne à Dç précipiter pas mou jogemeat ; l'ImmaBité m'ordonne de présumer plutàt le bien que le mal ; et la yérîté même m'apprend de ne m'abasclonner pat témérairement à condamner les eonpables, de pear qae sans y penser je ne flétrisse les innocens par une condamnation mjurieuse.
SECOND POINT
Il pourroit sembler, chrétiens, que c'est presser trop mollement cette pécheresse à se censurer ellemême, que de lui ordonner simplement de ne pécher plus , et la traiter cependant avec une telle indulgence; mais il faut vous faire comprendre qu'il n'y a rien de plus eiBcace pour rappeler une ame étonnée au sentiment de ses crimes.
Nous pouvons voir nos péchés, ou dans la justice de Dieu, ou dans ses miséricordes et dans les trésors de ses bontés infinies. Je soutiens, et il est vrai, que si la justice nous les fait voir d'une manière plus terrible, la honlé nous les fait sentir d'une manière plus vive et plus pénétrante. Nos pe'chés sont contraii-es, je vousl'avoue, à la justice de Dieu qui les punit; mais ne le sont-ils pas beaucoup plus à la bonté de Dieu qui les efface? Que faites-vous, 6 jus-
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lice ?T0U8 laissez le crime , et voas y ajoutez ta peine. Mais vous, ô bonté, t miséricorde, vous ôtez tout ensemble la peine et le crime ; et en pardonnant au pécbeur, vous portez au fond de son coeur, par votre indulgence , la lumière la plus perçante , pour confondre son ingratitude.
1a justice tonne et foudroie : que fait-elle par ses foudres et par son tonnerre? elle remplit l'imagination de la terreur de la peine. La bonté va liien plus avant, qui, par ses facilités et ses compassions , fait sentir an dedans l'horreur de la faute. Au milieu du bruit que fait la justice, dans la crainte, le mouvement, le cœur se trouble, et à peine se sent-il lui-même : il se resserre en lui-même , il voudroit se cacher & ses propres yeux : il fuit de toute sa force la colère qui le poursuit; et pour fuir plus précipitamment il voudroit pouvoir se séparer de soi-même, parce qu'il trouve toujours dans son fond un Dieu vengeur. Les douceurs de la bonté dilatent le cœur pour recevoir les impressions du Saint-Esprit : tout s'épanche , tout se découvre, et jamais on ne sent mieux son indignité, que lorsqu'on se sent prévenu par une telle profusion de grâces.
Quand Joseph se découvrit à ses frères, et qu'il leur dit ces paroles : « Je suis Joseph votre frère, » que vous avez vendu en Egypte, Ils furent saisis M d'une grande horreur (On ; ils sentirent bien qu'ils avoient mal fait de le livrer de la sorte. Mais lorsqu'il commença non-seulement à les rassurer, mais à les excuser , et qu'il leur dit ces paroles n Kb ! ne » vous affligez pas de m'avoir vendu : ce n'a pas tant