IIS
^u’il leur donne. C’est ce que vous verrez plus évidemment dans la suite de ce discours ; ou devant vous entretenir des opérations de son Saint- Esprit sur trois difTérentes personnes , j’ai besoin plus que Jamais du secours de ce même Esprit qoi les a remplies ; et je dois tâcher d’attirer ses grâces par l'intenWion de celle à laquelle II se communique si abondamment, qu'il se répand sur les autres par son entremise. C'est la bienheureuse Marie, que nous saluerons avec l’ange : Ave, praiio.
L’un des plus grands mystères du christianisme c’est la sainte société que le Fils de Dieu contracte avec nous , et la manière secrète dont il nous visite. Je ne parle pas , mes très-chères soeurs, de ces communications particulières dont il honore quelquefois des âmes choisies; et je laisse à vos directeurs et aux livres spirituels îe vous en instruire. Mais outre ces visites mystiques, nesavonsnous pas que le Fils de Dieu s’approche tous les jours de ses fidèles ; intérieurement par son Saint- F-sprit, et par l'inspiration de sa grâce; au dehors par sa parole, par ses sacrements et surtout par celui de l’adorable eucharistie ?
Il importe aux chrétiens de connaître quels sentiments Us doivent avoir lorsque Jésus-Christ vient à eux ; et il me semble qu’il lui a plu de nous l’apprendre nettement dans notre évangile. Pour bien entendre cette vérité, remarquez, s’il vous plaît, messieurs, que le Fils de Dieu , visitant les hommes , imprime trois mouvements dans leurs cœurs , et je vous prie de vous y rendre attentifs : premièrement, sitôt qu’U approche, U nous inspire , avant toutes choses , une grande et auguste idée de sa majesté, qui fait que l’âme, tremblante et confuse de sa naturelle bassesse, est saisie devant Dieu d’un profond respect, et se juge indigne des dons de sa grâce : tel est son premier sentiment Mais , chrétiens , ce n’est pas assez : car cette âme, ainsi abaissée, n’osera jamais s’approcher de Dieu ; elle s’en éloignera toujours par respect , en reconnaissant son peu de mérite. C’est pourtpioi, par un second mouvement, il presse au dedans son ardeur fidèle de s’approcher avec confiance , et de courir à lui par de saints désirs ; c’est le second sentimentqu’U donne. Enfinle troisième et le plus parfait c’est que, se rendant propice à ses vœux, il fait triompher sa paix dans son cœur, comme parle le divin apôtre : Pax Christi exultet tn cordibüs vestris ' ; et la comble d’une sainte joie par ses chastes embrassements. 'Vous le savez, mes très-chères sœurs, vous qui êtes si exercées dans les choses spirituelles, que c’est par ces degrés que Dieu s’avance, que tels sont les
• W. III, is.
sentiments qu’il inspire aux âmes : se juger indignes de Jésus-Christ, c’est par cette humilité qu’il les prépare ;désirerardemmentJésus-Chrlst, c’est par cette ardeur qu’il les avance; enfin posséder en paix Jésus-Christ, c’est par cette tranquillité qu’il les perfectionne. Ces trois sentiments paraissent dans notre Évangile nettement et distinctement , et avec un ordre admirable.
En effet ne voyez-vous pas sainte Élisabeth qui considérant Jésus-Christ, qui l’bonore de sa visite en la personne de sa sainte mère , reconnaît humblement son indignité, en disant d’une voix si respectueuse : Et unde hoc mihi, ut venial mater Domini mei a<f me ■ ? • Et d’où me
• vient un si grand honneur, que la mère de mon
• Seigneur me visite 7 • D’antre part ne voyezvous pas que ce sont des désirs ardents qui pressent impétueusement le saint précurseur, lorsque, tressaillant au sein de sa mère, il veut , ce semble, rompre les liens qui l’empêchent de se jeter aux pie^ de son Maître, et ne peut souffrir la prison qui le sépare de sa présence ; Exultavil infant in utero ejut '? Enfin n’entendez-vous pas la voix ravissante de la bienheureuse Marie, qui , étant pleine de Jésus-Christ , et possédant en paix ce qu’elle aime, s’épanche tout en actions de grâces, et nous témoigne la joie de son cœur par son admirable cantique : Magnificat anima mea Dominum ^ : • Mon âme exalte le Seigneur,
• et mon esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur? • Ainsi je ne craindrai pas de vous assurer qte j’aurai expliqué tout mon évangile, tout le mystère de cette journée, si je vous fais voir en ces trois personnes, sur lesquelles Jésus caché agit aujourd’hui , l’abiissement d’une âme qui s’en juge indigne; c’est ce que vous remarquerez en Élisabeth : le transport d’une âme qui le cherche; c’est ce que vous reconnaîtrez en saint Jean : la paix d’une âme qui le possède; c’est ce que vous admirerez en la sainte Vierge ; et c’est le partage de ce discours.
PBEHIEB POIHT.
Il est bien juste, âmes chrétiennes, que la créature s’abaisse lorsque son Créateur la visite; et le premier tribut que nous lui devons , quand il daigne s’approeher de nous, c’est la reconnaissance de notre bassesse. Aussi est-ce pour cela que Je vous ai dit qu’aussitôt qu’il vient â nous par sa grâce , le premier sentiment qu'il inspire c’est une crainte religieuse qui nous fait en quelque sorte retirer de lui par la considération du peu que nous sommes. Ainsi Usons-nous , en saint
< Lur.l.a.
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POUR LA FETE
Luc, que saint Pierre n'a pas plutôt reconnu la divinité de Jésus-Christ, par les effets miraculeux de sa puissance , qu’il se Jette incontinent à ses pieds, et, • Retirez-vous, Seigneur, lui dit-il,
• gardez-vous bien d'approcher de moi , parce ■ que Je suis un homme pécheur ; > Exi a me, quia homo peccator sum. Domine Ainsi ce pieux Centenier, que Jésus veut honorer d'une visite, surpris d'une telle bonté, croit ne la pouvoir reconnaître, qu'en confessant aussitôt qu'il en est indigne : Domine, non sum dignus *. Ainsi pour venirà notre sujet, et n'ailcr pas rechercher bien loin ce qui se trouve si clairement dans notre évangile ; dès la première vue de Marie , dès le premier son de sa voix , sa cousine sainte Élisabeth, qui connaît la dignité de cette Vierge, et contemple par la foi le Dieu qu'elle porte, s'écrie etonnée et confuse ; • D'où me vient un si grand
• honneur, que la mère de mon Seigneur me vi-
• site? ■ Unde hoc mihi?
C'est , mes soeurs, cette humilité , c'est ce sentiment de respect , que l’exemple d'Élisabeth devrait profondément graver dans nos coeurs : mais pour cela il est nécessaire que nous concevions sa pensée , et que nous pénétrions les motifs qui l'obligent à s’humilier de la sorte. J'en remarque deux principaux dans la suite de son discours , et je vous prie de les bien comprendre. • D'où me « vient cet honneur, dit-elle , que la mère de mon
• Seigneur me visite? • C’est sur ces paroles qu'il faut méditer ; et ce qui s’y présente d’abord à ma vue, c'est qu’Élisabeth nous témoigne que, dans la visite qu'elle reçoit, il y a quelque chose qu’elle connaît et quelque chose qu'elle n'eutend pas. La mère de mon Seigneur vient à moi , voilà ce qu'elle connaît et ce qu'elle admire : d’où vient qu'elle me fait cet honneur ; c’est ce qu’elle ignore et ce qu’elle cherche. Elle voit la dignitéde Marie ; et dans une telle inégalité elle la regarde de loin , s'humiliant profondément devant elle. C'est la bienheureuse entre toutes les femmes ; c'est la mère de mon Seigneur, elle le porte dans ses béidtes entrailles ; mater Domini mei: puis-je lui rendre assez de soumission?
Mais pendant qu'elle admire toutes ces grandeurs, une seconde réflexion l'oblige à redoubler ses respects. La mère de son Dieu la prévient par une visite pleine d’amitié : elle sait bien connaiti'e l'honneur qu'on lui fait ; mais elle n'en peut lias concevoir la cause : elle cherche de tous côtés en elle-même ce qui a pu lui mériter cette grâce : D’ou me vient cet honneur, dit-elle, d'ou me vient cette bonté surprenante? Vnde hoc mihiP qu’ai-Je fait pour la mériter, ou quels
• I.He. V , a.
I Milllh. VIII, 8.
services me l’ont attirée? Unde hoci‘ LA, mes securs, ne découvrant rien qui toit digne d’un si grand bonheur, et se sentant heureusement prévenue par une miséricorde toute gratuite , elle augmente ses respects Jusqu’à l’infini, et ne trouve plus antre chose à faire sinon de présenter humblement à Jésus-Christ , qui s'approche d’elle, un cœur humilié sous sa main, et une sincère confession de son impuissance.
Voilà donc deux motifs pressants qui la portent aux sentiments de l’humilité , lorsque Jésus- Christ la visite. Premièrement , c'est qu'elle n’a lien qui puisse égaler ses grandeurs : secondement , c'est qu’elle n’a rien qui puisse mériter scs bontés : motifs en effet très-puissants, par lesquels nous devons apprendre à servir notre Dieu en crainte, et à nous réjouir devant lui avec tremblement. Car quelle indigence pareille à la nôtre? puisque si nous n'avons rien par nature, et n'avons rien encore par acquisition, nous n'avons aucun droit d'approcher de Dieu , ni par la condition ni par le mérite; et n'étant pas moins éloignés de sa bonté par nos crimes , que de sa majesté infinie par notre bassesse , que nous reste-t-il autre chose , lorsqu’il daigne nous regarder, sinon d’apprendre d’Élisabeth à révérer sa grandeur suprême, par la reconnaissance de notre néant , et à honorer ses bienfaits , en confessant notre indignité?
Mais afin de ne le pas faire seulement de bouche , et d’avoir ce sentiment imprimé au cœur, considérons avant toutes choses ce qu'exige de nous la grandeur de Dieu ; et encore que nulle éloquence ne le puisse assez exprimer, pour nous en former quelque idée posons d’abord ce premier principe : que ce qui gagne le respect des hommes, ce sont les dignités qui tirent du pair, qui donnent un rang particulier, qui sont uniques et singulières. 'Voilà ce que les hommes révèrent : et, ce fondement étant supposé, qui pourrait nous dire, mes sœurs, le respect que nous devons au souverain Etre? Il est seul en tout ce qu’il est ; il est le seul sage , le seul bienheureux, Roi des rois. Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté , inaccessible en son trône , incomparable en sa puissance. De là vient que Tertullien, tâchant d’exprimer magnifiquement son excellence incommunicable , dit qu’il est • le « souverain-grand, qui, ne souffrant rien qui
• s’égale à lui, s’étaWit lui-même une solitude
• par la singularité de sa perfection, • summum magnum, ex de/ectione œmuli soliludinem guamdam de singutarilale pmstantice suce possidens '. Voilà une manière de parler étrange.
Adv. Manion. lU». 1, U" 4
DE LA VISITATION
ÎI7
mais cet homme, accoutumé aux expressions fortes, semble chercher des termes nouveaux, pour parler d'une grandeur qui n'a point d'exemple. Et surtout n’admirez- vous pas cette solitude de Dieu, sMudinem de singiüaritate prœslanlia : solitude vraiment auguste , et qui doit inspirer de profonds respects?
Mais cette solitude de Dieu nous donne encore, ce me semble , une belle idée. Toutes les grandeurs ont leur faible : grand en puissance, petit en courage ; grand courage et petit esprit; grand esprit dans un corps infirme , qui empêche ses fonctions. Qui peut se vanter d’ètre grand en tout? Noos cédons et on nous cède; tout ce qui s'élève d'un cété s’abaisse de l’autre. C’est pourquoi il y a entre tous les hommes une espèce d'é- ^ité : tellement qu'il n’y a rien de si grand , que le petit ne puisse atteindre par quelque endroit. Il n’y a que vous , 6 souverain-grand , ô Dieu étemel , qui êtes singulier en toutes choses, inaccessible en toutes choses , seul en tontes choses ; eolitudinem quamdam, etc. Vous êtes le seul auquel on peut dire : • O Seigneur, qui est sem- « blable è vous ' : profond en vos conseils , ter-
• rible en vos Jugements , absolu en vos volontés ,
• magnifique et admirable en vos oeuvres ' ? » Que si vous êtes si grand, si majestueux, malheur à qui se fait grand devant vous ; malheur, malheur aux têtes superbes, qui vont hautes et levées devant votre &ce ; vous frappez sur ces cèdres et vous les déracinez ; vous touchez ces orgueilleuses montagnes, et vous les faites évanouir en filmée. Heureux ceux qui , vous sentant approcher par vos saintes inspirations , craignent de s'élever devant vous , de peur de vous exciter à jalousie ; mais qui s’écrient aussltét avec le prophète ; • Qu’est-ce que l’homme, 6 grand
• Dieu, que vous vous en souvenez? ou qui sont
• les enfants des hommes, que vous leur faites ■ l'honneur de les visiter ’? • Ils se cachent , et votre face les illumine ; ils se retirent pafrespect, et vous les cherchez ; ils se jettent à vos pieds , et votre Esprit pacifique repose sur eux.
Apprenez, é enfants de Dieu, de quelle sorte il faut recevoir cette souveraine grandeur : mais pour vous humilier plus profondément , sachez que sa bonté vous prévient en tout; et que sa grâce se montre grâce, en ce qu’elle n’est attirée par aucuns mérites. Rendez, rendez ici témoignage à sa miséricorde surabondante , vous pécheurs qu’il a convertis, vous brebis perdues qu’il a ramenées; vous autrefois enfants de ténèbres, que sa grâce a faits enfanta de lumière. Ne s’est-
' Ps. «XXIV , l«.
• P.xod. X*. II.
' Pi. VIII , i.
il pas souvenu de vous dans le temps que vous l’oubliiez? ne vous a-t-il pas poursuivis, quand vous le fuyiez avec plus d’ardeur? ne vous a-t-il pas attirés, quand vous méritiez le plus sa vengeance? Et vous, âmes saintes et religieuses, qui marchez dans la voie étroite , qui vous avancez à grands pas dans le chemin de la perfection ; qui vous a Inspiré le mépris du monde et l’amour de la solitude? n'est-ce pas lui qui vous a choisies, et ne lui confessez-vous pas tons les jours que vous n’avez pas mérité ce choix? Je n’ignore pas cependant que vous n’amassiez des mérites : anathème â ceux qui le nient; mais tous ces mérites viennent de la grâce. Si vous usez bien de la grâce, il est vrai que ce bon usage en attire d’autres ; mais il faut qu’elle vous prévienne , pour vous sanctifier par ce bon usage. Ne voyezvous pas, dans notre Évangile, que ce n’est pas Élisabeth qui vient à Marie; c’est Marie qui cherche sainte Élisabeth , c’est Jésus qui prévient saint Jean. Quel est, mes sceurs, ce nouveau miracle? Jean doit être son précurseur, il doit marcher devant sa face , il lui doit préparer les voies ; et néanmoins nous voyons manifestement qu’il faut que Jésus-Christ le prévienne. Et qui donc ne prévient-il pas , s’il prévient même son précurseur? Que si nous sommes aussi prévenus, de quoi pouvons-nous nous glorifier? sera-ce peut-être du commencement? mais c’est là que la grâce nous a éclairés, sans que nous l’ayons mérité. Quoi , sera-ce donc du progrès? mais la grâce s’étend dans toute la vie , et dans toute la vie elle est toujours grâce : Fons aquœ salienfis ■ ; C’est un fleuve qui retient , durant tout son cours, le nom qu’il a pris dans son origine; c’est
• la grâce elle-même qui mérite d’être augmen- « tée , afin que , par cet accroissement , elle mé- » rite d’arriver à sa perfection : > Ipsa gratin meretur augeri , ut aucta mereatur peiflei , dit saint Augustin ’.
Que s’il est ainsi, chrétiens, que nous ne vivions que par grâce , que nous ne subsistions <juc par grâce ; que tardons-nous à imiter sainte Élisabeth ? que ne disons-nous du fond de nos cœurs : Unde hoc mihi? • D’où me vient un si grand
• bonheur? » d’où me vient cette faveur extraordinaire? Ah! je ne l’ai point méritée; je ne ia dois, b Seigneur, qu’à votre bonté. C’est le premier sentiment que la grâce inspire; parce que son premier ouvrage , c’est de se faire reconnaître grâce. Confessons donc, avant toutes choses , que nous sommes indignes des dons de Dieu ; Dieu alors nous en croira dignes , si nous avouons ne l’étre pas; si nous reconnaissons qu'il ne nous
' JfHîH. lÉ, M.
* Ei». r.L\iÉW, n* 10, l II, cul. 007.
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POUR LA FÊTE
doit rien , Il se confessera notre débiteur. Il est allé chez le Genteuier, parce qu'il sejuge indigne de le recevoir. Pierre se Juge indigne d’approcher de lui, il le fait le fondement de son corps mystique. Paul se trouve indigne qu’on le nomme apAtre, et il le fait le plus illustre de tous ses apAtres. Jean-Baptiste s’estime indigne de lui délier ses souliers, qui est le plus vil ofiice d’un serviteur, et il le fait son meilleur ami : Amicus Sporui ‘ ; et cette main qu’il juge indigne des piedsdu Sauveur, est élevée jusqu'à sa tête qu’il arrose des eaux baptismales. Tant il est vrai, âmes chrétiennes, que ce qui nous mérite les dons de la grâce , c’est de confesser humblement que nous ne les pouvons mériter; tellement que l'humilité est l'appui de la confiance. Quiconque s'est préparé pard'hnmilité, peut ensuite s'abandonner aux désirs ardents dont nous allons voir les sacrés transports en la personne de saint Jean- Baptiste.
SECOND POINT
Ce n’est pas assez à l’âme fidèle de s’hnmilio' devant Dieu et de s’en retirer, en quelque sorte, par le sentiment de sa bassesse. Après ce premier mouvement, par lequel elle reconnaît son indignité, elle en doit ensuite ressentir un antre; c’est-à-dire, un chaste transport, par lequel elle coure à Dieu et s'efforce de s’unir à lui. Mais est-il possible, mes sœurs, qu’un tel désir soit raisonnable, et que des mortels comme noos puissent porter si haut leurs pensées? Il n’est pas permis d’en douter; et en voici la raison solide, prise de la nature de Dieu nécessairement bienfaisante. Je vous ai représenté sa grandeur suprême, qui éloigne de lui les créatures; il vous faut maintenant parler de sa bonté, qui leur tend la main et qui les invite : l’une et l’autre sont inconcevables; et comme, me défiant de mes forces, je me suis aidé pour la première d'une forte expression de Tertullien , je me servirai pour la seconde d'un excellent discours d’un autre docteur de l’Église : c'est le grand saint Grégoire de Nazianze qui a mérité parmi les Grecs le surnom auguste de Théologien , à cause des hautes conceptions qu'il a de la nature divine.
Ce grand homme invite tout le monde à désirer Dieu, par la considération de cette bonté infinie qui prend tant de plaisir à se répandre; ce qu'ayant expliqué avec soin , il conclut enfin par ces mots : • Ce Dieu , dit cet excellent théolo- « gicn’, désire d'étre désiré; il a soif, le pour- « riez- vous croire, au milieu de son abondance. ■
' Joan. lit, Q9.
* Ont. KL, 1. 1, p. 647.
Mais quelle est la soif de ce premier Être? c’est que les hommes aient soif de lui : silit sitiri. Tout infini qu’il est en iul-méme, et plein de ses propres richesses, nons pouvons néanmoins l’rfoliger : et comment ponvous-iMus l’obliger? C’est en lui demandant qu’il nous oblige; parce qu’il donne plus voloutiers que les autres ne reçoivent ; ce sont les paroles de saint Grégoire.
Ne diriez-vous pas, chrétiens, qu’il vous représente une source vive, qui, par la fécondité continuelle de ses eaux claires et fraîches, semble présenter à boire aux passants altérés? Elle n’a pas besoin qu’on la lave de ses ordures, ni qu'on la ralhitchlsse dans son ardeur; mais se contentant elle-même de sa netteté et de sa fraîcheur naturelle, elle ne demande, ce semble, plus rien , sinon que l’on boive , et que l’on vienne se laver et se rafraîchir de ses eaux. Ainsi la nature divine, toujours riche, toujours abondante, ne peut non plus eroltre que diminuer, à cause de sa plénitude : et la seule chose qui lui manque, si l’on peut parler de la sorte, c’est qu’on vienne puiser en son sein les eaux de vie étemelle, dont elle porte en elle-même une source infinie et inépuisable. C’est pourquoi saint Grégoire a raison de dire qu’il a soif que nous ayons soif de lui ; et qu’il reçoit comme un bienfait, quand nons lui donnons le moyen de nous bien faire.
Cela étant ainsi, chrétiens, c’est faire injure à cette bonté, que de n’avoir pas du désir pour elle. De là les transports de saint Jean dans les entrailles de sa mère. 11 sent que son Maître le vient visiter, et il voudrait s’avancer pour le recevoir : c'est le saint amour qui le pousse , ce sont des désirs ardents qui le pressent Ne voyezvous pas, âmes saintes, qu’il tâche de rompre ses liens par son mouvement impétueux? Mais s’il demande la liberté, ce n’est que pour courir au Sauveur; et s’il ne peut plus souffrir sa prison , c'est à cause qu’elle le sépare de sa présence.
C’est donc avec beaucoup de raison que nous nous adressons à saint Jean-Baptiste, pour apprendre à désirer le Sauveur des âmes ; puisqu’il lui doit préparer les voies. C’est à lui de nous in^rer des désirs ardents; et si vous recherchez, chrétiens, quel est le ministère du saint précurseur, vous découvrirez aisément qu’il est envoyé sur la terre pour faire désirer Jésus- Christ aux hommes , et que c’est en cette manière qu’il lui doit préparer ses voies. En effet, il faut vous faire entetüire quel est le sujet de sa mission ; et il faut qu’un autre siUnt Jean , disciple et bien-aimé du Sauveur, vous explique la fonction de saint Jean-Baptiste. Écoutez comme il parle dans son Évangile : • Il y eut on homme - envoyé de Dieu , dont le nom était Jeau : cct
DE LA VISITATION
• honune n'était point la lumière; mais ii venait
• snr la terre, pour rendre témoignage de la lu-
• mière, ■ c'est-4-dire,de Jésus-Christ : Non erat iUe lux, sed ul letlimonium perhiberel de lamine N'ètes-vous pas étonnées, mes sœurs, de cette façon de parler de l’évangéliste 7 Jésus- Christ est la lumière, et on ne le voit pas : Jean- Baptiste n'est pas la lumière , et non-seulement on le voit; mais encore ii nous découvre la lumière mémel Qui vit jamais un pareil prodige? quand est-ce que l'on a oui dire qu’il fallût montrer la lumière aux hommes, et leur dire ; Voilà le soleil? N'est-ce pas la lumière qui découvre tout? n’est-ce pas elle dont le vif éclat vient ranimer toutes les couleurs, et lever le voile obscur et épais qui avait enveloppé toute la nature? Et voici que l'Évangile nous vient enseigner que la lumière était an milieu de nous sans être aperçue , et, ce qui est beaucoup plus étrange, que Jean, qui n’est pas la lumière, est envoyé néanmoins pour nous la montrer : Non erat iUe lux!
Danseetévénement extraordinaire, chrétiens, n'accusons pas la lumière de ce que nos yeux inürmes ne la peuvent voir : accusons-en notre aveuglement; accusons la faiblesse d'une vue tremblante, qui ne peut souRrir le grand Jour. C’est ce que le grand Augustin nous explique délicalemeot, par ces excellentes paroles : Tarn infirmi tumus , perlucemam çuarimus diem *. Saint Jean n’était qu’un petit flambeau : Erat lueema ardent et lueens^\ et « telle est notre
• infirmité, qu'il noos faut on flambeau pour « chercher le jour : • il nous fhut Jean-Baptiste pour cbercber Jésus, per lucemam guarimus diem : c’est-à-dire, mes très-chères sœurs , qu’il fallait à nos flilbies yeux une lumière douce et tempérée, pour nous accoutumer au Jourdu midi ; et qu’il nous fallait montrer de petits rayons pour nous fàire désirer de v<ér le soleil, que nous avions entièrement oublié dans la longue nuit de notre ignorance : car c’est en ceci principalement qn'était déplorable l’aveuglement de notre nature, et Je vous prie de le bien entendre.
Nous avions premièrement perdu la lumière ;
• le soleil de Justice ne nous luisait plus ; > Sol intelligentiæ non ortus etteis*. Non-seulement nous l’avioas perdue; mais nous en avions môme perdu le désir, et « nous aimions mieux les té- < nèbres: > Dilexerunthominetmagit tenebras, quam lucem^. Nous en avions non-seulement perdu le désir; mais nous nous plaisions telle-
' J4»cn, I s 8.
> Tract, fl, O” 8,L Ul, pârt. U,OOl. WI.
* Jnam. t, S6.
* Sap. T , 8.
* Jnan. Ul , 10-
meut dans l'obsenrité, Tignorance de la vérité nous était de telle sorte passée en nature, que nous craignions de voir la lumière : nous fuyions devant la lumière ; nous baissions même la lumière ; car • celui qui fait le mai hait la lumière : » Qui male agit, odit lucem D’où nous venait cet aveuglement , ou plutôt cette haine de la clarté? Il faut que saint Augustin nous le fosse entendre ; en remarquant certain rapport de l’entendement aux yeux corporels, et de la lumière spirituelle à la lumière sensible. Les yeux ont été faits pour voir la lumière; et tu es faite, àme raisonnable , pour voir la vérité éternelle, qui illumine tout bomme qui naît au monde.
• Les yeux se nourrissent de la lumière ; > Luce quippe pascuntur oculi nostri, dit saint Augustin ■ ; et « ce qui fait voir, poursuit ce grand
• homme, que la lumière les nourrit et les for-
• tille, c’est que s’ils demeurent trop longtemps
• dans l’obscurité, ils deviennent faibles et ma-
• lades : > Cuminlenebris fuerint ,infirmantur. Et cela, pour quelle raison; si ce n’est, dit le même saint , qu’ils « sont privés de leur nourri-
• ture, et comme fatigués par rm trop long Jeûne : Fraudati oeuli cibo suo defatigantur et debili • tantur, quati quodam jejunio lucis^U’où il arrive encore un effet étrange , c’est que si l’on continue à leur dérober cette nourriture agréable : ou vous les verrez enfin défaillir, manque d’aliment, ou, s’ils ne meurent pas tout à fait, ils seront du moins si débiles, qu’à force de discontinuer de voir la lumière, ils n’en pourront plus supporter l’éclat ; ils ne la regarderont qu’à demi, d’unœil incertain et tremblant. AhI rendez-nous, diront-ils, notre obscurité; ôtez-nous cette lumière importune : ainsi la lumière, qui était leur vie , est devenue l’objet de leur aversion.
Chrétiens, ne sentons-nous pas qu’il nous en est arrivé de même? qui ne sait que nous sommes faits pour nous nourrir de la vérité? C’est d’elle que doit vivre l’àme raisonnable ; si elle quitte cette viande céleste, elle perd sa substance et sa force; elle devient languissante et exténuée; elle ne peut plus voir qu’avec peine; après, elle ne désire plus de voir ; enfin elle ne hait rien tant que de voir. AhI qu’il n’est que trop véritable, qn’il n’est que trop constant par expérience ! On s’engage à des attachements criminels, on ne cherche que les ténèbres; les fumées s’épaississent autour de l’esprit , et la raison en est offusquée : celui qui est en cet état ne peut pas voir,
« la lumière de ses yeux n’est plus avec lui : • Lumen oeulorum meorum et ipsum non est
* Joam., m, an.
s In J<MH. Tract, im , n* 5 , t. ni , pArt. il , co). m
POUR LA KÉTE
tnecum'. Voulez-vous être convaincus qu'il ne veut pas voir : au milieu de ces ombres qui l’environnent, un sa^c ami s'approche de lui ; il observe s'il n’y a point quelque endroit par où on lui puisse faire entrevoir le jour : mais il en détourne la vue; il ne veut point voir la lumière, qui lui découvre une erreur qu'il aime et dont il ne veut pas se désabuser ; Oculot suos slatuerunt declinare in terram’.
C’est ainsi que sont les pécheurs , c'est ainsi qu’était tout le genre humain ; la lumière s'était retirée , et avait laissé les hommes malades dans un long oubli de la vérité. Que ferez- vous, ô divin Jésus, splendeur étemelle du Père? montrerez-vous d’abord à nos yeux inflrmes votre lumière si vive et si éclatante? Non, mes sœurs, il ne le fait pas; Il se cache encore en lui-méme : mais il se réfléchit sur saint Jean. Il envoie premièrement des rayons plus faibles pour fortifier peu è peu notre vue tremblante et noos faire insensiblement désirer la beauté du jour. Divin précurseur, voilà votre emploi; et vous commencez aujourd'hui ce saint exercice.
Et en effet , ne voyez- vous pas que Jésus n'agit pas? il ne remue pas, il ne se montre pas, il ne parait pas encore en lui-méme, et il brille déjà en saint Jean. C'est pourquoi le bon Zacharie compare Jésus-Christ au soleil levant ; Vi.«ilai’it nos oriens ex allô' : • L'orient, dit-il, ■ nous a visites. > Et comment nous a-t-il visités; puisqu'il est encore au sein de sa mère, et qu'il ne s'est pas encore découvert au monde? Il est vrai, nous dit Zacharie ; mais c'est un soleil (|ui se lève : on ne le voit pas encore paraître , il n'est pas sorti de l'autre horizon; toutefois ne voyez-vous pas qu'il nous a déjà visités? nous voyons déjà poindre sa lumière , luire ses rayons ; en sorte qu'il éclaire déjà les montagnes, parce qu’il a déjà lui sur son précurseur : Visilavil nos oriens. Voyez comme il se réjouit de ce nouveau jour ; considérez avec quel transport il adore cette lumière naissante : c'est qu’il nous veut apprendre à la désirer. Car ne semble-t-il pas qu'il nous dise par ce tressaillement admirable ; Que tardez-vous, mortels misérables, a courir au divin Jésus; pourquoi fuyez-vous sa lumière, qui est la vie des cœurs, la paix des esprits, la joie unique des yeux épurés, la viande incorruptible des âmes fldeles? que n'allez- vous donc à Jésus? que ne courez-vous à Jésus? Celui qui se fait sentir nu cœur d’un enfant , quels charmes aura-t-il pour les hommes faits? Il le fait tressaillir de joie jusque dans l’obscurité du sein maternel ; que sera-
Cl. SVVVII, II.
> Ibid, ivl, II.
I Lut. 1 , 7H.
cc donc dans son sanctuaire? et si scs premières approches «lusent des transports si aimables , que feront ses embrassements?
Je ne me lasserai point de le répéter. Quoi , mes sœurs, il ne parait pas, il n’agit pas, il ne parle pas, et déjà sa sainte présence remplit tout de joie et de l’Esprit de Dieu ! Quel bonheur, quel ravissement, de recevoir de sa bouche divine les paroles de vie éternelle; d’en voir couler un fleuve d'eau vive, pour rafraîchir les cœurs altérés; de lui voir miséricordieusement chercher les pécheurs ; d’entendre résonner sa voix paternelle, qui appelle à soi tous ceux qui travaillent , et leur promet un si doux repos : mais , quoi ? de le contempler jusque dans sa gloire , de regarder à découvert sa divine face , et rassasier ses yeux éternellement de scs beautés immortelles!
•\h I que tardons-nous, âmes chrétiennes? que n'excitons-nous nos désirs , que ne pressons-nous nos ardeurs trop lentes? Ce n’est pas seulement Jean qui sent de près ce divin Sauveur, qui désire ardemment sa sainte présence : de si loin que Jésus-Christ a été prévu , il a été désiré avec ferveur. • Mon âme, disait David, languit après
• vous ; quand viendrai-je? quand m’approche-
• rai-jc de la face de mon Seigneur? < Qtiando veniam , et apparebo ante faciem Dei ' ? Quelle honte, quelle indignité, si, lorsqu’on soupire à lui de si loin, ceux dont il s’approche, qui le possèdent , ne s’en soucient [las I Car, mes frères, n’est-il pas à nous, ne l’avons-nons pas sur nos saints autels? lui-méme, en sa propre substance, ne s’y donne-t-il pas à noos? S’il ne nous est pas encore donné de l’embrasser dans son trAne , que ne courons-nous du moins à ses saints autels? Courons donc à cette table mystique, prenons avidement ce corps et ce sang; n’ayons de faim que pour cette viande , n’ayons de soif que pour ce breuvage : car pour bien désirer Jésus, il ne faut désirer que lui. Désirons Jésus-Christ avec transport ; nous trouverons en lui la paix de nos âmes , cette paix qu’il vous fout montrer en la bienheureuse Marie: et c’est par où je m’en vais conclure.
TBOISIBMB POrUT.
Voici l'acoomplissement de l’œuvre de Dieu dans les âmes qu’il a choisies. Il les purifie par l’humilité, il les enflamme par les dteira; enfln lui-méme il se donne à elles , et leur amène avec lui une paix céleste. Ce sont, mes sœurs, les chastes délices de cette sainte et divine paix qui réjouissent la sainte Vierge en Notre-Seigneur, et qui lui font dire d’une voix contente : • Mon ■ âme exalte le nom du Seigneur, et mon esprit
' Pi. »u , a.
DE LA VISITATION
SC réjouit en Dieu mon sauveur : ■> Maynificat anima mea Dominum Certainement son émc cst'en paix , puisqu’elle possède Jésus-Christ. Et c'est aussi pour cette raison , que , ne pouvant assez expliquer cetté paix ineoncevable des âmes pieuses, je m’adresse à la sainte Vierge; et je vous prie d'en apprendre d'elie les incomparabies douceurs, en parcourant ce sacré cantique qui ravit aujourd’hui le ciel et la terre. Mais pour en comprendre la suite, il faut vous représenter, comme en raccourci , ies instructions qu’ii eontieut, que nous examinerons ensuite en détail dans le peu de temps qui nous reste.
Pour cela, je partage ce cantique en trois. Marie nous dit , avant toutes choses , les faveurs que Dieu lui a faites. « Il a, dit-elle, regardé
• mou néant ; il m’a lait de très-grandes choses ,
• il a déployé sur moi sa paissance. > Elle parle secondement du mépris du monde , et considère sa gloire abattue ; • Dieu a dissipé ies superbes, - Dieu a déposé les puissants ; et pour punir les
• riches avares ,11 les a renvoyés les mains vi- « des. > Enfin elle conclut son sacré cantique en admirant la vérité de Dieu et la fidélité de ses promesses : « Il s’est souvenu de sa miséricorde,
• ainsi qu’il l'avait promis à nos pères, > sicut loculus est ad patres noslros Voilà trois choses qui semblent bien vagues , et n’ont pas apparemment grande liaison ; néanmoins elle est admirable , et je vous prie , mes sceurs, de le bien entendre; car il me semble que le dessein de la sainte Vierge , c’est d’exciter les cœurs des fidèles à aimer la paix que Dieu donne. Pour leur en montrer la douceur, elle leur en déeouvre d’abord le principe : principe certainement admirable ; c’est le regard de Dieu sur les justes, sa bonté qui les accompagne , sa providence qui veille sur eux ; Kespexil humililatem ancillœ sua ’ ; c’est ce qui fait naître la paix dans les saintes émes. Mais parce que l’éclat des faveurs du monde , et les vaines douceurs qu’il promet, tes pourraient détourner de celles de Dieu , elle leur montre secondement le monde abattu , et sa gloire détruite et anéantie. Enfin , comme ce renversement des grandeurs humaines, et l’entière féiicité des âmes fidèles ne nous paraît pas en ce siècle; de peur qu’elles ne se lassent d'attendre, elle affermit leur esprit dans la paix de Dieu , par la certitude de ses promesses. Voilà l’ordre et l’abrégé du sacré cantique : peut-être ne paralt-ii pas encore assez clair ; mais j'espère bien , chrétiens , que je vous le ferai aisément entendre.
Considérons donc, avant toutes choses, le
' LtÊC. I, i7
> thii. K..
* îbui. I»
principe de cctlc paix ; et comprenons-en la douceur, par la cause qui la fait naître. Dites-la-nous, ô divine \'iergcl dites-iious ce qui riyouit votre esprit en Dieu. ■ C’est, dit-elle, qu'il m'a rc- « gardée; c’est qu’il lui a plu de jeter les yeux
• sur la bassesse de sa servante : • Quia respexit humilitatem ancillœ sua. Il nous faut entendre , mes sœurs, ce que signifie ce regard de Dieu , et concevoir les biens qu’il enferme. Remarquez , dans les Écritures , que le regard de Dieu sur les justes signifie , en qiieiques endroits , sa faveur et sa bienveillance; et qu’il signifie, en d’autres passages, son secours et sa protection. Dieu ouvre sur eux un œil de faveur; il les regarde comme un bon père, toujours prêt à écouter leurs demandes ; c'est ce que veut dire le roiprophète : Oculi Domini super justes, et aures ejus in preces eorum > : • Les yeux de Dieu sont
• arrêtés sur les justes, et ses oreilles sont atten-
• tives à leurs prières ; ■ voiià le regard de faveur. Mais , mes sœurs , ie même prophète nous expliquera , dans un autre psaume , le regard de protection ; ücce oculi Domini super metuenles eum , et in eis çui sperani super misericordia ejus * ; • Voilà, dit-il, que les yeux de
• Dieu veillent continuellement sur ceux qui le
• craignent; > et cela, pour quelie raison? Vf eruat a morte animas eorum, et alat eos in famé > : • Pour délivrer leurs âmes de la mort,
• et les nourrir dans la faim. > Voilà ce regard de protection par lequel Dieu veille sur les gens de bien , pour détourner les maux qui les menacent. C’est pourquoi le même David ajoute aussitêt : « Notre âme attend après le Seigneur, « pareequ'il est notre protccteuretnotresecours;- Anima nostra suslinet Dominum; guoniam aefjutor et protector noster est*. Une âme assurée de ce double regard, que peut-elle souhaiter pour avoir la paix? C’est ce que veut dire la très-sainte Vierge , lorsqu’elle nous apprend que Dieu la regarde.
En effet c’est elle, ntes sœurs, qui est singulièrement honorée de ce double regard de la Providence : Dieu l’a regardée d'un œil de faveur, lorsqu'il l’a préférée à toutes les autres femmes ; et que dis-je, à toutes les femmes? mais aux anges , mais aux séraphins, et à toutes les créatures. Le regard de protection a vciilé sur elle , lorsqu'il en a détourné bien loin la corruption du péché , ies ardeurs de la convoitise, et les malédictions communes de notre nature : c'est pourquoi elle chante avec tant de joie. Écoutez comme
' P*. IXXlll . 16.
* Ibid. 19.
* Ibid. au.
POUR LA FÊTE
rlle cclèbre la faveur de Dieu . Feeit mihi mayna qui potens est ■ ; il m'a , dit-elle, comblée de ses grâces. Mais voyez comme elle so loue de sa protection : Fecitpotenliam in brachia suo ■ :
• Son bras a montré en moi sa puissance ; • il m'a remplie de ses grâces et m'a fait de si grandes choses , que nulle créature ne les peut égaler, ni nul entendement les comprendre : Fecit mihi magna. Mais s'il a ouvert sur moi ses mains libérales pour combler mon âme de biens, il a pris plaisir d'étendre son bras pour en détourner tous les maux : Fecit potenliam. C'est donc particuilèrement l'heureuse Marie qui est favorisée de ces deux regards de bienveillance et de protection : Quia respexit humilitatem.
Mais néanmoins, âmes chrétiennes, âmes saintes et religieuses , vous en êtes aussi honorées ; et c'est ce qui doit mettre votre esprit en paix. Pourrai-je bien exprimer cette vérité? aera-t-ii donné à un pécheur de pouvoir parier dignement de ta paix des âmes innocentes? Disons, mes sœurs , ce que nous pourrons : parlons de ces douceurs inconcevables , pour en raffralchir le goût â ceux qui les sentent, et en exciter l'appétit à ceux qui ne les ont pas expérimentées. Oui , certainement, 6 enfants de Dieu, it vous regarde avec bienveittance, il découvre sur vous sa face bénigne. Il montre un visage terrible lorsqu'une conscience coupable, nous reprochant l'horreur de nos crimes , fait que Dieu nous parait en Juge , avec une face irritée. Mais lorsqu'au milieu d'une bonne vie il fait naître dans les consciences une certaine sérénité, il montre alors on visage ami et tranquille ; il calme tous les troubles , il dissipe tous les nuages. Le Adèle qui espère en lui ne le regarde plus comme juge : il ne le voit plus que comme un bon père , qui l'invite doucement à soi; de sorte qu'il lui dit plein de confiance ;
• O Dieu, vous êtes mon protecteur ; > Dicam Deo : Susceptor meus es et il lui semble que Dieu lui réponde : O âme fidèle , je sois ton salut : Die animœ meœ : Salus tua ego sum * : tellement qu'il jouit d'une pleine paix, parce qu'il est à couvert sous la main de Dieu ; et de quelque câté qu'on le menace , il s'élève du fond de son coeur une voix secrète qui le fortifie et lui fait dire avec assurance : Si Deus pro nobis, qui contra nos /’■ Si Dieu est pour nous , qui sera
• contre nous ‘ ? • ■ Le Seigneur est mon salut ,
■ qui craindrai-je? le Seigneur est le protecteur
■ de ma vie, devant qui pourrais-je trembler ■■? »
* Luc. I, 49
’ Ihid. 61.
• Pt. XU , 10.
* Ihid. xiirr, 3
‘ Pnm. VIB, 31.
• Ps XXVI. I.
Telle est, mes soeurs, cette paix cachée que Dieu donne à ses serviteurs; paix que le monde ne peut entendre, et qui, chassée du milieu du siècle par le tumulte continuel , semble s'être retirée dans vos solitudes. Mais n’en disons rien davantage : n'entreprenons pas de persuader par nos discours, ce que la seule expérience peut fÿre connaître ; et ne pouvant vous la représenter en elle-même , finissons enfin ce discours en vous en disant quelque effet sensible. C'est , mes soeurs , le mépris du monde qui parait dans la suite de notre cantique; de la fausse paix qu'il promet, des vaines douceurs qu’il fait espérer. Car cette âme appuyée sur Dieu ; qui goâte les douceurs de sa sainte paix, qui a mis son refuge dans le Très- Haut : jetant ensuite les yeux sur le monde, quelle voit bien loin à ses pieds ; du haut de son refuge inébranlable , ô Dieu, qu’il lui semble petit, et qu'elle le voit bien d’une autre manière que ne fait pas le commun des hommes : Mais en quel état le voit-elle? Elle voit toutes les grandeurs abattues, tous les superbes portés par terre ; et dans ce grand renversement des choses humaines, rien ne lui parait élevé que les simples et humbles de cœur. C’est pourquoi elle dit avec Marie : Dispersit superbos ' : > Il a dissipé les « superbes , » déposait potentes ’ , ■ il a déposé les « puissants, > exaltavit humiles, . et il a relevé > ceux qui étaient à bas. >
Entrez, mes soeurs, dans ce sentiment, qui est le sentiment véritable de la vocation religieuse: et afin de le bien entendre représentezvous, s’il vous plaît, cette étrange opposition de Dieu et du monde. Tout ce que Dieu élève , le monde se plait de le rabaisser ; tout ce que le monde estime , Dieu se plaît de le détruire et de le confondre : c'est pourquoi Tertullien disait si éloquemment , qu’il y avait entre eux de l'émulation : Est œmulatio divinœ rei et humanee En effet , nous le voyons par expérience. Qui sont ceux que Dieu favorise? ceux qui sont humbies, modestes et retenus. Qui sont ceux que le monde avance? ceux qui sont hardis et entreprenants : ne voyez-vous pas l'émulation? Qui sont ceux que Dieu favorise ? ceux qui sont simples et sincères. Qui sont ceux que le monde avance? ceux qui sont fins et dissimulés. Le monde veut de la violence, pour emporter ses faveurs : Dieu ne donne les siennes qu'à la retenue ; et II n’est rien , ni de plus grand devant Dieu, ni de plus inutile selon le monde , que cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste. Voilà donc une émulation entre Jésus-Christ et le monde : ce que
< Luc I, 61.
* îhid. 62.
> .dpoloÿ. n* Ml.
DE LA VISITATION
Tan élève, Tautre le déprime; et ce combat durera topjours, Jusqu'à ce que le siècle flnisse.
Et c'est pourquoi, mes sœurs, ie monde a deux faces. li y en a qui ie considèrent dans les biens présents, et il y en a qui jettent les yeux sur la dernière décision du siècle à venir. Ceux qui regardent le bien présent , ils donnent, mes sœurs, l'avantage au monde ; ils s’imaginent déjà qu'il a la victoire , parce que Dieu , qui attend son temps , le laisse jouir un moment d'une ombre de félicité : ils voient ceux qui sont dans les grandes places, ils admirent leur abondance ; Voilà , disent-ils, les seuls fortunés, voilà les heureux .... Beatum dixurunl popuJum cui kœc sunt Cest le cantique des enfants du monde. Juges aveugles et précipités I que n'attendes-vous la lin du combat, avant d'adjuger la victoire? viendra le révers de la main de Dieu , qui brisera comme un verre, qui fera évanouir en fumée toutes ces grandeurs que vous admires. C'est ce que regarde la divine Vierge, et avec elle les enfants de Dieu , qui jouissent de la douceur de sa paix . I Is voient Ûen que le monde combat contre Dieu ; mais ils savent que les forces ne sont pas égales. Ils ne se laissent pas éblouir de quelque avantage apparent , que Dieu laisse remporter aux enfants du siècle ; ils. considèrent l'événement , que Injustice de Dieu leur rendra füneste. C'est pourquoi ils se rientde leur gloire ; et au milieu de la pompe de leur triomphe , ils chantent déjà leur défaite. Ils ne disent pas seulement que Dieu dissipera les superbes ; mais il les a, disent-ils, déjà dissipés , dispersit, réduits à rien : ils ne disent pas seulement qu'il déposera les puissants ; ils les volent déjà à ses pieds , tremblants et étonnés de leur chute. Et pour vous, A riches du siècle, qui vous imaginez avoir les mains pleines , elles leur semblent vides et pauvres, parce que ce que vous tenez ne leur parait rien : ils savent qu'il s’écoule ainsi que de l’eau : Diviles dimisil inanes. Voilà donc toute la grandeur abattue : Dieu est triomphant et victorieux. Quelle joie à ses enfants, chrétiens, de voir ses ennemis tombés à ses pieds , et ses humbles serviteurs qui lèvent la tète ! Eux que le monde méprisait si fort, les voilà mis et établis dans les hautes places : Exaltavit humiUs; eux que le monde croyait indigents. Dieu les a remplis de ses biens : Eswientes implevit bonis •.
O victoire du Tout-Puissant 1 ô paix et consolation des Ames fidèles I Chantez , chantez , mes sœurs, ce divin cantique; c’est le véritable cantique de celles qui ont méprisé le siècle : chantez la défaite du monde, l'anéantissement des gran-
' Pê. au» , 15.
> Luc. 1, &3.
deurs humaines , leurs richesses détruites, leur pompe évanouie en fumée , moquez-vous de son triomphe d’un jour, et de sa tranquillité imaginaire. Et vous qui courez après la fortune , qui ne trouvez rien de grand que ce qu’elle avance , ni rien de beau que ce qu’elle donne, ni rien de plaisant que ce qu’elle goûte ; pourquoi vous entends-je parler de la sorte? n’étes-vous pas les enfants de Dieu? ne portez-vous pas la marque de son adoption , le caractère sacré du baptême? La terre n'est-ce pas votre exil ; le ciel n'est-il pas votre patrie? pourquoi vous entends-je admirer le monde? Si vous êtes de Jérusalem, pourquoi vous entends-je chanter le cantique deBabylone? Tout ce que vous me dites du monde , c'est on langage barbare que vous avez appris dans votre exil. Oubliez cette langue étrangère, parlez le langagede votre pays. Ceux quevons voyez jouir des plaisirs , ne les appelez pas les heureux ; c’est le langage de l’exil : Beatum dixerunt.... Ceux dont le Seigneur est le Dieu , voilà les véritables heureux ' ; c'est ainsi qu’on parle en votre patrie.
Consolez-vous dans cette pensée , vivez en paix dauscette pensée ; et apprenez de la sainte Vierge, pour mainteoir en pedx votre conscience : premièrement , que le Seigneur vous regarde ; secondement, assurés sur cet appui immuable, ne vous laissez pas éblouir aux grandeurs du monde, dites qu'il est déjà abattu, regardez la gloire ftiture; troisièmement, si le temps vous semble trop long, regardez la fidélité de ses promesses : Sicutlocutus est. Ce qu'il a dit à Abraham sera accompli deux mille ans après : il a envoyé son Messie , il achèvera le reste successivement ; et enfin nous verrons un jour Tétcmelle félicité , qu'il nous a promise. Amen.
TBOISIBME POINT
DU MÊME SERMON
PStenè DEYAKT U «Elut U'W.UTEEIIE.
CaracUrr d’âne eirltable pelx : qael en nt le principe. Manièfe bien diftéiente dont ica enlanis du monde el les enfanU de Dieu la oonalderenL Discours à la reine d'Angleterre.
Encore que cette paix admirable de toutes les nations chrétiennes , paix si sagement ménagée , si glorieusement conclue et si saintement affermie*, soltunlllustreprésentduciel, etun gage de
' fs. exun, 15. , .. .
• Ce Imislêsne point embrasse ta mdme matière qui est trallée dans te dernier point du sermon précédent; mais les différences considérables qu'U tenfenoe, nous ont engagé b le donner Ici en entier. . .. . . .
U palE dont II rat Ici quntion est celle des Pyrénées, conclue entre la France et l’Fjpagne dans l'Ite des Faiuns, su
POUR LA FÊTE
ÎÏ4
la bonté de Dieu envers les hommes ; néanmoins oc ne sera pas cette paix dont je vous expliquerai les douceurs : et celle dont je dois parler est beaucoup plus relevée , et sans comparaison plus divine; car je dois parler de la paix qui fait que l'âme de la sainte Vierge, possédant le Fils de Dieu en elle-même , glorille le saint nom de Dieu , et se réjouit de tout son esprit en Dieu son Sauveur. Qui ne voit que cette paix toute céleste, que Dieu donne , est infiniment au-dessus de celle que les hommes négocient? et néanmoins cette paix humaine étant un crayon et une ombre de la paix divine et spirituelle dont je dois vous entretenir, servons-nous de celte image imparfaite pour remonter jusques au principe original , et prendre une idé'e certaine de la vérité.
Je demande avant toutes choses : Que concevons-nous dans la paix , et que veut dire ce mot? N'en recherchons pas , chrétiens, des déflnitions éloignées ; mais que chacun de nous s'explique â lui-même ce qu'il entend par la paix. Paix , premièrement, signifie repos : dans la guerre on s'agite et on se remue ; dans la paix on respire et un se repose. C'est pourquoi on aime la poix ; parce que, la nature humaine étant presque toujours agitée , rien ne doit tant flatter son inquiétude que la douceur du repos, qui soulage son travail et relâche sa contention.
Mais , en disant que la paix est un repos , l’avons-nous entièrement expliquée ? en avons-nous formée l’idée tout entière? Il me semble, pour moi , que ce mot de paix a encore quelque chose de plus touchant ; et voici ce que c'est , si je ne me trompe : c’est que le repos peut être fort court, et la paix nous fait espérer une longue tranquillité. Eu effet, u'avons-nous pas vu que lorsqu'on a publié la suspension d’armes, comme un préparatif ù la paix , on a cru voir déjà quelque commencement de repos ? mais ce repos n’est pas une paix , parce qu’il n’est pas permanent. Après que le traité est conclu , et que l’alliance juré-e établit une concorde certaine , c’est alors que la paix est faite : de sorte que , pour bien expliquer la paix et en comprendre toute l’étendue , il la faut définir un repos durable , et une tranquillité permanente. Et ainsi la paix doit avoir deux choses : réjouir les coeurs par le repos, et les assurer par la consistance; c’est ce que la paix nous fait espérer, et c’est pou rquoi nous l’aimons : c’est ce que la paix de ce monde ne nous donne pas, c’est pourquoi nous devons soupirer sans cesse après une paix plus divine.
moi» (le novembre I8b9 » aprt*e une puerre de vlu^jl-cinq anA. I^marlapederinranlenvec LouitiXIV Tnt un diM( principaux arilcle» de celte paix , et c'»t ce qui fait dire a B(*>sud qu’elle a été M/fufi'/Tifnf n,(/rrtrüi', {Edit, de IWfurisi. j
Marie nous la représente dans son cantique ; elle nous montre le repos et la consistance établie sur un fondement inébranlable. Quel est ce fondement , chrétiens ? écoutez la di vinc Vierge :
• Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit se
• rijouit en Dieu mon Sauveur. • Mais qnrlle est la cause de cette joie , et d’où vient ce ravissement? C'est , dit-elle , que « Dieu a jeté les yeux
• sur la bassesse de sa servante « : Quia respexil humiUtalem ancillœ sua. Arrêtons-nous là , chrétiens; et ne cherchons pas plus loin le principe de cette paix , qui réjouit son âme en notre Seigneur. Ce qui produit cette paix divine , c’est le regard de Dieu sur les justes : sa bonté qui les accompagne, sa providence qui veille sur eux, c’est ce qui leur donne le repos et la consistance.
Et, afln de le bien comprendre, remarquez avec moi, dans les Écritures, deux regards de Dieu sur les gens de bien ; un regard de faveur et de bienveillance , c’est ce qui les met en repos; un regard de conduite et de protection, c'est ce qui rend leur repos durable. Dieu ouvre sur les justes un oeil de faveur ; il les regarde comme un bon père , toujours prêt à écouter leurs demandes. Le roi-prophète l’exprime en ces mots : Oculi Domini super justos, etauresejus in preces eorum ‘ : « Les yeux de Dieu sont sur « les justes, et ses oreilles sont attentives à leurs
• prières. > O justes, reposez-vous en celui dont la faveur et la bienveillance se déclarent envers vous si ouvertement. Mais ce repos sera-t-il durable ? n’y aura-t-il rien qui le trouble et rejette vos âmes dans l’agitation? Non, ne craignez rien, 6 enfants de Dieu : car, outre ce regard de bieuvcillance, il y a un regard de protection, qui prend garde aux maux qui vous menacent.
• Voilà, dit le même David’ , que les yeux de ' Dieu veillent continuellement sur ceux qui le
• craignent , et qui établissent leur espérance sur
• sa miséricorde. > Et pourquoi? « Pour délivrer
• leurs âmes de la mort , et les nourrir dans la " faim. • Voyez le regard de protection par lequel Dieu veille sur les gens de bien , et empêche que le mal ne les approche. C’est pourquoi il ajoute aussitêt après : « Notre âme attend le
• Seigneur, parce qu’il est notre protecteur et « notre secours ; > Anima nosCra suslinet Duminum, quia adjutor et protcctor nosler esl>. Une âme ainsi regardée de Dieu , que ocut-elle désirer pour avoir la paix.
C’est pourquoi l’heureuse Marie , toute pleine de cette paix admirable, ne s’occupe plus qu’à louer son Dieu dans les marques de sa faveur,
' Ps. xwni, ift.
> Ibid, xxxii , I«
> Ibid. 20.
DE LA VISITATION. 2JS
dans kîs assnranccs de sa protection. • Le Tout-
• Puissant , dit.elie , a fait en moi de Krandes " choses ; • Fecit mihi muyna qui pulens rsf ^ c’est ce qui explique lu faveur ; Fecit putcntiinn in brachio suo; c’est ce qui regarde la protection. Il a fait en moi de grandes choses , par le tcnaoignage de sa faveur et l'inQndation de ses grAces. Mais s’il a ouvert sur moi ses mains libérales pour combler mon Ame de biens, il a pris plaisir d’étendre son bras pour en détourner tous les maux ; Fecit potentiam in brachio suo.
Ames saintes et religieuses , ce n’est pas seulement la divine Vierge qui est honorée de ces deux regards : tous les fidèles serviteurs de Dieu se réjouissent ensemble dans sa maison, à la lumière de sa faveur et sous l’ombre de sa protection toute-puissante : Sub umbra alarum tuarum protégé nos C’est pourquoi la paix de Dieu triomphe en leurs cœurs, comme dit l’apétre saint Paul ’ ; et la marque de cette paix , c'est que le monde ne les touche plus. Car, en effet, cette Ame appuyée sur Dieu , qui a mis , comme dit David , son refuge dans le Très-Haut : AUissimum posuisti refugium fuum Jetant ensuite les yeux sur le monde , qu’elle voit bien loin A scs pieds : b Dieu , qu’il lui semble petit du haut de ce refuge inébranlable ; et qu'elle le voit bien d’une autre manière que ne lAit pas le commun des hommes I Elle voit toutes les grandeurs abattues , tous les superbes portés par terre ; et dans ce grand renversementdeschoseshumaiaes, rien ne lui parait élevé que les simples et humbles de cœur ; c'est pourquoi elle dit avec Marie : Dispersit superbos,^ Dieuadissipé les superbes, > deposuit potent'es, • il a déposé les puissants, <• et exaltavit humiles, « et il a relevé ceux qui
• étaient à bas. •
Voici un effet admirable de cette paix dont Je parle, et il ne le faut point passer sous silence. A ce que Je vois , chrétiens , ce n’est pas ici une paix commune : Dieu veut qu’elle soit accompagnée de l’appareil d’un grand triomphe ; et s’il donne la paix à ses serviteurs , ce n'est pas en faisant leur accord avec leurennemi abattu. Car, en effet , (juel est l’ennemi de Dieu , et par conséquent de ses serviteurs, des enfants de Dieu? Vous ne l'ignorez pas , mes très-chères sœurs ; vous savez que c’est le monde et ses pompes. Tout ce que Dieu élève , le monde se plait A le rabaisser ; tout ce que le monde estime , Dieu se plaît de le détruire et de le confondre ; c'est pourquoi Tertullien disait si éloquemment , qu’il y avait entre eux de l’émulation : Fst œmulalio
' Pt. xn , s.
t Colot. III , is.
• Pt. IC, ».
D0661ÆT. — TOSE III.
divinœ rei et humanas’. Que signifie, mes sœurs, cette émulation, si ce n’est que Dieu et le monde se contrarient éternellement, comme par un dessein prémédité? Qui sont ceux que Dieu favorise? ceux qui sont modestes et retenus. Qui sont ceux que le monde avance ? ceux qui sont hardis et entreprenants. Qui sont ceux que Dieu favorise? ceux qui sont simples et sincères. Qui sont ceux que le monde avance? ceux qui sont fins et dissimulés. Le monde veut de la violence , pour emporter ses faveurs ; Dieu ne donne les siennes qu’à la retenue ; l’un demande un cœur ferme, droit et flexible ; l’autre a besoin de tours subtils , souples et accommodants: et il n'est rien, ni déplus puissant selon Dieu, ni de plus inutile selon le monde, que cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste.
Voilà donc une émulation nécessaire de Jésus- Christ et de ses fidèles, contre le monde et ses sectateurs; et cette guerre durera toujours. Jusqu’à ce que le siècle flnisse. C’est pourquoi le monde a deux faces, et il y a sur la terre deux sortes de paix : il y a la paix des pécheurs, pacem peceatorum videns'; il y a la paix de Dieu et de ses enfants, < qui surpasse toute intelligence, > pax Dei, quœ exsuperat omnem sensum t Chacun croit Jouir de la paix ; parce que chacun croit avoir gagné la victoire. D’où vient cette diversité, et comment arrive-t-il que deux ennemis croient sortir victorieux d’un mémecombat ? c’est que les uns regardent les biens présents, et les autres Jettent les yeux sur la dernière décision du siècle à venir. Ceux qui considèrent les biens présents donnent précipitamment l’avantage au monde : ils s'imaginent qu’il a la victoire ; parce que Dieu, qui attend son heure, le laisse Jouir pour un temps d’une ombre trompeuse de félicité : ils voient ceux qui sont dans les grandes places, ilsadmirent leurs délices et Icurabondance : Voilà, s’écrient-ils, les seuls fortunés.... Beatum dixerunl populum cui hœc sunf ^ ; c’est le cantique des enfants du monde.
Juges aveugles et précipités! que n’attendezvous la fin du combat, avant que d’adjuger la victoire? Viendra le revers de la main de Dieu , qui brisera comme un verre toute cette grandeur que vous admirez et qui vous éblouit C’est à quoi regarde la divine Vierge , et avec elle les enfants de Dieu , qui Jouissent de la douceur de sa paix. Ils voient bien que le monde combat contre Dieu ; mais ils savent que les forces ne sont pas égales, lis ne se laissent pas éblouir de quelque avantage
' .4potog, n* &0.
> P$. Lixit . 3.
3 Philipp. IT, 7.
« Pi. CUJU, 16-
uy vjOOgle
POUR LA 1 ÉTÉ
apparent, que Dieu abandonne et laisse remporter auxenfants duaiècle : ils considèrentlevénement, quesajusticeenrin leur rendra funeste. C'est pourquoi ils se rient de leur gloire ; et au milieu de la pompe de leur triomphe, ils chantent déjà leur défaite, lis ne disent pas seulement que Dieu dissipera les superbes, mais qu’il les a déjà dissipés : Dispcnil supvrOos : ils ne disent pas seulement que Dieu renversera les puissants du monde ; ils les voient déjà à ses pieds , tremblants et étonnés de leur chute. Et pour vous, à riches du siècle , qui vous imaginez être pleins , serrez vos trésors tant qu'il vous plaira ; ils ne laissent pas de vous reprocher que vos mains sont vides , parce que ce que vous tenez no leur parait rien : ils savent (|u'il s'écoule à travers les doigts ainsi que de l’eau , sans que vous puissiez le retenir : Divites dimisit inanes. Et d'autre part, chrétiens , pendant que les ennemis de Dieu tombent à ses pieds, ses humbles serviteurs lèvent la tète ; eux que le monde méprisait si fort, les voilà établis dans les grandes places : Exaltavil humilesjeux que le monde croyait indigents. Dieu les a remplis de ses biens : Esurientes implevU bonix. Telle est In victoire du Tout-Puissant; et le fruit de cette victoire , c'est la paix qu’il donne à ses serviteurs par la défaite infaillible de leurs ennemis.
Chantez cette victoire, mes très-chères sœurs ; entonnez avec Marie ce divin cantique : publiez la défaite du monde; chantez scs richesses dissipées, son éclat terni, sa pompe abattue, sa gloire évanouie en fumée : moquez-vous de son triomphe d’un jour, et de sa tranquillité imaginaire. O aveuglement déplorable de ceux qui courent après la fortune ; qui ne trouvent rien de grand que ce qu'elle élève , ni rien de beau que ce qu’elle pare, ni rien de plaisant que ce qu’elle donne ! Vous laissez ces sentiments aux enfants du siècle; mais vous, 6 filles de Jérusalem, saintes héritières du ciel , vous parlez le langage de votre patrie : quoique le monde étale avec pompe scs grandeurs et ses vanités , vous ne vous couronnez pas de ses fleurs qui seront en un moment desséchées, et pendant qu’il brille par un vain éclat , vous reconnaissez son faible dans son inconstance.
Madame*, Votre Majesté a ces sentiments imprimés bien avant au fond de son àme; et l’exemple de sa constance en a fait des leçons à toute la terre. Le monde n’est plus capable de vous tromper; et cette âme vraiment royale que ses adversités n’ont pas abattue, ne se laissera non plus emporter ù ses prospérité inopinées. Grande et auguste reine, en laquelle Dieua montré à nos
• H<*nrirUr-MArir tif Franc»*, veuve de Clurles I'% roi d'An* gîelerre. ( d»? /v/or«. )
jours un spectacle si surprenant de toutes les révolutions des choses humaines , et qui seule n’êtes point changée au milieu de tant de changements, admirez éternellement ses secrets conseils et sa conduite impénétrable. Ceux qui raisonnent des rois et de leurs États selon les lois de la politique, chercheront des causes humaines de ce changement miraculeux* ; ils diront à Votre Majesté, qu’on peut être surpris pour un temps; mais qu'enlin on a horreur des mauvais exemples : que la tyrannie tombe d'elle-mémc, pendant que l'autorité légitime se rétablit presque sans secours; par le seul besoin qu'on a d'elle, comme d'une pièce nécessaire ; et qu'une longue et funeste épreuve ayant appris aux peuples cette vérité , ce trône injustement abattu s'affermit par sa propre chute.
Mois Votre Majesté est trop éclairée, pour ne porter pas son esprit plus haut. Dieu se montre trop visiblement dans ces conjonctures imprévues ; et comme il n’y a que sa seule main qui ait pu calmer la tempête , il faut encore cette même main pour empêcher les flots de se soulever. Il le fera. Madame, nous l’espérons ; et si nos vœux sont exaucés , peut-être arrivera-t-il ; carquisaitlessecretsde laProvidence?Aprèsque Dieu a rétabli le trône du roi, sa bonté disposera tellement les choses que le roi rétablira le trône de Dieu. Mois cette affaire. Madame, se doit traiter avec Dieu , non avec les hommes ; par des prières et des vœux , non par des conseils ni par des maximes humaines. Il n’y a que sa sagesse profonde qui connaisse le terme préfli , qui a été ordonné avant tous les temps, aux malheureux progrès de l’erreur, et aux souffrances de son Église. C’est à nous d'attendre avec patience l'accomplissement de son œuvre, et d’en avancer l'exécution, autant qu’ilest permisà des mortels, par desprièresardentes.VotreMaJesté, Madame, ne cessera jamais d’en répandre; et quoi qu'il arrive ici-bas. Dieu lui en rendra dans lecieliine Kôompense étemelle : c’est le bien que je lui souhaite , et à toute cette audience.
* Lê changemeot rairaeni«ox dool parlé Ici fioaoet ê pour objpt IVlévaUon de Civarle* II , lllt de Chtrles 1" et de Bco* rieUe . sar le trAoe d'Angleterre. O prince fat proclamé rot à Lonürc» le 8 mal I680. ( idH. de DÎ/orie. )
DE LA VISITATION
2ÏT
DEUXIÈME SERMON
roUR U FÊTE