C0/»J.LV11. I
38o suii i* JUSTICE,
donc vops-m^mes tfquilablemcnt , el ne vous laijset pas aveugler par votre intérêt : conlenez-vous dans les limites qui vous sont données , et ne faites pas k autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse- Car en effet, chrétiens, qu'y a-t-il de plus violent et de plus inique, que de crier à l'injustice, et d'appeler toutes les lois à notre secours, si peu qu'on noUs touche, pendant que nous ne craignons pa» d'attenter liautement sur le droit d' autrui; comme si Ces lois que nous implorons ne servoient qu'à nom protéger, et non pas à nous instruire de nos obligations envers les autres; et que la justice n'eût été donnée que comme un rempart pour nous couvrir, et non comme une borne posée pour nous arrêter, el comme une barrière pour nous renfenner dan* nos devoirs réciproques.
Fuyons un si grand excès; gardons-nous bien d'introduire dans ce commerce des choses humaines cet abus tant reprouvé par les saintes Lettres, qui est la perte infaillible du droit et de la justice ; deux mesures , deux balances , deux poids iuégàax i UM grande mesure pour exiger ce qui nous est dft, niW petite mesure pour rendre ce que nous devQDS : car , comme dît le prophète , a c'est une chose àb»- » minable devant le Seigneur (0 ». Servons-nous et cette mesure commune qui enferme le prochain rtec nous dans la même règle de justice; je veux dire, « faisons , chrétiens , comme nous voulons qa'os » nous fasse : c'est la loi et les prophètes (s) ». Gar^ dons l'égalité envers tous; et que le pauvre soit ai- Eurë par son bon droit , autant que le riche par soa
W Piv». XI. aï. — W Malth. th. 17.
SUR LA JUSTICE. 38 t
redit y et le grand par sa puissance : gardons-la en DU tes choses, et embrassons par un soin égal tout ce [ue la justice ordonne.
Je ne puis ici m*empécher de reprendre en pasant cet abus commun d'acquitter fidèlement ceraines sortes de dettes, et d'oublier tout-à-fait les lutres. Au lieu de savoir connottre ce que doit fouilir notre source , et ensuite de dispenser sagement es eaux par tous les canaux qu'il faut remplir, on es Élit couler sans ordre toutes d'un côté, et on laisse e reste à sec. Par exemple , les dettes du jeu sont )nvilégiées ; et comme si ses lois étoient les plus laintes et les plus inviolables de toutes, on se pique rbonneur d'y être fidèle ; non point pour ne trom- >er pas , car au contraire , on ne rougit pas de )rendre tous les jours des avantages frauduleux , nais du moins pour payer exactement; pendant {n*on ne craint pas de faire misérablement languir les marchands et des ouvriers, qui seuls soutiennent lepuis si long-temps cet éclat , que je puis bien appder doublement trompeur et doublement emprunté , puisque vous ne le tirez ni de votre vertu , liméme de votre bourse; dont la famille éploréc, ]ue votre vanité réduit à la faim, crie vengeance levant Dieu contre votre luxe : ou bien si l'on est K>igneux de conserver du crédit en certaines choses, le peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent notre vanité , on néglige les vieilles dettes , on ruine inpitoyablement les anciens amis; amis malheut-eux et infortunés , devenus ennemis par leurs bons offices, qu'on ne regarde plus désormais que comme des importuns quon veut réduire, en les fatiganl.
3BS SVU LA JUSTlCi:.
3i des accommodemeDS déraisonnatiles , oa à <juH ci-oit faire assez de justice , quand on leur ] , «près sa mort les débris d'une maison ruinée, resttïsd'un naufrage que les tloUeniporti?!! t. Od i> bonne foi! à sainte tiquiuM je vous appelle ) inoifl contre l'injustice des hommes ; mais je mu appelle eu vain ; vous n'êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux, el l'inLérét cstdevctiii notre seule règle de justice.
Intérêt , Oieti du monde et de la Cour , le ptut ancien , le plus d<!cné , et le plus inévitable de (ou» les trompeurs, tu trompes dès l'origine du monde: on a l'ait des livres entiers de tes tromperies, tant elles sont ddcourcrtcs. Qui ne devient pas f^oquent k parler de tes artifices ? qui ne fait pas gloire de ses délier? mais louten parlant contre toi , qui ne tombe pas dans tes pièges ? « Parcouiez , dit le prophète •> ](?rémie, toutes les rues de Jérusalem , considifri'z j) allfntivemcnL, et ciicrchez dans toutes ses places, » si vous trouverez un homme droit et de bonae foi. » S'il y en a quelqu'un qui jure par moi, en disant : a Vive le Seigneur : il se servira faussement de ce » serment même » : Circuite vias Jemsahm , ef aspicile , et considerate , et quœrite in phUeis ^us, an inyeniatis virutnjiacientemjudicium, et tjuœrentein fidcm.... Quod sietiatn, P^ivit Dominas , dwerint: et hoc falsb jurabuntW. On ne voit plus, oo n'écoute plus, on ne garde plus aucune mesure, quand il s'agit du moindre intérêt : la bouneibi n'est qu'une vertu de commerce , qu'on garde par bienséance dans leâ petites afiaiies , pour étaUir son
srn LA JUSTICE. iSi
crédit; mais 4)ui ne gène point la conscience , quand il s agit d'un coup de partie. Cependant on jure, ou affirme, on prend à témoin le ciel et la terre; on mêle partout le saint nom de Dieu, sans aucune dis* tinction du vrai et du faux : « Comme si le parjure, » disoit Salvien, n^étoit plus un genre de crime, » mais une façon de parler » : Perjurîum ipsum sermonis genus puiat esse , non criminis (0. Au reste, on ne songe plus à restituer le bien qu on a usui-pé contre les lois; on s'imagine qu on se le rend propre parThabitude d*en user, et on cherche de tous côtés non point un fond pour le rendre , mais quelque détour de conscience pour le retenir : on trouve le moyen d'engager tant de monde dans son parti, et on sait lier ensemble tant d'intérêts diiTérens, que la justice repoussée par un si grand concoui-s et par cet enchaînement d'intérêts contraires, si je puis parl^er de la sorte, « est contrainte de se retirer, » comme dit le prophète Isaïe : la vérité tombe par » terre, et ne peut plus percer de si grands obstacles, » ni trouver aucune place parmi les hommes » : £t conuersum est retrorsum judicium^ etjusUlia longe stetiti quia cornUt in platea veritas et œquilas non potuit ingredi (^).
Dans cette corruption presque universelle que rintérét a faite dans le monde, si ceux que Dieu u mis dans les grandes places n'appliquent toute leur puissance à soutenii* la justice, la terre sera désolée^ et les fraudes seront infinies. O sainte réformation de Fétat de la justice, ouvrage digne du grand génie du Monarque qui nous honoi^e de son audience ,
C»J SaW, lib. IV, de Guùer. Dei, n. i/|, p. 87. — C») Is. Lix. i^.
384 snn LA JusTJCK.
puisâe-tu être aussi heureuscmeot accomplie, que 11' is été sagemenl entrepiise ! Il n'y a rien, Messleon, de plus nécessaire au monde, que de protéger hi»teoient, chacun autant qu'on le peut, l'intérêt Je la justice : car il faut ici confesser que la verta crt obligée de marcher dans des voies bien difficiles, et que c'est une espèce de martyre, que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité. Celui qui est résolu de se renfermer dans ces bornes, se met si fort à l'étroit, qu'à peine se pent-il aidcc: et il ne faut pas s'étonner s'il demeure court ordinairement dans ses entreprises , lui qui se retrancbv tout d'uD coup plus de la moitié des moyens, en s'ûtant ceux qui sont mauvais , et c'est-à-dire assex souvent les plus efficaces.
Car qui ne sait , cluétiens , que les hommes pleÎM d'intérêts et de passions, veulent qu'on entre àaat leurs sentimens ? Que fera ici cet homme à droit , qui ne jiiirlc que de son devoir? que fera-t-il, chiétieas, avec sa /l'aide et impuissante régularité î U n'est ni assez souple, ni assez flexible pour mâiif^er la faveur des hommes : il y a tant de choses qa!il ne peut pas faire , qu'à la fin il est regardé cematit BU homme qui n'est bon à rien, et qui est enttèroïKDt inutile. £n effet, écoutez, Messieurs, cenuiM en parlent les hommes du monde dans le livre 4^ U Sapience : Circùmvenîamus juslum j quoniam àmlilis est nobis (0 : « Trompons, disent-ils, l'homBe u juste u : remarquez cette raison ; << parce ^*S » nous est inutile » : il n'entre point dans nos -n^ goces , il s'éloigne de nos détours , il ne nous est
d'aucun
d*ancan usage. Ainsi, comme vous voyez, à cause qu'il est inutile ^ on se résout facilement à le mépriser; ensuite à le laisser périr, sans en faire bruit, et même à le sacrifier à Tintéret du plus fort, et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours, qui n'épargne rien , ni le saint, ni le profane, pour nous servir. Mais pourquoi nous arrêter davantage sur une chose si claire ? Il est aisé de comprendre que rhomme injuste , qui met tout en œuvre, qui entre dans tous les desseins, qui fait jouer les passions et les intérêts, ces deux grands ressorts de la vie humaine , est plus actif, plus pressant , plus prompt ; et ensuite , pour l'ordinaire , qu'il réussit mieux que le juste qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu*à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure.
Levez-vous, puissances du monde; voyez comme la justice est contrainte de marcher par des voies serrées : secourez-la, tendez-lui la main , faites-vous honneur; c'est trop peu dire, déchargez votre ame, et délivrez votre conscience en la protégeant : la vertu a toujours assez d'affaires pour se maintenir au dedans contre tant de vices qui l'attaquent; défendez-la du moins contre les insultes du dehors. « C'est pour cela , dit le grand pape saint Grégoire, » que la puissance a été donnée à nos maîtres; afin » que ceux qui veulent le bien, soient aidés, et que » les voies du ciel soient dilatées » : yïd hoc enim paies tas super omnes homines Domino rum mcorum pietati cœlitus data est; ut qui bona appelunt, ad-juventur; ut cœlonun via largius pateat (0. Ainsi
(s; Epist. Lxv. ad Mauric, Au§. iom, il, p. ^'jQ^
B0S;»UET. XIII. 2 S
386 sun LA jtisTicit.
leur conscience les oblige à soutenir liautcment [e bon droit cl la justice : car ii est vrai que ceU U traliir, que de travailler foiblemenl poarrllr,et l'expéiionce nous fait assez voir qu'une r^sîstaD» trop molle ne fait (lu'afferniir le vice et le rendra plus audacieux. Les roécbans n'ignorent pas que leurs enli-eprises hardies leur attirent ncccssairemcot quelques embarras ; mais après qu'ils ont essuya une légère tempête, que la clameur publique a fait ^cver contre eus , ils pensent avoir payé tout ce qa'ils tloîvcnl è la justice : ils défient après cela le ciel cl la terre , et ne profitent de cette disgrâce que pour mieux prendre dori5aavant leurs précanlions. Aînà il faut résister à l'iniquitt; avec une force invincible et nous pouvons bien le publier, devant un roi si juste et si ferme , «jue c'est dans cette vigueur \ mainteuir la justice que réside la grandeur et ta majesté. J'ai remarquiï deux i?loges que l'Kcriture donne au roi Saloiuod au conimcncuiuiTit di; sou règne; elle dit ces mois : « Salomon s'assit dans le trône u du Seigneur, en la place de David son père ^ et il M plut à tous 0 : Sedit Salomon super solium Domini , pro David pâtre suo , et cwtctis placuU ('). Remarquons ici en passant, Messieurs, que le trftne royal appartient à Dieu , et que les rois ne le remplissent qu'en son nom. C'est une chose bien magni* fique poui- les rois, et qui nous oblige à les itérer avec une espèce de religion; mais par laquelle aosâ Dieu les avertit d'exercer saintement et divîneBWDt une autorité divine et sacrée. Mais revenons à Salomon : il s'assit donc, dît l'Ecriture, dans le trône
W/./'BT.MIX.aX
SUK LA JUSTICE. 887
a Seigneur , en la place de David son porc , et il Int à tous : c'est la première peinture que nous lit le Saint-Esprit , de ce grand prince. Mais après [u*il eut commencé de gouverner ses affaires , et [u on le vit appliqué à faire justice à tout le monde ivec grande connoissance ; la même Ecriture relève on style, et parle de lui en ces termes : « Tout i Israël entendit que le roi jugcoit droitement, et I ils craignirent le roi, voyant que la sagesse de > Dieu étoit en lui pour rendre justice » : Audiv^it îaque omnis Israël judicium quod rcx judicasset, il timuerunt regem^ videntcs sapientiani Dei esse n eo ad fiiciendum judicium (0. Sa mine haute et *elevée le faisoit aimer ; sa justice le fait craindre le cette crainte de respect qui ne détruit pas T^nour , mais qui le rend plus retenu et plus circonspect. Les bons respiroicnt sous sa protection , et .es mécbans appréliendoient son bras et ses yeux , ]u*ils voyoient si éclaires et si appliques tout enlemblékconnoUrela vérité. La sagesse de Dieu étoit in lui, et Tamour qu'il avoit pour la justice lui [aisoît trouver les moyens de la bien connoitre : ci*est la seconde qualité que la justice demande, si )Vi promis aussi de la traiter dans ma seconde partie.
SECOND POINT
Avant que Dieu consumât par le feu du ciel ces filles abominables, dont le nom même fait horreur, Dous lisons dans la Genèse, quil parla en cette sorte : « Le cri contre Tiniquité de Sodomc et de
(0 ///. ncg. III. 38.
388 suit LA JUSTICE.
n Gomorrbe s'est a4igini?nl<; , et leurs crimes ] « sont a^ravés jusqu'à l'excès. Je descendrai , » verrai s'ils ont fait selon la clameur qui est vêi » contre eux jusqu'à moi, ou si leurs oeuvres » n contraires , alln que je le sache au vrai » : CUmor Soâomorum et Comorrltœ multipUcalus at, etpeccattun eorum aggravalum est nîmii. Deicendam etvidebo ulntm clamorem . efui vcnit ad me, opère complepcrint : ait non est ila, ut sciam !■'. Saint Isidore de Dauiieltc, et après lui le grand pape saint Grégoire, ont fait cette belle observation sur ces paroles (''). Encore qu'il soit certain que Dieu, du baut de son trône, non-seulemcut <W< couvre tout ce qui se fait sur la terre , mais encore prévoie dès l'éternité tout ce qui se développe par la révolution des . siècles : toutefois , disent cei grands saints, voulant obliger les hommes de s'instruire par eux-mêmes de la vérité, et de n'en croire ni les rapports, ni même la clameur publique, cette sagesse infinie se rabaisse jusqu'à dire: B Je descendrai et je verrai » ; afin que nous comprenions quelle exactitude nous est commandée pour nous informer des choses au milieu de nos ignorances, puisque celui qui sait tout fait une si soigneuse perquisition , et vient en personne pour voir. C'est, Messieurs, en cette sorte que le Trèshaut se rabaisse pour nous enseigner; et il donne par ces paroles deux instructions importantes à ceux qui sonten autorité. Premièrement, en disant: « Le cri est venu à moi » , il leur montre que leur
(■) Gfrt. XYiii. 30, ai. — ('I s. hidor. Epist. tii. l , £p. CCa<
s. Grtg. Moral. Lb. xiXj cap- *»'■ ton. i, rat 6a3.
SUR LA JUSTICr. 389
oreille doit être toujours ouverte , toujours attentive à tout : mais en ajoutant après : « Je descen- » drai et je verrai », il leur apprend qu'à la vérité ils doivent tout écouter, mais qu'ils doivent rendre ce respect à Tautorité que Dieu a attachée à leur jugement, de ne Tarréter jamais qu après une exacte information et un sérieux examen.
Ajoutons, s'il vous plaît, Messieurs, qu'encore ne sufBt-il pas de recevoir ce qui se présente ; il faut chercher de soi-même, et aller au-devant de la vérité, si nons voulons la connoUre et la découvrir : car les hommes, et surtout les grands, ne sont pas 'si heureux que la vérité aille à eux d'elle-même , ni de droit fil, ni d'un seul endroit : il ne faut pas qu'ils se persuadent qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent, pour monter à cette hauteur où ils sont placés ; mais plutôt il faut qu'ils descendent pour la chercher elle-même. C'est pourquoi le Seigneur a dit : Je descendrai et je verrai; c'eslà-dire qu'il faut que les grands du monde descendent en' quelque façon de ce haut faîte, où rien s'approche qu'avec crainte, pour reconnoitre les (jioses de plus près, et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la vérité; et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C'est pourquoi il est écrit du roi Salomon, qu* « il avoit le cœur » étendu comme le sable de la mer » : Dcdit Deus Salomoni latiiudincm cordis , quasi arenam quœ est in liUore maris i^)-^ c'est-à-dire qu'il étoit capable d'entrer dans un détail infini, de ramasser avec soin les moindres particularités, de poser les cir-
(«) III. Reg. IV. ag.
iiyo SUK LA lUSTlCK.
constances les plus menues , pour former ud fngv ment droit , et éviter les surprises.
Il est certain , chrétiens, que les personnes pa- Lliqncs chargent terriblement leurs conscieoces , et se rendent responsables devant Dieu de tous W de'sordrcs du monde, s'ib n'ont cette atteatîim pour s'instruire exactement de la vérité'. Et c'eA pourquoi le roi David, péne'tré de cette pensée et de cette pesante obligation, sentant approcher soB' heure dernière , fait venir son Gis et son successeur;, et parmi plusieurs graves avertisseuiens, il lui donn* celui-ci très-considérable : « Prenez garde , lui dilc » il , mon iîls, que vous entendiez tout ce que vous » faites, et de quel côté vous vous tournerez u i Ul intelligas universa quœfacis, ei tfoocumqi verterisi'). De m^me que s'U eût dit : Mon fils, qit* nul ne soit si osé que de vouloir tourner votre esprit, ni vous donner des impressions contraires l;i vérité : entendez dislinctcnieiit tout ce que vous faites, et connoissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez; <> afin,dit-U, que le 11 Seigneur soit avec vous, et confirme toutes set yi promesses touchant la félicité de votre règne n ; Vt conjirmet Dominus universos semtones suos C*). C'est ce que dit le sage David au roi Salomoa son successeur; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune prince profite de cet avis. Âussîtât qu'il eut pris en main les rênes de son empire, il se mit à considérer profondément que cette haute élé* vation où il se voyoit , avoit ce malheur attaché qœ dans cette multitude infinie qu'il voyoit s'empresser
(0 m. Beg. 11. 3. — (■) Ibid. 4.
SUK LA JUSTICE. 3g I
autour de lui , il n*y en avoit presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surpi*endre. Il vit donc combien il est dangereux de s'abandonner tout entier a une aveugle confiance; et il vitaussi qiie la défiance jetoitrespritdansTincertitudey et fermoit d'uneautre manière la porte à la vérité. Dans cette perplexité^ et pour tenir le milieu entre ces deux périls également grands ^ il connut qu'il n'y avoit rien de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s'abandonner trop, et il fit à Dieu cette prière : « Seigneur Dieu, » vous avez &it régner votre serviteur en la place n de David mon père; et moi, je suis un petit enfant, » qui ne sais ni par oil il faut commencer , ni par » où il faut sortir des affaires » : Ego autem sum puer païïvulus, et ignorons egressum et introitiim meumi^). Ne croyez pas , chrétiens , qu'il parlât ainsi par foiblesse : il parloit et il agissoit dans ses conseils avec la plus haute fermeté , et il avoit déjà fait sentir aux plus grands de sou Etat , qu'il étoit le maître. Mais tout sage et tout absolu quil étoit, il voyoit qu'en la présence de Dieu , toute cette force n'étoit que foiblesse , et que toute cette sagesse n étoit qu'une enfance : Ego autem suni puer par\fulus ; et il n'attend que du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi le désir immense de rendre justice lui met cette parole à la bouche : « Vous donnerez, ô Dieu, à votre sem- » teurun coeur docile, afin qu'il puisse juger votre T» peuple, et discerner entre le bien et le mal ; car » autrement qui pourroit conduire cette multitude
393 svn LA lusTice.
» înGnic »''. Dahis ergo servo tuocordocile, utpopulum latun fu/licare possit , et discernere inter 60num cl maium : t/uis eitim poterit judicare popubm . ùlum, popiUttm Umm hune mulium (0?
Vous voyez bivn, cbrétîeng, (ju'il sentie poids de sa dignité, et la cliai-ge t'pouvantaLle de sa conscience , s'il se laisse pre'vcnir contre la justice ; c'est pourquoi il demande à Dieu ce discernement et ce cœur docile ; par où nous devons entendre non un cœur incertain et irre'solu ; car la vc'rilablc prudence n'est pas seulement considéri^e, mais encore tranchante et re'solutive. C'est donc qu'U considéroît que c'est un vice de l'esprit liuniaiii , non-seulement d'être susceptible des impressions dtraugcres , mais encore de s'embarrasser dans ses propres imaginxtionsi et que ce n'est pas toujours la faiblesse dit gdnie, mais souvent même sa force qui fait que l'homme s'attache plus qu'il ne faut à soutenir ses opinions, sans vouloir jamais revenir. JVon recipit stultus verba prudentice , nui ea dixeris quœ versantuT in corde e/'us (^) : « L'insensé ne reçoit point u les paroles de prudence , si vous ne lui parlez seloB' u ce qu'il a dans le cœur ». De là vient que regardant avec tremblement les excès oii ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits, il demande à Diea un cœur docile; c'est-àdire, si Dous l'entendons, un cœur si grand et si relevé, qu'il ne cède jamais qu'à la vérité; mais qu'd lui cède toujours en quelque temps qu'elle vienne , de quelque tôté qu'elle aborde , sous quelque forme qu'elle se présente.
t') 111. Jttg. [11. 9. (.; Prot: ïTiii. a.
srn LÀ lOSTici;. 89?
C'est pour cela, chrétiens, qu'il n'y a rien du plus beau dans les personnes publiques, qu'unt; oreille tonjours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la Micitë du monde ; et l'Ecclésiastique l'avoit bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : a Heureux celui quia trouvé un ami > fidèle, et qui raconte son droit à une oreille attcaa tive a : Beatus qui invomt airàcum verum , et tfuî eaarrat jusiitiam auri audienli (') . Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des plus sensibles consolations de la vie humaine ; l'une , de trouver dans ses embarras un ami fidèle , k qui l'on puisse demander un bon conseil ; l'autre, de trouver dans ses aâaires une oreille patiente à qui 00 puisse déduire toutes ses raisons : « L'oreille qui écoute et » l'oeil qui voit, c'est le Seigneur qui les a faits » : u/urem atidientem et oculum videntem , Dominus fecU uUianque (a). Il n'y a rien de plus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs; et les personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir faire ce bien à tous. La dernière décision des afi'aires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à f&cber quelqu'un : mais il semble que la justice voulant les récompenser de cette importune nécessité o& elle les engage , leur ait mis' en main un plaisir qu'ils peuvent faire à tous également, qui est celui de prêter l'oreille avec patience , et de peser sérieusement tontes les raisons d'un coeur angoissé de cette peine cruelle de n'être pas entendu.
Mais après avoir exposé de quelle importance il est, que les personnes publiques recherchent la vé- (■) £cc/i. HT. is ■•') ProK. IX. 13.
faudmil. J
3y4 SUR LA JUSTICE.
rite; avec quelle forcc,et de<|ueUe voiinefaudcDÏtil pas nous élever contre ceux ijui entreprcndroicnt de robscurcir par leurs faux rapports ? Qu'attentezvous , malheureux , et quelle entreprise est la vôlreî quoi, vous voulez ôter la lumière au monde, el envelopper de ténèbres ceux qui doivent éclairer la terre ! vous concevez de mauvais desseins , vous fabriquez des tromperies , vous machinez des finaudes les uns contre les autres ; el non coniens de les méditer dans votre cœur, vous ne craignez point de lei porter jusqu'aux oreilles importantes ; vous oses même les porter jusqu'aux oreilles du prince. Ahî songez qu'elles sont sacre'es , et que c'est les profaner trop indignement que d'y porter, comme vous faites, ou les injustes pre'vcntions d'une haine aveugle, oa les pernicieux rajVmcmens d'un zèle afiTccté, ou les inventions artificieuses d'une jalousie cachëe. Infecter les oreilles du prince , c'est quelque chose de plus criminel q<ie irL-mpoisonner Its ibnlaincs publiques, et que de voler les tre'soi-s puhlics ; car le vrai trésor d'un Etat, c'est la vérité dans l'esprit du prince. Prenez donc garde, Messieurs, comme vous parlée, surtout dans la Cour, oîi tout est si délicat et si important. C'est là que s'accomplit ce que dit le Sage : « Les paroles obscures ne se perdent pas en l'air » : Sermo obscurus in vacuum non ibil (>). Chacun écoute, et chacun commente : cette raillerie maligne , ce trait que vous lancez en passant , cette parole malicieuse, ce demi-mot, qui donne tant à penser par son obscurité affectée , peut avoir des suites terribles i et il n'y a rien de plus criminel, que
SXm LA JUSTICE. 395
de vouloir couvrir de nuages le siège de la lumière , ou altérer tant soil peu la source de la bonté et de la clémence.
TROISIÈME POINT
CEseroiticiy chrétiens , qu'il faudroit vous faire voir que la justice n*est pas toujours inflexible, ni ne montre pas toujours son visage austère , [ qu elle ] doit être exercée avec quelque tempérament, et qu'elle-même devient inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits : Summum jus ^ summa injuria (0. La droite raison , qui est sa guide , lut prescrit de se relâcher quelquefois ; et il me seroit aisé de vous faire voir que la bonté, qui modère sa rigueur extrême , est une de ses parties principales : mais comme le temps me presse , je supposerai , s'il vous plaît, la vérité assez connue de cette doctrine, et je dirai en peu de paroles k quoi elle doit être appliquée.
Premièrement, chrétiens, il est manifeste que la justice est établie pour entretenir la société parmi les hommes : or est-il que la condition la plus nécessaire pour conserver parmi nous la société, c'est de nous suppoiter mutuellement dans nos défauts ; autrement notre nature ayant tant de foible, si nous entrions dans* le commerce de la vie humaine avec cette austérité invincible qui ne veuille jamais rien pardonner aux autres, il faudroit et que tout le monde romptt avec nous, et que nous rompissions avec tout le monde : par conséquent , la même justice qui nous fait entrer en société, nous obUge, en
(0 Terent. Ileautonliinorum. Act. iv, Scen. iv.
3y6 StR LA JUSTICE,
faveur de cette union , k nous supporter en Iieancoup de choses ['). Qomme la foiblcssc commune de riiumanilé ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur, il n'y a rien de plus juste que cette loi de l'apôtre : « Supportez- vous » mutuellement en charité W , et , Portez le fardeaa » les uns des autres » ; Aller alterius oneraportate t-'î; et cette charité et facilité, qui s'appelle condescendance dans les particuliers , c'est ce qui s'appelle clémence dans les grands et dans les princes.
Ceux qui sont dans les hautes places , et qui uni en main quelque partie de l'autoritd publique , no doivent pas se persuader qu'ils soient esempls de cette loi : au contraire, et il le faut dire , leur propre élévation leur impose cette obligation nécessaire île donner bien moins que les autres à leurs rcssentimens et à leurs humeurs ; et dans ce faite oit ils sont , la justice leur ordonne de considérer qu'étant (établis do Dieu pour porter ce noMe HirtlcaK du genre humain , les foiblesses inséparables de uotre nature font une partie de leur charge , et ainsi que rien ne leur est plus nécessaire que d'user quelquefois de condescendance.
L'Histoire n'a rien de plus éclatant que les actioni de clémence ; et je ne vois rien de plus beau que cet éloge que recevoient les rois d'Israël de la bouche de leurs ennemis : Audivimus quod reges domùs Israël clémentes sint (4) : « Les rois de la maison d'Israël » ont la réputation d'être démens ». Au seul nom de clémence, le genre humain semble respirer phu
(') Eph. iT. a. — (■) Coloi. m. i3. — t') GaL ti. a. — iHi III. Srg.
à son aise ^ et je ne puis taire en ce lieu ce qu'en a dit un grand roi : In hilaritate vuUûs régis vita, et clemeniia ejus quasi imber serotinus, dit le sage Salomon(0; c*est-à-dire « La sérénité du visage du » prince y c'est la vie de ses sujets , et sa clémence est » semblable à la pluie du soir ». A la lettre , il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes, qu'une pluie qui vient sur le soir tempérer la chaleur du jour, et rafraîchir la terre que l'ardeur du soleil avoit desséchée. Mais ne me sera-t-il pas permis d'ajouter, que, comme le matin nous désigne la vertu ,~qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente au contraire Fétat où nous tombons par nos fautes; puisque c'est là en effet que le jour décline, çt que la raison n'éclaire plus? Selon cette explication , la rosée du matin , ce seroit la récompense de la vertu y de même que la pluie du soir seroit le pardon accordé aux fautes ; et ainsi Salomon nous feroit entendre, que, pour réjouir la terre , et pour produire les fruits agréables de la bienveillance publique , le prince doit faire tomber sur le genre humain et Tune et l'autre rosée , en récompensant toujours ceux qui font bien , et pardonnant quelquefois généreusement à ceux qui manquent; pourvu que le bien public et la sainte autorité des lois n'y soient point trop intéressés. • J'ai dit quelquefois. Messieurs, et en certaines rencontres : car qui ne sait qu'il y a des fautes que l'on ne peut pardonner, sans se rendre complice des abus et des scandales publics , et que cette différence doit être réglée par les conséquences et par
V)Proy.ZYi>i5.
Syg srn LA, JUSTICE,
les circonstances particulières. Ainsi ne tioas raStOni point ici de faire des leçons aux princes sur itt clioses qui ne dépendent que de leur prudence ; mais contentons-nous de remarquer, autant que le peut soufl'rir la modestie de cette chaire, les merveilles de nos jours. S'il s'agit de de'raciner une coutume barbare qui prodigue malheureusement le plnS beau sung d'un grand royaume, et sacrifie à un faux lionueur tant d'ames que J(fsus-Christ a racheta; )ieut-on être chre'ticn , et ne pas louer hautement l'invincible fermeté du prince que la grandeur de l'cnti-eprise , tant, de i'ois vainement tentée, n'a pw arrêté; qu'aucune considération n'a fait flécliir, et dont le temps mûme, qui cliange tout, n'est pas capable d'iill'oiblir les résobuions (*)? Je ne puis presque plus retenir mon cœur; et » je ne songeois où je sois, je mu laisserois épancher aux plus justes Ioobiiges du monde, pour céléljrcr la gloire d'nn règne qui soutient avec tant de foicc l'autorité des lois divines et humaines, et ne veut 6tcr aux sujets que la liberté de se perdre. Dieu, qui est le père et le prolecteur de la société humaine, comblera de .ses célestes bénédictions un roi qui sait si liien ménager les hommes, et qui sait ouvrir a la vertu la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se plus ménager. En de telles occasions, oiï il s'agit de réprimer la licence qui entreprend de Fouler aux pieds les luis les plus saintes, la pitié est une foiblesse; maitf dans les fautes particulières , le prince fait admirer sa grande sagesse et sa magnanimité, qnand qad-'
[•) Bossuct a ici en vue FëJit de Louis XIV Coatri: lea dadj, ihtnui au atoll d'août 1C70. EJit. de Dtfforii.
cjnefois il oublie et quelquefois il néglige; quand il se contente de marquer les fautes^ et ne pousse pas la rigueur à Fextrëmitë. Cest en de semblables sujets que Théodose le Grand se tenoit obligé , dit saint Ambroise, quand on le prioit de pardonner : cet empereur y tant de fois victorieux y et illustre par ses conquêtes , non moins que par sa piété , jugeoit avec Salomon y qu' « il étoit plus beau et plus s> glorieux de surmonter sa colère y que de prendre » des villes et de défaire des armées (0 ; et c'est alors y i> dit le même Père , qu il étoit plus porté à la clé- » mence, quand il se sentoit ému par un plus vif » ressentiment » : Beneficium se putabat accepisse augustœ memoriœ Theodosius, cum rogaretur ignos" cere; et tune propior eratveniœ^ ciim /uisset coni'^ motio major iracundîœ {?),
Que si les personnes publiques y contre lesquelles les moindres injures sont des attentats, doivent néanmoins user de tant de bonté ei|?ers les hommes ; à plus forte raison les particuliers doivent-ils sacriQer à Dieu leui-s ressentimens : la justice chrétienne le demande d'eux y et ne donne point de bornes à leur indulgence. « Pardonne y dit le Fils de Dieu (3) : je 3» ne dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante- » sept fois » ; c'est-à-dire pardonne sans fin y et ne donne point de limites à ce que tu dois faire pour Famour de Dieu. Je sais que ce précepte évangélique n'est guère écouté à la Cour : c'est là que les vengeances sont infinies ; et quand on ne les pousseroit pas par ressentiment , on se sentiroit obligé de le faire
(0 Prou. XVI. 3a. — (>) Oral, de obit. Thtod, «. i3, tom. it,
col. I20I. — - ^3) MaUfhlLYUU 33.
jjoo acn LA irsTicE.
par politique : on croit qu'il est utile de se faire di-e, et un pense qu'on s'expose trop, quand < d'Iiumeur àsoufirit'. Je n'ai pas le teni|)s de combntin sur lu (in de ce discours cette maxime anti>chf^ tienne, qucjfl poutrois peut-être sonfTrir, si nouïn'i vions il niL'nagct' que les intérêts du monde. Mù, tues Frères , notre (grande nfTitire, c'est de savoir nout coiiciliei' la tui«:ricorde divine, c'est de ménager qu'un Dieu nous {lai'doiiQc, et de faire que sa clémence arrête le cours de &a coliïre que nous avant trop tn<5ritee : et comme il ne pardonne qu'à qui parduiineut, et qu'il n'accorde jamais sa miséricorde qu'à ce |)rîx , notre aveuglement est extrêiae, si nous no peiisuas à gagner cette Lontë dont nous avons si grand beiioin , el si nous ne sacrîHoiM <U bon cœur à cet intérêt éternel nos iutércts p^i-imbles. Pardonnons donc, chrétiens; apprenons i noia relâcher de nos intérêts en faveur de la charité chrf* tiijtine; et ({uand lyus pardonnons les injures, ne nous persuadons pas que nous fassions uue grâce : car si c'est peut-être une grâce à l'e'gard des hommes, c'est toujours une justice à l'égard de Dieu, qui * mérité ce pardon qu'il nous demande pour nos ennemis, par celui qu'il nous a donne' de toutes nos fautes j et qui, non content de l'avoir si bien acheté, promet de le récompenser éternellement.
Telle est la première obligation de cette justice tcmpe'rée par la bouté; c'est de supporter les foiblesses, et de pardonner quelquefois les fautes. La seconde est beaucoup plus grande ; c'est d'épargner la misère : je veux dire que l'homme juste ne doit pas toujours demander , ni ce qu'il peut , ni ce qa'd
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a droit d'exiger des autres. U y a des temps malheu* reux où c'est une cruauté et une espèce de vexation que d'exiger une dette ^ et la justice veut qu'on ait égard non-seulement à l'obligation y mais encore à l'état de celui qui doit. Le sage Néhémias avoit bien compris cette vérité , lorsqu'ayant été envoyé par le roi Artaxercès pour être le gouverneur da peuple juif ^ il se mit à considérer non -seulement quels étoient les droits de sa charge , mais encore quelles étoient les forces du peuple : « Il vit que les » capitaines généraux , qui Tavoient précédé dans » cet emploi, avoient trop foulé ce pauvre peuple » : Duces gravaverunt populum; <c mais surtout, comme » il est assez ordinaire ^ que leurs ministres insolens » l'avoient entièrement épuisé » : Sed et ministri eorum depresserunt populum (0. Voyant donc ce peuple qui n'en pouvoit plus, il se crut obligé en conscience de chercher tous les moyens de le soulager; et bien loin d'imposer de nouvelles charges , comme avoient fait les généraux ses prédécesseurs , il crut qu'il devoit remettre , comme porte le texte sacré (^)y beaucoup des droits qui lui étoient dus légitimement : et après y plein de confiance en la divine bonté y qui regarde d'un œil paternel ceux qui se plaisent à imiter ses miséricordes , il lui adresse du fond de son cœur cette humble prière : « Mon s Dieu, souvenez- vous de moi en bien, à propor* 3» lion des grands avantages que j'ai causés à ce peu* s pie » : Mémento met , Deus meus , in bonum , se^ cundUm omnia quœfeci populo huic (3). G*est Tu*
(0 //. Esd.Y. i4, i5.— W Ibid. lo, i8. — Wi&Vf. 19. BOSSUET. XIIU 26
^Oa S«IIl LA JUSTICE.
nique moyen d'approcber de Dieu avec une pleine conlîaace , c'est la gloîie solide et véritable que n^us pouvons porter hautement iustgue devant ses auteb: et ce Dieu si dëlical et si jaloux , qui défend à toute chair de se glorifier devant sa face (■), a néanmoins agréable que Ne'héuiias et tous ses imitateurs se glorifient à ses yeux du bien qu'ils font à &on pcupJe. N'en disons pas davantage ; et croyons que les princes qui ont le cœur grand , sont plus pressas par leur gloire, par leur honte, par leur conscience, ^ soulager les misèics publiques et particulières, qu'ili ne peuvent l'être par nos paroles : mais Dieu seul est toul-puissant pour faire le bien.
Si de cette haute contemplation je commence à jeter les yeux sur la puissance des hommes, je découvre visiblement la pauvreté essentielle k la crëature, et je vois dans tout le pouvoir humain je ne sais quoi do très- resserré; en ce que, si grand qu'il soit, il ne peut pas faite beaucoup d'heureux, et se croit souvent obligé défaire beaucoup de misérables. Je vois enlin que c'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines, qu'il est toujours trop aisé de faire beaucoup de mal , et inliniment difficile de faire beaucoup de bien : car comme nous gommes ici au milieu des maux , il est aise, chrétiens, de leur donner un grand cours, et de leur faire une ouverture large et spacieuse ; mais comme les biens n'abondent pas en ce lieu de pauvreté et de misère, il ne faut pas s'étonner que la source des bienfaits soit sitôt tarie. Aussi le monde, stérile en biens et pauvre en effets , est contraint de dc'biter beaucoup (') /. Cor. I. *,.
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d'espérances y qui ne laissent pas néanmoins d*ama-« ser les hommes. Cest en quoi nous devons reconnoitre Tindigence inséparable de la créature, et ap^ prendre à ne pas tout exiger des grands de la térre^ Les rois mêmes ne peuvent pas faire tout le bieu qu'ils veulent : il suffit qu'ils n'ignorent pas qu'ils rendront compta à Dieu de ce qu'ils peuvent. Mais nous y qui voyons ordinaireihent parmi les hommes et la puissance et la volonté tellement bornées, chré^ tiens, mettons plus haut notre confiance. « En Dieii 3» seul est la bonté véritable » : Nemo honus , nisi tmus Deus (0. En lui seul abonde le bien; lui seul le peut et le veut répandre sans bornes ; et s*il re« tient quelquefois le cours de sa munificence à l'égard de certains biens, c'est qu'il voit que nous ne pouvons pas en*porter l'abondance entière. Regardons* le donc comme le seul bon : ce qui fait que nous n'éprouvons pas sa bonté, c'est que nous ne la mèt-> tons pas à des épreuves dignes de lui ; nous n'estimons que les biens du mojnde ; nous n'admirons que les grandeurs de la fortune ; et nous ne voulons pas entendre que ce qu'il réserve à ses enfans est, sans aucune comparaison , plus riche et plus précieux que ce qu'il abandonne à Ses ennemis.
Ainsi nous ne devons pas nous persuader que les sceptres mêmes, ni les couronnes, soient les plus il* lustres présens du ciel : car jetez les yeux sur tout l'univers et sur tous les siècles : voyez avec quelle facilité Dieu a prodigué de tels présens indiiTéremment à ses ennemis et à ses amis : regardez les superbes monarchies des Orientaux infidèles : voyez
(0 Marc, z. i8.
4o4 Sun LA ItlSTICE.
que Jésus-Christ regarde du plus haut des cieux l'ennemi le plus déclaré du christianisme, assis en la place du gi'and Constantin , d'uù il menace si impunément les restes delà chrétienté, qu'd a si cruellement ravagée. Que si Dieu fait si peu detat de ce que le monde admire le plus, apprenons donc, chrétiens, à ne lui demander rien de mortel : demandons-lui des choses, qu'il soit digne de ses enfans de demander à un tel père, et digne d'un tel père de les donner à ses enfans. C'est insulter à la misère que de demander aux petits de grandes choses ; c'est ravilir la majesté, que de demander au Très-grand de petites choses. C'est son trône, c'est sa grandeur, c'est sa propre fe'licité qu'il veut nous donner; et nous soupirons encore après des biens pe'rissables! Non , mes Frères , ne demandons à Dieu rien de médiocre ; ne lui demandons rien moins que luimême ; nous éprouverons qu'il est bon autant qu'il est juste, et qu'il est infiniment l'un et l'autre.
Mais vous, Sire, qui êtes sur la terre l'image vivante de cette Majesté suprême , imitez sa justice et sa bonté; afin que l'univers admire en votre personne sacrée un roi juste et un roi sauveur, à l'exemple de Jésus-Clirist: un roi juste qui rétablisse les lois; un roi sauveur qui soulage les misères. C'est ce que je souhaite à Votre Majesté, avec la grâce du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
SUA LA PASSIOa DS JÉSVfl-CBKIST. J^oS