I." SERMON
POUR
LE VENDREDI SAINT
SUR LA PASSIO]!î DE N. S. JÉSUS-CHBIST.
Trois sortes d^ennemis auxquels le pëclieur a mérité d*i^tre Kvré par loa crime Jésui Uiiêé k lui-m^e, abandonsé k la maKce des Juifs , accablé de toui le poids de la juslioe de son Përe pour noua délivrer de ces trois sortes d^ennemis. Honte et douleur, suites naturelles de chaque péché , et causes de son agonie : a^ec quelle violence il éprouve ces deux sentimensi Tont Fusage de sa puis- ' «ance, même naturelle, suspendu, pour laisser à ses ennemis plus de liberté de le faire souffrir. Combien inconcevable la douleur, Toppression et Fangoisse qne son ame endure sous la main de Dieu qui le firappew
Posuit Dominus in eo iniquitatem omnium nostrûm. Dieu a mis en lui seul f iniquité de nous tous. Isai. un. 6*
Il n*appartient qu'à Diea de nous parler de ses grandeurs ; il n'appartient qu'à Dieu de nous parler aussi de ses bassesses. Pour parler des grandeurs de Dieu, nous ne pouvons jamais avoir des conceptions iassez hautes ; pour parler de ses humiliations ^ nous n'oserions jamais en avoir des pensdcs assez basses : et dans Tune et dans Tautre de ces deux choses, il faut que Dieu nous prescrive jusqu'où nous devons
4o6 SOR LA PASSIOÎT
porter la hardiesse de nos expressions. C'est en suivant celte règle, (jue je considère aujourd'hui le divin J4ÎSUS comme chargé et convaincu de plus de crimes, que les plus grands criminels du monde. Le prophète Isr.ïe l'a dit dans mon texte ; et c'est pourquoi parlant du Sauveur, « Nous l'avons vu, dit-il, comme M un lépreux » : Et nos putavimus eum ^uasi leprosumi^); c'est-à-dire non -seulement comme un homme tout couvert de plaies, mais encore comme un homme tout couvert de crimes, dont la lèpre ëtoit la figure. O saint et divin lépreux ! â juste et innocent accablé de crimes! je vous reg;&rderai dans tout ce discours courbé et humilié sous ce poids honteux , dont vous n'avez été déchargé, qu'en portant la peine qui leur étoit due.
DE JÉSflS-CfiRISt. 4o<J
mes Frères y ce sentiment qui soutenoitia constance des saints martyre; et dans ces tourniens inouis qn une fureur ingénieuse inventoit contre eux , quand ils méditoient en eux-mêmes qu'ils souQroient comme chrétiens, c'est-à-dire comme saints et comme innocensy ce doux soutenir charmoit leurs douleurs , et répandoit dans leurs cœurs et sur leurs visages une sainte et divine joie.
Jésus, l'innocent Jésus n'a pas joui de cette douceur dans sa passion ; et ce qui a été donné à tant de martyrs, a manqué au Roi des martyrs. Il est mort, il est mort, et on lui a, pour ainsi dire , peu à peu arraché sa vie avec des violences incroyables; et parmi tant de honte et tant de tourmens, il ne lui est pas permis de se plaindre, iii même de penser en sa conscience qu'on le traite fivec injustice. Il est vrai qu'il est innocent à l'égard des hommes; mais que lui sert de le reconnoître, puisque son Père, d'où il espéroit sa consolation, le regarde lui-même comme un criminel ? c'est Dieu même qui a mis sur Jésus-Christ seul les iniquités de tous les hommes. Le voilà , cet innocent, cet Agneau sans tache , devenu tout à coup ce bouc d'abomination , chargé des crimes , des impiétés , des blasphèmes de tous les hommes. Ce n'est plus ce Jésus qui disoit autrefois si assurément : « Qui de vous me » reprendra de péché (0 »? il n'ose plus parler de son innocence : il est tout honteux devant son Père : il se plaint d'être abandonné; mais au milieu de ces plaintes, il est contraint de confesser que cet abandonnement est très-équitable.
(■) Joan. Y1II. 4^.
1^8 sun LÀ PASSION
Vous me d^laisfiei , 6 mon Dieu : eh ! mes p^ctift l'ont bien mérîtii ; Longe à salute mea verba delictorum meorum CO : C'est en vain que je vous prie dt me regarder ; les crimes dont je suis chargé ne permettent pas cjue vous m'e'pargniez : Longe à salute . Frappez, frappez sur ce criminel; punisses mes p<?cliés, c'est-à-dire les péchés des hommes, qui sont véritahlement devenus les miens. Ne croyez pas, mes Frères, que ce soit ici une vaine idée: non , le mystère de notre salut n'est pas une HctioD; le délaissemeni de Jésus-Christ n'est pas une invention agréaide ; cet abandonnement est effectif ; et si vous voulez être convaincus qu'il est traité véritablement comme un criminel, prêtez seulement l'oi-eille au récit de sa passion douloureuse.
Le pécheur a mérité par son crime d'être livré aux mains de trois sortes d'ennemis : le premier ennemi, c'est lui-même; son premier bourreau , c'est sa conscience. « Il est nécessaire, dit saint Augus- » tin, que le pécheur soît tourmenté, en se servant » à lui-même de bourreau » : Torçueatur necesse est, sibi seipso torniento (2). Ce n'est pas assez de lui-même 1 il faut en second lieu , chrétiens , que les autres créatures soient employées pour venger l'injure de leur Créateur. Mais le comble de sa misère, c'est que Dieu arme contre lui sa main vengeresse, et brise une ame criminelle sous le poids intolérable de sa vengeance. O Jésus ! ô Jésus ! Jésus que je n'oscrois plus nommer innocent, puisque je vous vois chargé de plus de crimes, que les plus grands malfaiteurs -, on vous va traiter selon vos mérites. Au (') Pt. «1. I — {')InPtat. xxivi, Strm.ii, a. 10, lom. it, ml. 370-
jardin des Olives , votre Père vous abandonne à vousmême : vous y êtes tout seul, mais c est assez pour votre supplice; je vous y vois suer sang et eau. De ce triste jardin , où vous vous êtes si bien tourmenté vous-même/ vous tomberez dans les mains des Juifs, qui soulèveront contre vous toute la nature. Enfin vous serez attaché en croix , où Dieu , vous montrant sa face irritée , yieiidra lui-même contre vous avec toutes les terreurs de sa justice , et fera passer sur vous tous ses flots. Baissez, baissez la tête : vous avez voulu être caution , vous avez pris sur vous nos iniquités ; vous en porterez tout le poids; vous payerez tout du long la dette, sans remise, sans miséricorde.
Il le vçut bien , il n*est que trop juste : mais, hélas! de son chef il ne devoit rien : mais, hélas! c'est pour vous, c'est pour moi qu'il paye. Joignons-nous ensemble , mes Frères, et faisons quelque chose à la décharge de ce pleige {*) innocent et charitable. Eh ! npus n'avons rien à donner, nous sommes entièrement insolvables ; c'est lui seul qui doit tout porter sur ses épaules. Et du moins donnons-lui des larmes , et donnons-lui du moins des soupirs, et laissons-nous du moins attendrir par une charité si bienfaisante. Vous en allez entendre l'histoire ; et plût à Dieu , mes Frères , qu'elle soit interrompue par nos larmes, qu'elle soit entrecoupée par nos sanglots.
PREMIER POINT
Mes Frères, la première peine d'un homme pécheur, c'est d'être livré à lui-même; et certainement
i*) Vieux terme de pratique , qui signifie celui qui sert de caution.
aS
^la SUR LA l'ASSIO»
il est bien jusle. Le pécbé, dit saint Augustii traîne son supplice avec lui ; quiconque le cummet, s'en punit le premier lui-même : teiuoÎD ce ver qoi ne meurt jamais; témoin ces troubles, ces incpiiétudes d'une conscience agitée. Tout cela sufUt pour nous faire entendre que le pe'clieur est lui-même son supplice; et si nous ne sentons pas celte peine durant le cours de cette vie. Dieu nous la fera sentir un jour dans toute son étendue. Mais ne nous arrêtons pas aujourd'hui à toutes ces propositions ge'nérales, et faisons-en l'application à l'état de Jésus soulfrant. Enfin le temps étant arrivé auquel il dc^'oit paroître comme criminel, Dieu commence à lui faire sentir le poids des péchés, par la peine qu'il se fait lui-même. Durant tout le cours de sa vie, il parle de sa passion avec joie, il désire continaeUemeDt cette heure dernière ; c'est ce qu'il appelle son heure W par excellence, comme celle qui est la fin (le sa mission, et qu'il attend par couséqiient avec plus d'ardeur. Mais il ne faut pas, chrétiens, qn* GDD esprit soit toujours tranquille : c'est une secrète dispcnsalion de la Providence divine , qu'il aille à la mort avec tremblement; parce qu'il y doit aller comme; un criminel, parce qu'il doit s'affliger, se troubler lui-même. C'est pourquoi sentant approcher ce temps : « Maintenant, dit-il, mon ame est » troublée » : Nunc anima mea turiata est (5) : c'està-dire, jusqu'à cette heure elle n'avoit encore senti aucun trouble ; maintenant que je dois parottre comme criminel , il est temps qu'elle soit troublée.
(•) f'narr. in PW. ïiï. n, 3 , (0.». IV, co?. .^oo. — W Joa/i. 1111. I.
DE JÉSUS-CHRIST. ^ïl
Aussi est-il troublé sans mesure par quatre passions différentes; par Tennui, par la crainte , parla tristesse, et par la langueur : Cœpit tœdere^ et parère ^ et conlristari, et mœstus essè (0.
L'ennui jette Tame dans un cei'tain chagrin qui fait que la vie est insupportable , et que tous les momens en sont à charge : la crainte ébranle Famé jusqu'aux fondemens, parTimage de mille tourmens qui la menacent : la tristesse la couvre d*un nuage épais qui fait que tout lui semble une mort : et enfin cette langueur , cette défaillance , c'est une espèce d'accablement / et comme un abattement de toutes les forces. Voilà l'état du Sauveur des âmes allant au jardin des Olives, tel qu'il est représenté dans son Evangile. Âh! qu'il cominence bien à faire sa peine ! Mais en effet ce n'est encore ici qu*un commencement : et avant que de passer outre dans le ^frécit de son histoire, pour vous faire vivement comprendre combien ce supplice est terrible, il nous faut répondre en un mot à une fausse imagination de quelques-uns , qui se persuadent que la constance inébranlable du Fils de Dieu, soutenue par cette force divine , a empêché que ses passions n'aient violemment agité son ame.
Une comparaison de l'Ecriture éclaircira cette objection , qui est presque dans l'esprit de tout le inonde. Elle compare souvent la douleur à une mer agitée : et en effet la douleur a ses eaux amères, qu'elle fait entrer jusqu'au fond de l'ame ; elle a ses vagues impétueuses, qu'elle pousse avec violence; elle s'élève par ondes , ainsi que la mer ; et lorsqu'on
CO Matth. XXVI. 37» Marc. xiv. 33.
lOU-
la croit appaise'e, elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Ainsi la douleur ressemble à la mer; el le proiiliète dit expressément de celle du Fils de Dieu dans sa passion : Magna est sicut mare contiido ùut (') : «Ah! votre douleur est comme une u mer ». Comme donc sa douleur ressemble à U mer, il est en son pouvoir, chr^lions, de réprimer la douleur en la même sorte que je lis dans son Evangile qu'il a autrefois dompté les eaux. Qoelquel'ois la tempête s'étant élevée, il a commandé aux eaux et aux vents , « et il se faisoit , dit l'év»»' a géliste , une grande tranquillité » : Facla est Iran* ^uiUitas magna W. Maïs d'autres fois U en a use d'une autre manière , et plus noble et plus glorieuse : il a lâcbé la bride aux tempêtes, et il a permis aux vents d'agiter les ondes, et de pousser, s'ils pouvoient , les flots jusqu'au ciel. Cependant il marchoit dessus avec une merveilleuse assurance (3) , et fouloit, aux pieds les (lois irrités.
C'est en cette sorte, Messieurs, que Jésus traite la douleur dans sa passion : il pouvoit commandcr aitx flots, et ils se scroicnt appaisés : il pouvoit d'un seul mot calmer la douleur, et laisser son ame sans trouble; mais il ne lui a pas plu de le faire. Luî, qui est la sagesse éternelle, qui dispose et fait toutes clioses selon le temps ordonné, se voyant arrivé aa temps des douleurs, a bien voulu leur lâcher U bride , et les laisser agir dans toute leur force. 11 a marché dessus, il est vrai, avec une contenance assurée , mais cependant les flots étoient soulevés; toute son ame en étoit troublée , et elle sentoit jus-
(■: Tlirtn. II. 1 3. - W Marc. iv. Sg. — t'! Matlh. siv. a5.
DE JÉSUS-CHRIST. ^li
qu^au vif y jusqu'à la dernière délicatesse , si je puis parler de la sorte ^ tout le poî|ls de Tennui, toutes les secousses de la crainte , tout l'accablement de la tristesse. Ne croyez donc pas y chrétiens y que la constance que nous adorons dans le Fils de Dieu y ait rien diminua de' ses douleurs : il les a toutes surmontées y mais il les a toutes ressenties : il a bu jusqu'à la lie tout le calice de sa passion y il n'en a pas laissé perdre une seule goutte : non-seulement il l'a bu, mais il en a senti , il en a goûté ^ il en a savouré goutte à goutte toute l'amertume. De là cette crainte et cet ennui ; de là cet abattement et cette langueur qui le presse si violemment y qu'il est contraint de dire à ses apôtres : «c Mon ame est triste jusqu'à la » mort; demeurez ici, ne me quittez pas » : Susti^ neie hic , ci vigilate mecum (0. Vous reconnoissez, chrétiens y que c'est le discours d'un homme accablé . d'ennui : et d'où lui vient cet accablement ? C'est le poids de nos péch& qui le presse , et qui à peino lui permet de respiren
Et en effet y chrétiens y laissons les raisonnemens et les paroles étudiées ^ et appliquons nos esprits sérieusement sur cet étrange spectacle que le prophète nous représente. « Nous avons tous erré 9 comme des brebis ; chacun s'est égaré en sa voie, 19 et le Seigneur a mis en lui seul l'iniquité de nous » tous W ». Repr&entez-vous ce divin Sauveur sur lequel tombent tout à coup les iniquités de toute la terre ; d'un côté y les trahisons et les perfidies ; de l'autre , les impuretés et les adultères ; de l'autre ,
(0 MaUh. xxyi. 38. — C*) Isai, lui. 6.
^IJ^ SUH LA PÀSSIO
les impi<Çtés et les sacrilèges , les imprécations et la blasphèmes, enfin tout ce qu'il y a de corruption dans une nature aussi dépravée que la nôtre. A: épouvantalile \ tout cela sient inonder sur iésw- Ciirist : de quelque côté qu'il tourne les yeui , il nt voit que des torrens de péchés qui viennent fondre sur sa personne : Torrentes initfuitatis conturèavarunt me (■). Un bommc à la chute de plusieurs torrens; ils le poussent, ilsleienverseot, ils l'accablent: ConUirbaveiant me. Le voilà prosterné et abaUn, gémissant sous ce poids honteux , n'osant seulement regarder le ciel; tant sa lète est chargée et appesantie par la miillilude de ses crimes, c'est-à-dire des nôtres qui sont véritablement devenus les siens.
Pécheur superbe et opiniâtre, regardeJésus-Cfarist en cette posture r parce que tu marches la tête levée, Jésus- Christ a la face contre terre; parce que to secoues le joug de la discipline , et que tu trouves la charge du péché légère, voilà Ji'sus'Chiist accablé sous sa pesanteur ; parce que ta te réjouis en p^ chant , voilà Jésus-Christ que le péché met dans l'agonie ; Et faclus in agonia prolixitis orabat (.^\ Il faut considérer, chrétiens, ce que c'est que cette agonie; et afin de le bien comprendre , en insistant toujours aux mêmes principes , disons que chaque péché attire deux choses, la honte et la douleur, qui en sont comme les suites naturelles. La honte lui est due, parce qu'il s'est élevé déraisonnablement : la douleur lui est due, parce qu'il s'est plu où il ne falloit pas : et voici l'innocent Jésus , qui , transpoi^
(■) P,. «Tii. 5. — W £uc. 3ÏI1. 43-
DE jé8U8-CUHI8T. /^iS
tant en lai nos péchës , a pris aussi ces deux sentimens dans toute leur v^émence; et c'est la cause de son agonie.
La honte en premier lieu vient couvrir sa face ; la honte Fabat contre terre : mais ce qui est le plus remarquable, la honte le rend tremblant devant son Père; il ne lui parle plus avec cette douce familiarittf y avec cette confiance d'un Fils unique qui s'assure sur la bontë de son Père. Père , père , « s'il est y possible » : et qu'y a-t-il d'impossible à Dieu ? Si possibile e5t (0. Eh bien ! Père, tout vous est possible , si vous voulez. Si vous voulez : et peut-il ne pas vouloir ce que lui demande un Fils si chëri? Toutefois écoutez la suite : « Détournez de moi ce » calice ; et toutefois faites , mon Père , non ma vo- » lontëy mais la vôtre ». O Jésus , ô Jésus , est-ce là le langage d'un Fils bien-^aimé? et vous disiez autrefois si assurément : « Mon Père, tout ce qui est k » VOUS) est à moi, tout ce qui est à moi , est à vousC^) n : et lorsque vous priiez autrefois , vous commenciez par l'action de grâces: « O Père, je vous remercie » de ce que vous m'avez écouté ; et je le savois bien » que votre bonté paternelle m'écoute toujours (^)i>. Pourquoi parlez -vous d'une autre manière? pourquoi entends- je ces tristes paroles : « Non ma vo« » Ion té, mais la vôtre » 7 depuis quand cette opposition entre la volonté du Père et du Fils ?
Ne voyez - vous pas qu'il parle en tremblant , comme chargé des péchés des hommes ? La honte des ' crimes dont il est couvert combat cette liberté filiale. Quelle gène ! quelle contrainte à ce Fils unique !
(«) MfaUh. xVi. 39. — (*) Joan. xvii. 10. — C^) IbiJ, xf. 4i , ^a.
4l6 SUR LA PASSIOIT
Factus in agonia proUxiiis orabat : « Etant en ago- » nie, il prioit long-temps». Autrefois un mot suflisoit pour «tre assuré de tout emporter : il disoit en un mot : u Père , je le veux » : f'ofo , Paler {'). Il a été un temps qu'il pouvoit hardiment parler de la sorte ; maintenant que le Fils unique est couvert' et enveloppé sous le pécheur, il n'ose plus en mer si librement : il prie , et il prie avec tremblement : il prie , et priant long-temps il boit tout seul i longs traits toute la honte d'un long refus. Taisez - vous , taisex-vous, caution des pécheurs ; il n'y a pins que la mort pour vous.
La seconde cause de son agonie, c'est la doulear qu'il ressent des péchés qu'il porte ; douleur «i tuante et si accablante, qu'elle passe inGniment l'imagina-
elle 8*auginente jusqu'à Tinfini. Il regrette tous nos péchés, comme s*il les avoit commis lui-même, parce qu il en est chargé devant son Përe : il les compte et ' les regrette tons en particulier, parce qu'il n'y en a aucun qui n'ait sa malice particulière : il les regrette autant qu'ils le méritent , parce qu'il en doit faire le paiement , et un paiement rigoureux ^ or la douleur fait partie de ce paiement : nulle consolation dans cette douleur, parce que la consolation l'eût diminuée, et elle étoit due toute entière. Jugez , jugez de Taccablement. Âh ! disoit autrefois David : a Mes péchés m'ont saisi de toutes parts ; le nombre » s'en est accru par-dessus les cheveux de ma tétc , » et mon cœur m'a abandonné » : ComprehenderurU me iuùjuUaJtes meœ; muUiplicalœ sunt super capillos capiiis mei , et cor meum dereliquit me (0. Que dirai-je donc maintenant de vous, ô cœur du divin Jésus , accablé par l'infinité de nos péchés ? Pauvre cœur, où avez-vous pu trouver place à tant de douleurs qui vous percent , à tant de regrets qui vous dédiirent 1
, Je ne crains point de vous assurer qu'il y avoit assez de douleur pour lui donner le coup de la mort. « Mon ame est triste jusqu'à en mourir (^) » : et il a voulu nous le faire entendre par une marque bien évidente. Cette sueur étrange et inouie, qui depuis la tête jusqu'aux pieds a fait ruisseler par tout son corps des torrens de sang, n'est-ce pas pour nous en convaincre 7 Je ne recherche point de cause naturelle de cette sueur; elle est divine et miraculeuse , et la nature ne peut pas faire un effet semblable : mais le
(0 P«. XXXIX. i6, 17. — C*) MaUh.iLXTi, 38.
BOSSUET. XiU. 27
^,g SfK LA PASSION
Fils de Dieu Va peroiise , afin que nous fussions convaincus que , sans le secours d'aucun autre instniment , la seule douleur de nos crimes sufiisoît pour verser son sang, pour (?puiser sans rcssoui-cc I« forces du corps, en renverser rdconomie, etrompr» en&n tous les liens qui retiennent l'ame. 11 urnit donc mort, chrétiens; il seroit mort très-certainement par le seul eOort de cette douleur, si um puissance divine ne Teûl soutenu, pour le n^scrvcr à d'autres supplices : mais ne devant point aller jusqu'à la mort , il est allé du moins jusqu'à l'agooK : Factus in agonia.
Va quelle a élé cette agonie, diiTiîreDte ÏBlîiii- Bient de celle que nous voyons dans les autres hommes? Là une ame, qui fait effort pour nV-tre point se'parée ducorps, en est arrachée par violence; et ici rame,pr£teà en sortir, y est retenue par autorité. L'ame combat dans les moribonds, pour ne point quitter cette chair qu't'llc aiiue ; la mort ayant déjà gagne les extrémités, l'ame se retire au dedans; poussée de toutes parts , elle se retranche enfin dam le cœur; et là elle se soutient, elle se défend, elle lutte contre la mort , qui la chasse enfm par un dernier coup. Et voici qu'au contraire dans notre Sauveur, l'harmonie du corps étant troublée, tout l'ordre déconcerté, toute la vigueur relâchée jusqu'à perdre des fleuves de sang, l'ame est arrêtée par un ordre exprès et par une force supérieure. Vivez donc, ô pauvre Jésus, vivez pour d'autres tourmens qui vous attendent : réservez quelque chose aux Juifs qui s'avancent , et au traître Judas, qui est à leur têle. C'est assez d'avoir moati'é aux
DE JÉSUS-CHRIST. ^,ig
pécheurs y que le péché suffisoit tout seul pour vous donner le coup de la mort*
Ueussie^vous cru, pécheur; eussiez-vous cru que votre péché eût une si grande et si malheureuse puissance 7 Si nous ne voyions défaillir le divin Jésus qu'entre les mains de ses bourreaux , nous n'accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant que BOUS le voyons succomber dans le jardin des Olives, où il n'a que nos péchés pour persécuteurs , accusons-nous nous-mêmes de ce déicide; pleurons , gémissons ^ battons nos poitrines, tremblons jusqu'au fond de nos consciences. Et comment pouvons-nous n'être pas saisis , ayant en nous-mêmes, au dedans de nos cœurs , une cause de mort si certaine ? Le péché suffisoit pour la mort d'un Dieu ; et comment pourroient subsister des hommes mortels , ayant ce poison dans les entrailles ? Non, non , nous ne vivons plus que par miracle : cette même puissance divine qui a retenu miraculeusement l'ame du Sauveur , c'est la même qui retient la nôtre pdr une semblable nçierveille ; mais avec cette différence, qu'elle nous conserve la vie pour nous épargner des tourmens ; et qu'elle ne la soutient en notre Sauveur, que pour lui figure éprouver de nouveaux supplices, que je vais vous représenter dans ma seconde partie.
SECOND POINT
Il est écrit, dans le livre de la Sagesse (0 , que toutes les créatures s'élèveront avec Dieu contre les pécheurs; et c'est le second fléau dont il menace ses ennemis. Notre saint, notre charitable, notre mi-
(OiSop. y. ai.
4ïO sttR LA pAssiorr
se'ricordieux criminel a déjà essuyé la peÎDe: il s'est dvjk tourmenté lui-même ; le voici iM second degi-é de la vengeance divine, et il va être peisécute' par un concours presque universd <!» toutes les créatures : où vous reinarquerex , s'il tqw plaît , Messieurs , cjue mon intention n'est pas de vous dire que toutes le» créatures en particulier aient été employées contre Jcsus-Cbrist : ce n'ert pas ainsi qu'il le faut entendre; mais voici quelle est ma pensée. Je prétends considérer en Jésii*- Clirist un abandonnement général à toute sorte d'insultes , si cruelles et si outrageuses qu'elles puisieat être, de quelque côtéqu'elles puissent vrnir, fùt-Ct des mains les plus misérables.
Pour concevoir une forte idée de ce second genre de suppbce , qui a été une source de maux inGois; U faut poser avant toutes choses , que Jésus cocutdérant en lui-mâme qu'il est juste que k pédieur b't'lanl séparé de Dieu, qui est son appui, tombe dans ia dernière foiblesse; au moment qu'il a été résolog^u'U se mettroit en la place de tous les péclieni-s, a suspendu volontairement et a retiré-en lui-même tout l'usage de sa puissance. C'est pourquoi les Juiis s'approcfaant pour se sabir de sa personne, il leur dit cette mémorable parole ; « Vous n venez à moi comme à un voleur : j'étois tous let >> jours dans le temple , et tous ne m'avez pas ar- » rêté ; mais c'est que voici votre heure et la poia- » sauce des ténèbres (0 ». 11 veut dire, ô Juiis., ci vous l'entendez, que vous ne pouviez pas l'arrêter alors, parce qu'il se servoit de sa puissance ; maia-
COIuc. uit. 5i,S3.
tenant qu'elle a agit pins, la puissance opposée n'a plus rien qui la borne, qui la contraigne. Voilà Jésus livré et abandonné à quiconque voudra Toutrager : Nunc est hora vestra, etpoiestas tenebrarum» Cette suspension étonnante de la puissance du Fils de Dieu ne resserre pas seulement sa puissance extraordinaire et divine, elle enchaîne la puissance même naturelle , et elle en suspend tout Tusage jusqu'au point que vous allez voir.
Qui ne peut pas résister à la force ^ quelquefois se peut sauver par la fuite ; qui ne peut pas éviter d'être pris, peut du moins se défendre quand on Taccuse; celui à qui on ôte cette liberté, a du moins la voix pour gémir et se plaindre de Tinjustice. Jésus s'est ôté toutes ces puissances, tout cela est ôté au Fils de Dieu; tout est lié, jusqu'à sa langue : il ne répond pas quand -#n Taccuse ; il ne murmure pas quand on le frappe ; et jusqu'^ ce cri confus ^ue forme le gémissement et la plainte, triste et Unique ressource de la foiblesse opprimée , par où elle tâche d'attendrir les cœurs et d'arrêter par la pitié ce qu'elle n'a pu empêcher par la force, Jésus ne veut pas se le peitnettre. Parmi toutes ces violences on n entend point^ murmures ; mais « on » n'entçnd pas seulement sa voix » : Non aperuii es suum (0 : bien plus, il ne se permet pas seulement de détourner la tête des coups. Fih ! un ver de terre que l'on foule aux pieds , fait encore quelque effort pour se retirer; et Jésus se tient immobile, il ne tâche pas d'éluder le coup par le moindre mouvement : Faciem meam non ai^erti (^).
(0 /l. LUI. 7. — C») /i. !.. 6.
/,23 BUH L* PABfilOir
Que fait-ii donc dans sa passion ? le voici ea mé root dans l'Ecrilui-e -. Tradebat aulem judicaniî a& injuste : n I) se livroit, il s'abandonnoit à celui (jot n le jugeoit injustement » : et ce qui se dit de soD juge , se doit entendre constfquemment de tous eeai qui entreprennent de l'insulter : Tradebat aittem t'îj il se donne à eux , pour en laîre tout ce qu'ils veulent. On le veut baiser, il donne les lèvres i on te veut lier, il présente les mains ; on le veut souffle» ter, il tend les joues; frapper à coups de bâton, il tend le dos; flageller inhumainement, il tend Id (épaules : OD l'accuse devant Caïphe et devant Pilale, il se tient pour tout convaincu : Hérode et toute SI cour se moque de lui, et on le renvoie cotnme un (bu i il avoue tout par son silence : on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lai-mJme : cette face atttrefois si majestueuse , qui ravissoit en adniii'ation le ciel et la terre , il la prusento droite et immobile aux cracbats de ctlte canaille : on lui arrache les cheveux et la barbe; il ne dit mot , il ne souffle pas ; c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez , venez , camarades, dit cette soldatesque insolente ; voilà ce fou dans le corps-de-garde, qui s'in^gine être roi des Juife; il faut lui mettre une couronne d'épines ; Tradebat aulem judicarUi se infuse ; il la reçoit : et elle ne tient pas assez , il faut l'enfoncer à coups de bâton ; frappez, voilà la tête. Hërode l'a habillé de blanc comme un fou : apporte cette vieille casaque d'écarlate pour le changer de couleurs; mettez, voiU les «épaules : donne, donne ta main, Roi des luifs, tiens
DS JÉSU8-CH&I8T. 4^3
ce roseau en forme de sceptre ; la voilà ^ faite&-en ce que vous voudrez. Ah. ! maintenant ce n^est plus un jeu y ton arrêt de mort est donné; donne encore ta main quon la cloue; tenez, la voilà encore. Enfin assemblez-vous y 6 Jui& et Romains, grands et petits, bourgeois et soldatâ ; revenez cent foi» à la charge ; multipliez sans fin les coups , les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs , indignités sur iiw dignités ; insultez à sa misère jusque sur la croix ; qu il devienne Tunique objet de votre risée, comme un insensé ; de votre fureur , comme un scélérat : Tradebat iuUem; il s'abandonne à vous sans réserve ; il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse.
Et bien , chrétiens , avez-vous bien considéré cette peinture épouvantable? cet amas terrible de maux inouis, que je vous ai mis tout ensemble devant les yeux, suffit -il pas pour vous émouvoir? Quoi, je vois encore vos yeux secs ! quoi, je n*entends point encore de sanglots ! Attendez-vous que je représente en particulier toutes les diverses ch'constances de cette sanglante tragédie ? faut-il que j*en fasse pâroître successivement tous lesdilTérens personnageft; un Judas qui le baise, un Pierre qui le renie, un Malchus qui le frappe, des faux témoins qui le calomnient, des prêtres qui blasphèment son nom, un )ugo qui reconnoit et qui condamne néanmoins son innocence? faut-il que je vous dépeigne notre criminel gémissant à deux ou trois reprises sous la grêle des coups de fouet , suant sous la pesanteur de sa croix , usant toutes les verges sur ses épaules, émoussant en
sa tête toute la pointe des épines , lassant tous les bourreaux sur son corps? Mais le jour nous aurait quittas avant que j'eusse senlement toucbé la moitié de ce détail épouvantable : abrégez ce diacoun infÎM par une méditation sérieuse.
Contemplez cette face, autrefois lesd^ices, maintenant l'boiTcur des yeux ; regardez cet bomme que Pilate vous pre'scnte au haut du prétoire. Le voila, le voilà, cet bomme; le voilà, cet homme de dou- Icure : Ecce homo, ccce homo ( 0 : e Voilk l'homme ». Et qui est-ce? un homme, ou un ver de terre? est-ce un bomme vivant, ou bien une victime écorchéeî On vous le dit ; c'est un bomme : Ecee homo : « A'oili ji l'homme ». Le vodà , l'homme de douleurs; le voîlà dans le tmte éut où l'a mis la Synagogue sa mère ; ou plutôt ie voilà dans le triste état où l'ont mis nos péchés, nos propres péchés, qui oal fâU fondre sur cet innocent tout ce délu^ de maux. O Jiisus, qui vous jiouiToit reconnoilre? " IVous l'aa vons vu, dit le prophète, et il n'éloit plus recon- M noinsable » : bien loin de paroitre Dieu, il avoit même perdu l'apparence d'homme, et » noiisl'avons » cherché même en &a pre'âence « ; et dutùieravtnua eum (^). Est-ce lui, est-ce lui? est-ce là cet homme qoi nous est promis, « cet homme de la droite de Dien, » et ce Fils de l'homme sur lequel Dieu s'est arrêté «î Super virum dexterœ tuwj et super Filiuni homiiàs çuem confirmasti tiii &. C'est lui, n'en douiez pas: voilà l'bomme, voilà l'homme qu'il nous falioit pour expier nos iniquités : il nous falioit un bomme défiguré, pour réformer en nous l'image de Dieu que (■J Joan. III. S. — {•) Ittti. lui. a. — .i) P,. tixu. 1 8.
DE jtiVi'CBRlST. ^13
nos crimes avoient eiTac^ : il nous falloit cet homme tODt convert de plaies, alîn de gaênr les nôtres : fpse autem vulneratus est propter iniçuitales nos- ' tras j attritus est propter scelera nostra .* a II a été » blessé pour nos péchés, il a été froissé pour nos » crimes; et nong sommes gnéris par la lividité de n ses plaies o : et linore ejus tanati sumus (').
O plaies, que je tous adore! flétrissures sacrées, qne je voua baise ! 6 sang qui découlez , soit de la tête percée , soit des yeux menrtris , soit de tout le «orps déchiré; ô sang précieux, que je vous recueille ! Terre, terre, ne bois pas ce sang : Terra ^ ne operiassanguiaemmeumW: «Terre, ne Couvre pas mon -n gang a , disoit Job ; mais qu'importe du sang de Job? Mais, 6 terre, ne bois pas Je sang de Jésus : ce sang nous appartient, et c'est sur nos âmes qu'il doit tomber. J'entends les 3a\& qui crient : « Son Vsang soit sur nous et sur nos enfans (3) u. 11 j sera, race maudite; tu ne seras que trop exaucée : ce sang te poursuivra jusqu'à tes derniers rejetons, jusqu'à ce que le Seigneur se lassant enfin de ses vengeances, se souviendra à la Gn des siècles de tes misérables restes. Oh ! que le sang de Jésus ne soit point sur nous de cette sorte, qu'il ne crie point vengeance contre notre long endurcissement ; qu'il soit sur nous pour notre salut, que je me lave de ce sang, que je sois tout couvert de ce sang; que le Termeil de ce beau sang empêche mes crimes de parottre devant la justice divine.
11 n'est pas temps encore de se plonger dans ce bain salutaire ; il faut que le saug du divin Jésus {•) hai. un. i.~\*)Joh. XTL 19. — (>} MsItA-UTii. 35.
4i6 Etn Là FASstoit
cajile pour cela à plus gros bouillons. croix, chréliens; c'est là où nous pou plonger dans un iMuge du sang de lés que tous les ruisseaux sont lâchés, et st si violemment, qu'ils laissent enfin la s( Allons donc à la croix , mes Frères ; on ; attacher le divin Jésus , et on Va déjà i ses e'paules. C'est en ce lieu , chrétiens puis vous dissimuler que je sens mon am quand je vois mon divin Sauveur porte sur ses épaules rinfâme instrument de si Ce qui me louche le plus vivement, c'est q les circonstances que nous avons vues, ce me semble, aucune oii il paroisse plus Etre attaché à la croix , c'est souQHr le : malfaiteursî mais porter soi-même sa cro fèsserpabliqaement quel'on en est digne:
bien mérité la mort, pour être contrainl soi-mèiuc au gibet le malheureux instru ment que cette infamie, que l'on ajou' plice des criminels , c'étoit une espèce d Dorable, et comme un aveu public de 0 Jésus, innocent Jésus, faut-il que siez que vous avez mérité ce dernier su faut, il le faut, mes Frères. Les homm tent des crimes qu'il n'a pas commis; i mis sur lui nos iniquités, et voilà qu'il amende honorable à la face du ciel et Aussitôt qu'il voit cette croix, où il de être attaché : O mon Père, dit-il, ell due, non à cause des crimes que les Ju sent, mais à cause de ceux, dont vous
Viens, ô croix , viens que je fembrasse : il est juste que je te porte y puisque je t'ai si bien méritée. U la charge sur ses épaules, dans ce sentiment ; il ramasse toutes ses forces pour la traîner jusqu'au Calvaire : en la chargeant sur ses épaules , il se charge et se revêt de nouveau de tous les crimes du monde , pour les aller expier sur ce bois iniame.
Çà , y a-t-il encore quelque crime dont Jésus ne soit point chargé ? qu'on lapporte et qu'on le jette sur Jésus-Christ; pendant qu'il va au supplice, il ne faut pas qu'aucun lui échappe. Ah l tout y est , la charge est complète. Âpprochons-nous, chrétiens; et pendant que nos continuelles désobéissances, nos crimes, nos ingratitudes traînent Jésus-Christ au supplice, et sont toutes entassées sur ses épaules, que chacun vienne reconnoitre la part qu'il a dans ce fardeau. Hélas ! moi misérable, de combien en ai -je augmenté le poids? ah! combien de crimes et d'ingratitudes ai-|e entassées sur ses épaules? Pleurons, pleurons, mes Frères, en voyant chacun de nous cette charge in* filme dont nous accablons le Sauveur : tous nospéchâ sont sur lui , tous lui pèsent , tous lui sont à charge ; mais ceux dont le poids est insupportable, ce sont oeox dont nous ne disons point pénitence.
TROISIÈME POINT
Il falloit que tout fût divin dans ce sacrifice : il falloit une satisfaction digne de Dieu, et il falloit qu'un Dieu la fît ; une vengeance digne de Dieu y et que ce fût aussi Dieu qui la fît. £tre attaché à un bois infâme , avoir les mains et les pieds percés; ne se soutenir que sur ses blessures , et tirer ses mains déchi-
4^8 SltB hX TASSION
itfes de tout le poids de son corps affaissé et abatta; avoir tous les membres brisés et rompus par une suspeasion violente-, sentir cependant et sa lai^^ et ses entrailles desséchées , et par la perte du sang, et par un travail incroyable d'esprit et de corps, et ne recevoir pour tout rafraîchissement qu'un brtravage de fiel et de vinaigre ; panni ces douleurs inaplicables, voir de loin un peuple infini qui se mocjue, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable; avoir deus voleurs à ta côtés, dont l'un, furieux et désespéré, meurt ea vomissant mille blasphèmes : c'est à peu près, mes Frères, ce que notre foible imagination peut se représenter de plus terrible en Jésus-Christ crucifié. Ce spectacle, à la vérité, est épouvantable, cet amas de maux fait horreur; mais ni la cruauté de ce supplice, ni tous les autres lourmens dont nous avons conudéré la rigueur extrême, ne sont qu'un songe et une peinture en comparaison îles douleurs , de l'oppression, de l'angoisse que soutrre lame du divin Jésus sous la miiin de Dieu qui le frappe. Figurez-vout donc,cbrétieDS,quetout ce que vous avez entendu, n'est qu'un foible préparatif ; le grand coup du sacrifice de Jésus-Christ, qui abat cette victime publique de tous les pécheurs aux pieds de la justice divine , devoit être frappésur la croix , et venir d'une plus grande puissance que de celle des créatures. En elTet , il n'appartient qu'à Dieu de veuger ses propres injuies -, el tant que sa main ne s'en mêle pas, les péchés ne sont punis que foiblement : à lui seul appartient de faire, comme il faut, justice aux pécheurs; et lui seul a le bras assez puissant pour tes
DE JÉSU8-CH&t8T. 4^9
traiter selon leur mérite, a  moi ^ à moi , dit-il , la » vengeance : eh ! je leur saurai bien rendre ce qui » leur est dû » : Mihivindicta^ et ego retiibuam (0. Il falloit donc y mes Frères, qu*il vint lui-même contre son Fils avec tons ses foudres : et puisqu'il avoit mis en lui nos péchés, il y devoit mettre aussi sa juste vengeance. 11 Ta fait, chrétiens ; n'en dou« tons pas. C'est pourquoi le même prophète nous apprend que, non content de l'avoir livré à la volonté de ses ennemis , lui-même voulant être de la partie , Ta rompu et froissé par les coups de sa main toute-puissante : Et Domihus vohUt conterere eum in infimùtate (s) : 11 la fait , dit-il, il a voulu le faire : Volait conterere; c'^t par un dessein prémédité. Jugez, Messieurs, où va ce supplice : ni les hommes , lii les anges ne le peuvent jamais concevoir. . Saint Paul nous en donne une idée terrible , lorsque , considérant d'un côté toutes ces étranges malédictions que la loi de Dieu attache justement aux pécheurs , et regardant d'autre part des yeux de la foi Jésus-Christ tenant leur place en la croix, Jésus- Christ devenu péché pour nous (3) , comme il parle ; il ne craint point de nous dire que « Jésus-Christ a » été fait pour nous malédiction (4) » (le grec porte, exécration), et cela de la part de Dieu : car il est écrit dans la loi y et c'est Dieu même qui Ta prononcé : « Maudit de Dieu est celui qui est pendu 3» sur le bois (^) ». Et saint Paul nous apprend. Messieurs, que cette parole étoit prophétique, et régardoit principalement le Fils de Dieu , qui étoit la fin
(0 Ronu XII. I g. — (•) Isai. un. i o. — ^) II, Cor. y . a i . — (4) Gai. jii. i3. ^C^) Deut. zxi. 33.
JP» BliH Li l'ASSIOM
écrit : Vuîius aulem Doptinî super Jacieiites mahtiAi « Le visage de Dieu sur ceux tgui font ma) » ; c'est le visage Ae U justice. Dieu montre à son FiU ocvisage, il lui montre cet œil enflainnid; il le legarde, non de ce regard doux et pacilîque qui ramène b &<!riinité, mais de ce regard terrible <■ qui alluiBC » le feu devant soi « : Ignis in compectu e/us ejtoT' descet i''), dout il porte l'eûroi dans les consciences : il le regarde enfin comme un pécheur, et mai-cbt contre lui avec tout l'attirail de sa îustice. Mon Dieu, pourquoi vois -je contre moi ce vi^ge dont vous ëtonncz les réprouvés? Visage de mon Père, oîi âtes-vous? visage doux et paternel, je ne voit plus aucun de vos traits , je ne voU plus cju'uu Dieu irrité. Deus . Deus meus ! O bonté ! ô mis^ricQrcJe ! ail! que vous vous êtes retirée bien loinl Deust Deus meus , ut guid dereliqidsli me (3) !
Troisièmement, Messieurs, la malédiction de Dîea va péni-lraiit dans le fond de son aine : il n'appartient qu'à lui de l'aller clierctier justjue dans son ' centre. Le passage en est leiraé aux attaques les plus violentes des ci'e'atures; Dieu seul eu ia fatsaot se l'est réservé ; mais aussi , quand il vent , « il h u renverse , dit-il , jusqu'aux fondemens » : Commot vehit illos à fundamentis (4). Cela s'appelle dans l'Ecriture, briser les pécheurs : Dominas coMerel sceleslos et peccalores (5). Et pour donner la pei^ fection au sacrifice que devoit le divin Jésus il k justice divine , il falloit qu'il fût encore froissa de ce dernier coup : et c'est ce que le prophète a voula
(-1 P.. IXim.17.— l')Ps.XUX. i. — W «OUA-UTII. 4i.—
{t) Sap. IV. ig. — C^} liai. i. 38.
dii-e
dire dans ce passage qui s*entend de lui à la lettre : JDominus vobut corUerère eum in infirmitata (0 î m Le Seigneur a voulu le briser dans son inGrmité »» n'attendez pas, mes Frères^ que je tous représente ce dernier supplice ; mais concevez seulement qu'il lalloit que le Fils de Dieu sentit en lui-même une oppression bien violente, pour sVcrier comme il fit : ce Et pourquoi , mon Père y m'abandonnez^ » vous »? il falloit pour cela que la divinité de Jésus-Christ se fût comme retirée en elle-même; ou ^e ne £aiisant sentir sa présence que dans une cer*taine partie de Tame, ce qui n*est pas impossible à Dieu y qui sait divisar Tesprit d'avec l'ame , Diinsio^ nem animœ ac spirùûs (^), elle eût abandonné tout le reste aux coups de la vengeance divine ; oa'^ine , par quelque autre secret inconnu aux hommes, ou par un miracle, comme tout est extraordinaire en Jj^u^Christ , elle ait trouvé le moyen d'accorder ensemble l'union très-étroite de Dieu et de l'homme , Itvec oette extrême désolation où Thomme - Jésus- Chrîst a été plongé sous les coups redoublés et muK tipliés de la vengeance divine. De quelle sorte tout cela s'est fait , ne le demandez pas à des hommes : faut y a qu'il est infaillible qu'il n'y avoit qae le seul efibrt d'une angoisse inconcevable qui pût arracher du fond de son cœur cette étrange plainte qu'il fait à son Père : Quare me derehçuisti (3) 7 C'est lé mystère.
Pendant ce délaissement , Dieu étoit opérant en Jésus -Christ la réconciliation du monde , ne leur imputant point leurs péchés : en même temps qu'il
(») IsaL LUI. 10. — (») Hebr. ly. la. — {}) Ps, xxi. i. BOSSUET. XIII. 28
^34 son I-A PASSIOÎ*
fiappoit , il ouvroit ks bras aux hommes : il rejetoil son Fils, cl il nous ouvroit ses bras ; il le rcgardoit en coK-re , et il jetoit sur nous un regard de misiSricorde : Pater, pour nous; Dimitle Peiis ^ pour kU. Sa colère se passoït en se déchargeant ; il frappoît son Fila innoceot lutUnt contre la colère de Dieu. C'est ce qui se fkisuit à la croix, jusqu'à tant que le Fils de Dieu , lisaDt dans les yeux de son Père , qu'i étoit entièrement appaise' , vit enfin qu'il étoit temps de (luitter le monde. Je pourrois ici, chrétiens, vous iiure une vive peinture d'un Jésus mourant et agonisant, défaillant peu à peu, attirant l'air avec peiue d'une bouche toujours ouverte et livide , et traînant lentement Les derniers soupirs par une i-esj/iiatibn languissante, jusqu'k ce qu'enfin l'ame se retji;e , et laisse Le corps froid et inimubila : ce récit pourroit peut-être émouvoir vos cœurs : mais il oc dut pas travailler à vous attendrir jiar de vaincs ijna^inalions.
Jésus n'est pas mort de la sorte : il fait l'un apr^ l'autre ce qu'il a à faire. 11 parcourt toutes les prophéties, pour voir s'il r«tc encore quelque chose: il se retourne à son Père, pour voir s'il est appaisé. Voyant enfin la mesure comble, et qu'il çe-restoit plus que sa mort pour désarmer entièrement la )qstice , il recommande son esprit à Dieu ; pub élevant sa voix , avec un grand cri qui épouvai}ta tous les assistans, il dit hautement: «Tout est consommé (') >, et remet volontairement son ame à son Père , d'une action hbre et forte; pour accomplir, mes Frères, ce qu'il avoit dit, que « nul ce la lui ôte par force,
l').^oan.iix,3<..
DE jÉsus-canisT. 435
» Qiais qu'il la donae laknéme deson pleiq grtf (>) »; et ensemble pouir noius Êdrâ entendre que vraiment il ne v^voit que pour naos, puis^uc^ natre paix étant iaite , il ne veut pkis rester- mq moment au monde. Ainsi. est mort le divin J^us , nous mon tirant combien il est véritable ^ qu'^ij^Bi ^mé les sîens^ îi >^ les a aima |u6qu*à la in W ». Ain^i est mort le di-vin Jâttt&y ce pacifiant par ses so^ffrances^ le ciel et » la terre (?) ». Il est n^ort , il est mort ^ et son dernier soupir a été ux^ soupir d amojur pour les hommea*
Et )e le dis y et je Id répète , et vous n*étés pas encore attendris : et moi, pécheur ^ qui vous parle, plus dur et plus insensible que tous (es autres, je puis- vous parler ^core ! Il n^en est pas ainsi de ces personnes pieuses qui assistent à la mort du Sauveur JiésxLS: : la douleur les saisit , de sortç qu'elle êiouSki |il&qu aux sanglots, qu'elle ne leur permet pas méme^ Ifia soupirSk O Marie , divine M^rie ! ô ck totites les mères la plus désolée ! qui pourroit ici exprimer de ^piels. yeux vous vîtes cette mort oru^Ue ? Tous les coups de Jésus sont tombés sur vous, toutes ses dou-t leurs voos ont abattue, toutes ses plaies vous ont déchirée : votre accablement incroyable vous aySint eu quelque sorte rendue insensible, le dernier adieu i|u'il vous dit renouvela toutes vos douleurs , et rouvrit violemment toutes vos blessures : vous étieï en cela plus incojisolable, que, bien loin de dimii^uer sesi afflictions, vous les redoubliez en les partai» ges^nt ', et que vos douleurs mutuelles s accroissoient a^ai 6£m^ mesure, et se multiplioient jusqu'à Tinfini,
CO Joan, X. 18. — W lUJ, XIII. I.— (') Coloss. i. 20.