‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 4)Chapitre 6 sur 189 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

SUR L^ÉVANGILE. l5

Mais parmi tous ceux qui pleurent , il ,n y en a point qui soient plus tôt consolés que ceux qui pleurent leurs péchés. Partout ailleurs la douleur , loin cTétre un remède au mal, est un autre mal qui l'augmente : le péché est le seul mal qu*on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin , pécheurs , tous tant que nous sommes : que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le coui^s perpétuel creuse nos joues , comme parle le Psalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces pieuses larmes. Ah ! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés : car ils seront consolés.

Mais ceux qui pleurent d^amour et de tendresse , qu en dirons-nous ? Heureux , mille fois heureux ! Leur cœur se fond en eux-mêmes y comme parle TEcrilure, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes? qui me la dira 7 Ceux qui les ont expérimentées , souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. Cest tantôt la bonté d'un père : c'est tantôt la condescendance d'un roi : c'est tantôt l'absence d'un époux : tantôt l'obscurité qu'il laisse dans l'ame lorsqu'il s^éloigne ; et tantôt sa tendre voix , lorsqu'il se rapproche , et qu'il appelle sa fidèle épouse : mais le plus souvent, c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire.

l6 MÉDITATIONS

V/ JOUR

Quatrième béatitude : A%foir faim et soif de la

justice. Matth. y. 6.

SiENHEUBEUx ceux çui out faim et soif de lajus" tice, car ils seront rassasiés. Faim et soif, c'est une ardeur vive', un désir avide et pressant, qui vient d'un besoin extrême.

Cherchez le royaume de Dieu et sa justice (0. La justice règne dans les cieux : elle doit aussi régner dans TEglise, qui est souvent appelée le royaume des cieux. Elle règne lorsqu'on rend à Dieu ce qu^on lui doit : car alors on rend aussi pour Famour de Dieu tout ce qu'on doit à la créature qu'on regarde en lui. On se rend ce qu'on se doit à soimême : car on s'est donné tout le bien dont on est capable , quand on s'est rempli de Dieu. Alors on a accompli toute justice, comme Jésus-Christ disoit à saint Jean. L'ame alors n'a plus de faim, n'a plus de soif : elle a sa véritable nourriture : 3fa nourriture est de faire la volonté de mon Père , disoit le Sauveur (^) , et d'accomplir son œui^re. C'est aussi là ce que le Sauveur appelle toute justice^ d*accomplir en tout la volonté toute juste du Père céleste, et d'en faire la règle de la nôtre. Mais quand nous faisons la volonté de Dieu, il fait la nôtre. Le Psalmistc a chanté : Il fera la volonté de ceux qui le craignent (^) , et ainsi il rassasiera tous

(») MaUh» VI. 33. — W Joan. iv. 34- — O Pi. cxur. 19.

leurs

SCm L*ÉTAHGILE. I^*

leurs désirs. Bienheureiix ceux qui dé&ireni la jn^ tice avec le mêmeempressement qo*on désire maDger et boire y lorsqu*on est travaillé de la faim et de la soif; car alors on sera rassasié. De qaoi sera-C-on rassasié, si ce n'est de la jostice? On le sera dès cette vie : car le juste se rendra plus fuste, et le saint se rendra plus saint, pour contenter son avî* clité. Mais le parfait rassasiement sera dans le del, oh la justice étemelle nons sera donnée avec la plénitude de Taoïour de Dieu. Je serai rassasié, <lisoit le Psalmiste (0 , lorsque votre gloire rnap- Paroiira.

Doit-on toujours avoir soif de la justice? Puisse le Sauveur a dit à la Samaritaine 'P) : Cebd 7ui boit de ceile eau, c'est-à-dire, des plaisirs du ^tionde , a encore soif: mais celui çui boira de Veau ^ontje lui donnerai, naurajiunais soif; mais F eau ^ue je lui donnerai deviendra en lui une fontaine jfaillissante pour la vie étemelle : il n*aura donc point 4de soif? Il n'en aura point en effet; parce. qu'il ne désirera plus d'autre plaisir, d'autre joie^ d'autre Lien , que celui qu'il goûte en Jésus-Christ. Il aura pourtant toujours soif; car il ne cessera point de désirer ce bien suprême , et voudra le posséder de plus en plus. Le voilà donc qui a toujours soif : mais toujours aussi il se désaltère, parce qu'il a en lui la fontaine éternellement jaiUissanle. Il n'aura point cette soif fatigante et insatiable de ceux qui cherchent les plaisirs des sens. Il aura toujoius >oif de la justice; mais la bouche toujours attachée à la source qu'il a en lui-même, sa soif ne le fatiguera,

(«' Ps. XVI. i5. — » Jaan, iv. 1 3 , 14.

Bossu ET. IX. '\

t8 MÉDItATfOHS

ni ne ràffoiblira jaraa4s : Celui çui cràit en moi, dit le Fib de Dieu (0, des fleures éteau viye coûteront éiemellèmeni de ses efïïBrmilles : qu'il vienne donc, éi qu'ilifolvé. Venez ^ âmes saintes, venez à Jéstis: désirez, btevefz, engloutissez : ne craignez point que cette eaitt céleste vons mancjue : la fontaine est audessus dé votre soif : son abondance est plus grande «[ue votre besoin : Fons 'ùincit sitientem, disoit Saint Augustin.

V'i.' JOUR.

Cinquième béatitude : Etre miséricordieux*

Matth.v. 7.

BisNHEUBEUx les miséricordicux , car ils obtienr dronl miséricorde (^). Le plus bel elTet de la charité, c'est d*étre touché des maux d'autrui. // est plus heureux de donner que de receifoir, disoit Jésus- Christ (3). Cette parole n'a voit pas été rapportée par les évangélistes : mais Dieu a voulu donner \ saint Paul la gloire de la recueillir : Souï^enez-'Oous , dit cet apôtre (4), de cette parole du Seigneur Jésus t H est plus heureux de donner que de recofoir. Bienheureux donc ceux qui donnent, et qui aiment mieux doniler que de recevoir. Bienheureux, encore un coup , celui qui appelle à son festin , non point les richeis, qui peuvent lui rendre le festin qu'il leur aura fait; mais les pauvres, les estropiés , tes boheùx et les aveugles. Alors, dit le Sauveur (5),

( 0 Joan, TU , 37 , 38. — (•) Mauh, v. 7 C») AcU xx. 35 (4) U.

— (^Amc. xiy. la, i3, 14*

vous serez heureux , car ûs n'ont rien à vous rendre i et il nnms sera rendu à la résurrection des justes. Bienheureux donc les ipiséricordieux qui donnent sans espérance de rien recevoir de ceux sur qui ilf ex^cent la ^pus^ricorde : q^ Us çibtiw dront de Dieu une miséricorde infinie.

. Ainsi cieux qui sont inflexibles, insensibles, sans teadrasse, sans pitié, sont dignes de trouTiCr sur euf un ciel d'airain , qui n ait ni pluie ni rosée* ko, contraire , ceux qui sont tendres à la misère df autrui auiKint part aux grâcei^ de Dieu , et à sa misé» ricprde ; il leur sera pardommé comtnfi ils auroM pardonné çux autres; il leur sera donné comme ils euront donné aux autres; ils recepront selon la mesure dont ils ^ seroFUsertds envers leurs frères ( >) \ c'est Jésufr-Christ qui le dit ; et autant qu'ils auront eu de compassion , autant Dieu en aurart-il pour •ux«mteies.

n ffi^ut exercer la miséricorde envers tous ceux qu^on voit souSrir ; envers les malades , envers les affligés : adoucir leurs maux par des paroles de consolation , et par de sages conseils , si on ne peut autrement; leur aider à les porter; les partager avee #ux autant qu'on peut. C'est le plus beau de tous les sacrifices : T'aime mieux la miséricorde que le sacrifiée , comme il l'a dit lui-même (^).

C») Lue. Ti. 37, 38. — W Matih, ix. i3.

VIL* JOUR

Sixième béatitude : Ai^oir le cœur pur, Matth. v. 8.

£jENBEURSux ceux çui ont le cœur pur. Qui pourroit dire la beauté d^un cœur .pur 7 Une glace parÊiitement nette , un or 'parfaitement affine ^ uu diamant sans aucune tache ^ une fontaine parfaitement claire y n'égalent pas la beauté et la netteté d'un: cœur pur. Il .faut en ôter tonte ordure, et celles principalement qui viennent des plaisiris des sens : car une goutte de ces plaisirs trouble cette belle fontaine. Qu'elle est belle , qu'elle. est ravissante cette fontaine incorruptible d'un cœur pur 1 Dieu se [dait à s'y voir lui-même comme dans un beau miroir : il s'y imprime lui-même dans toute sa beauté. Ce beau miroir devient un soleil par les rayons qui le pénètrent : il est tout resfdendîssant. La pureté de Dieu se joint à la nôtre , qu'LL a luimême opérée en nous; et nos regards épurés le verront briller en nous-mêmes/ et y luire d'une étenielie lumière. Bienheureux donc ceux çui ont le cœur pur} car ils verront Dieu (0.

Aimons la chasteté plus que toutes les autres vertus : c'est elle qui rend le cœur pur.

A chaque objet qui nous touche, craignons toujours en l'aimant de ternir la pureté de notre cœur^ ou de l'enfoncer davantage dans l'ordure ^ d'oik il falloit le retirer.

(•) MaUh. y. 8.

Bienheureux le cœur pur; il verra Dieu : Il ne faut ^e ces deux moU pour nourrir Vame tout un. four. Il verra Dieu : il verra toute beauté ^ toute bonté, toute perfection ^ le bien , source de tout bien., tout le bien uni, comme il disoit à Moïse : Je te monr trerai tout le Bien (0 ; lorsqu^il se montra lui-même. Voir un objet si parfait , et Taimer , c'est, la même chose. Il verra donc , et il aimera -, maïs s'il aimç > il sera aimé : il chantera les louanges de Dieu , .qu'il verra et qu il aimera sans fin. Il sera rassasié «de Tahondance de sa maison , et enivré du torrent de ses délices. Heureuse créature ! mais pour cela il faut avoir le cœur pur. Bienheureux dpnc celui .qui a le cœur pur. Que celui qui est pur ne .cesse de se purifier davantage. Que celui qui n est pas pur, se tire de l'ordure où il croupit : qu'il lave la saleté qui le déshonore et le défigure.

VIIL* JOUR.

Septième béati^ide : Etre pacifiques. Matth. v. g.

Bienheureux les pacifiques ; car ils seront appelés en/ans de Dieu W. Dieu est appelé le Dieu de paix P) : // fait habiter dans sa maison ceux qui sont de même esprit et dé même cœur : Inhabitare facit unius moris ( unanimes ) in dbmo ^ dit le Psalmiste (4). Sa bonté concilie tout. Il a composé cet univers des natures et des qualités les plui^

CO Ex. xxxui. 19. — W Matth, t. 9. — (') /. Car. xiy. 33. — (fi) Ps. Lxvii. 7.

ai MÉDITATIONS

discordantes : il fait concourir ensemble la nnit et le jour , rhiver et ïété ^ le ftx>id et le chaud , et ainsi du reste , pour la bonne constitution de Funivers y et pour la conservation du genre humain. Il teçoit ses ennemis en sa paix ; et il faut ^ dit Jésus- Christ (0 f qu'à son exemple , vous aimieis vos tmneMis , et que vous fassiez du bien à ceux qui vous haïssent. Il faut que vous te priiez pcfur ceux ^quivoûs pfet^édtmfMf afin que vous soyez les enfkns '^e Vôtre phre céleste^ qui fait leyer son soleil swr tes ions et sur les mauvais , et qui pleut sur les Justes et ^r les injustes : comme nous verrons dans la suite. Bienheureux donc les pacifique^ : ceux qui aiment la paix^ et qui la procurent : Ih sueront appelés enfans de Dieu^ parce qu^ils porteront le cflfractère d'un si bon père.

Le soleil n'en est pas plus nébuleux daoïs les pays où Dieu n'est pas connu : la pluie n'en arrose pas moins abondamment les champs et les pâturages , et n'y est pas moins rafraîchissante , ni moins féconde. Ainsi y comme disoit saint Paul M, Dieu ne se taisse point sans témoignage. Le soleil y quand il se lève nous avertit de son immense bonté; puisqu'il ne se lève pas plus tard^ ni avec des couleurs moins vives pour les ennemis de Dieu , que pour ses amis. Adorez donc, quand il se lève, la bonté de Dieu qui pardonne : et ne témoignez pas à votre frère un visage chagrin ; pendant que le ciel , et Dieu même , si l'on peut parler de la sorte , lui en montre un si serein et si doux.

<Jésus<ibrist , le fils unique du Père -céleste est le

(>) Maith, T. 44» 4^< -" (*) -^^^ ^i^* 1^-

8V11 L ÉVA.BIGII,C. ^3

0rand pacificateur : Qui a annoncé la paix a eeux qui étoieM de loin, ei à ceux qui 4toisnt de près » faisant mourir en lui-même toutes les inimitiés (0 ; et pacifiant par le sang çuil a répandu sur ta croix, tout ce qui est dans le ciel et dans la terre W, comme dit saint Paul.

A r.ef emple do Fih MÛque , les enfans d^adoption doivent prendre le caractère de leur père^ et se montrer vrais enfans de Dieu par Tamour de la paix.

Cette grâce d*étre« enfans de Dieu se consomme dans k vie future , selon ce que dit le Sauveur ; ils seront vrais enfans de Dieu , parce quils seront des enfans nouvellement engendrés par la résurrection (5).

Soyons donc vraiment pacifiques : ayons toujoure des paroles de réconciliation et de paix ^ pour adoucir Tamertume que nos frères témoigneront contre nous , ou contre les autres : cherchant toujours à adoucir les mauvais rapports; à prévenir les inimitiés , les froideurs , les indifférences ; enfin à réconcilier ceux qui seront divisés. C'est faire l'œuvre de Dieu , et se montrer ses enfans , en imitant sa bonté.

Combien sont éloignés de cet esprit ceux qui se plaisent à brouiller les uns avec les autres ; qui , par de mauvais rapports ^ souvent faux dans le tout^ souvent augmentés dans leurs circonstances ^ en disant ce qu'il falloit .taire , en réveillant le souvenir de ce qu'il falloit laisser oublier; ou par des paroles

(«> Eph, II. 14) i5. i6, 17. — C") Col. 1. ao. — (^) Ltic.

piquantes et dédaigneuses ^ aigrissent leurs frères et leurs sœurs déjà émus et infirmes par leur colère !

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