‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 54 sur 81 · DCC I · texte numérisé non relu

DCC I

l'es

ifé aUK LA IDSTICe.

atte place en laquelle il me (ùl Jjevtnu de régler paroles suivant mes de'sirs, je me satisferois beail< conp davantage en faisant des panégyriques, fja^tn pi-oposant des instructions : mais comme le lieu oà je suis m'avertit que je dois ma voue toute entière au Saint-Esprit qui m'ouvre la bouche, j'exposerai aujourd'liui non point mes pensées, mais ses préceptes, avec cette secrète satisfaction, qu'en ratant ses divins oracles en qualité de prédicateur, jew j laisserai pas de rendre en mon cœur un honumgt i profond à votre justice , en qualité de sujet. Maii~ie J m'arrête déjà trop long - temps : afTcrmt par cette pensée, je cours où cet Esprit tout -puissant m'sp- ' pelle; et je coui-s premièrement à lui-même, pour lui demander ses lumières par les sainles ialercev sions de la bienheureuse Vierge. Ave^ Maria.

QuASb {e nomme la jostice ,- je nomme en mime temps le lien sacié de la société humaine, le frein nécessaire de la licence, l'unique fondement du re- , pos, l'équitable tempérament de l'autorité, et le soutien favorable de la sujétion. Quand la justice règne, la foi se trouve dans les traités , la sûreté daiu lecommerce, la netteté dans lesalFaii-es, l'ordre dans la police; la terre est en repos, et le ciel m^me, pour ainsi dire , nous luit plus agréablement et non» envoie de plus douces influences. La justice est la vertu principale et le commun ornement det personnes publiques et particulières : elle commaÂdt ' dans les uns, elle obéit dam les autres; elle 'renferme chacun dans ses limites; elle oppose une barrière invincible aux violences et aux entreprises. Et

Sun LÀ JUSTICE. i'ji

:e Tkest pas sans raison que le Sage lui donne la gloire de soutenir les trônes et d^affermir les empires ; puisque en effet elle affermit non - seulement celui des princes sur leurs sujets , mais encore celui de la raison sur les passions , et celui de Dieu sur la liaison même : Justitid fimuUur soUum (0.

Faisons paroitre aujourd'hui cette reine des vertus dans cette chaire royale , ou plutôt dans cette chaire évangâiqne et divine, où Jésus-Christ , qui est appelé par le prophète Joël « le Docteur de la n justice » , en enseigne les maximes à tout le monde : il vobis JDoctorem justiliœ W.

si la justice est la reine des vertus morales, elle ne doit point paroitre seule : aussi la verrez-vous dans son trône servie et environnée de trois excellentes vertus, que nous pouvons appeler ses princi-* pales ministres, la constance, la prudence, et la bonté.

La justice doit être attachée aux règles; autrement elle est inégale dans sa conduite : elle doit connoltre le vrai et le faux , dans les faits qu on lui expose; autrement elle est aveagle dans son application : enfin elle doit se relâcher quelquefois, et donner quelque lieu à Tindulgence ; autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs. La constance raffermit dans les règles; la pi*udence Téclairc dans les faits; la bonté lui fait supporter les misères et les foiblesses : ainsi la première la soutient, la seconde rapplique, la troisième la tempère; toutes trois la rendent parfaite et accomplie par leur concours. Cest ce que j'espère de vous faire voir dans les trois parties de ce discours.

(0 Prov, XVI. la.— C») Joël, ii. a 3.

PEEMIEB roi NT.

Si je voolois remonter jnstm'au pHncip*", il faadroil vous dire, Messieurs, que c'csl en Dieu premièrement ijue se trouve la justice , et que c'est de cette haute origine cjnVUe sp r«?pand pnrtni les bommes ; sans quoi nous ne ponrriont soutimir ïc aoa et la dignité de la justice. C'est là que j'anrois h tous esiposer avec le grave Tertiillîcn, que « la dmne u bont^ ayant fait tant de cr<^atures, la justice iH> u vine les a ordonnées et rtingée.^ chncune en !<a » place )) ; Bonitas operala est mundum , jiutitîa mottu/afa est..... Onmia ut honitaf concepit , ila/uyitlia iHstinxil ( 0 . Cesl donc elle , qui , ayant partage praportiounément c«s vastes espaces du monde, y a aussi assigné le lieu convenable aux astres, fa la terre, Sût tflémens , pour s'y reposer ou pour s'y mouvoir, snivant qu'il est ordonné par la loi de l'univers, c'est-à-dire par la sage volonit' de Dieu .- c'est cette même justice qui a aussi donné à la créature raisonnable ses lois particulières, dont les unes sont imlurellcs, et les autres, que nous appelons positives, sont faites, ou pour confirmer, ou pour ctpliquer, ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.

Là il me seroit aisé de voua faire voir que Dieu étant souverainement juste , il gouverne et le monde l'n général, et le genre humain en particulier par une justice éternelle; et que c'est cette attache immuable qu'il a à ses propres lois , qui fait remarquer dans l'univers un esprit d'uniformité et d'égalité, qui se

(•) Ad.triiu Jtfoicion. lib. il, n. i ».

soutient (le soi-même au milieu des agitations et des variétés infinies de la nature muable. Ensuite nous verrions y Messieurs ^ comme la justice découle sur nous de cette source céleste , pour faire en nos âmes Tun des plus beaux traits de la divine ressemblance; et de là nous conclurions que nous devons imiter , par an amour ferme et inviolable de Téquité et des lois, cette constante uniformité de la justice divine. D*où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant; mais que ceux-là le doivent être plus que tous les autres, qui sont les juges du monde; et qui, étant pour cette raison appelés dans TEcriture les dieux de la terre, doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce premier être , dont ils représentent parmi les hommes la grandeur et la majesté.

Mais comme je me propose de descendre par des principes connus à des vérités de pratique , je laisse toutes ces hautes spéculations, pour vous dire, chrétiens, que la justice étant définie , comme tout le monde sait, « une volonté constante et perpétuelle u de donnera chacun ce qui lui appartient »\Constans et perpétua vobmtas Jus suum cuif/ue tribuendi (0; il est aisé de connottre que Thomme juste doit être ferme, puisque même la fermeté est comprise dans la définition de la justice.

Et certainement, chrétiens, comme par le nom de vertu, nous prétendons désigner non quelque acte passager , ou quelque disposition changeante, mais quelque chose de fixe et de permanent, c'est-àdire une habitude formée ; il est aisé de juger que

(0 Instit, lib. 1. lit. i.

376 aVtt LÀ lUSTICE.

quelque iQclinatiun que nous ayons pour le bifnjf elle ue me'hte pas le nom de vertu, jusqu'à ce qu'elle se soit aÛérinie constamment dans notre cœur, et qu'elle ait pris, pour ainsi parler, tout-à-fait racÎM. Mais outre cette ferraeté que doit tirer la justice da génie commun de la vertu , elle y est encore obligée par son caractère particulier; à cause qu'elle consiste dans une certaine e'galile envers tous, qui demande, pour se soutenir, un esprit ferme et vigoureux, qiN< ne puisse être ébranlé par la complaisance, ni par< rintérêt, ai par aucune autre foiLlesse }iuiiiaine;< et une résolution arrêtée de ne sc'carter jamais def< maximes justement posées. Or il est clair que, poup^ soutenir celte égalité, il faut quelque ctiose de fermeiiâutreuient on déclinera tantùt à droite el tantôt à gauctie ; on regardera les visages contre le précepte*' de la loi (■) ; c'est-à-dire qu'on opprimera le foiUo) qui est sans défense, el qu'on ne craindra d'entre»' prendre que contre celui qui u du crédit.

En elTet, it est rem^irquable que si l'on ne macdu d'un pas égal dans le cbemin de la justice, oe q»'on-' fait même just^neat devient odieux. Par exedi|^» si un magistrat n'exagère la rigueur de&ordannaiice^ que contre ceux qui lui déplaisent; si un bon drmi lui paroU toujours eml^rouUlé jusqu'à ce que lencfae parle; si le pauvre, quelque effort qu'il {asse\ M peut jamais se faire entendre , et se voit maUwuffBsement distingué d'avec le puissant dans un întérft' qu'Us ont commua; c'est en vain que ce magiatrat se vante quelquefois d'avoir bien jugé : l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour lOZo'tt.xtx.iS.

(ly même ce qu'il fait selon les règles : elle a honte ne lui servir que de pre'texte ; et jusqu'à ce qu'il tienne égal à tous , sans acception de personnes , ustice qu'il refuse à l'un convainc d'une manifeste rtialité celle qu'il se glorifie de rendre à l'autre. Mais il y a encore une autre raison qui a obligé jurisconsultes à faire entrer la fermeté dans la înition de la justice; c'est pour l'opposer davane à son ennemi capital ^ qui est l'intérêt. L'intérêt, nme vous savez , n'a point de maximes fixes ; il t les inclinations, il change avec les temps, il s'acnmode aux afiaires; tantôt ferme, tantôt relâché, ainsi toujours variable. A.u contraire, l'esprit de tice est un esprit de fermeté; parce que, pour delir juste, il faut entrer dans l'esprit qui a fait les s; c'est-à-dire dans un esprit immortel, qui, s'éant au - dessus des temps et des afiëctions partiières, subsiste toujours égal, malgré le changent des afiaires.

[loncluons donc, chrétiens, que la justice doit être me et inébranlable : mais pour descendre au dé- 1 de ses obligations, disons que le genre humain nt partagé en deux conditions difierentes, je veux e entre les personnes publiques et les personnes liculières, c'est le devoir commun des uns et des res de garder inviolablement la justice; mais que LX qui ont en main , ou le tout, ou quelque partie l'autorité publique, ont cela de plus, qu'ils sont igés d'être fermes non -seulement à la garder, is encore à la protéger et à la rendre. ^ui pourroit maintenant vous dire de quelle sorte par quels artifices l'intérêt attaque Tintégrité de

1.1 justice, tente su pudeur, airoiblU sa force, tA corrompt enfin sa pureté. Ce n'est pas un ouvrage fort pénible, que de connoitre et de condarunei' les injustices des autres; nous les voyons détestées par urte clameur universelle : mais se déLacber de toi> même, pour juger droiloment de ses actions, c'est là véritablcmenl le grand eUbrt de la raison et delà justice. Qui nous donnera, chrétiens, non ce point Bppnyé iiors de la terre, que demandoit ce grand géomètre (*), pour la remuer hors de son centi»; mais un point hoi'g de nous-mêmes, pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres , et arriHer dans notre coîur tant de mouvemens irréguliers que l'intérêt y fait naître? Quelle horreur aurions-nous de nos injustices, de nos usurpations, de nos tromperies? mais, hélas! où IrouveroBs^nous ce point de détachement, pour tortiri nous-mêmes hors de nous-mêmes, et nous voir d'un œil éiiuitable et d'un regard désintéressé? La nature ne le donne pas , nous n'écoutons pat la grâce : c'est pourquoi c'est en vaïn que la raîcwi dicte , que la loi publie , que l'Ëvangils confirme cette loi si natnrclle et si divine tout ensemble : * Ne » faites point & autrui ce que vous ne voulez pas n qui vous soit fait (■> ». Nul ne veut sortir de HH* même pour entrer dans cette mesure commaoe du genre humain : celui-là , ébloui de sa fbrtaD?'^ né peut se résoudre h descendre de sa superbe hantsar, pour se mesurer avec personne. MaispourquniMr-

(*) Archinjde de Sjrracuae.

C0 7M.iv. 16. tuc.vi. îi.

1er ici de la grandeur? chacun se fait grand à ses yeux , chacun se tire da pair , chacun a des raisons particulières par lesquelles ilse distingue des autres. Je parle premièrement à tous les hommes, et je leur dis à tous de la part de Dieu : O hommes, quels que TOUS soyez, et quelque sort qui vous soit échu par l'ordre de Dieu dans le grand partage qu'il a fait du monde, soit que sa providence vous ait laisses dans le repos d'une vie privée , soit que vous tirant da pair , elle ait mis sur vos épaules avec de grandes charges, de grands périls et de grands comptes à rendre; puisque vous vives tous en société sous l'empire suprême de Dieu, n'entreprenez rien les uns sur les autres, et écoutez les belles paroles que vous adresse i tons le dînn Psalmîste : Siverv utique/astitiam lo^uimini, recta judicate , Jilii hominami^) : « Si c'est véritablement que vous parlez de la jus- » tipe, jugez donc droîtement, ô enfans des hommes •>. Permettez-moi, chrétiens, de paraphraser ces paroles, sans me départir toutefois du sens littéral, et de Vous dire avec David : O hommes , vous avez tou- Jonrs à la bouche l'équité et la justice ; dans vos affaires, dans vos assemblées, dans vos entretiens : on entend partout retentir ce nom sacré; et si peu qu'on vous blesse dans vos intérêts, vous ne cesserez d'appeler la justice à votre secours : mais si c'est sincèrement et de bonne fui que vous parlez de la sorte, si vous regardez la justice comme l'unique asile de la vie humaine, et que vous croyiez avoir raison de i-ecourir, quand*on vous fait tort, à ce refuge commun du bon droit cl de l'innocence, jugez-vous

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