‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 4)Chapitre 129 sur 189 · CIX.* JOUR · texte numérisé non relu

CIX.* JOUR

Jérémie annonce à son peuple sa délivrance.

Il n'en est pas de Jésus , comme des prophètes , a qui Dieu défend de le prier , et à qui il dit , comme

(0 Joan» XY. aa , etseq. — C») Pjr xxiv. 19.

44o HÉDITA.TIOHS

à Jérémie : Je ne nDous exaucerai p€U (>)• Car ti contraire il dit à son Père : Je sais que wms niicoûtez toujours {^). Et afin de nous donner en k personne de notre prophète , une fignre quoique imparfaite de Fintercesseur qui est exauce , il Im parla en cette sorte ^ pendant qu'il étoit arrêté dan le vestibule de la prison : Crie maintenant; élève fi n>oix ; et je t'exaucerai ; et je t*apprendrmi dm choses grandes, et dune inébranlable fenneté , ipm tu ne sais pas 0). C'est que la Judée et Jérusalem seroient rétablies; qu'il y rameneroit son peuple; qu'il en guériroit les plaies; qu'il les purifieroit de tous leurs péchés (4). Il répandit alors un esprà d$ prière (^) dans tout son peuple. Réjouissez-^vous , é Jacob ! hennissez contre les gentils et contre Baijr^ lone , qui en est le chef; et dites : Sauvez , Seigneur, les restes de "Votre peuple; et je. vous rappellermi de la terre, oh je vous auois envoyés en captivité (^). Jérémie annonça au peuple ce glorieux rétablisse* ment : il leur en marqua le temps ^ et leur déclara qu'à la soixante-dixième année de leur servitude, il feroit éclater ce grand ouvrage. Car je sais , dit le Seigneur, les pensées tjue j'ai pour vous , des pensées de paix et non d'affliction ; pour vous donner la fin de vos maux , et la patience en attendant pour les endurer ; et vous m'invoquerez , et vous irez en votre patrie : et vous me prierez , et je vous exaucerai : et vous me chercherez, et vous me trouverez , lorsque vous m'aurez cherché de tout

(0 Jerem. vu. i6. — (») Joan, xi. I^i. — (5) Jerem. xxxiir. i, a, 3. — (4) Ibid. 4, et seq. — (5) Zach, xii. lo. — ^C) Jertm. xjlxi. 7, «.

èVK L*ÉVÀHOILE. 44'

^ ^votre cœur (0. Ainsi le prophète Jérémie n'an- ^ noDça pas seulement au peuple sa désolation ; mais pour être une parfaite figure de Jésus-Cbrist , il leur annonça encore sa délivrance, qui devoit être la figure de celle de son Eglise : et il fut choisi pour la demander à Dieu , et pour exciter dans tout le peuple Tesprit de prière. . Et 8*il annonça à son peuple sa prise , sa ruine y sa captivité ; ce ne fut pas pour toujours. Il n^en fut pas ainsi des autres nations y auxquelles Dieu lui ordonna de prophé^ iiser. Fa , bu dit Je Seigneur des armées : prends de ma main la coupe de ma colère^ et présente-la h tous les peuples auxquels je Vem^errai.... Et je la pris^..., et je la portai à Jérusalem et aux villes de Juda; à ses rois et à ses princes :.... et à Pharaon roi d* Egypte j et à ses serviteurs ^ à ses princes, et à tout son peuple , et généralement a Vous les rois; aux rois d'Orient, aux rois des Philistins, et éCAscalon, et de Gaza, etd'Idwnée , et de Moab; et à tous les rois de Tjrr et de Sidon, et aux rois des îles éloignées ,.... et à tous les rois d'Arabie, et à tous les rois {f Occident , et aux rois de Perse , et aux rois de Medes, et à tous les rois du Nord de près et de loin ;.... et fe roi de Babylone hoira après eux, lui qui fait boire ce calice de la colère de Dieu à tous les autres. Butiez, buvez, leur dira le Seigneur; Imvez, et enivrez-vous, et vomissez , et tombez, et 'VOUS ne vous relèverez jamais (^). f^oilà le tourbillon du Seigneur ; sa colère part ; son orage tombe; et il se reposera sur la tête de ses ennemis (3).

(0 Jerem. xxv. 1 1. xxix. iQ, 1 1, 12, i3. — («) IM, xxr. j5, 37. .^(3)/Am/.xxx. 23. '

44^1 MÉD^ITATIONS

• Ainsi sont traités les rois et les peuples idolâtres. Le prophète , qui leur dénonce leurs maux ^ ne leur laisse aucune espérance. Sion seule est frappée en ses miséricordes y comme un enfant que son père châtie. Le prophète lui montre son retour : il porte •ses yeux plus loin , et lui prédit son libérateur : ce nouveau David dont le. règne sera éternel : cet homme parfait en sagesse^ qui se trouvera environné des entrailles d'une femme, et enfermé dam son sein : et la nouvelle alliance que Dieu fera par son entremise avec le peuple racheté (0. Elevés h voix y ô Jérémie! prophète sanctifié dès le ventre de votre mère; prophète vierge et figure du grand prophète vierge aussi , et fils d'une vierge W : chantez-nous les miséricordes de notre Dieu : reprochex- ,nous nos ingratitudes : faites -nous rougir de nos crimes : donnez-nous l'exemple d'humilité , de patience y de douceur : entrez encore à nos yeux dans votre affreux cachot , en figure de la sépulture de Jésus-Christ : sortez-en aussi en figure de sa résurrection : exprimez ses persécutions dans les vôtres. Et nous y Seigneur, en attendant que nous méditions plus à loisir les mystères de votre passion , et de votre résurrection triomphante, nous nous y préparerons en contemplant avec foi les prophètes qui leur ont servi de figure.

(0 Jerem. xxxi. aa , 3i . — (0 Jcrem. x. 5. xri. 2-

sua l'évàkgilb. 44^

ex/ JOUR.

Jonas dans le ventre de la baleine; autre figure

de JésuS'ChrisU

Agité d'un de ces transports ^ que nous avons remarqué dans les prophètes ^ et que nous avons vu dans Jérémie^ Jonas ne veut point aller prêcher aux Nioivites leur perte prochaine (0; de peur que si Dieu leur pardonnoit ^ comme son immense bonté Ty portoit toujours, les peuples païens ne se confirmassent dans leur incrédulité, et ne méprisassent ses menaces, et les discours de ses prophètes. Et pressé par cet esprit prophétique , qui le poussoit au dedans avec une force invincible à annoncer la .ruine de Ninive, il lui dit : Voilà, Seigneur, une parole que )e ne puis poiler : je sais que vous êtes un Dieu clément, plein de miséricorde et de patience, d'une compassion infinie, et toujours prêt à pardonner aux hommes leur malice W : vous pardonnerez encore à cette ville infidèle. On ne nous écoutera plus, quand nous parlerons en votre nom : nous annoncerons en vain à Juda et à Israël la rigueur de vos jugemens : votre facilité et votre indulgence ne fera qu'endurcir les hommes dans le mal. Car il faut suppléer tout ceci, puisque nous Tavons déjà trouvé dans Jérémie. O Seigneur! ôtezmoi la vie, continuoit Jonas (?) : car il vaut mieux mourir, que d'être trouvé un prophète menteur, et

(») Jon. 1. 2, 3. — (») Ibid, IV. 2. — (3) lUtl 3.

exposer la prophétie à la dérision. On voit , en pas* sant y que les âmes touchées de ces impressions divines j sont élevées au-dessus de tout , et la mort ne leur coûte rien. Dans cette extrême détresse , noih seulement il tâcha, comme Jérémie^ de ne point écouter la prophétie, et de s*étourdir lui-même contre cette voix ; mais pressé par cet esprit prophétique , il s'enfuit de devant le Seigneur : et 8*embarque à Joppé (0, pour aller de la Tent sainte oîi il étoit , à Tautre exti*émité du monde. Car encore qu'on ne sache pas précisément qu*dk étoit la ville de Tharsis, on convient quelle étoit extrêmement éloignée du côté de TOccident

Il ne faut pas se persuader que le saint prophète crût que Dieu ne le verroit plus, on qu'il sortiroît de son empire , lorsqu'il iroit dans les terres lointaines. Car nous l'entendrons bientôt dire aux nautonnieini : Je suis hébreu j et je réitère le Dieu dn ciel gui a fait la mer et la terre W. De sorte qu'il voyoit bien qu'on ne pouvoit échapper à sa puissance , ni sortir de son domaine. Cette face de Dieu, qu'il tâche de fuir, cette présence qu'il veut éviter; c'est la face que Dieu montroit intérieurement à ses prophètes; c'est la présence, dont il éclairoit leur esprit , lorsqu'il daignoit les inspirer. C'est cette face que Jouas crut pouvoir éviter en s'éloignant de la Terre sainte et du milieu du peuple d'Israël, oà Dieu avoit accoutumé de répandre la prophétie. Il s'éloigna donc tout ensemble et de la Terre sainte et de Ninive, où il ne crut pas que Dieu voulût le ramener malgré lui d'un pays si éloigné. Mais il ne

(«) /o/i. 1. 3. — («) Md. 9.

SUR L^ÉVAlfGILE. 44^

fut pas plutôt embarqué^ que Dieu fit souffler un "vent impétueux : et la tempête fut si violente > qu'on craignait à chaque moment que le vaisseau ne s'entr'ouvriu Pendant que chacun inuoquoit son Dieu aifec des cris effroyables^ et qu'on jetait dans la mèr toute la charge du vaisseau» Jonas^ sans s'éton* ner d'un si grand péril, car nous avons vu souvent ces âmes fortes y qui sont sous la main de Dieu , ne craignent rien que lui seul , descendit au fond du vaisseau > et dormait d'un profond sommeil ( i ) . C'est quelque trait de Jésus , qui, dans une semblable tempête , dort tranquillement sur un coussin ; et laisse remplir de flots le vaisseau où il étoit avec ses disciples W. Par un semblable mystère , et pour montrer qu'on n'a rien à craindre, quand on a Dieu avec soi , et qu'il n'y a en tout cas qu'à s'abandonner à sa volonté; Jonas dormoit parmi tant de cris, et tant d'horribles sifflemens des vents et des flots, jusqu'à ce qu'on l'éveilla , à peu près de la même manière qu'on fit le Sauveur, en lui disant : Pour^ quoi darmez-^ous? invoquez aussi votre Dieu, afin qu'il se souvienne de nous, et que nous ne périssions pas (3). La main de Dieu ne quittoit pas le saint prophète. Il sentit d'abord que la tempête étoit envoyée contre lui : il vit jeter tranquillement le sort, que les passagers jetoient entre eux , pour découvrir le sujet de la tempête : il le vit tomber sur lui sans s'eiTrayer; car il avoit toujours dans l'esprit que la mort lui étoit meilleure, que d'aller prophétiser pour être dédit , et faire blasphémer là prophétie (4) : et il dit hardiment aux nautonniers^ qui le vouloient épargner : Jetez^moi dans la mer

(0 /on. 1.4,5.— C*)-^arc. IV. 37, 38 — C3)/o/i.i.6.— (4)/^V/.it. 3.

446 )CÉÏ)ITATIONS

sans hësiter, et la tempête cessera; car je sais tien que c'est pour moi quelle est excitée (0. Cependant ils le respectèrent, étonnés de sa prodigieuse tranquillité, et encore plus de la grandeur du Dieu qu'il servoit. Car comme on lui demanda, qui il étoit y il ax^oit répondu , quil était hébreu , etqm le Dieu qu'il craignoit étoit le Dieu du ciel^ et h Créateur de la terre et de la mer : et ils faisoient ks derniers efforts pour arris^er à terre, sans qu^ii en coûtât la vie à un si grand homme. Mais plus Us ramoient , plus la mer s'enfloit : en sorte qu'ils forent contraints de jeter Jonas dans la mer, en pre* nant Dieu a témoin , que c'étoit à regret qu*ik' k noyoient; et qu'ils étoient innocens de sa mort, et aussitôt l'agitation de la mer cessa (^}. Et voilà d^à, en figure de notre Sauveur, tout ce peuple sauvé par la mort, comme Ton croyoit, du saint prophète , à laquelle il s'étoit lui-même volontairement oilèrt. Mais ce n'est pas là tout le mystère; et le reste nous est expliqué par le Sauveur même, lorsqu'il dit : Cette mauv^aise race demande un signe, et il ne lui en sera pointdonné d'autre, que le signe du prophète Jonas : car comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans les entrailles de la baleine, ainsi le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre &.

L'esprit de prophétie ne quitta point Jonas dans le ventre de cet énorme poisson : car il y chanta ce divin cantique (4) : J'ai crié du fond de l'abîme, et vous aifez écoute ma voix : les eaux m'ont enn* ronné : tous vos gouffres et tous vos flots ont passé

(0 Joan. I. la , i3. -^ W Ibid, 9, x3, i5. — (') MaUh, xii. 39, 4©. — (4) Jon» II. a , 3.

S1?R l'ÉVANGIIE. 44?

sur moi : et foi dit : Je suis rejeté de de\fant vos Jréùx ; mais je reyertai encore 'votre saint temple. Il sent donc qu il sortira de cet abime ; et il le recommence encore en cette sorte : Les eaux m'ont pénétré jusqu'au fond : l'abtme m* a entouré : la mer a couvert ma tête : j'ai descendu au fond de la mer^ et jusqu'à la racine des montagnes : je suis enformé pour toujours dans les soutiens de la terre (0. Il vlj a point de ressource , dans la puissance créée. Mais ^90us, ô Seigneur mon Dieu , Tfous me relèverez d'un  grand mal , et vous me préserverez de la corruption. Au milieu de mes angoisses , je me suis resêouuenu du Seigneur, afin que ma prière parvînt JMisquà "votre saint temple: Ceux qui mettent leur confiance dans défausses divinités, abandonnent la miséricorde qui les peut sauver^ et renoncent à la sainteté : mais moi je vous ai immolé par ma voix 1171 sacrifice de louange : vous me sauverez , et je rendrai au Seigneur les vœux que je lui ai faits pour ma délivrance. Et le Seigneur commanda au poisson, et il jeta Jonas sur la terre (2), en figure de notre Sauveilr , dont il est écrit ; qu* il fut libre entre les morts (^) y comme Jonas Tavoit été dans cet abîme vivant ^ qui Favoit englouti ; et à qui David a fait dire au milieu des ombres de la mort : J'avois toujours le Seigneur en vue, parce qu'il est à ma droite, pour m' empêcher d'être ébranlé : c'est pour cela que mon cœur a tressailli, que ma langue a été remplie de joie, et que mon corps s'est reposé en paix : parce €pie vous ne 'laisserez pas mon ame dans l'enfer, et ijue vous ne permettrez pas que votre saint éprouve la corruption. Au milieu de la mort, vous m'avez

(•) Joan. I. 6. — {>) Ih'ul 7, et seq,^'^) Ps. txxxvii. fî.

448 MÊDlTATIOlrS

montré te chemin pour retourner à la "vie, et mm me remplirez de la joie que donne la 'vue de vatn face (0. Cest à peu près et avec la force qui coih venoit au Sauveur plus qu'à Jonas ^ accomplir ce qu avoit dit ce prophète : Je reuerrai ^otre saiM . temple C^).

Il n appartenoit pas à Jonas , qui n'ëtoit que h figure y d'avoir tous les traits de là vérité , ni d'avoir parmi les morts cette liberté qui étoit râervée ai Sauveur , ni de prédire lui-même et sa mort et a résurrection. Mais à cela près ^ il n*y avoit rien qù ressemblât mieux à la mort et au tombeau , que le ventre de ce poisson ; ni rien qui représentât plm vivement une véritable et parfaite résurrection, que la délivrance de Jonas. Adorons donc celai qui n*a laissé aucun trait , ni aucun iota dans les prophètes , non plus que dans la loi ^ qu'il n'ait parfaitement accompli : et apprenons à ne perdre jamais Tespé* rance dans quelque abime de maux oii nous soyons plongés ; puisque Jonas est sorti du ventre de la ba* leine , et Jésus-Christ notre chef du tombeau et de l'enfer , assurant ses membres , qui sont ses fidèles, d'une semblable délivrance.

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