CVIII.' JOUR
Regrets de Jérémie de n'être au monde que pour
imnoncer des malheurs.
ITif des effets les plus remarquables de la douceur et de la bonté de Jérémie , c'est le regret qu il avoit de n avoir à annoncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. Ma mère ^ disoit-il , malheur à moi : pourquoi m'auez-njous enfanté j homme de querelles que je suis j homme de discorde par toute la terre ? Je suis séparé de tout commerce : Je ne prête à personne, et personne ne me prèle : ils me chargent tous de malédiction i^) : et encore avec le transport d'un cœur outré : Maudit soit le jour ou je suis né..,. Maudit l^ homme qui a annoncé à mon Père, Il vous est né un fis j et qui lui a donné cette Joie trompeuse.... Que ne m' a-t-il plutôt donné la mort dans le sein de ma mère^ en sorte quelle me fût un sépulcre , ou que ne demeurât elle
(0 Ps. XLViii. 8, 9, 10. — W Jerem. xv. lo.
appliquer. Par un transport de cette uature, Jërémie y qui se voit contraint à n'être premièrement qu'un prophète de malheurs à tout son peuple , c'est-à-dire au seul objet de son amour et de sa tendresse sur la terre , et ce qui lui paroissoit encore cl*une plus insupportable rigueur ^ à ne faire pi» autre chose y en second lieu , qu'en accroître en quelque façon l'iniquitë et le supplice ; ne veut plus ifivre en cet état : il voudroit n^avoir jamais été ^ et ne trouve point d'expression assez forte pour expliquer ce désir. Un troisième objet se présente à loi : la prophétie méprisée , la parole de Dieu en dérision y ses prophètes décriés , son nom blasphémé ^ et sa justice el^posée au mépris des hommes , à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur : et après avoir voulu efiacer du nombre des jours y celui de sa nativité; puisqu'il ne peut point s'empêcher d'avoir l'être ^ il fait un effort secret y pour ne plus écouter la prophétie qui se présente à lui avec une force qu'il ne peut éluder. Il ne faut donc plus s'étonner, si ses agitations sont si violentes. C'est Dieu de tous côtés qui le presse^ qui lui donne y pour ainsi parler, des forces contre lui-même ; et à la fin le réduit , après des tourmens inexplicables y à continuer ses funestes et fatales prédictions.
Il ne convient pas au Sauveur d'être agité de cette sorte : car son ame est tellement dilatée, et d'une capacité si étendue , que toutes les impressions divines y exercent y pour ainsi dire , au large et tranquillement leur eOScace. Mais néanmoins il a dit : Si Je n'étois pas venuj et que je ne leur eusse point
parié; si je fiai^ois pas fait ^n leur présence des •miracles j qu'aucun autre ri avoit jamais faits, ils iseroient sans péché : mais maintenant ils n'ont plus d'excuse ; et ils haïssent gratuitement et moi et mon Père (0 5 ainsi que ^ David Tavoit prédit (2). Cqst donc lui qui leur . ôte toute excuse : sa parole les jugera y et les condamnera au dernier jour. Lui qui "venoit ôter le péché du monde , a donné lieu au plus grand de tous les péchés , qui est celui de mépriser et de poursuivre jusqu'à la mort de la .'<u-oix , la vérité qui leur apparoissoit en sa per- .sonne. Les blasphèmes se sont multipliés, et on lui a insulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa passion , sa mort , son sang répandu y sont la matière de ringratitude.de ses disciples, et leur tourne à .fiAort et à péché. Les crimes s'augmentent par les grâces : c'est la grande douleur du Sauveur; c'est le calice qu'il voudroit pouvoir détourner de lui; -c'est ce qui lui perce le cœur; c'est enfin ce qui .l'abat devant son Père ; ce qui lui fait suer du sang, ce qui est le véritable sujet de cette profonde • tçistesse, qui pénètre son ame sainte jusqu'à la mort, et enfin de son agonie.