‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 41 sur 81 · SUR L*H01?5EUE DU MOKDE · texte numérisé non relu

SUR L*H01?5EUE DU MOKDE

» mes, pour en être regardés. Ne vas point prier » dans les coins des rues , afin que les hommes te » voient; retire-toi dans ton cabinet, ferme la porte i> sur toi j et prie en secret devant ton Père » : Intra in cubicuUun iuum j et clauso ostio ora Patrem tuum in abscondito (0. « Ne sonne pas de la trompette pour » donner l'aumône; je ne t'ordonne pas seulement » de la cacher devant les hommes , mais lorsque la » droite le distribue , que la gauche y s'il se peut , » ne le sache pas » : Te aulem façiente eleemosynom y nescial sinistra tua qiddfaciai dextera tua (^). C'est pourquoi , dit ti^bien saint Jean-Ghiy sostome (^) , toutes les vertus chrétiennes sont un grand mystère. Qu'est-ce à dire ? mystère signifie un secret . sacré. Autrefois quand on célébroit les divins mystères f comme il y avoit des catéchumènes qui n'étoient pas encore initiés y c'est-à-dire qui n'étoient pas du corps de l'Eglise , qui n'étoient pas baptisés , on ne leur en parloit que par énigmes. Vous le savez y vous qui avez lu les Homélies des saints Pères : ils étoient avec les fidèles pour entendre la prédication et le commencement des prières. Yenoit-on aut mystères sacrés, c'est-à-dire à l'action du sacrifice, le diacre mettoit dehors les catéchumènes et fermoit la porte de l'église. Pourquoi ? C'étoit le mystère. Ainsi des vertus chrétiennes. Voulez-vous prier î fermez votre porte , c'est un mystère que vous célébrez. Jeûnez-vous ? ce oignez votre face , et » lavez votre visage , de peur qu'il ne paroisse que » vous jeûniez » : Unge caput tuum, etfaciem txiam

(0 MiOSh. Ti. 6. — («) Ihid. 3. — (') Tlom. xk. in MaUh, n. 3, tom. yiif P' a4^. JàiJ. UomiL lxxi, n. l\yp. 699 , 700.

«88 su n.l. H0MK8DI\ DU MOK!

lat/a (') : c'est un mystère enti-e Dieu et vous ; nid n'y doit être admis que par son ordre, ni voir votre vertu , qu'autant qu'il lui plaira de la découvrir.

Sdon cette doctrine de l'Evangile, je compare 1« verpi clirëlienne à une Glle chaste et pudique, élevée ■ dans la maison paternelle dans unf relt-nuc incroyable ; on ne la mène point aux théâtres, on ne la pii> duit point dans les assemblées : elle garde le logis, et travaille sous la conduite, sous les yeux de son Père, qui est Dieu, qui se plaît à la regarder lians ce secret, charme principalement de sa retenue, yidet in ahscundiio i'^) ; qui lui destine un époux; c'est Jésus-Clirisl -, et qui veut qu'elle lui donne un cœur pur et qui n'ait point été corrompu par d'autres alTections-, qui lui prépare un jour de grandes louanges , et qui ne veut pas en attendant qu'elle se laU^e gâter par celle des hommes , ni cajoler par leurs douceurs. C'est pour(|uoi elle fuit leur compagnie, elle aime son secret et sa solitude. Que si elle paroit quelqueibis, comme si un grand éclat ne peut pas demeurer toujours caché, il n'y a que sa simplicité qui la rende recommandablc : elle ne veut point attirer les yeux ; tous ceux qui admii-ent sa beauté, elle les avertit par sa modestie de « glorifier son Père » céleste » : Glorificent Patrem (3). Vodà quelle ect. la vertu chrétienne , c'est ainsi qu'elle est élevée : j* a-t-il rien de plus sage ni de plus modeste?

Que fait ici la vaine gloire ? Cette impudente ^ dit'

saint Jean-Chrysostôme (4) , vient corrompre cetttt.

bonne éducation , elle entreprend de prostituer la

(') Mau. Ti. 17. — i') tiiJ. 18. — t») Ibid. T. 16. — \i) Hom Lxu.

pudeur i

suit L'nosrivEUR du mottde. 289

pudeur ; au lieu qu'elle n ëtoit faite que pour Dieu j elle la tire de sa maison, elle Ini apprend à rechercher les yeux des hommes : A thalamo patemo eam educil, cumque paier jubeat eam ne sinistrée quidem apparere , notis ignotisçue et oit^iis quibuscumque passim se ipsam ostentat : elle lui enseigne à se farder, à se contrefaire, pour arrêter les spectateurs. « Ainsi cette fille si sage est sollicitée par cette im- » pudente à des amours dëshonnétes » : Sic à lena corruptissima ad turpes hominurn amores impellitur. Vive Dieu 1 infâme , cette innocente se gâteroit entre tes mains. O Jésus crucifié , voiHi le crime que je vous défère : )ugez aujourd'hui la vaine gloire , condamnez aujourd'hui Fhonneur du monde qui entreprend de corrompre la vertu , qui ose bien la vouloir vendre, et encore la vendre à si vil prix, pour des louanges : jugez, jugez, ô Seigneur, et condamnez en dernier ressort un crime si noir et si honteux.

Et pour vous, mes chers Frères, vous qui, écoutant cette accusation , apprenez qu'il y a une corruptrice qui s'efforce de ruiner tout ce qu'il y a de vertii en vous ; au nom de Dieu, veillez sur vousmêmes; au nom de Dieu, prenez garde de ne point faire votre justice devant les hommes pour en être vus et admirés. Auendite, dit- il : remarquez ces termes : « Prenez garde ». Cet ennemi dont je vous parle ne viendra pas vous attaquer ouvertement : il se glisse comme un serpent, il se coule sous des fleurs et de la verdure , il s'avance à l'ombre de la vertu pour faire mourir la vertu mên^e. Attendite, attendite : a Prenez garde ». Âh! qu'il est diiUcilc

BOSSUET. XIIT. ]()

a()0 SU! t IIOnitEUR UU MONDE. ^

aux lionMIics Je muprUer la louaagc des hommes ! étant ais pour la sociëtë, nous sommes nés en quelque sorte les uns pour les autres; et par coast^qiient qu'il est dangereux que aoug ne nous laissions ti.-op chatouiller aus louanges que nous donnent nos semblables !

Saint Augustin, Messieurs, nous représente excellemment ce péril dans le second livre qu'il a l'ait du gevmon de notre Seigneur sur la montagne. « (I n est très-pei-nicieux , nous dit-il , de mal vivre : de » bien vivre maintenant, et ne vouloir pas que ceux » qui nous voient nous en louent, c'est se déclarer » leur ennemi; parce que les choses humaines ne » sont jamais en un ëlat plus pitoyable , que loi-sque 1) la bonne vie n'est pas estimée o : Sitjmdem non recth vivere , perniciosum est : rccia aulem vivere, 0t nolle iQudari, tfuid est aliiul quàm im'micam esse relias huninnis , qu.te utifjuc tantb sunl miserhres , quantb minus placet recta via kominum (*)? Jm^ qu'ici, Messieurs, la louange n's rîeti quede'bean; mais voyez la suite ik ses paroles. « Donc , dil ce w grand docteur, ai les bommes ne vous Ivuetil p*» > quand voua faites bien , ils sont dans une grande » erreur ; et s'ils voiw louent , vous êtes vons-radntt » dans UB grvod péril » : Si ergo inxer quùsvifù t» rectè viventem non lattdayennt , iUi in erroné «imC 51 aulem laud^verint. Ut ùt pericuio W. Voua étec «n effet danfiungrïad péril; parce qneTotFeaiiHwvpropre vous £gât aîner luIurellemeDt le brait id« louang«s, et que votre cœur s'enBe, sans y penser^

(■) De Strm. Damin. in mora. l.n,n, i, loin, m, part. n, eol. aoi.

4UM LH09NEUR DU MOHDE. agi

en lés entendant : mais vous êtes encore dans un grand péril ; parce que non-seulement Famour de ▼ousHEoéme, mais encore Tamour du prochain vous oblige quelquefois y dit saint Augustin, à approuver les louanges que l'on vous df>ane. Vous faites une grande aumône , vous obliges le public par quelque service* coosidërable : ne vouloir pas quon vous loue de cette action , c*est vouloir qu'on soit aveugle ou mëconnoissant ; la charité ne le permet pas. Vous devez donc souhaiter, pour Famour des autres, qu'on loue les bonnes œuvres que Dieu fait en vous. Qui doute que vous ne le deviez, puisque vous devez désirer leur bien? Mais ce que vous devez désirer pour eux, vous devez le craindre pour vousmême : et c^est là qu'est le grand péril, en ce que devant désirer et craindre la mésie chose par différons motifs j chrétiens, qu'il est dangereux que vous ne preniez aisément le change; qu'en pensant regarder les autres, vous ne vous arrêtiez en vonsmêmes. jéUendite^: « Prenez garde » à vous : 6 justes, voici votre péril ; prenez garde que dans les œuvres de votre justice , les louanges du monde ne vous plaisent trop, et quelles ne corrompent en vous la vartu.

Et ne me dites pas que vous sentez bien en vousmêmes que vous ne recherchez pas les louanges, que ce n'est pas Famour de h. vaine gloire qui vous a feit entreprendre cette cenvre exe^lente : je veux bien le croire sur votre parole; mais sachez que ce n'est pas là tout votre périt. « Il est assez aisé, dit 99 saint Augustin , de se passer des louanges, quand » on les refuse ; mais qu il est dii&cile de ne s'y plaire

3^3 Slrlt I.I10KNEIJR DU MOnDC.

ja pas , quand on Us donne i> ! Et si cuiguam facile est laude caivrcj dum denegalur ; difficile este» non delectari , cum off'ertur {'). Lorsque les louangei se présentent comme d'elles-mêmes, et que venant ainsi de bonne grâce, je ne sai:ï quoi nous dit dans le cœur que nous les nic'ritons d'autant plus que nous^ les avons moins recherchées^ mes Frères, qu'il eSl' malaisé de n'être pas surpris par cet appât !

Mais peut-être que vous me direz que ce n'est pai aussi un si grand crime-, que de se laisser charmer par CCS douceurs innocentes. Qu'entends- je, clirésiens ? que me dites-vous ? quoi , vous n'avez pas eftrcore compris combien l'amour des louanges est coo*traire à l'amour de la vertu 7 Si vous n'en avez pas cru l'Evangile, au moins croyez-cn le monde même. jNe voyez-vous pas par expérience qu'on i-efuse lei véritables louanges à ceux qui les recherchent avea trop d'ardeur? Pourquoi cela, Messieurs, si ce n'est par un certain sentiment que celui qui aime taat lec louanges, n'aime pas assez la vertu ; qu'il la met au rang des biens que la seule opinion fait valoir; ou du moins qu'il n'en a pas l'estime qu'il doit, puîCp qu'il ne juge pas qu'elle lui suffise. Ainsi l'empres? sèment qu'il a pour l'honneur , fait croire qu'il n'aime pas la vertu , et ensuite le fait paroitre iadigne de: l'honneur. Que si le monde même le croit de la sorte, quelle doit être la délicatesse d'un cbn^ tien sur le plaisir des louanges 7 Tremblez, Xrtxkr blez, fidèles, et craignez cet ennemi qui vous flatte; ne croyez pas que ce soit assez de ne rechercher paf les louanges; le monde même en a honte, les ido-

(<) Epiit. un , n. 8 , tant, ii , coi. ag.

SUR l/HOlfHEUR DU MONDE. ag3

litres mêmes de Thonnear n'osent pas témoigner qu ils le recherchent.

Le chrétien^ mes Frères , doit aller plus loin; c'est une vérité de FEvangile. Le Fils de Dieu lui apprend que bien loin d^ le rechercher, il ne doit pas le recevoir quand on le lui offre. Ce n est pas moi qui le dis ; qu'il écoute parler Jésus-Christ luimême. Il ne se contente pas de nous dire : Je ne recherche pas la gloire des hommes ; mais il dit : « Je » ne reçois pas la gloire des hommes » î Claritatem ab hominibus non accipio (0. E^ si vous trouvez peut-être que ce passage n'est pas assez décisif, en voici un autre qui est plus pressant. Clarifica meta, Pater i*^): « O Père, que ce soit vous qui me glori- » fiiez » \ que ce soit vous , et non pas les hommes. Et s'il vous reste encore quelque doute , voici qui ne souffre point de réplique. Quomodo vos potestis eredere , qui gloriam ab im^icem accipiiis , et glo^ riam quœàsolo Deo est non çuœritisi^)! a Comment » ponvez-vous croire , vous qui recevez de la gloire » les uns des autres, et ne recherchez pas la gloire » qui est de Dieu seul n. Ce n'est pas un crime médiocre , puisqu'il vous empêche de croire.

Mais remarquez bien cette opposition : vous recevez la gloire qui vient des hommes, vous ne recherchez pas la gloire qui vient de Dieu. N'est-ce pas noiis dire manifestement : celle-ci doit être désirée , celle-là ne doit pas même être reçue : il faut rechercher ceUe-ci , quand on ne l'a pas , et refuser Fautre, quand on la donne. Doctrine de l'Evangile , que tu es sévère ! Quoi ! il faut au milieu des louanges

(») Joan. V. 4i.— (») lUd. HT. 5. — (?) Ibid. y, 4^.

*5Lou0er cette complaisance secrète qui Halte le si doucement. Défendez -nous, ô Seigneur, de cberclierceteocens. Mais comment le refuser, qtiaiii on nous le donne ? Non , dit-il, ne recevex pas la gloire des honioies. Mais puis-je m'empéclier de la recevoir ? puis-je contraindre la langue de ceux qui veulent parler en ma faveur? Laissons-les dî&courir k leur fantaisie; mais disons toujours avec Jésus- Christ : Ctaritatem non accipia. Non , doo , je ne reçois pas lu gloire des hommes ; c'est-à-dîtc je ne la reçois pas en ^iement, je ne me repaie pas de cette fumée : Cl^rifica me lu , Pater : a Que ce soit » vous, 6 Pcre céleste, qui me glorifiiez u. Vainc gloire, qui sollicites mon cœurà écouter les fiatteries , je connois le danger oiï tu me veux mettre ; tu veux me donner les yeux des honmies, mais c'est pour m'âter les yeux de Dieu ; tu feins de vouloir me recompenser, mais c'est pour me faire perdre ma récompense ; je t'attends d'un bras plus puinantet d'une main plus opulente : corruptrice de la vertOr je ne reçois po^nt tes fausses douceurs; nitesapplaodissemena, ni ta vaine pompe ne peuvent pas pajer mes travaux. In Domino laudahitur anima mea , au% diant mansueti et Ittt^ntur i') : « Mon ame sera looée a en notre Seigneur ; que les gens de bien l'enteni> dentet s'en réjouissent ».Jet'ai convaincue devant Jésns-Christ d'attenter sur l'intégrité de la vertu, c'est assez pour obtenir ta condamnation ; mais jo veux te convaincre encore de vouloir donner .cfai crédit an vice : c'est ma seconde partie. l<>Pi. xuni. 3.

9VR L^HOMMBUK DUMONDG. 2<)^

SECOND POINT

Le second chef de raccasàtion ({tiëphtentëcôbtre rhonueur du monde , c'est de vouloir donner du crédit au Vice ^ en le déguisant aux yetii des hommes. Pour justifier cette accusation > je pose d*abord ce premier principe, que tous ceux qui sont do-^ mina par Fhonneur du motide ëont toujours infailliblement vicieux ; il m^est bien aisé de vous eii convaincre. Le vice, dit saint Thomas (0, vient d*un jugement déréglé : or je soutietis qu*il n*y a rien dé plus dét^glé que le jugement de ceux de qui nous parlons; puisque se proposant rhotinebr pour lëUi: but et leur fin dernière , il s'ensuit qu'ils le préfèrent à la vertu même : et jugez quel égarement. La vertu est lin lion de bien , et c'est de tous ses doiis le plus préciétik ; rbotihëui: est lin présent des hommes , encol'è n'est-ce pas le plus graild. Et Vous |)référez , 6 superbe aveugle ^ ce médiocre présent des hoUimes à ce que Dieu donne de plus précicfux ! rl'est-cé pas jitcrk' le jugement plus que déréglé 1 n'y ei-t-il pas du tftinble et du rehversetiierit ? Pretiiièrémeht y ô faotmeur du monde ^ tu es cônvalhcd sans réplique qiie m âe peiix étigendrer que des vicieux.

Mah il faut reitiar(|uer eh éecohd Ileû y que les viciëtix qu'il engendre,. ne sont pas de cès^i^viéiéux abaiidonnés à toute sorte d'ittfàtiiies. Ùh Aehaib , une Jézabel dans l'Histoire Sainte ; tih iVéroti , tin Doïnitien , u<i Héliogabale dans la profane , c'est folie de leur vouloir donner de la gloire : hcrndrer lé vice qui n'est qiie vice , qui montre totite sa laideUi' sans avoir

(0 a. a. QuasL un , art. 6.

2[)(! SUK LUOSHEVR DU MONDE.

la moindre teinture d'honnêteté, cela ne se peut: les choses humaines ne sont pas encore st désespérées ; les vices que l'honneur du monde couronne , sont des vices plus honnêtes; ou plutôt, pour parier plus correctement , car quelle honnêteté dans Ici vices 1 ce sont des vices plus spécieux , il y a quelqoe apparence de la vertu : l'honneur, qui étoit destiné pour la servir, sait de quelle sorte elle s'habille; et il lui dérobe quelques-uns de ses orncmens pour en parer le vice qu'il veut établir dans le monde. De quelle sorte cela s^ fait , quoiqu'il soit assez connn par expérience, je veux le rechercher jusqu'à l'on-, gine , et développer tout au long ce mystère d'iniquité.

Pour cela, remarquez, Messieurs , qu'il y a deux sortes de vertus : l'une est la véritable et la -chré-

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