AUX NOUVELLES CATHOLIQUES
De quelle manière Tbomme peut se revèür de Jéaoa-Christ. Combien étonoaDt l’anéantUsement du Verbe : précieux avantaftea que doua en recuelUoos. D'où %ieot lea homoM» onUils tant de peine k modérer leurs désirs. RéslsUnoe qulls opposent aux leçons que Jéaoi'Cbrisk leur a données, pour lea réformer : son exemple infiniment propre à eonlooilre leur liberté UocDcieuse. Caractères de la Tsaie liberté. Cobment la vole étroite est^Ie une vole larite. UUlUé des oon> traintes de la vie religiease. Epreuve néeessairs pour ne pas s'y engager témérairement Vertus dont doit être ornée une véritable religieuse.
IndHimini Dominum Jesum Christum.
Revétex-tous de Notre^igneur Jéaua<^st. ffom. xm, 1 4.
Ne vous persuadez pas, ma très-chère sœur, que la cérémonie de ce jour ne soit qu*un simple
*• A la reh»e mère.
* A la reine régnante.
POUR UNE VÊTURE
chanf^emeot d'habit. Une telle cérémonio ne mériterait pas d’étre sanctiflëe par la parole de Dieu, et l'Égiise notre sainte mère ne voudrait pas empioyer ses ministres à une chose de si peu d'importance. Mais comme vous quittez un habit que le siècle Uche de rendre honorable par le luxe et par les vanités, afin d'en prendre un autre, qui tire tout sou ornement de la modestie et de la pudeur; ainsi devez-vous penser qu'il faut
• vous dépouiller aujourd'hui du vieil homme et
• de ses convoitises , afin de vous revêtir du nou-
• veau , qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ , créé
• selon la volonté de Dieu, > comme dit l'apétre aux Éphésiens ; Induite novum hominem , qui secundum Deum ereatue est'. C'est à quoi vous exhorte saint Paul , dans le texte que j'ai allégué ; et encore que cette parole s'adresse généralement & tous les fidèles, il me semble que c'est à vous qu'il parle en particulier , et qu'il vous dit, avec sa charité ordinaire : • Revêtez- vous, « ma sceur, de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; > Induimini Dominum nostrum Jesum Christum. Cest ici la bienheureuse Journée en iaquelle le fils de Dieu se fit homme, afin de nous faire des dieux. Réjouissez-vous donc en Notre-Seigneur, et revêtez-vous de celui qui a daigné aujourd'hui se revêtir de notre nature.
Peut-être vous me demanderez de quelle sorte cela se peut faire , et comment l'homme se peut revêtir de Notre-^ignenr Jésus-Christ? C'est ce que je tâcherai de vous exposer, avec l'assistance divine , par une méthode facile et familière. Mais ne pensez pas , ma très-chère sœur , que j'ose me promettre, de ma propre suffisance, l'explication d'un si haut mystère. Je ne suis ni assez téméraire pour l'entreprendre , ni assez intelligent pour l'exécuter, k Dieu ne plaise que, dans cette chaire, je vous propose une autre doctrine que celle de l’Évangile I j’irai sous la oonduite du grand apétre saint Paul , qui sera notre prédicatenr. Voici de ^elle sorte ce saint personnage parle dans son Epttre aux Philippiens : • Ayez , ' dit-il, mes frères, ayez cette même affection « en vous-mêmes , qui a été en Notre-Seigneur
• Jésus-Christ : » Hoc sentite in vobis, quod et in CAristo Jesu' : c’est-à-dire : Prenez les sentiments du Sauveur ; soyez tous envers lui comme Il a été envers vous; que ce qu’il a fait pour votre salut soit le modèle et la règle de ce que vous devez faire pour son service : ainsi vous serez revêtus du Sauveur, quand vous serez imitateurs de sa charité. Considérons donc quels ont été les sentiments du Eils de Dieu dans le mystère de rincarnatlon, et apres imprimons les mêmes pen-
' Ephrt. IV , 21.
» tl , h.
sées en nous-mêmes, et nous serons revêtus de Notre-Seigneur Jésus-Christ , selon le commandement de l'apêtre. C’est le précisde cet entretien : Dieu le fasse fructifier, par sa grâce, à l'édification de nos âmes?
PREUIER POIRT.
Qui dit Dieu, dit un océan infini de toute perfection ; tous ses attributs divins sont sans bornes et sans limites. Son immensité passe tous les lieux, son éternité domine sur tous les temps : les siècles ne sont rien devant lui , ils sont comme le jour d'hier qui est passé, et ne peut plus revenir : Tanguam dies heslema quœ prœleriit, chantait le prophète David >. Si vous demandez ce qu'il est , il est impossible qu’on vous réponde. Il est , personne n'en peut douter, et c’est aussi tout ce qu’on en peut dire : • Je suis celui qui est, c'est
• celui qui est qui te parle , • disait-il autrefois à Moïse *. Je suis , n'en demande pas davantage : c'est parce qu’il est impossiblcdedéfioirni de limiter ce qu'il est. Il n’est rien de ce que vous voyez ; parcequ'il est le Dieu et le créateur de tout ce que vous voyez : il est tout ce que vous voyez; parce qu'il renferme tout dans son essence infinie. Elle est une et indivisible; mais il n'y a aucune multitude qui puisse jamais égaler cette unité admirable. Auprès de cette unité toutes les créatures disparaissent, et s'évanouissent dans le néant. Ce que je viens de vous dire , fidèles , et ce qu'il est impossible que je vous explique , c’est le Dieu que nous adorons , loué et glorifié aux siècles des siècles. Voilà ce qu'est le Fils de Dieu par nature ; voyons, je vous prie, ce qu'il et devenu par miséricorde et par grâce.
Certes, je vous l'avoue, chnHiens, quand j’entends cette trompette, ou plutêt, ce tonnerre de l'Évangile , ainsi que l'appellent les Pères : la principio eral Verbum ’ : • Au commenccjnrnt « était le Verbe, et le Verbe était en Dieu , et le
• Verbe était Dieu : c'est lui qui était en Dieu
• au commencement ; toutes choses ont été faites « par lui; en lui était la vie ; > quand j'entends, dis-je, ces choses, mon âme demeure étonnée d’une telle magnificence. Mais lorsque , passant plus loin dans la lecture de cet évangile, je vois que ce Verbe a été fait chair, et Verbum caro factum est* , je ne suis pas moius surpris d'un si grand anéantissement. O Dieu, dis-je incontinent en moi-même, qui l'eût jamais pu croire, qu’un commencement si majestueux dût avoir une fin qui semble si méprisable, et que , d'une
■ Ps. I.&XXIX, 4-
> Kiod. III , 14-
* JtKin. 1,1-
* Ibid. ti.
POUR UNE VÊTURE
telle iptiDdeur, on dât jamais tomber dans une telle bassesse? Et toutefois, ma tres-cbère soeur, e est ce que le Fils de Dieu , touché d’amour pour notre nature, a fait dans la plénitude des temps. Cette immensité, dont je vous parlais, s’est comme renfermée dans les entrailles d’uue sainte Vierge. L’Inflni est devenu un enfant; l’Etemel s’est soumis h la loi des temps. Les hommes ont \u l’heure de sa mort, après avoir compté le premier jour de sa vie. Ainsi a-t-il plu A notre grand Dieu de faire voir sa toute-puissance , en élevant, à la dignité la plus haute, la chose du monde la plus vile et la plus infirme.
Considérez ceci , chrétiens : je vous ai représenté la nature divine en bégayant, je l’avoue; et que pouvais-je faire notre chose? mais enfin je vous l’ai, en quelque sorte, représentée dans sa grande et vaste étendue, sans bornes et sans limites; et dons l’Incarnation elle s’est comme raccourcie; Verbum breviatum, parole mise en abrégé. Elle s’est comme épuisée et anéantie, ainsi que parle saint Paul ' ; non pas qu’elle ait rien perdu de ses qualités naturelles : elle n’est pas capable de cliangement; elle s’est communiquée à nous , sans être diminuée en elle-même. Mais enfin elle s'est unie à notre misérable nature , elle s’est chargée de notre néant , elle a pris sur soi nos infirmités. « Le Fils de Dieu , égal A son
■ Père , étant en la forme de Dieu a pris la forme
■ d’esclave • Et cela qu’est-ce autre chose sinon se prescrire certaines bornes , sinon s’abaisser et s’anéantir? N’est-ce pas , on quelque sorte, se dépouiller de sa majesté, pour sc revêtir de notre faiblesse? C’est ce que nous enseigne l’apêtre, dans le texte que j’ai allégué de l’épitre aux Philippiens. 0 bonté incroyable de notre Dieu ! A amour ineffable pour notre nature , qui porte le Fils de Dieu vivant A s’unir si étroitement avec nous dont la vie n’est qu’une langueur et une défaillance continuelle I
Mais qu’est-il arrivé, chrétiens, de cette profonde humiliation? Comprenez, s'il vous platt, ce que je veux dire. Ah I quand le Fils de Dieu est venu au monde , Dieu n’était presque point connu sur la terre ; bien que la connaissance de Dieu soit la vie étemelle. Le Fils de Dieu, prêchant les vérités de son Père, • a manifesté son • nom aux hommes ’ , • ce sont ses propres paroles; et après son ascension triomphante, il a envoyé ses disciples, qui, parcourant tout le monde , ont ramené les peuples à la connaissance du Créateur. De tous les endroits do la terre , les fidèles sa sont assemblés pour adorer le vrai
• Rutn. U,
» Pkihpp. It, 6» 7
» JwlH. iVll,
Dieu, an nom de Notre-Seignenr Jésus-Chrtot; s’assemblant de la sorte, ils se sont unis A cet Homme-Dieu , quiest mort pour l’amour de nous ; et par ce moyen ils sont devenus , non-seulement les amis , mais les membres de Jésus-Christ , ainsi que l’enseigne saint Paul ■.
Et comment pourrais-je vous dire, mes frères , combien cette sainte union nous a été profitable? Quel bonheur A nous autres pauvres mortels , d’ètre unis si étroitement A la sainte humanité de Jésus, qui est pleine de la nature divine I car c’est par ce moyen que toutes les gré ces découlent sur nous. Nous unissant au Fils de Dieu selon ce qu'il s’est fait pour l’amour de nous , c’està-dire , selon la chair qu’il a prise de nous , nous entrons en société de la nature divine ; nous participons, en quelque sorte, A la divinité, parce que nous sommes en Dieu , et Dieu en nous ; et c'est la nouvelle alliance que Dieu a contractée avec nous, par Notre-Seigneur Jésus-Christ. « J'habiterai en eux , dit le Seigneur, par la bou-
• che de son prophète, et je serai leur Dieu, et « ils seront mon peuple*. > C’est pourquoi l’apAtre nous avertit que nous sommes remplis de l’Esprit de Dieu , et que nos corps et nos âmes sont les temples du Dieu vivant'. Dieu donc habitant en nous : comme il est un feu consumant, ainsi que parle l’Écriture divine', linons change et nous transforme en soi-même par une opération ineffable et toute-puissante, jusqu’à ce qu’étant parvenus A la gloire, où il noos appelle,
• nous serons semblables A lui , dit le bien-aimé « disciple'; parce que nous le verrons comme
• il est : > et alors arrivera ce que dit l’apêtre saint Paul que tout ce qu’il y a en nous de mortel et de défectueux , étant dissipé par l’Esprit de Dieu , nous serons tout resplendissants de l’éclat de sa majesté divine , et « Dieu sera tout
• en tous : » Erit Deus omnia in omnibus t. 0 joie et consolation des justes et des gens de bien !
Ce que je viens de vous dire, mes frères, c’est la pure Écriture sainte. Si Dieu est tout én tous , sa gloire s’étendra sur tous les fidèles : la divinité se répandra, en quelque sorte, sur nous ; et bien qu’elle ne soitpas accrue en soi-même parce qu’on ne peut lui rien ajouter, toutefois elle sera , en quelque façon, dilatée par la manifestation de son nom. Et c’est ce qui a fait dire au prophète, que Dieu étendra ses ailes sur nous ; et ailleurs , « qu’il marchera au milieu de nous : > Inambu-
' Bphes. T , 30.
* ùvit. XXVI, 13.
» r. Cor. lit, Ifl; VI, 19.
« Deut. IT, 4.
» î. Joon. Itl , 2.
* I. ( or. XV, M.
■ th.ti. a«.
POUR UNE
Aiôo inter eos ‘ ; voulant signifier, par ces termes , que Dieu se dilatera en nous et sur nous par l'opération de sa grâce , et par la communication de sa gloire*. Mais cette dilatation, (lermettez-moi de parler de la sorte, se fait par le Fils de Dieu incarné , ainsi que noos vous l’avons fait voir. Et, fidèles, vous le savez, s’il y a quelqu’un sur la terre qui attende aucune grdce de Dieu , autrement que par les mérites du Verbe fait chair, c’est un impie , c'est un sacrilège qui renverse les Écritures divines, et la sainte société que Dieu a voulu avoir avec noos, par le moyen de son Fils unique.
Par où vous voyez, chrétiens, que la nature divine voulant se répandre sur nous, s’est premièrement , en quelque sorte , resserrée et anéantie en nous. Le Fils étemel du Dieu vivant, le Verbe et la sagesse du Père, a voulu que sa divinité tout entière fût revêtue et chargée d’un corps mortel , où II semblait qu’elle fût rétrécie , selon l’expression de l’apôtre ^ , et de lù il l’a ré- (landue sur tous les fidèles. L’humiliation est cause de l’exaltation. Cette amplitude, cette dilatation , dont Je viens de vous parler, je ne sais si je me fais bien entendre, elle est venue ensuite de cet anéantissement ; c’est le dessein du Fils de Dieu , lorsqu’il s’est fait chair pour l’amour de nous. Que reste-t-il maintenant , sinon de vous exhorter avec l’apôtre saint Paul : ■ Revêtez-vous - de Notre-Selgneur Jésus-Christ : ■ Muimini Dominum Jesum Christum. Et comment nous en revêtirons-nous ?• Ayez le même sentiment en « vous-mêmes , qu’avait le Sauveur Jésus : ■ Hoc xmlite in vobis , qmd et in CAristo Jesu * : c’est ce qui me reste à vous exposer.
SECOND POINT
Retenez ce que Je viens de vous dire , parce que tout ce discours, si je ne me trompe, n’a qu’une même suite de raisonnement ; et comme toutesles partiess’entretiennent , clics demandent une attention plus exacte.
Quand on enseigne aux hommes qu’il faut modérer leurs désirs, qu’il faut se retrancher et se restreindre ; que ce leur est une dure parole I Nous sommes nés, tons tant que nous sommes, dans une puissante inclination de faire ce qu’il nous plaît. Nous sommes jaloux de notre liberté, disons-nous ; et nous mettons cette liberté à vivre comme bon noos semble , sans gêne et sans contrainte ; c’est là tout le plaisir et toute la douceur de la vie. Parlez à un avare, dites-lui qu’il
* /<. Tlll» 8.
* n. Cor. Tl, 10.
* PkUipp. Il , 7.
VÉTURE.
est temps de donner quelques bornes à ce désir insatiable d’amasser toujours; il ne comprend pas ce que vous lui dites : sa passion n’est pas satisfaite ; c’est un abîme sans fin , qui ne dit jamais ; C'est assez. Dites à un jeune ambitieux , qui , dans l’ardeur d’un âge bouillant , ne respire que les grands honneurs , qu’il faut mépriser les honneurs et qu’il faut se réduire à ce que Dieu voudra ordonner de sa vie et de sa fortune : ah ! la fâcheuse sentence I Ainsi en est-il de nos autres désirs. Nous avons tous cela de mauvais, que toutes nos convoitises sont infinies; et cela vient du déréglement de notre esprit, qui n'est pas capable de prendre ses mesures bien justes, ni de vouloir les choses modérément Noos sommes véhéments dans tous nos désirs : s’il y en a quelques-uns , peut-être , dont nous nous départons aisément , nous avons nos passions dominantes, sur lesquelles nous ne soufirons pas qu’on nous choque ; nous nous plaignons incontinent qu’on nous ôte notre repos, qu’on veut nous faire vivre dans la servitude. C’est pourquoi la vertu est si difficile et si épineuse, parce qu’elle entreprend de nous modérer.
Qu’a fait le Fils de Dieu? Résolu de venir au monde comme le réformateur du genre humain , il nous donne lui-même l’exemple : Je viens , dit-il , pour vous ordonner de mortifier vos appétits déréglés ; je vous défends de suivre ces vagues et impétueux désirs , auxquels vous vous laissez emporter. Gardez-vous bien de marcher dans cette voie large et délicieuse , qui vous mènerait à la mort ; allez par 1a voie étroite , qui vous conduira au salut Ici les hommes résistent; impatients de contrainte, iis refusent d’obéir au Sauveur, ils veulent avoir partout leurs commodités et leurs aises. Et pourquoi , disent-ils , ô Seigneur, pourquoi nous commandez-vous de marcher dans ce sentier difficile ? pourquoi contraindre si fort nos inclinations, et nous tenir éternellement dans la gêne?
Ehl quelle est cette manie, chrétiens? considérez le sauveur Jésus : voyez la divinité, qui a daigné se couvrir d’une chair humaine. Autant que sa nature l’a pu permettre, elle a restreint son immensité : un Dieu a bien voulu se soumettre aux lois qu'il avait faites pour ses créatures. Quel antre assez obscur, et quelle prison assez noire égale l'obscurité des entrailles maternelles? Et cependant ce divin enfant, qui était homme fait dès le premier moment de sa vie , à cause de b maturité de sa connaissance , s’y étant enfermé volontairement , y a passé neuf mois sans impatience. Et toi , misérable mortel , tu veux jouir d’une liberté insolente ; tu ne veux souffrir aucun joug, non pas même celui de Dieu; tu
SIS
POUR UNE VÊTURE
demandes témérairement qu’on lâche la bride k tes désirs. Ah! chrétiens , ayez en vous-mêmes les sentiments do sauveur Jésus'. Ayant une étendue infinie , il s’est mis ù l'étroit pour l’amour de nous ; étant en la forme de Dieu , il a pris la forme d’esclave; étant la source de tout être, Il s’est anéanti pour notre salut; et nous qui ne sommes rien, nous ne pouvons supporter la moindre contrainte pour son service. Certes si nous croyons véritablement ce que noos professons tous les Jours, que le Fils de Dieu , pour noos donner la vie éternelle, aprisune chair humaine; notre impudence est extrême de ne pas renoncer â notre volonté, pour nous laisser gouverner par la sienne.
Ainsi, ma très-chère soeur, revétez-vons de Notre-Seigneur J ésos-Christ. Cette sainte clôture, où vous méditez de vous retirer , est-elle plus étroite que cette prison volontaire du ventre de la sainte Vierge, où le Fils de Dieu se met aujourd’hui? Ne portez point d’envie à celles de votre sexe , qui courent deçà et delà dans le monde , éternellement occupées à rendre et ù recevoir des visites. Certainement elles semblent avoir quelque sorte de liberté, mais c’est une liberté imaginaire, qui les empêche d’être à elles-mêmes, et qui les rend esclaves de tant de diverses circonspections, que la loi de la civilité et le point d’honneur ont établies dans le monde. Que si le monde a ses contraintes, que je vous loue, ma très-chère soeur, vous qui, estimant trop votre llbei-té pour la soumettre aux lois de la terre, protestez hautement de ne vouloir vous captiver que pour le Sauveur Jésus qui,sc faisant eselave pour l’amour de nous, nous a affranchis de la servitude I C’est dans cette sainte contrainte que se trouve la vraie liberté : c'est dans cette voie étroite que l'âme est dilatée par le Saint-Esprit, pour recevoir l'abondance des grâces divines. La charité de Jésus pénétrant au fond de nos âmes , ne les resserre que pour les ouvrir.
Remarquez ceci , ma trcs-chère soeur ; la voie étroite, c’est une voie large; et bien qu’il soit vrai que les saints ont à marcher en ce monde dans un sentier étroit, ils ne laissent pas de marcher dans un chemin spacieux. En voulez-vous la preuve par les Écritures divines, écoutez le prophète David : Lntum mandatum tuum r»'mis ■ ; • Votre commandement est extrêmement ■ large. • Que veut dire ce saint prophète ? Certes , le commandement c’est la voie par laquelle nous devons avancer. D’où vient que le Sauveur a dit : • Si tu veux parvenir à la vie, observe les corn-
' Philipp. n .
* Fb. C&VIII, 96
• mandements'. » Les voies de Dieu et les ordonnances de Dieu, c’est la même chose dans les Écritures : • Heureux est celui , dit David ' , qui < marche dans la voie du Seigneur ; > c’est-à-dire , qui garde ses lois : or le commandement est large; c’est àinsique parle David.
Et comment est-ce donc qu’il est dit, que les voies du salut sont étroites? Ah I chrétiens , sentons en nous-mêmes ce que le Sauveur Jésus a senti. D s’est mis à l’étroit , afin de se répandre plus abondamment ; ainsi nous devons être dans une salutaire contrainte, pour donner à notre âme sa véritable étendue. Contraignons-nous en domptant nos désirs, en mortiOant notre chair; mettons-nous à l’étroit par l’exercice de la pénitence , et notre âme sera dilatée par l’inspiration de la charité. • La charité élargit les voies, dit « l'admirable saint Augustin^ : c’est elle qui di- ■ late l'âme, et qui la rend capable de recevoir ' Dieu. > • Mon âme se dilate sur vous , ô Corin-
• tbiens ; vous n’êtes point à l'étroit dans mon
• cœur, > disait l’apôtre saint Paul*; c’est qu’il les aimait par une charité très-sincère. Et ailleurs le même saint Paul : > La charité de Jésus-Christ
• nouspres.se*. 'Grand apôtre, si elle nous presse, comment est-ce qu’elle nous dilate? Abl nous répondrait-il, ebrêtiens, plus elle nous presse, plus elle nous dilate : autant quelle presse nos cceurs, pour en chasser les délices du monde; autant elle les dilate , pour recevoir les grâces célestes et la sainte dilection.
Ainsi réjouissez-vous , ma très-chère sœur : autaut que la vie à laquelle vous êtes résolue de vous préparer est difficile et contrainte , autant est-elle libre et aisée ; autant qu’elle a d’incommodités selon la chair et selon les sens, autant elle abonde en esprit de divines et bienheureuses consolations. Mais si vous y voulez profiter, revêtez-vous auparavant de Notre-Seigneur Jésus- Christ; prenez les sentiments du Sauveur : il a voulu que le mystère que nous célébrons aujourd’hui fût préparé et accompli par obéissance. Si l’ange parle a Marie, c’est de la part de Dieu qu’il lui parle : si Marie conçoit le Sauveur, elle le conçoit par l’obéissance : « Je suis la servante « du àîigneur®. • Cette parole de soumission a attiré le Fils de Dieu, du plushautdescieux , dans ses bénites entrailles : car elle l’a conçu , non par l'opération de la chair, mais par l’opération de rt^prit de Dieu ; et le Saint-Esprit ne repose que dans les âmes obéissantes. Enfin le Verbe est
' Mutth. XII . 17. •
* Pt. Cl VIH, I.
1 Enarr. ii, in Pt. iix, u“ I&, t IV, 0C4. lU.
‘ n. Cor. VI, II.
* Ibid. V, M.
* Luc. 1 , 38.
POUR UNE VÉTURE.
descendu sur la terre, mais il y était envoyé par son Père, et le premier acte qu’il flt ce fut un acte d’obéissance. • Il est écrit, dit-il, au com-
• mencement du livre , que je ferai votre volonté ,
• 6 mon Père. » Ce sont les propres paroles que l’apAtre saint Paul lui fait dire , au moment qu’il entre en ce monde ; Ingrediens mundum dieil ... In capile libri scriptum est de me, utfaeiam, Deus, volunlatem tuam'.
Prenez donc les sentiments du sauveur Jésus. Gardez-vous bien d’entrer dans ce nouveau genre de vie, si vous n’y êtes appelée de la part de Dieu. L'Église ne veut pas que vous vous y engagiez témérairement; et c’est pour cette raison qu’elle vous donne ce temps d’épreuve. Éprouvez quel est le bon plaisir de Dieu ; étudiez-vous vous-méme; consultez les personnes spirituelles. La vie , à laquelle vous vous destinez, est la plus calme et la plus tranquille de toutes , pour celles qui sont bien appelées; mais pour celles qui ne le sont pas , il n’y a point de pareilles tempêtes : et telle que serait la témérité d’un bomme qui , ne sachant ce que c’est que la navigation , se mettrait sur mer sans pilote; telle est la folie d’une créature qui embrasse la vie religieuse , sans avoir la volonté de Dieu pour son guide.
Car je vous prie de considérer, ma très-chère sœur, que ce n’est pas par vos propres forces, que vous pouvez accomplir les devoirs de la vie religieuse. C’est donc par l’assistance divine : et avecqueileconllancelmploreriez-vous l’assistance de Dieu pour exécuter une chose , si vous l’aviez entreprise contre sa volonté? Far conséquent songez quelle est votre vocation , et que ce soit là toute votre étude. Sachez que la perfection de la vie chrétiennen’estpasde se jeter dans un cloître, mais de faire la volonté de Dieu; c’est là notre nourriture , selon ce que dit le buveur ; Meus cibus est, ut faciam voluntatem ejus qui misit me'.
Cependant recevez, des mains de la sainte Église, le voile, qu’elle vous donnera, béni par l’invocation do nom de Dieu qui sanctifie toutes choses. Mais, en même temps, recevez invisiblement de l’Esprit de Dieu un voile spirituel , qui est la simplicité et la modestie : qu’elle couvre et vosyeux et votre visage : qu’elle ne vous permette pas d’élever la vue, sinon à ces saintes montagnes d’où vous doit venir le secours. Épouse de J ésus-Christ , si quelque chose vous plaît , excepté Jésus, vous êtes une inlidéle et une adultère, et votre virginité vous tourne cii prostitution. Dé-
‘ Htbr. X, 6. 7.
> J<MH. IV T 31.
pouillez-vous donc généreusement de l’habit du siècle : laissez-lui sa pompe et ses vanités ; ornez votre corps et votre âme des choses qui plaisent à votre Époux : que la candeur de votre innocence soit colorée par l’ardeur do zèle , et par la pudeur modeste et timide. Ce n’est que par le silence , ou ptu* des réponses d’humilité , que votre bouche doit être embellie. Insérez à vos oreilles, c’est Tertullien qui vousyexhorte';insérezà vos oreilles la sainte parole de Dieu : ayez votre ime élevée à Dieu; alors votre taille sera droite, et votre contenance, agréable. Que toutes vos actions soient animées de la charité, et tout ce que vous ferez aura bonne grâce. C’est la seule beauté que je vous souhaite; parce que c’est la seule qui plaît au Verbe Incarné votre Époux.
Et vous, mes très-ebères sœurs , recevez cette jeune fille, que vous avez si bien élevée. Hé Dieu, que pourrai-je vous dire pour votre consolation? sans doute votre piété a déjà prévenu tons mes soins. Ah I que le Fils de Dieu vous aura donné de douceurs en mangeant cette même chair, cette chair sainte, cette chair vivante et pleine d’esprit de vie, qu’il a prise aujourd’hui pour notre salut! Achevez votre course avec le même courage : veillez en prières et en oraisons ; et surtout, dans ces oraisons , priez pour l’ordre ecclésiastique, afin qu’il plaise à la bonté divine de nous faire selon son cœur, à la gloire de la sainte Église , et à la confusion de ses ennemis. Certes, je ne craindrai pas de le dire, il semble que la Providence divine vous a conduites en ce lieu , non sans quelque secret conseil ; ces âmes que Dieu a retirées des ténèbres de l’hérésie , pour les donner à l’Église par votre main , en sont un témoignage évident. Heureuses mille et mille fois d’être employées au salut des âmes , pour lesquelles le Sauveur Jésus a répandu tout son sang! rendez à sa bonté de continuelles actions de grâces ; imprimez la crainte de Dieu dans ces âmes tendres et innocentes que l’on vous a confiées.
Et pour vous, ma très-chère sœur; car puisque cet entretien a commencé par vous, il faut que ce soit par vous qu’il finisse : revêtez-vous de Notre-Selgnenr Jésus-Christ; souvenez- vous toute votre vie, pour votre consolation , que vous vous êtes dédiée à l’épreuve d’une vie plus retirée et plus solitaire, le même jour que, par une bonté infinie, il s’est jeté dans une prison volontaire. N’oubliez pas aussi que cette même journée est sainte par la mémoire de la très-pure Marie. Prirz-lade vous assister par ses pieuses Intercessions ; imitez sa pureté angélique et son obéis-
^ ‘ Di. Cuit. Jetm/i. Ub. ii, a* 13.
POUR UNE VÊTURE
saoee fidèle ; dites avec elle , de tout votre cœur :
• Voici ia servante du Seigneur, qu'il me soit
• fait selon sa parole. > Vivez, ma très-cbère sœur, selon la parole de Dieu , et vous serez récompensée selon sa parole. Si vous faites selon lu parole de Dieu , il vous sera fait selon sa parole. Amen.
SERMON
POUR LA VÊTURE
D’UNE POSTUL.tNTE DERNABDINE.
Trois espi*» (lu cnptivllcis qui fslslrnt dans le monde : l'une |Kir le pécW, la seconde par les passions, la troisième |)ar renipressenwnt des affaires. Moyens efllcaoes que la vie rellciruse fournit dans sa discipline , se» auslérilés ; son élulpnciiienl du monde, pour délivrer les dînes de celte triple servilude.
,Vi l’os Fillm literoveril , vere literi eritia.
Vous serez vraiment libres , lorsque le Fils vous aura délivrés. /oan. VIII . 30.
Encore qu'il n’y ait rien dans le monde que les hommes estiment tant que la liberté, j'ose dire qu'il n’y a rien qu’ils conçoivent moins ; et i Is se rendent eux-mémes tous les jours esclaves , par l’affectation de l’indépendance. Car la liberté qui nous plaît , c’est sans doute celle que nous nous dunnons en suivant nos volontés propres. Et au contraire nous lisons dans notre évangile que jamais nous ne serons libres , jusqu’à ce que le Fils de Dieu nous ait délivrés; c'est-à-dire, qu'il faut être libres, non point en contentant nos désirs, mais en soumettant notre volonté à une cuiiduitc plus haute. C’est ce que le monde a peine à comprendre , et c’est ce que votre exemple nous montre aujourd'hui , ma très-chère soeur en Jésus-Christ, puisque, renonçant volontairement à la liberté de ce monde , vous venez vous présenter au Sauveur afin d’être son affran chie , et tenir de lui seul votre liberté ; et vous ne refusez, pour cela, ni la dureté ni la contrainte de cette clôture , vous ressouvenaut que Jésus, cet aimable libérateur de nos âmes , afin de nous retirer de la servitude dans laquelle nous gémissions , n’a pas craint de se renfermer lui-même jus |ue dans les entrailles de la sainte 'Vierge, après que l’ange l'eut saluée par ces mots, que nous lui allons encore adresser, pour implorer le Saint-Esprit par son assistance : Ave, Maria.
I.orsque l’Église persécutée voyait ses enfants traînés en prison pour la cause de l'Évangile, et
que les empereurs infidèles , désespérant de les pouvoir vaincre par la cruauté des supplices, tâchaient du moins de les fatiguer et de les abattre par l’ennui d’une longue captivité ; nn célèbre auteur ecclésiastique soutenait leur constance par cette pensée : ce grand homme, c’est Tertullien , leur représentait tout le monde comme une grande prison, où ceux qui aiment les biens périssables sont captifs et chargés de chaînes durant tout le cours de leur vie. • Il n’y a point, « dit-il, une plus obscure prison que le monde, ou " tant de sortes d’erreurs éteignent la véritable
• lumière, ni qui contienne plus de criminels, « puisqu’il y en a presque autant que d’hommes; < ni de fers plus durs que les siens, puisque les
• âmes mêmes en sont enchaînées ; ni de cachots « plus remplis d’ordures, par l’infectioD de tant
• de péchés et de convoitises brutales : > Majores tenebras habet mandas, quœ hominum prœcordia excœcanl, graviores catenas induit mandas : qiue ipsas animas hominum consiringunl; pejores immundilias expirât mandas, libidines hominam. « Tellement, poursuivait-il,
■ ô très-saints martyrs, que ceux qui vous arra-
• chent du milieu du monde, pour vous mettre
• dans des cachots ; en pensant vous rendre cap-
■ tifs, vous délivrent d'une captivité plus insup-
• portable : et, quelque grande que soit leur fuit reur, ils ne vous jettent pas tant en prison, qu’ils
• vous en tirent : > Si recogitemus ipsum magis mundum carecrem esse, exisse vos e carcere, guam in careerem l’/ifruisse inteUigemus ‘
Permettez -moi, madame, d’appliquer à l’action de cette journée cette belle m^itation de Tertullien. Cette jeune demoiselle se présente à vous, pour être admise dans votre clôture, comme dans une prison volontaire : ce ne sont point des persécuteurs qui l’amènent; elle vient, touchée du mépris du monde : et sachant qu’elle a une chair qui, par la corruption de notre nature, est devenue un empêchement à l’esprit, elle s’en veut rendre elle-même la persécutrice par la mortification et la pénitenca La splendeur d’une famille opulente, dont elle est sortie, n'a pas été capable de l’attirer et de ia rappeler à la jouissance des biens de la terre. Bien qu'elle sache qu’aux yeux des mondains un monastère est une prison ; ni vos grilles , ni votre clôture ne l'étonnent pas ; elle veut bien renfermer son corps , afin que son esprit soit libre à sou Dieu ; et elle croit, aussi bien que Tertullien, que comme I le mundeest une prison , en sortir c’est la liberté. Que reste-t-il donc , maintenant , sinon qne nous fassions parier le Fils de Dieu même, pour la for-
I ‘ ,/rf Mttrl D* a.
POUR UNE VÊTUBE.
tiiler dans cette pensée , et que nous lui fassions entendre aujourd'hui que la profession religieuse , à laquelle elle va se préparer, donne la véritable liberté d'esprit aux âmes que Jésus- Christ y appelle?
Je n'ignore pas , chrétiens , que la proposition que je fais semble un paradoxe incroyable : que nous appelons liberté ce que le monde appelle contrainte. Mais pour faire paraître , en peu de paroles, la vérité que j’ai avancée , distinguons , avant tontes choses, trois espèces de captivitis dont la vie religieuse affranchit les cœurs. Et premièrement , il est assuré que le péché nous rend des esclaves; c'est ce que nous enseigne le Sauveur des âmes , lorsqu'il dit dans son Évangile : Qui facit peccatum , servus est peecati ‘ : ■ Celui qui fait un péché en devient l'esclave. » Secondement, il n'est pas moins vrai que nos passions et nos convoitises nous jettent aussi dans la servitude ; elles ont des liens secrets qui tiennent nos volontés asservies. Et n'est-ce pas cette servitude que déplore le divin apétro lorsqu'il parle de cette lui qui est en nous-mêmes, qui nous contraint et qui nous captive, qui nous empêche d'aller au bien avec une liberté tout entière : Perficere autem non invenio’? Voilà donc deux espèces de captivités : la première , par le péché ; la seconde, par la convoitise. Mais il faut remarquer, en troisième lieu , que le monde nous rend esclaves d'une autre manière , par l'empressement des affaires, et par tant de lois différentes de civilité et de bienséance que la coutume introduit , et que la complaisance autorise. C'est là ce qui nous dérobe le temps, c'est là ce qui nous dérobe à nous-mêmes ; c'est ce qui rend notre vie tellement captive dans cette chaîne continuelle de visites, de divertissements , d'occupations , qui naissent perpétuellement les unes des autres, que nous n'avons pas la liberté de penser à nous parmi tant d'heures du meilleur temps , que nous sommes contraints de donner aux autres ; et c'est, mes sœurs, cette servitude, dont saint Paul nous avertit de nous dégager, en nous adressant ces beaux mots : Pretio empti estis, nolite fieri servi hominum' : « Vous • êtes rachetés d'un grand prix , ne vous ren- « dez pas esclaves des hommes; > c'est-à-dire, si nous l'entendons, que nous nous délivrions du poids importun de ces occupations empressées et de tant de devoirs différents où nous jettent, pres(|ue nécessairement , les lois et le commerce du monde. Parmi tant de servitudes diverses, qui oppriment de toutes parts notre liberté, ne
* Joan. Vlll, U.
* Rom. VII, l«.
* l. Cor. vu , 23.
3iô
voycZ'Vous pas manifestement qae jamais nous nu serons libres , si le Eils ne nous affranchit , et si .sa main ne rompt nos liens : Si vos Filius Uberaverit, vere liberi eritis.
Mais s'il y a quelqu’un dans l’Eglise qui puisse aqjourd'hui se glorifier d'étre mis en liberté par sa grâce , c’est vous , c’est vous principalement , chastes épouses du Sauveur des âmes ; c'est vous que je considère comme vraiment libres , parce que Dieu vous adonné des moyens certains pour vous délivrer efllcacemcnt de cette triple servitude qu'on voit dans le monde, du péché, des passions, de l’empressement. Le péché est exclu du milieu de vous , par l'ordre et la discipline religieuse : les passions y perdent leur force, par l'exercice de la pénitence. Cet empressement étemel ou nous engagent les devoirs du monde ne se trouve point parmi vous, parue que sa conduite y est méprisée , et que ses lois n'y sont pas reçues : ainsi l'on y peut jouir pleinement de cette liberté bienheureuse que le Fils de Dieu nous promet dans les paroles que j'ai rapportées; et c’est ce que j'espère de vous faire entendre, avec le secours de la grâce.
PBEHIER POINT.
Dès le commencement de mon entreprise, il me semble , ma chère sœur, qu'on me fait un secret reproche : que c’est mol entendre la liberté , que de la chercher dans les cloîtres, au mih'eu de tant de contraintes et de cette austère régularité, qui, ordonnant si exactement de toutes les actions de votre vie , vous tient si fort dans la dépendance, qu'elle ne laisse presque plus rien à votre choix. La seule proposition en parait étrange, et la preuve, fort diflicile. Mais cette difficulté ne m'étonne pas; et j’oppose à cette objection ce raisonnement invincible, que je propose d'abord en peu de paroles , pour vous en donner une idée, mais que j’étendrai plus au long dans cette première partie, pour vous le rendre plus sensible. Je confesse qu’on se contraint dans les monastères ; je sais que vous y vivrez dans la dépendance : mais à quoi tend cette dépendance , et pourquoi vous soumettezvous à tant de contraintes? n’est-ce pas pour marcher plus assurément dans la voie de Notre- Seigneur, pour vous imposer à vous-méme une heureuse nécessitéde suivre ses lois, et pour vous ôter, s'il se peut, la liberté de mal faire, et la liberté de vous perdre? Puis donc que la liberté des enfants de Dieu consiste à se délivrer du péché ; puisque toutes ces contraintes ne sont établies que pour en éloigner les occasions , et en détruire le règne et la tyrannie, ne s’ensuitil pas manifestement que la vie que vous voulez
POUR UNE VÉTURE.
SIS
embrasser, et dont vous allez aujourd’hui corn- | menccr l’épreuve , vous donne la liberté vcrilable, après laquelle doivent soupirer les âmes solidement chrétiennes? Un raisonnement si solide est capable de convaincre les plus obstinés : il faut que tous les esprits cèdent à une doctrine si chrétienne. Mais'encore qu’elle soit très-indubitable, il n’est pas si aisé de l’imprimer dans les cœurs; on ne persuade pas, en si peu de mots, des vérités si éloignées des sens, si contraires aux inclinations de la nature : mettonsles donc dans un plus grand jour, voyons-en les principes et les conséquences; et puisque nous parions de la liberté, apprenons, avant toutes choses, à la bien connaître.
Car il faut vous avertir, chrétiens, que les hommes se trompent ordinairement dans l’opinion qu’ils en conçoivent; et le lils de Dieu ne nous dirait pas, dans le texteque j’ai choisi, qu’il veut nous rendre vraiment libres : vere liberi eritis ; si , en nous faisant espérer une liberté véritable, il n’avait dessein de nous faire entendre qu’il y en a aussi une fausse. C'est pourquoi nous devons nous rendre attentifs à démêler le vrai d’avec le faux, et à comprendre, nettement et distinctement, quelle doit être la liberté d’une créature raisonnable’; c’est ce que j’ai dessein de vous expliquer. Et, pour cela, remarquez, mes sœurs, trois espèces de liberté , que nous pouvons nous imaginer dans les créatures. La première est celle des animaux , la seconde est la liberté des rebelles; la troisième est la liberté des enfants de Dieu. L« animaux semblent libres, parce qu’on ne leur a prescrit aucunes lois; les rebelles s’imaginent l’être, parce qu’ils secouent l’autorité des lois ; les enfants de Dieu le sont en effet , en se soumettant humblement aux lois ; telle est la liberté véritable , et il nous sera fort aisé de l’établir trèssolidement par la destruction des deux autres.
' Car pour ce qui regarde cette liberté dont jouissent les animaux , j’ai honte de l’appeler de la sorte. Il est vrai qu’ils n’ont pas de lois qui répriment leurs appétits ou dirigent leursmouvements; mais c’est qu’ils n’ont pas d’intelligence , qui les rende capables d’être gouvernés par la sage direction des lois : ils vont où les entraîne un instinct aveugle , sans conduite et sans jugement. Et appellerons-nous liberté cet aveuglement brute et indocile, incapable de raison et de discipline? A Dieu ne plaise, è enfants des hommes, qu’une telle liberté vous plaise , et que vous souhaitiez jamais d’être libres d'une manière si basse et si ravalée 1
Ou sont ici ces hommes brutaux , qui trouvent toutes les lois importunes; et qui voudraient les voir abolies, pourn’cn recevoir qUcd’eu.x-mêmes
et de leurs désirs déréglés? S’ils se sonviennent du moins qu’ils sont hommes, et qu’ils n’affcctenl pas une liberté qui les range avec les bêtes ; qu’ils écoutent ces belles paroles, que Tertullien sem ble n’avoir dites que pour contirmer mon raisonnement ; « Il a bien fallu, nous dit-il, que Dieu • donnât une loi à l’homme ; > et cela , pour quelle raison? était-ce pour le priver de sa limité? • Nul- « lement, dit Tertullien ', c’était pour loi témoi- « gner de l’estime : > Lex objecta homint, ne non tam liber quant abjectus viderelur. Cette liberté de vivre sans lois eût été injurieuse à notre nature. Dieu eût témoigné qu’il méprisait l’homme , s’il n’eût pas daigné le conduire, et lui prescrire l’ordre de sa vie; il l’eût traité comme les animaux, auxquels il ne permet dé vivre sans lois qu’à cause du peu d’état qu’il en fait , et qu’il ne laisse libres que par mépris : Æquandus cœleris animantibus , solutis a Deo et ex fastidio liberis, dit Tertullien’. Si donc il nous a établi des lois , ce n’est pas pour nous ôter notre liberté , mais pour nous marquer son estime; c’est qu’il a voulu nous conduire comme des créatures intelligentes; en nn mot, il a voulu nous traiter en hommes. Constitue, Domine, legislatorem super eos ; • O Dieu, donnez-leur un législateur ; «modérez-les perdes lois : • Vt sciant gentes quoniam homines sunt^ : ■ afin qu’on sache que
> ce sont des hommes > capables de raison et d’intelligenee , et dignes d’être gouvernés par une conduite réglée ; Constitue, Domine, legislatorem super eos.
Par où vous voyez manifestement que la liberté convenable à l’homme , n’est pas d’affecter de vivre sans lois. Il est juste que Dieu nous en donne ; mais , mes sœurs , il n’est pas moins juste que notre volonté s’y soumette : car dénier son obéissance à l’autorité légitime, ce n’est pas liberté, mais rébeliion; ee n’est pas franchise, mais insolence. Qui abuse de sa liberté jusqu’à manquer de respect , mérite justement de la perdre : et il en est ainsi arrivé. • L’homme ayant mal usé de
> sa liberté , il s’est perdu lui-même , et 11 a perdu « tout ensemble cette liberté qui lui plaisait tant : > Libero arbitrio male ulenshomo, et se perdidit et ipsum^. Et cela, pour quelle raison? C’est parce qu’il a eu la hardiesse d’éprouver sa liberté contre Dieu; il a cru qu’il serait plus libre s’il secouait le joug de sa loi. Le malheureux, sans doute, mes sœurs, a mal connu quelle était la nature de sa liberté. C’est une liberté , remarquez ceci ; mais ce n’est pas une indépendance : c’est
• .4dv. Mure- lib. II. n*4<
> Ibid.
» Pi. IX, 21.
‘ S. .duyust. tm hir.CAŸ *\x, n* 9, l- VI, c*>l. 2U7
POUR UNK VÈTURE.
une liberté; mais elle ne rcsemptc pas de In sujétion qui est essentielle à la créature; et c’est ce qui a abusé le premier homme. Un saint pape a dit autrefois , qu’Adam avait été trompé par sa liberté : Sua in œlemum Ubertale deceptus Qa'est-ce à dire trompé par sa liberté? C’est qu'il n’a pas su distinguer entre la liberté et l’indépendance; il a prétendu être libre, plus qu’il n’appartenait à un homme né sous l’empire souverain de Dieu. Il était libre comme un bon fils sous l’autorité de son père; il a prétendu être libre jusqu’à perdre entièrement le respect , et passer les bornes de la soumission. Ma sœur, ce n’est pas ainsi qu’ii faut être libre; c’est la liberté des rebelles. Mais la souveraine puissance de celui contre iequcl ils se soulèvent, ne leur permet pas de jouir longtemps de cette liberté licencieuse : bientôt ils se verront dans les fers , réduits à une servitude étemelle, pour avoir voulu étendre trop loin leur fière et indocile liberté.
Quelle étrange franchise , mes sœurs, qui les rend captifs du péché, et sujets à la vengeance divine I Voyez donc combien les hommes se trompent dans l’idée qu’ils se forment de la liberté, et adressez-vous au Sauveur, afin d’étre vraiment affranchies : Si vos FiHus tiberaverit, vert liberi eritis. C’est de là que vous apprendrez que la liberté véritable , c’est d’être soumis aux ordres de Dieu et obéissant à ses lois ; et que vous la bâtirez solidement, sur les débris de ces libertés ruineuses. Et il est aise de l’entendre par là, si vous savez comprendre la suite des principes que j’ai posés : car, comme nous l’avons déjà dit; étant nés sous le règne souverain de Dieu, c’est une folie manifeste de prétendre être Indépendants. Ainsi , notre liberté doit être sujette ; et elle aura d’autant plus de perfection , qu’elle se rendra plus soumise à cette puissance suprême.
Apprenez donc, 6 enfants des hommes, quelle doit être votre liberté , et n’abusez pas de ce nom pour favoriser le libertinage. Le premier degré de la liberté, c’est la souveraineté et l’indépendance; mais cela n’appartient qu’à Dieu : et c'est pourquoi le second degré, où les hommes doivent se ranger, c’est d’être immédiatement audessous de Dieu , de ne dépendre que de lui seul ; de s’attacher tellement à lui , qu’il soit , par ce moyen, au-dessus de tout. Voilà, mes sœurs, dit Tertullien , la liberté qui convient à l’homme ; une liberté raisonnable , qui sait se tenir dans son ordre : qui ne s’emporte ni ne se rabaisse, qui tient à gloire de céder à Dieu, qui s’estimerait ravilie de se rendre esclave des créatures; qui croit ne se pouvoir conserver, qu’en se soumet-
> liinocrnl. I. Ep. miv, ad Coae. Carlh. ImS. L II, col. Uss.
tant à celui qui lui a soumis toutes choses. C’est ainsi que les hommes doivent être libres : Ul animai rationate, intcUectus et scienlite capax, ipsa quoque Ubertale ralionali continerelur, ei subjectus qui subjecerat iUi omni'a'. C'est ce que je vous prie de comprendre par cette comparaison. Nous voyons que, dans un État, le premier degré de l’autorité , c’est d’avoir le maniement des affaires; et le second, de s’attacher tellement à celui qui tient le gouvernail, qu’en ne dépendant que de lui nous voyions tout le reste au-dessous de nous.
Ainsi , après avoir si bien établi l’idée qu’il faut avoir de la liberté , je ne crains plus , ma sœur, qu’on vous la dispute; et je demande hardiment aux enfants du siècle, ce qu’ils pensent de leur liberté en comparaison de la vôtre. Mais pourquoi les interroger; puisque nous avons devant nous un homme qui , ayant passé par les deux épreuves de la liberté des pécheurs, et de la liberté des enfants de Dieu, peut nous en instruire par son propre exemple. C’est vous que j’entends , ô grand Augustin : car peut-on se taire de vous, aujourd’hui que toute l’Église ne retentit que de vos louanges, et que tous les prédicateurs de l’Évangile , dont vous êtes le père et le maître , tâchent de vous témoigner leur reconnaissance? Que j’ai de douleur, ô très-saint évêque , ô docteur de tous les docteurs, de ne pouvoir m’acquitter d’un si juste hommage I Mais un autre sujet me tient attaché; et néanmoins je dirai, ma sœur, ce qui servira pour vous éclaircir de cette liberté que je vous prêche. Augustin a été pécheur, Augustin a goûté cette liberté dont se vantent les enfants du monde : il a contenté ses désirs ; il a donné à ses sens ce qu’ils demandaient : c’est ainsi que les pécheurs veulent être libres. Augustin aimait cette liberté ; mois depuis , il a bien conçu que c’était un misérable esclavage.
Quel était cet esclavage, mes sœurs? Il faut qu’il vous l’explique lui-même par une pensée délicate , mais pleine de vérité et de sens. J’étais dans la plus dure des captivités. Et comment celai Il va vous le dire en un petit mot : • parce que « faisant ce que je voulais , j’arrivais où je ne vou- « lais pas : ■ Quoniam voient, quo noUem perveneram *. Quelle étrange contradiction I se peutil faire, âmes chrétiennes, qu’en allant où l’on veut on arrive où on ne veut pas? Il se peut , et n’en doutez pas ; c’est saint Augustin qui le dit , et c’est où tombent tous les pécheurs. Us vont où Ils veulent aller; ils vont à leurs plaisirs, ils font cc qu’ils veulent : voilà l’image de la liberté qui les trompe; mais ils arrivent où ils ne veulent pas
• .4dv. Worc. Ub. H , n* 4.
» Con/eu. Uh. THI, cap V, l. I, col. 149.