‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 4)Chapitre 53 sur 189 · XV.' JOUR · texte numérisé non relu

XV.' JOUR

Mystère de la voix céleste : Le monde va être jugé en jugeant Jésus-Christ. Joan. xii. 3i — 34*

Jésus-Christ nous va expliquer le mystère de cette voix céleste : C'est maintenant que le monde va être jugé (3). Comment ? En exerçant son jugement sur

0) Hebr. ii. a, 3. — C»^ Joan, xvii. 22, — C) Ibid, xii. 3i,

l68 MÉDITATIONS

Jdsus - Christ , dont il jugera si mal , que son jugement et ses maximes demeureront à jamais condamnes. Qui peut juger avec le monde que les biens de la terre sont les seuls qu*il faut désirer, et que les maux de la terre sont les seuls qu*il faut craindre; si Jésus, privé de tous les biens, et chargé de tous les maux de la terre par le jugement du monde , demeure toujours la vérité même, et le bienheureux Fils de Dieu ? Qui osera , encore un coup, juger avec le monde, qu*il faut soutenir ses intérêts, sa domination , sa gloire propre , au préjudice de tout ; si à la fin Jésus-Christ se trouve condamné par ces maximes 7 Le monde est donc jugé par le jugement qu il a porté de Jésus-Christ. Le Sauveur a jugé le monde en se laissant juger par le monde ; et l'iniquité de œ jugement anéantit tous les autres à jamais.

Le monde , à vrai dire , ne sera jugé qu'à la fin des siècles. Mais saint Augustin distingue ici deux sortes de jugement, celui de condamnation à la fin des siècles, celui de discernement dans celui-ci. Il applique au dernier cette parole du Psalmiste : Jugez* moi , Seigneur , et discernez ma cause de celle de la nation qui n'est pas sainte (0. Ce discernement se fait clairement , pai* bien entendre le jugement que le monde a porté de Jésus -Christ. Le monde veut être flatté : le monde ne veut pas qu'on lui déclare ses vices : le monde ne veut pas qu'on condamne ses maximes : le monde ne veut pas qu'on ne vive pas comme le monde , parce que par-là on le condamne. Tout cela a fait que le monde a condamné jésus- Christ. Quiconque suit les maxin^es par lesquelles on

(») Pj. XLII. I.

SUR l'évaicgile. 169

a condamné le juste, ne se discerne pas du monde , et il est jugé avec le monde. Sois attentif , chrétien! et disoeme-toi de la nation qui n*est pas sainte, en eondanmant en toi-même de bonne foi toutes ses Biazimes.

XVI/ JOUR

Vertu de la croix. Jésus tire tout par la croix. Le suivre jusqu'à la croix. Ibid.

Le prince de ce monde ^ le démon qui en est le maître par 1 idolâtrie, va être citasse (0, et les fausses divinités abandonnées. Mais ce n'est pas assez de chasser le démon, il faut rendre l'empire à Dieu par Jésus-Christ. Et moi^ dit-il W, après que j'aurai été élevé de terre sur la croix , je tirerai tout à moi: j'entraînerai à moi toutes choses. Il y a dans la vertu de la croix de quoi attirer tous les hommes. Il y aura des hommes de toutes les sortes, et non-seulement de tout sexe, mais encore de toute nation, de tout génie , de toute profession , de tout état , qui seront si puissamment attirés , qu'ils viendront en foule à Jésus. Et de cette bienheureuse totalité, que Dieu a unie par son éternelle et miséricordieuse élection , aucun ne demeurera. L'action du crucifiement semble avoir élevé Jésus pour être l'objet de tout le inonde : il est en butte à toute contradiction d'un côté ; et de l'autre , il est l'objet de Tespérance du monde. Iljalloit qu'il filt élevé comme le serpent

^7^ MiDITATIOirS

dans le désert, afin que tout le inonde p&t tourner les yeux vers lui, comme il dit lui-même (0. Là guérison de l'univers a été le fruit de cette cruelle et mystérieuse exaltation. Allez au pied de là croix y et dites-y au Sauveur avec TEpouse : Tirez-moi, nous courrons après vous (^). La miséricorde qui vous fait subir le supplice de la croix , Tamour qui vous fait mourir, et qui sort par toutes vos plaies, est le doux parfum qui s'exhale pour attirer tous les cœurs. Tirez-moi, de cette puissante* et douce manière dont vous avez dit , que votre Père tire à vous tous ceux qui viennent (^). Tirez-moi de cette manière toute-puissante qui ne me periaette pas de demeurer en chemin. Que faille jusqu'à vous, jusqu'à votre croix : que j'y sois uni, percé de vos clous , crucifié avec vous , en sorte que je ne vive plus pour le monde , mais pour vous seul. Quand dirai -je avec votre apôtre : Je vis : non plus moi , mais Jésus - Christ en moi. Et encore : Je vis en la foi du Fils de Dieu qui m'a aimé , et s'est liv^répour moiW. Et encore : Je suis attaclié à la croix auec Jésus-Christ. Et encore : La charité de Jésus-Christ nous presse ; estimant ceci, que si un est mort pour tous , tous aussi sont morts en un seul. Jésus-Christ est mort pour tous ; afin que ceux qui vii^ent , ne viv^ent plus à eux - mêmes , mais à celui qui est mort et ressuscité pour eux (5). C'est ainsi que Jésus -Christ nous attire. Il falloit, comme il vient de dire , que ce grain de froment tombât à terre pour se multiplier (6). Il falloit qu'il

CO Joan. m. i4». i5. — (*) Cant. i. 3. — (') Joan. vi. 44* ""v^^ OaL II. 19, ao. — K^yil. Cor. Y* i4» 1 5. — (^) /<wirt. xii. 34.

se sacrifiât lui-même ^ pour nous faire tous en luimême une offrande agréable à Dieu. Le nouveau peuple devoit naître de sa moi*t.

Lé Sauveur avoit déjà dit : Il faut que le Fils de rhomme soit exalté comme le serpent (0. Il avoit dit : Quand vous aurez éle\fé le Fils de l'homme^ vous connottrez qui je suis W. La connoissance de b vërité étoit attachée à la croix.

Je tirerai : j'entraînerai : considérez avec quelle douceur , mais ensemble avec quelle force se fait cette opération. Il nous tire, comme on vient de voir ^ par la manifestation de la vérité. Il nous tire par le charme d'un plaisir céleste; par ces douceurs cachées que personne ne sait que ceux qui les ont expérimentées. Il nous tire par notre propre volonté y qu'il opère si doucement en nous-mêmes , qu'on le suit sans s'apercevoir de la main qui nous remue , ni de l'impression qu'elle fait en nous. Suivons , suivons ; mais suivons jusqu'à la croix. Car comme c'est de là qu'il tire, c'est jusque-là qu'il le faut ^vre. Il le faut suivre jusqu'à expirer avec lui y jusqu'à répandre tout le sang de l'ame, toute sa vivacité naturelle; et se reposer dans le seul Jésus. Car c'est se reposer dans la vérité, dans la justice, dans la sagesse, dans la source du pur et chaste amour. O Jésus ! que tout est vil à qui vous trouve; à qui est tiré jusqu'à vous, jusqu'à votre croix ! O Jésus ! quelle vertu vous avez cachée dans cette croix ! faîles-la sentir à mon cœur. Quand je serai élevée de terre. Je ne veux d'autre élévation que celle-là : c'est la vôtre : que ce soit la mienne.

(0 Joan, III. 14. — (») Ibid, viii. 28.

Songez que tout ceci se dit à Toccasion de Ten* trée de notre Seigneur , et peut-éti*e le propre jour ou Iç lendemain qu*elle se fit. Admirez, encore un coup y comme il conserve à ce beau triomphe le caractère de croix et de mort.

XVIL* JOUR.

Les incrédules nouèrent point les yeux à la lumière : ils wiarchent dans les ténèbres. Joan. XII. 34 — 37.

Comment dites -vous qu'il faut que le Fils de l'homme soit élevé (0 de terre? Il avoit parld si souvent de cette exaltation mystérieuse; il avoit d'ailleurs si souvent parlé de la croix et de la nécessité de porter sa croix pour le suivre; quà la fin le peuple s'étoit accoutumé à Tentendre. Cest ce qui cause cette parole : Nous avions appris par la loi, que le Christ demeure éternellement. Et comment donc dites^vous que le Fils de l'homme doit être élevée , c'est-à-dire, crucifié. Qui est ce Fils de l'homme (2) ? Il y avoit de la vérité et de Terreur dans ce discours. Ils avoient raison de dire, que le Christ devoit demeurer et régner éternellement ; mais ils ne vouloient pas entendre par où il lui falloit passer , pour arriver à son règne. Le maître étoit au milieu d'eux , et il n'y avoit qu'à le consulter, après que Dieu avoit attesté sa mission par tant de miracles. Et c'est pourquoi Jésus leur

(0 Joan. XII. 34. — (^) Ibid.

SUR l'évangile. 1^3

ik : ia lumière est encofe au milieu de vous pour m peu de temps (0. Je m*en vais; et cette lamière ne sera plus guère avec vous : servez -vous-en pendant que vous Favez : Marchez à la faveur de celle btmière, de peur que les ténèbres ne vous environnent^ ne vous surprennent, ne vous enveloppent : et lorsqu'on est dans les ténhbres , on ne sait oii Von va : on se heurte k toutes les pierres : on tombe dans tous les abtmes ; et non-seulement le pied manque, mais la tête ne se peut défendre.

Jésus est la lumière à ceux qui ouvrent les yeux pour le voir : mais à ceux qui les ferment, il est une pierre où Ton se heurte et on se brise. Faute d'avoir voulu apprendre de lui le mystère de son mfirmitë, ils s'y sont heurtés et brises, et ne le connoissent pas; et ils demandent : Qui est ce Fils de l'homme , qui doit être crucifié , et par- U^tirer toutes choses ? Est-ce vous que nous voyons si foible ? Comment tirerez-vous à vous-même tout le monde, dont vous allez être le rebut par votre croix ? Aveugle , ne voyez-vous pas à la majesté de son entrée, qu'il ne tiendroit qu'à lui d'avoir de la gloire : qu'il ne la perd donc pas par foiblesse, mais qu'il en diffère par sagesse le grand éclat? Il vous diroit cette vérité, si vous la lui demandiez humblement : mais vous laissez échapper la lumière : et celui qui étoit venu pour vous éclairer , vous sera à scandale : scandale aux Juifs , dit saint Paul W, et folie aux gentils.

Pesons ces paroles ! La lumière ri est plus avec

vous que pour un peu de temps (^). Concevons un

{}) Joan, xu. 35.— W /. Cor. i. aS. — ^3) Joan. xii. 35.

j^4 ItâDlTÀTIONS

certain ëtat de Famé où il seçiblc que la lumière se retire. A force de la mépriser, on cesse de la sentir : un nuage épais nous la couvre : nos passions^ que nous laissons croître , nous la vont entièrement dérober : marchons tant qu il nous en reste une petite étincelle. Quelle horreur d'être enveloppé dans les ténèbres , au milieu de tant de précipices? Cest ton état y ô ame , si tu laisses éteindre ce reste de lumière qui te luit encore pour un moment. ' •

Qui marche dans les ténèbres , né sait oh il t;a (0. Etrange état ! on va : car il faut aller j et notre ame ne peut pas demeurer sans mouvement. On va donc; et on ne sait oh Ton va : on croit aller à la gloire , aux plaisirs y à la vie y au bonheur ; on va à la perdition et à la mort. On ne sait où Ton va , ni jus* qu à quel point on s^égare. On s'éloigne jusqu'à l'infini de la droite voie, et on ne voit plus la moindN trace ni la moindre route par où Ton y puisse être ramené. Etat trop ordinaire dans la vie des hommes. Hélas ! hélas ! c'est tout ce qu'on en peut dire. C'est par des cris, c'est par des gémissemens et par des larmes , et non point par des paroles qu'il faut déplorer cet état.

// ne sait oh il va. Aveugle , où allez-vous? Quelle malheureuse route enfilez- vous? Hélas! hélas! revenez pendant que vous voyez encore le chemin. Il avance : ah , quel labyrinthe et combien de fallacieux et inévitables détours va-t-il rencontrer ! Il est perdu : )e ne le vois plus; il ne se connott plus lui-même y et ne sait où il est : il marche pourtant

'(■) Joan. XII. 35.

SUE l'ÉVÀNGILK. 1^5

toujours, entraîné par une espèce de fatalité malheureuse, et poussé par des passions qu'il a rendues indomptables. Revenez : il ne peut plus ; il faut qu'il avance. Quel abime lui est réservé ! quel précipice l'attend! de quelle bête sera-t-il la proie! Sans secours, sans guide, que deviendra-t-il ? Hélas 1 hélas!

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