‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 25 sur 81 · DB LA SAINTE TIBA6E. I^I · texte numérisé non relu

DB LA SAINTE TIBA6E. I^I

plus obligé de la plaindre , en cela même qu*elle se plaint moins; et on compatit à ses peines avec une pitié d'autant plus tendre ^ que la fermeté qu'elle montre la fait juger digne d'une condition plus tranquille. Mais si ces deux choses concourant ensemble ont jamais d& émouvoic les hommes^ je ne crains point de vous assurer qpie c'est dans le mystère que nous honorons. Quand je vois l'ame de la sainte Vierge blessée si vivement au pied de la croix des souffrances de son Fils unique , je sens déjà à la vérité que la nôtre doit être attendrie. Mais quand je considère d'une même vue et la blessure du cœur et la sérénité du visage ; il me semble que ce respect mêlé de tendresse , qu'inspire une tristesse si majes* tueuse y doit produire desémotions beaucoup plus sensibles y et qu'il n'y a qu'une extrême dureté qui .puisse s'empêcher de donner des larmes. Approchez donc, mes F^^ères', avec pleurs et gémissemens, de cette Mère également ferme et affligée ; et ne vous persuadez pas que sa constance diminue le sentiment qu'elle a de son mal. Il faut qu'elle soit semblable à son Fils : comme lui elle surmonte toutes les douleurs; mais comme lui elle lés sent dans toute leur force et dans toute leur étendue; et Jésus- Christ, qui veut faire en sa sainte Mère une vive image de sa passion , ne manque pas d'en imprimer tous les traits sur elle. C'est à ce spectacle que je vous invite : vous verrez bientôt Jésus en la croix; en attendant ce grand jour, l'Eglise vous invite aujourd'hui à en voir la peinture en la saii)te Vierge. Peutiêtre, Messieurs, arrivera- t-il que de même que les rayons du soleil redoublent leur ardeur étant réflé-

j'^'i SUR Li cosiPASSiON

diis , ainsi les douleurs du Fils rcllechies sur le cœur de la Mère auront plus de force pour louclier les nôtres. C'est la grâce que je vous demande, ô Esprit divio, par l'intercession de la sainte Vierge.

Ne croyei pas, mes Frères, que la sainte Mère de notre Sauveur soit appela au pied de sa Cioix pour y assister seulement au supplice de son Fils unique , et pour y avoir le cœur déchiré par cet liorriMe spectacle. H y a des desseins plus hauts de la Providence divine sur cette Mère affligée; et il nous feut entendre aujourd'hui qu'elle est conduite auprès de Ron (îb dans cet état d'abandonnentent; parce que c'est la volonté du Père éternel qu'elle soit nonseulement immolée avec cette victime innocente , et attachée à la croix du Sauveur par les marnes clous qui le percent, mais encore associée à tout le mystère qui s'y accomplit pas sa mon. Mais comme cette vérité importante doit faire le sujet de cet eatretien , donnez-moi vos attentions , pendaat que je poserai les principes sur lesquels elle est établie.

Pour y procéder avec ordre, remai^ques, s'il vous platt, Messieurs, que trois choses concourent .eo'semble au fiaorifice de notre Sauveur , et en font U perfection. Il y a premièrement les souQVancea par lesquelles son humanité est toute brisée : il y a ter condement la résignation par laquelle il se soumet humblement à la volonté de son Père : il y a troisi^ mement la fécondité par laquelle il nous engendre à la grâce, et nous donne la vie en mourant. Il souffre comme la victime qui doit être détruite et froissée de coups : il se soumet comme le prêtre qui doit sacrifier

bE LA SAINTE YIEILGE. 1^3

volontairement; Voluntaiiesacrificabo tibi{^) : enfin il nous engendre ensoufirant^ comme le père d'un peuple nouveau <}u il enfante par ses blessures ; et voîlà les trois grandes choses que le Fils de Dieu ackève ^en la croix. Les soufirances regardent son humanité; dtle « voulu se dbarger des crimes , elle s^esl donc exposée à la vengeance. La soumission regarde son Père; la désobéissance Ta irrité , il faut que Tobéissance Tappaise. La fécondité nous regarde ; un malheureux plaisir y que notre père criminel a voalu goâfter, nous a donné le coup de la mort : ah ! les choses vont être changées, et les douleni's d un înliocent tions rendront la vie.

ParoîsseE maintenant y Vierge inoompa^ble^ v»nez prench'e part au mystère^ joigneK-votts à votre Fik , et à votre Dieu ; «t approchez-vous de sa croix^ pour y recevoir de f^s près les impressions de ces trois sacrés «caractères, par lesquels -le Saiînt-Esprit veut former en vous une ime^e vive et naturelle de Jésus-Cihrist crucifié. C^est oe que nous veirons bientôt 'accompli, sans sortir de notre Evangile : car, nres Frères^ ne voyez-vous pas comme elle se met auprès de la croix , et «de quels yeux elle y regarde son 'Fils tout sanglant, tout cowertde plaies , et qui n'a plus de -figure d'homme. Getle ^vue lui donne la mort : si elle s'apqproche de cet autel , c'est «qu'eUe y veut être immolée; et c'est là>€n effet qu^elle sent le coup du glaive tranchant, «qui, selon la prophétie du bon Siméon, devoit déchirer ses entrailles, et ôuvrirson cœur maternel par de si'CruoHes blessures. Elle est donc auprès de son Fils; non tuitpar le voi-

0) P9, un. 8.

1^4 ""• ^* compassion'

sinage du corps, que par la société des douleurs : StaèaC juxla crucem ; el c'est le premier trait de la ressemblance : ■< Elle se tient vraiment auprès de la u croix; parce que la Mère porte la croix de son Fils M avec une douleur plus grande que celle dont tous u les autres sont pénétrés » : f^erh juxta crucem staiat, quia crucem Filii pr ce ceeleris Mater majora cum doloreferebat CO.

Mais suivons l'histoire de notre Evangile, et voyons en quelle posture elle se présente à son Fils. La douleur l'a-t-elle abattue , l'a-t-elle jetée à terre par la défaillance? Au contraire, ne voyez- vous pas qu'elle est droite, qu'elle est ah^uréc''. Stabatjuxtacrucem! m Elle est debout auprès de la croix ». Non , le glaive qui a percé son coeur n'a pu diminuer ses forces : la constance et l'aHliction vont d'un pas égal ; et elle témoigne par sa contenance qu'elle n'est pas moins soumise qu'elle est affligée. One reste-t-il donc, chrétiens, sinAi que son Filsbien-aimé, qui luivoitsentirsessoufTraBces et imiter sa résignatioa, lui communique encore sa fécondité. Cest aussi dans cette pensée qu'il lui donne saint Jean pour son fils: Mulier,eccejilius Utusi"^): « Femme, dit-ÎI, M voilà votre fils u. O femme qui souffrez avec moi, soyez aussi féconde avec moi , soyez la mère de mes enfans , que je vous donne tous sans réserve en la personne de ce seul disciple , je les enfante par met douleurs -, comme vous en goûtez l'amertume, vous en aurez aussi l'efficace , et votre affliction vous rendra féconde. Voilà, mes Frères , en peu de mots tout

(■) TràeL de Faii. Dom. eap. z. IiU. Oper. S. Bernant, lom. u, eol. 44^' — (*) Joaa. ux. 36.

BC LÀ SÀIlfTB VIEaCE» 1^5

le mystère de cette journée , et je vous ai dit en peu de paroles ce que j'expliquerai par tout ce discours avec le secours de la grâce. Marie est auprès de la croix y et elle en ressent les douleurs ; elle s*y tient debout , et elle en supporte constamment le poids; elle y devient féconde y et elle en reçoit la vertu. Ecoutez attentivement ; et surtout ne résistez pas , ' si vous sentez attendrir vos cœurs.

PREMIER POINT

Il faut donc vous eiitretenir des afflictions de Marie -, il faut que j'expose à vos yeux cette sanglante blessure qui perce son cœur, et que vous voyiez , s'il se peut y encore saigner cette plaie. Je sais Lien qu'il est difficile d'exprimer la douleur d*une mère : on ne trouve pas aisément des traits qui nous repré-^ sentesrt au vif des émotions si violentes ; et si la peinture y a de la peine , l'éloquence ne s'y trouve pas moins empêchée. Aussi, mes Frères, ne prétends- je pas que mes paroles fassent cet effi^t ; c'est à vous de méditer en vous-même quel étoit l'excès de son déplaisir. Àh ! si vous y voulez seulement penser avec une attention sérieuse, votre cœur parlera pour moi, et vos propres conceptions vous en diront plus que tous mes discours. Mais afin de vous occuper en cette pensée, rappelez en votre mémoire ce qu'on vous a prêché tant de fois ; que comme toute la joie de la sainte Vierge c'est d'être mère de Jésus-Christ; c'est aussi de là que vient son martyre , et que son amour a fait son supplice.

Non il ne faut point allumer de feux , il ne faut point armer les mains des bourreaux , ni animer la

f}6 SUR LA COMPASSION

rage des persécuteurs , pour associer cette mère aux EOuni~aDCcs de Jé&us-Chrût. 11 est vrai <jue les saints martyrs avoient besoin de cet attirail : il leur falloit des roues et des chevalets ; il leur falloit des ongles de fer pour marquer leurs corps de ccg tiaits sangla os ^ui les rendoient semblables à J^sus-Glirist crucifié. Mais si cet horrible appareil étoit ne'cessaire pour les autres saints, il n'en est pas ainsi de Marie ; et c'est peu connoitrequelestson amour, (jue de croire qu'il ne suffît pas pour son martyre : il ne faut qu'une même croix pour son bien-aimé et pour elle. Voulezvous, ô Père éternel, qu'elle soit couverte de plaies; faites qu'elle voie celles de son Fils, conduisez-la seulement au pied de sa croix, et laissez ensuite agir son amour.

Pour bien entendre cette vérité , il importe que nous fassions tous ensemble quelque reQesiou sur l'amour dos m<;res ; et ce fondement étant supposé, comme-celui de la sainte Vierge passe de bien loin toute la nature , nous porterons aussi plus haut aca .pensées. Mais voyons auparavant quelque ébaucha de ce que la grâcea fait'dans-soo cœur, en remarquant les traits merveilleux que la nature a. forma dans les autres mères. On nepeut assez admirer les .moyens dont elle se sert 'pour unir les mères avec leurs enfans : car c'est le but auquel elle .vise , et elle .tâehe de n'en faire qu'une même chose : il est aisé de .leremarquer'dans tout l'ordre de ses ouvrages. Et n'est-ce pas .pour cette raison que le .premier soin de la nature, c'est d'attacher les enfans au sein de •leurs mères? elle veut que leur nourriture .et leur viepassepai-lesmémescanauxi ils courent ensemble

les

DB LA SÀIKTE TIBRaE. I^^

les mêmes përils; ce n'est qu'une même personne. Voilà une liaison bien étroite : mais peut-être pourroit-on se persuader que les enfans en venant au monde rompent le nœud de cette union. Non y Messieurs; ne le croyez pas : nulle force ne peut diviser ce que la nature a si bien lie ; sa conduite sage, et prévoyante y a pourvu par d'autres moyens. Quand cette première union finit y elle en fait nattre une autre en sa place; elle forme d'autres liens qui sont ceux de l'amour et de la tendresse : la mère porte ses enfans d'une autre façon; et ils ne sontpas plutôt sortis des entrailles ^ qu'ils commencent à tenir beaucoup plus au coeur. Telle est la conduite de la nature , ou plutôt de celui qui la gouverne ; voilà l'adresse dont elle se sert pour unir les mères avec leurs enfans , et empêcher qu'elles s'en détachent : l'ame les reprend par l'aiTection en même temps que le corps les quitte ; rien ne les leur peut arracher du cœur : la liaison est toujours si ferme, qu'aussitôt que les enfans sont agitây les entrailles des mères sont encore émues ; et elles sentent tous leurs mouvemens d'une manière si vive et si pénétrante ^ qu'à peine leur permet-elle de s'apercevoir que leurs entrailles en soient dé-» chargées.

. En effet y considérez, chrétiens; car un exemple vous en dira plus que tous les discours , considérez les empressemens d'une mère que l'Evangile nous représente. J'entends parler de la Ghananée , dont la fille est tourmentée du démon : regardez-la aux pieds du Sauveur ; voyez ses pleurs , entendez ses cris , et voyez si vous pourrez distinguer qui souffre le plus de sa fille ou d'elle. « Ayez pitié de moi , ô

BOSSUET. XUI. 12

)l8 SUR LA COMPA3SIOV

n FilBd«Ilavi(l;matilleesttravaIlléed{td(^inoa(<)>). Remartioei qu'elle ne dît pas : Seigneur, ayez pitié de ma fille; nyez, dit-elle, pitié de moi. Mais si elle Teut qu'on ait pitié d'elle, qu'elle parle donc de «es maax. Non, je parle, dit-elle , de ccun de luK &Ue. Pourquoi exagérer mes douleurs? n'est-ce pas assea des maux de ma fille pour me rendre digne de piti<J ? il nic semble que je la porte toujours en mon sein ; puisqu'aussitôtqaeiU est agitée toutes mes entrailles sont encore émues : In illa vint patior; c'est ainsi que la fait parler saint Basile de Séleucic (') : n Je H suis tourmentée en m personne ; ai elle pAlit , j'en » sens la douleur a ; efui rsl paisio , tneusvero doior: a le démon la frappe , et la nature me frappe moiji même " -, hanc diKinon , me tutUtra vexai : « tous H les coups tombent sur mon oceur, et les traiti: de la » fureur de Salan passent par «lie jusque sur mon n atne " ■■ hanc dœmon , me nalura fe.vrU; et ictiis ^aos in/ligit , per iilam ad me otque pervadiait. Vont voyez dans ce bel exemple une peioture bieo vire de l'amour des mires; tous ^6jez la nerreillemc communication par leffueUe il les lie arec leur» eufans , et c'est ossea pour vous faire entendre fric les douleurs de Marie sont inexplicables.

Mais , mes Frères, je vous ai phimii «l'âéver plus haut vos pensées ; il est temps de tenir ptrole , et de vons montrer des' choses biea plus admirables. Tout ce que voos avez vu dans la Chanaoéc n'est qu'une ombre trè»>imparfaite de ce qn'il faut croire en la sainte Vierge. Son amour plus fort saos comparaison fait une oorrespondattce beaucoup pins

(•) IHauk. XV. :». — (,>> Oral. x\ , in Clumm.

DE I.A 8AIHTE VIEAGE. l']Q

parfaite ; et eiioorç ^{ii'il aoil; i]iipps^il)le ^*en cooi-

preocU^e toute retendue , toutefois vous en prendrez

quelque idée , si vous en cherchez }e principe en

suivant ce raisonnement ; <{ue Tamour de la sainte

Vierge , par lequel elle aime 3on Fils , est né en elle

de la même source d'où lui est venue sa fécondité»

La raison en est évidente : tout ce qui produit aime

son ouvrage i il n'est rien de plus naturel : le même

principe qui now fait agir^ nous fiiit aimer ce que

nous fakons ; tellement que la même cause qui rend

les. mères fécondes pour produire , les rend aussi

tendres pour aimer. Voolona-nous savoir, chrétiens,

quelle cause a formé Famour maternel qui unit

Marie avec lésue^Christ , voyons d*où lui vient sa

fécondité.

Dites^Ie-nous y ô divine Vierge , dites^nous par quelle vertu vous êtes féconde: est-ce par votre vertu naturelle 7 Non , mes Frères , il est impossible. Au contraire , m voyeB-v/9us pas qu elle se condamne elle-même à une stérilité bienheureuse , par cette ferme résolution de garder sa pureté virginale 7 Qnomodo/mîisiudWl « Gomment cela se pourra-t-il n faire » 7 poisse bien concevoir un fils y moi qui ai résolu de demeurer vierge 7 Si elle confesse sa stérilité, de quelle sorte devient-elle mère 7 Ecoutez ce que lui dit Tange z Vitim Akissimi obunibrabit tihi {?) : « La vertu du Très- haut vous couvrira » toute a» Il paroit donc manifestement que sa fécondité vient d*en-haut , et c'est de là par conséquent que vient son amour.

En effet ^ il est aisé de comprendre que la nature

]80 SUR LA COMPASSIOM

ne peut rien en cette rencontre. Car figurez-vous, chrétiens, qu'elle entreprenne de former en la sainte Vierge l'amour qu'elle doit avoir pour soti Fils ; dites-moi , quels sentimens inspirera-t-elle ? Pour aimer dignement un Dieu , il faut un principe surnaturel ; sera-ce du respect ou de la tendresse , des caresses ou des adorations , des soumissions d'une créature ou des embrasscmens d'une mère ? Marie aimcra-t-elle Jésus-Cbrist comme homme, ou bien l'aimera-t-elle comme un homme-Dieu ï de quelle sorte euibrassera-t-elleen la personne de Jésus-Christ la divinité' et !a chaif que le Saint-Esprit a si bien liées? La nature ne les peut unir, et la foi ne permet pas de les séparer : que peut donc ici la nature ? Elle presse Marie il aimer : parmi tant de mouvemens qu'elle cause, elle ne peut pas en trouver un seul qui convienne au Fils de Marie.

Que reste-t-il donc, 6 Père étemel, sinon que votre grâce s'en mêle, et qu'elle vienae prêter la main à la nature impuissante? C'est vous qui communiquaat à Marie vc^e divine fécondité, la rendez Mère de votre Fils : il faut que voua acheviez votre ouvrage ; et que, l'ayant assodée eu quelque façon à la chaste génération éternelle par laquelle vous produises votre Verbe , vous fessiez couler danc son sein quelque étincelle de cet amour infini que vous avez pour ce bien-aimé, qui est la splendeur de votre gloire et la vive imi^e de votre substance. Voilà d'où vient l'amour de Marie j amour qui pasw toute la nature ; amour tendre; amour unissant, parce qu'il aatt du principe de l'unité même -, amour qui fait une entière communication entre Jésus-

DE LA SÀIKTE VIERGE. l8l

Christ et la sainte Vierge, comme il y en a une très^ parfaite entre Jésus-Christ et son Père.

Vous ëtonnez-YouSy chrétiens , si je dis que sou affliction n*a point d'exemple , et qu'il opère des effets en elle que Ton ne peut voir nulle part ailleurs; il n'est rien qui puisse produire des effets semblables. Le Père et le Fils partagent dans Téternité une même gloire^ la Mère et le Fils partagent dans le temps les mêmes souffrances ; le Père et le Fils une même source de plaisirs , la Mère et le Fils un même torrent d'amertume ; le Père et le Fils un même trône , la Mère et le Fils une même croix. Si on perce sa tête d'épines ^ Marie est déchirée de toutes leurs pointes ; si on lui prâente du fid et du vinaigre y Marie en boit toute l'amertume; si on étend son corps sur une croix, Marie en soufire toute la violence. Qui &it cela, sinon son amour 7 et ne peut-elle pas dire dans ce triste étal, eu un autre sens que saint Augustin; Pondus meum, amor meus (0; « Mon amour est mon poids »? car, 6 amour, que vous lui pesez ! ô amour, que vous pres-> ses son cœur maternel ! Cet amour fait un poids de fer l5nr sa poitrine, qui la serre et l'oppresse si violemment y qu'il y étouffis jusqu'aux sanglots : il amasse sur sa tête une pesanteur, eu cela plus insupportable , que la tristesse ne lui permet pas de s'eu dédiarger par des larmes :- il pèse incroyablement sur tout son corps par une langueur qui l'accable, et dont tous ses membres sont presque rompus. Mais suiiiout cet amour est un poids, parce qu'il pèse sur Jésus-Christ même : car Jésus n'est pas

CO Conf, iib. XIII, eap, ix, tom. i, ooL aaS»

j8a Sl'R LA COMPASSIOÎÏ

le seul en crlte rencoDtre qui fasse sentir ses douleurs. Marie est contrainte tnalheui-eii sèment de le faire souffrir h son tour : ils se percent tous deux de coups niulHpIs : il est de ce FiU et de cette Mère comme de deux miroirs oppos<?s, qui se renvoyant r^ciproc|uement tout ce qu'ils reçoivent par une espèce d'^ulution , multiplient les objets jusqu'à l'infini. Ainsi leur douleur s'accroît sans mesure, pendant que les (lots qu'elle i?lève se repoussent les uns sur les autres par un flux et reflux continua : si bien qoe l'amour de la sainte Vierge est en cela plus infortuné, qu'il compatit avec Jdsus-Christ et ne le console pas, qu'il partage avec lui ses douleurs et ne les diminue pas : au contraire il se voit forcé de rcdouliler les peines du Fils, en les communiquaDt à la Mère.

Mais arrêtons ici nos pensées ; n'entreprenons pas de représenter quelles sont les douleurs de Marie, ni de comprendre une chose incomprébensible. M^ dttons l'excès de son déplaisir, mais tâchons de l'imiter plntdt que de l'entendre ; et à l'exemple de eett« Vierge, rcmplissons'DOUS tellement le cœur de la passion de son Fils , fiendant le cours de cette semaine oh nous en célébrons le mystère, que l'abondance de cette douleur ferme k jamais la perle à la joie du monde. Ah! Marte ne peut plus suf porter la vie ; depuis la mort de son bien-aimé , rie» n'est plus capable de plaire h ses yeux. Ce n'est pas ponr elle , ô Père éternel , qu'il faut faire éclipser véVre soleil , ni éteindre toM les feux du ciel ; ils n'ont déjà plus de lumière pour cette Vierge : il n'est pas nécessaire que vous étiranliez les foodemens de la

PS LA »Àllf TE VIERGE. 1^3

terre ^ ni que vous couvriez d*horreur toute la na-* ture, ni que vous menaciez tous les élémens de le& envelopper dans leur premier chaos ; après la mort de son Fils, tout lui pi^roit dé^ couvert de ténèbres ; la figure de ce monde est passée pour elle y et de quelque coté qu'elle tourne les yeux , elle ne découvre partout qu'une ombre de mort : Quidgiud aspiciebam^ mors erat (0.

C'est ce que doit faire en nous la croix de Jésu». Si nous ressentons ses douleurs , le monde ne peut plus avoir de douceurs pour nous : les épines du P3s de Dieu doivent avoir an*adié ses fleurs ; et Tamer-* tume qu'il nous donne à boire doit avoir rendu (adé le goût des plaisirs. Heureux mille fois, d divin San* Teur, heureux ceiix que vous abreuvez de votre fiel; heureux ceux à qui votre ignominie a rendu les vanités ridicules , et que vos dons ont tellement at-» tachés à votre croix, qulls ne peuvent plus élever leurs mains , ni étendre leîn*s bras qu'au ciel ! Ce sont, mes Frèresr, les sentimens qu'il nous faut con-« cevoir durant ces saints jours à la vue de la croix de Jésus. C'est là qu'il no^s faut puiser dans se^ plaies une salutaire tristesse ; tristesse vraiment sainte , vraiment fructueuse, qui détruise en nous tous l'a-» mour du monde , qui en fesse évanouir tout Téclat , qui nous fesse porter un deuil éternel de nos vanitéi passées, dans les regrets amers de la pénitence. Mail peut-être que cette tristesse vous paroît trop soit|* bre, cet état vous semble trop dur; vous ne pou* vez vous accoutumer aux sonilrances. Jetez donc les yeux sur Marie-, sa constance vous inspirera de la

CO S, Au^, Conf, lib^ iv, cap. ly, coL loo.

l84 SUD LA COMPASSION

fermeté ; et sa r(5signation vous va faire voir que ses déplaisirs ne sont pas sans joie : c'est ma seconde partie.

SECOMD POIHT.

PouH entendre solidement jusqu'où va la résignation de la bieniieureuse Marie, il importe que vous remarquiez attentivement qu'on peut surmonter les afflictions en trois manières très-conside'rablcs, et que vous devez peser attentivement. On surmonte premièrement les afIUctions, lorsqu'on dissipe toute sa tristesse et qu'on en perd tout le sentiment ; la douleur est toute appaisée, et l'on est parfaitement consolé. On les surmonte secondement , lorsque l'ame, encore agitée et Irouble'e du mal qu'elle sent, ne laisse pas de le supporter avec patience ; elle se résout, mais elle est troublée. On les surmonte en troisième lieu, lorsqu'on ressent toute la douleui-, et qu'on n'en ressent aucun trouble : c'est ce qu'il faut mettre dans un plus grand jour.

Au premier de ces trois états, toute la douleur est passée , et l'on jouit d'un parfait repos. « Je suis » rempli de consolation , je nage dans la joie » , dît saint Paul (') ; au milieu des afilictions, une joie divine et surabondante semble m'en avoir ôté tout le sentiment. Au second, l'on combat la douleur avec patience; mais dans un combat si opiniâtre, quoique Famé soit victorieuse, elle ne peut pas être sans agitation. " Au contraire, dit Tertullién i^), elle » s'agite elle-même par le grand effort qu'elle fait » pour ne se pas agiter » : In hoc tamen mota nt;

(0 //. Cor. TU. 4. — W Tcrtull. àt Anima, n. la.

DE LA SAINTE TIERGE. l85

moueretur; ce et quoique la foiblesse ne Tabatte pas, » elle s*agite par sa résistance , et sa fermeté mé&e » Tébranle par sa propre contention » : Ipsa cons-tantia concussa est aduersîis inconstantiœ conçus^ sionem. Mais il y a encore un troisième état, où Ton n'arrive point sans un grand miracle , oii Dieu donne une telle force contre la douleur, qu^on en souffre la violence sans que la tranquillité soit trou^ blée. Si bien que dans le premier de ces trois états , il y, a tranquillité , qui bannit toute la douleur ; dans le^second, douleur qui empêche la tranquillité; mais le troisième les unit tous deux, et joint une extrême douleur avec une traiiquillité souveraine. Mais tout ceci peut-être est confus, et il faut le proposer si distinctement, que tout le monde puisse le comprendre. Cette comparaison vous Téclaircira , et je Tai p Ase dans les Ecritures. Cest avec beaucoup de raison qu'elle compare ordinairement la douleur à une mer agitée. En effet la douleur a ses eaux amè* res qu'elle fait entrer jusqu'au ibnd de l'ame : Quoniam intraverunt aquœ usque ad animam meam (i) : elle a ses vagues impétueuses qu'elle pousse avec violence : Calamiiates oppresserunt quasi Jluctibus C^); elle s'élève par ondes, ainsi que la mer; et lorsqu'on la croit appaisée, elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Comme donc elle ressemble à la mer, je remarque aussi, chrétiens, que Dieu réprime la douleur par les trois manières dont je vois dans This- * toire sainte que Jésus -Christ a dompté les eaux.

Tantôt il commande aux eaux et aux vents , il leur ordonne de s'appaiser; et de là s'ensuit, dit l'Evan-

CO Ps. Lxviii. I, — (») Joh. xuK. la.

l86 SUU l,A COMPASSIOH

géliste, une grande tranquillile ; Facta esl tranfitilUtas magtiai'). Ainsi , ri^pandmit son Esprit sur une aoie agitde par l'aOliGLion, il calme, quand il lui plaît , tous les Dots ; et appaisanl toutes les teuipétes , il ramène la se'rénit^. NuUnnt requiem habut't caro noslra W -, « Nous n'avons eu aucune relàctie » selon la cliair u , dit saint Paul : vous voyez les flots qui l'agitent ; sed (ftti consolatur humiles , con~ solatm est nos Deus (^); n maLs Dieu, qui console » les liumide.setlcs affligés, nous a consoles u : voilà Bieu qui, calmant les flots, lui rend la trangnillité qu'il n'avott pas. Tantôt il laisse murmurerles eaux, il permet que les vagues s'élèvent avec une furieuse împétnosite' ; le vaisseau poussé avec violence est menacé d'un procliain uaul'rage; Pierre qui est porté sur les eaux appréhende d'ètie enseveli dans leurs abtmes: cependant Jésus-OtiiLst conduit 1% vaisseau, et donne la main à Piètre trenildant de frayeur, pour le soutenir. Ainsi, dans les ttouleurs violentes, l'ame paroît tellement troublée, qu'il ssmUe qu'elle va être bientôt engloutie : GravaU sumus supra virttOem (4) : « La pesanteur des maux dont osus nous » tommes trouvés accablés, a été excessive, et au- » dessus de dos forces ». Néanmoins Jésus-Cbrist la soutient si lûen , que les vents ni les tempêtes ne remp(»-tent pas : c'est la seconde manière. Ë*fia U dernière façon dont Jésus-Christ a dompté la mer, la plus noble, la plus glorieuse; c'est qu'il lâche la bride aux temptêtes, il permet aux vents d'agiter les ondes, et de pousser leurs flots iusques au ciel. Ce-

<■) Jtfaak.tiu. 36. - l') //. Cor. rir. 5— ','1 Kid. 6. — W II. Cor.

DB LA SAINTE VIERGE. l8^

peiukuit il n^est pas ému de cet orage ; aa contraire il marche dessus avec une merveilleuse assurance; et foulant aux pieds les flots îrrkés; il semble qu it seglorifie de braver cet élément indomptable, même dans sa plus grande furie. Ainsi il lâche la bride à la douleur y il ta laisse agir dans toute sa force; « afin » que nous ne mettions point notre confiance en » nous -mêmes y mais en Dieu qui ressuscite les » morts » : Ul non simm fidentes in nobis , sed in Iho qui suscitât mortttosi^). Cependant la constance, toujours assurée au milieu de ce bruit et de ce tumulte y marche d*un pas égal et tranquille sur ces flots vainement émus, qui la touchent sans TébraiH 1er y et sont contraints, contre leur nature, de lui servir de soutien : et c'est la troisième manière dont Jésus-Christ surmonte les afflictions.

fieprésentez-vous, chrétiens, que vous aves vu une image de ce qui se passe en la sainte Vierge , quand elle regarde Jésus*Christ mourant. U est vrai que la tristesse^élève avec une effroyable impétuosité ses flots , qui semblent tantôt menacer le ciel en attaquant la constance de cette Vierge-mère par tout ce que la douleur a de plus terrible : elle creuse tantôt des abtmes , lorsqu'elle ne déccyivre à ses yeux que les horreurs de la mort; mais ne croyez pas qu'elle en soit troublée. Marie ne veut point voir cesser ses douleurt^ parce qu'elles^ la rendent sem«^ blable à son Fils : elle ne donne point de bornes k son affliction ^ parce qu'elle ne peut contraindre son amour : elle ne veut point être consolée, parce que son Fils ne trouve point de consolateur» Elle ne vous

(«) //. Con I. 9.

l8S su» LA COMPASaiOM

demande pas, ô Père éternel , que vous modériez sa tristesse; elle n'a garde de demander ce secours dans le moment qu'elle voit votre colère si fort déclarée contre vptre Fils, qu'elle le contraint de se plaindre que vous-même le délaisseï. Non , elle ne prétend pas d'être mieux traitée r il faut qu'elle dise avec Jésus-Christ , que tous vos flots ont passé sur elle ( ' ) : elle n'en veut pas perdre une goutte, et elle seroit ïâcliée de ne sentir pas tous les maux de son bienaimé. Donc, mes Frères, que ses doulems s'élèvent, s'il se peut, jusqu'il l'infini; il est juste de les laisser fcroître : le Saint-Esprit tte permettra pas ni que son temple soit ébranlé; « il en a posé les fondemens u sur le liaut des saintes montagnes n ; Fundamenta e/us in montibus sanclis (^); les flots n'arriveront pas jusque-là; ni que cette fontaine si pure, qu'il a conservée avec tant de soin des ordures de la convoitise , devienne trouble et mêlée par le torrent des afflictions. Cette haute partie de l'ame, en laquelle il a mis son siège, gardera toujours sa sérénité, malgré les tempêtes qui grondent au-dessous.

Que si vous en voulez savoir la raison , permettez que je vous découvre en peu de paroles un mystère que vous pouiTez méditer à loisir durant ces saints jours. Le docte et l'éloquent saint Jeau-Cbrysostôme, considérant le-Fils de Dieu prêt à rendre l'ame, ne se lasse point d'admirer comme il se possède dans 60D agonie ; et méditant profondément cette vérité, il fait cette belle observation. La veille de sa mort , dit ce saint évéque (3) , il sue , il trem-

(>) Pj. iLi. 8. — (•) J>>. tz»T(. 1. — (>? fnJoan. Ham. uzxr, loni. VIII, pag. 5o5, SoC.

DE LÀ SAlJffTE TIERCE. 189

ble, il frëmity tant Fimage de son supplice lui pa* roit terrible ; et dans le fort des douleurs , il parott changé tout à coup, et les tounnens ne lui sont plus rien. Il s'entretient avec ce bienheureux larron d'un sens rassis y et sans s'émouvoir; il considère et recon* nott distinctement ceux des siens qui sont auprès de sa croix y il leur parle et il les console; après, il lit dans les prophètes , qu'on lui- prépare encore un breuvage amer; il élève la voix pour le demander ^ il le goûte sans s'émouvoir; et enfin , ayant remarqué que tout ce qu'il avoit à faire étoit accompli, il rend aussitôt son ame à son Père; et le fait avec une

action si libre, si paisible , si préméditée , qu*il est bien aisé à juger que « personne ne la lui ravit, mais » qu!il la donne lui-même de son plein gré i> : JYemb toUit eam à me, sed ego pono eam à meipso (i).

Qu'est-ce à dire ceci, dirétiens ? Comment est-ce que l'appréhension du mal l'afflige si fort , puisqu'il semble que le mal même ne le touche pas? Je sais bien qu'on pourroit répondre que l'économie dé notre salut est un ouvrage de force et d'infirmité* Ainsi il vouloit montrer par sa crainte, qu'il étoit comme nous sensible aux douleurs, et faire voir par sa constance qu*il savoit bien modérer tous ses mou« vemens , et les faire céder comme il lui plaisoit à la volonté de son Père. Cette raison sans doute est so^ lide; mais si nous savons pénétrer au fond du mys** tère, nous verrons quelque chose de plus relevtf dans cette conduite de notre Sauveur. Je dis donc que la cause la plus apparente de ce que le Calvaire le voit si paisible, lui que le mont des Olives a

(0 J04in» 3L. 18.

fl)0 son LA COHPAÏfïlON

VU il troublai c'est tju'ii la croix et sur le Calvaire il est dans l'action même de son sacrifice, et aucune action ne doit être faite avec un esprit plus tranquille. Toi, qui assistant au saint sacrilice, laisse inconsidérément errer ton esprit , suivant que le poussent deçà et delà la curiosité on la passion , arrête le cours de ces mouvemens. Ah ! tu n'as pas encore assez entendu c« que c'est que le sacrifice.

Le sacrifice est une action par laquelle tu rends h Dieu tes hommages : or qui ne sait, par expérience, que toutes les actions de respect demandent une contenance i-emise et posée ? c'est le caractère da respect. Dieu donc, qui pénètre jusqu'au fond des cœurs, croit qu'on manque de i-espect pour sa majesté , si l'ame ne se compose elle-même en réglant tous ses mouvemens. Par conséquent, il n'est donc rien de plus véritable que le pontife doit sacrifier d'unesprit tranquille: et cette huile dont on le sacre, dans le Lévttiqua (■) , ce symbole sacré de la paix qu'on répand abondamment sar sa tête, l'avertit qu'il doit avoir la paix dans l'esprit en éloignant toutes les pensées qai en détournent l'application , et qu'il la doit aussi avoir dans le coear en calmant tous les mouvemens qui en troublent la sérénité. O JésuB , mon divin pontife , c'est sans doute pour cette raison qu« vous vous montrez si tranquille dans votre agonie. Il est vrai qu'il parott troublé au mont des Olives; mais « c'est un trouble volontaire », dit saint Augustin (3),. qu'il lui ptaisoit d'exciter lui-même. Pour quelle raison , chrétiens ? c'est qu'il se con^d^

(0 £e^. Tiii. 13. ^ ('] Tract, lx. ùi Joan. tom. m, part, il, co/.€64,66S.

Page 1