‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 133 sur 273 · P‘ II · texte numérisé non relu

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POUR UNli

ninsi que font les pécheurs; c'est pourquoi ils ne sont pas libres. S'abaisser au-dessous de celui-là seul qui est seul naturellement souverain, c'est une servitude honorable, qui est digne d'un homme libre, et qui fait raccomplissement de la liberté. En est-on moins iibre , pour obéir à la raison et à ia raison souveraine; c’est-à-dire , à Dieu? ^'e8t-ce pas, au contraire, une dépendance vraiment heureuse , qui , nous assujettissant à Dieu seul, nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses?

C’est ainsi que ie Sauveur voulut être libre ; il était libre certainement , car il était Fils et non pas esclave ; mais il mit l'usage de sa liberté à être obéissant à son Père. Comme c'est la liberté qu’il a recherchée, c'est aussi celle qu’il nous a promise. • Vous serez, dit-il, vraiment libres,

• quand le Fils vous aura délivrés : > vous aurez une liberté véritable, quand le Fils vous l'aura donnée. Et quelle liberté vous donnera-t-il , sinon celle qn’il a voulue pour lui-même : c'est-à-dire, d'être dépendant de Dieu seul , dont il est si doux de dépendre, et le service duquel vaut mieux qu'un royaume; parce que cette même soumission , qui nous met au-dessous de Dieu , nous met eu même temps au-dessus de tout? C'est pourquoi je ne puis m’empêcher, ma soeur, de louer votre résolution généreuse, en ce que vous avez voulu être libre, non point à ia mode du monde , mais à la mode du Sauveur des âmes ; non de la liberté dangereuse que l'esprit de l'homme se donne à lui-même, mais de celle que Jésus promet à ses serviteurs.

Les enfants du siècle croient être libres, parce (|u'ils errent deçà et delà dans le monde , éternellement travaillés de soins superflus, et ils appellent leur égarement une libei-té ; à peu près comme des enfants qui se pensent libres, lorsqu’échappés de la maison paternelle ils courent sansàavoir où ils vont : telle est la liberté des pécheurs.

C'est vous, c’est vous, mesdames, qui jouissez d'une liberté véritabie, parce que vous ne vous contraignez que )>our servir Dieu. Et qu'on ne l>cnse pas que cette contrainte diminue tant soit jH-ii votre liberté ; au contraire , c’en est la perfection. Car d'où vient que vous vous mettez dans cette salutaire eontrainte, sinon pour vous impoà vous-mêmes une henrcu.se nécessité de ne pécher pas? et cette sainte nécessité de ne pécher pas, n'est-ce pas la liberté véritable? Ne croyons pas, mes sœurs, que ce soit une liberté, de pouvoir pécher ; ou , s'il y a de la liberté à pouvoir pécher, disons , avec saint Augustin , que c'est une liberté égarée, une liberté qui se perd. La première lil)crté, dit saint Augustin ' , c'est de pouvoir ne

' üf r-cr.;./ fl Cr,il. rap. vil . n’ IJ . 1. v , ail. TiJ!» '

VÊTURE

pécher pas ; la seconde et la plus parfaite , c'est de ne pouvoir plus pécher. C’est la liberté des saints anges et de toute la société des élus, que la félicité éternelle met dans la nécessité de ne pécher plus ; c’est la liberté de la céleste Jérusalem : cette nécessité, c'est leur béatitude, et jamais nous ne serons plus libres, que quand nous ne pourrons plus servir au péché. C’est la liberté de Dieu même, qui peut tout, et ne peut pécher. C’est à cette liberté qu’on tend dans les cloîtres , lorsque, partant de saintes contraintes, par tant de salutaires précautions , on tâche de s’imposer une loi de ne pouvoir plus servir au péché.

SECOND POINT

Voilà la servitude du péché exclue de la vie retirée et religieuse, par les observances de la discipline : voyons si elle n'est pas aussi délivrée de celle des passions et des convoitises , par l’exercice de la pénitence. Pour cela , considérons une belle doctrine de saint Augustin. Il y a, dit-il, deux sortes de maux : il y a des maux qui nous blessent , il y a des maux qui nous flattent; les maladies , les passions. Les passions nous flattent, et en nous flattant elles nous captivent. Ceux-là, nous les devons supporter ; ceux-ci , nous les devons modérer : les premiers, par la patience et par le courage; les seconds, par la retenue et la tempérance : Aliœ gtue per patientiam sustinemus, alia quæ per conlinentiam refrœnamus >. Or Dieu , qui dispose toutes choses par une providence très-sage, et qui ne veut pas tourmenter les siens par des afflictions inutiles , a voulu que ces derniers maux servissent de remède pour guérir les autres : je veux dire, que les maux qui nous affligent doiveut corriger en nous ceux qui flattent, ils étaient donnés en punition de notre péché ; mais, par la miséricorde divine , ce qui était une peine devient un remède , et « le châti-

• ment du péché est tourné à l’usage de la jus-

• tice : > In ususjustitiæ peccati pana conversa est'. La raison est, que la force de ceux-ci consiste dans le plaisir, et que toute la pointe du plaisir s'émousse par la souffrance.

C'est pourquoi la mortification [est établie]dans les cloîtres; et si la chair y est contrainte, c'est pour rendre l'esprit plus libre. C’est le rendre pins libre, que de brider son ennemi, et le tenir en prison tout chargé de chaînes. C’est ce qui fait dire à l'apêtre ^ « Je ne travaille pas en vain , « mais je châtie mon corps et je le réduis en ser- -< vitude. » Ce n’est pas travailler en vain que de mettre en liberté mon esprit. J'ai , dit-il , un eu-

» r rw/. JhL lih. V, cap. V, 0” 22, t. \ , co!. (AO.

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POUR UNE VÈTURE.

nemi clüinestiqiie; vmilez-vous que je le furtifle, que Je le rende invincible par ma complaisance? J'ai des passions moins traitables que ne sont des bétes foronches ; voulez-vous que je les nourrisse ? ^c vaut-il pas bien mieux que j’appauvrisse mes convoitises, qui sont inllnies, en leur refusant ce qu'elles demandent? Tellement que la vraie liberté d'esprit , c'est de contenir nos affections déréglées par une discipline forte et vigonreuse, et non pas de les contenter par une molle condescendance.

C’est ainsi qu'ont été libres les grands personnages, qui vous ont donné cette règle que vous professez. U'où vient que saint Ilenolt , votre patriarche , sentant que l’amour des plaisirs mortels, qu’il avait presque éteint par scs grandes austérités , se réveillait tout i coup avec violence , se dcchire-t-ll lui-même le corps par des ronces et des épines, sur lesquelles son zélé le jette'? !N'est-ce posqu'il veut briser les liens charnels qui menacent son esprit de la servitude? C'est pour cela que saint Bernard , votre père , a cherché un salutaire rafraîchissement dans les neiges et dans les étangs glacés • , où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les délices du siècle. Scs sens étaient de telle sorte mortiliés, qu'il ne voyait plus ce qui se présentait à ses yeux '. LkI longue habitude de mépriser le plaisir du goût, avait éteint en lui toute la pointe de la saveur : il mangeait de toutes choses sans choix ; il buvait de l’eau ou de l'huile indifféremment , selon qu'il les avait le plus à la main *. Si quelques-uns trouvaient trop rude ce long et horrible silence , il les avertissait que s’ils considéraient sérieusement l’examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles, ils n’auraient pas iMoucoup de peine à se taire. Il excitait en lui l'appétit, non par les viandes, mais par les jeûnes ; non par la délicatesse ni par le ragoût, mais par le travail : et toutefois, pour n’étre pas entièrement dégoûté de son pain d'avoine, et de ses légumes. Il attendait que la faim les rendit un peu supportables. 11 couchait sur la dure ; mais il y attirait le sommeil par la psalmodie de la nuit, et par l’ouvrage de la journée : de sorte que, dans cet homme, les fonctions même naturelles étalent causées , non tant par la nature que par la vertu.

Quel homme plus libre que saint Bernard? 11 n'a point de passions û contenter, il n'a point do fantaisie à satisfaire, et 11 n'a besoin que de Dieu. I.ea gens du inonde, an lieu de modérer leurs convoitises, sont contraints de servir é celles d'autrui.

• s. Greg. Itag. lhatag. Ub. ii. c«p. il; t. ii, «il îia.

' /'•/. S. Bfrmanl. Ilb. I,M|>. lll, n‘l>, I. u;cui loto.

) liU m . cap. Il, U* I, titH.

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[C'est ce qui faisait dire u] saint .\ugustin, parlant à un grand seigneur : « Vous , qui devez « réprimer vos propres cupidités , vous êtes con- • traint de satisfaire celles des autres : • Qui debuisli re/rænare cupiditates tuas, expiera cogeris aliénas ' . C’est à cette liberté que vous aspirez, c’est l’héritage que saint Bernard a laissé à toutes tes maisons de son ordre.

Mais voyez l'aveuglement du monde : comme si noos n’étions pas encore assez captifs par le péché et les convoitises, il s’est fait lui-même d'autres servitudes. Il a fait des lois, comme pour imiter Jésus-Christ ; mais plutôt pour le contredire. Il ne faut pas souffrir les injures, on vous mépriserait ; il faut avoir de l'honneur dans le monde, il faut se rendre nécessaire, il faut vivre pour le public et pour les affaires ; Patriœ et imperia reique vivendum est C’est une lui û votre sexe, [de prendre] le temps de se parer, [de rendre] des visites. La bienséance est une loi , qui nous ûte tout le temps ; qui fait qu’il se perd véritablement. Tou t’Ie temps se perd, et on n’y attache rien de plus immobile que lui. Le temps est précieux, parce qu’il aboutit à l'cternité; on ne demande t|ti'ù le passer : & peine avons-nous un moment û nous ; et celui que nous avons , il semble qu’il soit dérobé. Cependant la mort vient avant que nous puissions avoir appris à vivre; et alors que nous servira d’avoir mené une vie publique, puisque enfin il nous faudra faire une lin privée? Mais que dira le monde? Et pourquoi voulons-nous vivre pour les autres , puisque nous devons enfin mourir pour nous-mêmes? l\emo alii vivit, nioriturus sibi ’.

Que si le monde a scs contraintes , que je vous estime, ma tris-chère sœur, qui, estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois de la terre, professez hautement de ne vouloir vous captiver que pour l’amour de celui qui , étant le maître de toutes choses, s’est rendu esclave pour l'amour de nous , afin de nous exempter de la servitude 1 C’est dans cette vole étroite que l'âme est dilatée par le Saint-Esprit, pour recevoir l’abondance des grâces divines. Déposez donc, ma très-chère soeur, cet habit , cette vainc pompe et toute cette servitude du siècle ; vous êtes libre à Jésus-Christ, son sang voua a mise en liberté, ne vous rendez point esclave des hommes.

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POUR UNE VÉTURE.

SERMON

POUR UNE VÊTURE

MIÉCniE

LE JODH DE LA NATIVITE DE LA SAINTE VIEECE.

ConMcR le« IndiMUoos des bomnes loDt dlrnwi, <t les morurs dbuemblsbles. Superfluité de tsnt de iolns , et ranilé de 1a multUode de nus desseins. L'empressement et le trouble , principes de nos maladies. D'où vient en nous l'amour de la dissipation. Pourquoi ne pouvons-nous trouver la sauté de nos Ames et le repos, en noos répandant dans ta mulUtude des objets sensibles ; l'un et l'autre attachés à la vie Intérieure et recueillie, et à la recherche de ruoique nécessaire.

Marlha , Marfha , soÜMta es , et lurbarU erga plurima : porro unum est nnessarium.

Marthe, Marthe, vous voua empre8sei,et vous vous troubla dans le soin de beaucoup de clmses : cependant une seule chose est nécessaire. Luc. i, 41 , 42.

Quand je considère, mes sœurs, les diverses agitations de l’esprit humain , et tant d'occupations dilTcrcntes qui travaillent inutilement les enfants des hommes, je ne puis que je ne m'écrie avec le Psalmiste ' : • Qu’est-ce que l’hom- V me, A grand Dieu, pour que vous en fassiez • état, et que vous en ayez souvenance? » Notre vie, qu'est-ce autre chose qu'un égarement continuel? nos opinions sont autant d'erreurs , et nos voies ne sont qu’ignorance. Et certes, quand Je parle de nos ignorances, je ne me plains pas, chrétiens, de ce que nous ne connaissons point quelle est la structure du monde , ni les influences des corps célestes , ni quelle vertu tient la terre suspendue au milieu des airs, ni de ce que tous les ouvrages de la nature nous sont des énigmes inexplicables. Car encore que ces connaissances soient très-dignes d'étre recherchées, ce n'est pas ce que je déplore aujourd’hui. La cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plaius le malheur de notre ignorance , en ce qne nous ne savons pas ce qui nous est propre ; en ce que nous ne connaissons pas le bien et le mal , 'et que nous errons, deçà et delà, sans savoir la véritable conduite qui doit gouverner notre vie.

Et pour vous convaincre manifestement d’une vérité si constante, flgurez-vous, ma très-chère sœur, que venue tout nouvellement d'une terre inconnue et déserte , séparée de bien loin du commerce et de la société des hommes, ignorante des choses humaines ; vous êtes tout à coup transportée au sommet d’une haute montagne, d’où par un effet de la puissance divine, vous découvrez la terre et les mers et tout ce qui se fait

’ Ps. VIII, 6.

dans le monde. Élevée donc sur cette montagne, vous voyez du premier aspect cette multitude infinie de peuples et de nations, avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles; puis descendant plus exactement an détail de la vie humaine, vous contemplez les divers emplois dons lesquels les hommes s'occupent. O Dieu éternel, quel tracas! quel mélange de choses I quelle étrange confusion I Celui-là s’échauffe dans un barreau , celui-ci assis dons une boutique débite plus de mensonges que de marchandises; cet autre que vous voyez employer dans le Jeu la meilleure partie de son temps, il se passionne, il s’impatiente, il fait une affaire de conséquence de ce qui ne devrait être qu'un relâchement de l’esprit. Les uns cherchent dans la compagnie l’applaudissement du beau monde; d'autres se plaisent à passer leur vie dans une intrigue continuelle ; ils veulent être de tous les secrets, iis s'empressent , ils se mêlent partout, ils ne songent qu’à s’acquérir tous les jours de nouvelles amitiés : et pour dire tout en un mot , le monde n’est qu’un amas de personnes tontes diversement affairées avec une variété incroyable.

Vous raconterai-je, mes sœurs, les diverses inclinations des hommes? Les uns, d’une nature plus remuante, se plaisent dans les emplois violents; les autres, d’une humeur plus paisible, s’attachent plus volontiers ou à cette commune conversation, on à l’étude des bonnes lettres, ou à diverses sortes de curiosités. Celui-ci est possédé de folles amours; celui-là de haines cruelles et d’inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses : l'un amasse, et l'autre dépense; quelque-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics; les autres aiment mieux le repos et la douce oisiveté d'une vie privée. Chacun a ses inclinations différentes, chacun veut être fou à sa fantaisie : les mœurs sont plus dissemblables que les visages; et la mer n'a pas plus de vagues, quand elle est agitée par les vents, qu'il natt de diverses pensées de cet abtme sans fond , de ce secret impénétrable du cœur de l’homme. C'est à peu près ce qui se présente à nos yeux , quand nous considérons attentivement les affaires et les actions qui exercent la vie humaine.

Dans eette diversité infinie , dans cet empressement, dans cet embarras, dans ce bruit et dans ce tumulte des eboses humaines , ch^e sœur, rentrez en vous-même; et imposant silence à vos passions , qui ne cessent d'inquiéter l’ême par leur vain murmure, écoutez le Seigneur Jésus qui, vous parlant Intérieurement au secret du cœur, vous dit avec cette voix charmante qui seule devrait attirer les hommes : • Tu te troubles dans

POUR UNE VÉTURE.

• la maltitude , et U n’y a qu'une seule chose qnl

• soit nécessaire. >

Qu’entends-je, et que dites-vous, ô Seigneur Jésus? Pourquoi tant d’affaires, pourquoi tant de soins, pourquoi tant d’occupations différentes, puisqu’il n'y a qu’une seule chose qui soit nécessaire? Si vous nous apprenez , Sagesse éternelle, que nous n’avons tous qu’une même afiaire ; donc nous nous consumons de soins superflus, donc nous ne concevons que de vains desseins , donc nous ne repaissons nos esprits que de creuses et chimériques imaginations, nous qui sommes si étrangement partagés. Votre parole, 6 Seigneur Jésus, nous rappelant à ruoité seule, condamne la folie et l’illusion de nos désirs inconsidérés et de nos prétentions infinies : donc il s’ensuit de votre discours que la solitude que les hommes fuient, et les cloîtres qu’ils estiment autant de prisons, sont les écoles de la véritable sagesse; puisque, tous les soins du monde en étant exclus avec leur empressante multiplicité, on n’y cherche que l'unité nécessaire, qui seule est capable d’établir les coeurs dans une tranquillité immuable. Chère sœur, c’est ce que Jésus-Christ nous enseigne dans cette belle et mystérieuse parole que je lécherai aujourd'hui de vous faire entendre.

Mais , pour y procéder avec ordre , que puis-je me proposer de plus salutaire que d'imiter Jésus- Christ lui-mème, et de suivre cette excellente méthode que je vois si bien pratiquée par ce divin maître? • Marthe, Marthe, dibil, tu es em-

• pressée, et tu te troubles dans la multitude : or

• il n’y a qu’une chose qui soit nécessaire. Marie

• a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point « étée.>Je remarquetroischosesdanscediscours: Jésus, ce charitaÜe médecin des âmes, les considère comme languissantes , et nous laisse dans ces paroles une consultation admirable pour les guérir de leurs maladies. 11 en regarde, premièrement , le principe ; après , ayant touché la cause du mal , il y applique les remèdes propres ; et enfin , il rétablit son malade dans sa constitution naturelle. Je vous prie de considérer ces trois choses accomplies par ordre dans notre évangile.

Marthe , Marthe , tu es empressée ; c’est-à-dire : O âme, tu es affaiblie en cela même que tu es partagée; de là l’empressement et le trouble ; voilà le principe de la maladie ; après , su it l’application du remède. Car puisque la cause de notre faiblesse, c’est que nos désirs sont trop partagés dans les objets visibles qui nous environnent; qui ne voit que le véritable remède, c'est de savoir ramasser nos forces inutilement dissipées? Cest aussi ce que fait le Seigneur Jé-sus, en nous

appliquant à l’unité simple qui n’est autre chose que Dieu. Pourquoi, dit-il, vous épulsèz-vous parmi tant d’occupaUons différentes, puisqu’il n’y a qu’une chose qui soit nécessaire 7 porru unutn est necessarium. Voyez qu’il ramasse nos désirs en un : de là naît enfin Ui santé de l’éme dans le repos , dans la stabilité , dans la consistance que lui promet le sauveur Jésus : « Marie , dit-il , a choisi • la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée : > c’est l’entière stabilité; c’est ainsi que le Fils de Dieu nous guérit. Ma chère soeur, abandonnezvous à ce médecin tout-puissant; apprenez de lui ces trois choses , que vous devez avant toutes choses vous démêler de la multitude , après rassembler tous vos désirs en l’unité seule, et enfin que vous y trouverez le repos et la consistance. Ainsi vous accomplirez les devoirs de la vie religieuse que vous embrassez, et nous pourrons dire de vous ce que Jésus-Christ a dit de Marie, qu’en quittant le monde et ses vanités, vous avez choisi la meilleure part, oui ne vous sera point êtée.

PBEMtlR POIilT.

Encore que nous connaissions par expérience que notre plus grand mal naît de l’amour-propre, et que ce soit le vice de tous les hommes de s’estimer eux-mêmes excessivement, il ne laisse pas d’être véritable que, de toutes les créatures, l’homme est celle qui se met à un plus bas prix et qui a le plus de mépris de soi-même.

Je n’ignore pas, chrétiens , que cette proposition parait incroyable jusqu’à ce que l’on en ait pénétré le fond; car on pourrait d’abord objecter que l’orgueil est la plus dangereuse maladie de l’homme. C’est l’amourpropre qui fait toutes nos actions; il ne nous abandonne pas un moment : et de même que si vous rompez un miroir, votre visage semble , en quelque sorte , se multiplier dans toutes les parties de cette glace cassée ; cependant c’est toujours le même visage : ainsi , quoique notre âme s’étende et se partage en beaucoup d’inclinations différentes, l’amour-propre y parait partout ; étant la racine de toutes nos passions , il fait couler dans toutes les branches ses vaines quoique agréables complaisances.

Et certes , si l’on connaît la grandeur du mal lorsqu’on a recours aux remèdes extrêmes , il faut nécrâsairement confesser que notre nature était enflée d’une insupportable Insolence : car puisque pour remédier à l’orgueil de l’homme, il a fallu rabaisser un Dieu ; puisque pour abattre l’arrogance humaine , il ne suffisait pas que le Fils de Dieu descendit du ciel en la terre, si sa majesté ne se ravalait jusqu’à la pauvreté d’une étable , jusqu’à l’igiiuminie de la croix , jusqu’aux agonies

POUR UNE

de la mort, jusqu'à l'obscurité du tombeau , Jus- (|u'aus |m>rondeurs de l'enfer; qui ne voit que nous nous étions emportésau plus haut degré d'insolence, nous, dis-je, qui n'nvons pu être rétablis i|iic par cette incompréhensible humiliation? Et toutefois je ne crains point de vous assurer que par une juste punition de notre arrogance insensée , pendant que nous nous enflons, et flattons notre cœur par t'estime la plus emportée de ce que nous sommes , nous ne méprisons rien tant que nous-mêmes. Et c'est ce que je veux vous faire connaître , non par des raisonnements recherches , mais par une expérience sensible.

Considérons , je vous prie , mes très-chères soeurs, de quelle sorte les hommes agissent quand ils veulent témoigner beaucoup de mépris; et après nous reconnaîtrons que c'est ainsi que nous traitons avec nous-mêmes.. Quelles sont les personnes qno nous méprisons, sinon celles dont nous négligeons tous les intérêls , desquelles nous fuyons la conversation , auxquelles même nous ne daignons pas donner quelque part dans notre l>ensée? Or, je dis que nous en usons ainsi avec nous-mêmes : nous laissons dans le mépris toutes nos affaires, nous ne pouvons converser avec nous-mêmes , nous ne voulons pas penser à nousmt'mes ; et en un mot , nous ne pouvons noos S4)uffrir nous-mêmes. Car est-il rien de plus évident que nous sommes toujours hors de nous; je veux dire , que nos occupations et nos exercices , nos conversations et nos divertissements nous attachent continuellement aux choses externes , et i|ui ne tiennent pas à ce que nous sommes ? Et une preuve très-claire de ce que je dis , c'est que nous ne pouvons nous accoutumer à la vie recueillie et intérieure.

Chère soeur, dans la profession que vous cmhrossex , les hommes ne trouvent rien de plus insupportable que la retraite, la clôture et la soliludc ; et toutefois cette solitude est cause que vous rentrez en vous-même , que vous vous entretenez avec vous-même, que vous pensez sérieusement à vous-même. C’est ce que le monde ne peut goûter : l’homme pense qu’il ne fait rien, s'il ne se jette sur les objets qui se présentent; tant il est vrai, âmes chrétiennes, que nous sommes a charge à nous-mêmes. Voyez Marthe dans notre évangile; elle s'empresse, elle se tourmente, elle est extraordinairement empêchée : eile découvre sa sœur Marie-Madeleine , qui , assise aux pieds de Jésus, boit à longs traits le fleuve de vie qui distille si abondamment de sa bouche. Marthe tàclie de la détourner : « Seigneur, ordonnez-lui • qu'elle m'aide : ■ eile s'imagine qu'elle est oisive, parce qu’elle ne la voit point agitée : elle rroil iiuelie est sans affaires, parce (pi’ctant

VÊTURE

recueillie en soi , elle veille a son alTairc la plus importante. Etrange aveuglement de l’esprit humain , qui ne croit point s'occuper s'il ne s’embarrasse, qui ne conçoit point d’action sans agitation, et qui ne trouve d’affaire que dans le trouble et dans l’empressement!

D’où vient cela , mes très-chères sœurs , si cc n'est que nous nous ennuyons en nous-mêmis , possédés de l'amour des objets externes? Et ainsi ne puis-je pas dire , avec i'admirabic saint .àugnstin : f/sçwarfeo chants est hic mundus hominibus. Elsibimet ipsi rilucrunt ' : « Leshom-

• mes aiment ce monde si éperdument , qu'ils s'en

• traitent eux-mêmes avec mépris. » C’est ce que reprend le Sauveur dis âmes dans les premières paroles de ce beau passage , que j'ai allégué pour mon texte ; « Marthe, Marthe, dit-il , tu t'es cm-

• pressée , et tu te troubles dans la multitude : • où il me semble que sa pensée se rédnit à ce raisonnement invincible, dont toutes les propositions sont si évidentes qu'elles n’ont pas même besoin d'éclaircissement; écoutez seulement , et vous entendrez. L'âme ne peut être en repos , si elle n'est saine , et elle ne peut jamais être saine , jusqu'à ce qu'elle oit été établie dans une bonne constitution : est-il rien de plus clair? Pour la mettre en cette bonne constitution, il faut nécessairement agir au dedans , et non pas s'épancher inutilement, ni se vider, pour ainsi dire, au dehors : car la bonne constitution , c'est le bon état du dedans ; qui le peut uicr ? Ceux donc qui consument toutes leurs forces après la multitude des objets sensibles , puisqu’ils dédaignent de travailler au dedans d'eux -mêmes, ils ne trouveront jamais la santé de l'âme, ni par conséquent son repos : de sorte qu’il n'est rien de plus véritable , que nous ne pouvons rencontrer que trouble dans la multitude qui nous dissipe ; Martha, Martha, sollicita es, et turbans erga plurima. Quelle conséquence plus nécessaire?

Que prétendez-vous, ô riches du siècle, lorsque vous acquérez tous les jours de nouvelles terres, et que vous amassez tous les jours de nonveaux trésors? Vos richesses sont hors de vous; et comment espérez-vous pouvoir vous remplir de cc qui ne peut entrer en vous-mêmes? Votre corps terrestre et mortel ne se nourrit que de ce qu'il preud, et de là vient que la sagesse divine lui a préparé tant de beaux organes , pour s'unir et s'incorporer ce qui le sustente. Votre âme, d'une nature immortelle, n’aura-t-elle pas anssi ses organes pour recevoir en ellc-mêinc le bien quelle cherche 7 Maintenant ouvrez son sein tant qu'il vous plaira , et vous verrez qu'elle ne |)eut

* .4\! {iU>r. iLiil . Il" 3. t II. col.

POUR UNE VÈTURK.

ret'cvoir en elle ret or et cet arpent que vous entassez , et qui ne peut jamais la satisfaire : lors donc que vous pensez l’en rassasier, n’est-ee pas une pareille folie , que si vous vouliez remplir un vaisseau d’une liqueur qui ne peut y être versée? insensés , ne voyez-vous pus que vous vous travaillez inutilement , que vous vous troublez dans la multitude? Turbaris erga plurima.

Et vous, qui recherchez avec tant d’ardeur la réputation et la gloire, pensez-vous pouvoir contenter votre âme? Cette gloire que vous désirez, c’est l’estime que les autres font de votre personne. Ou ils se trompent, ou ils jugent bien de votre mérite. S'ils se trompent dans leur pensée , vous seriez bien déraisonnables de faire votre bonheur de l’erreur d'autrui : que s’ils jugent sainement, c’est un bien pour eux ; et comment estimez-vous pouvoir être riche d'un bien qui est IMtssédé par les autro? Voyez donc que vous vous épanchez hors de l’unité, et que vous vous troublez dans la multitude. Tarbari.t crya plurima.

Vous enfin, qui courez apres les plaisirs, dites-mol , n’avez-vous rien en vous-mêmes de plus excellent que vos sens? Cette âme, que Dieu a faite à sa ressemblance, est-elle insensible et stupide, et n’a-t-cllc pas aussi ses contentements? Ilst-ce en vain que le Psalmiste s’écrie (juc son c(Fur se réjouit dans le Dieu vivant ' ? Si l'âme a des délices qui lui sont propres , si clic a ses plaisirs à p:irt; quelle est notre erreur et notre folle de croire (juc nous l'aurons contentée , lorsque nous aurons satisfait les sens? Au contraire, ne jugeons- nous pas que si nous ne lui donnons des jets tout spirituels, qu'elle sente etqu'elle reçoive par elle-même, elle sortira au dehors pour en chercher d'autrre, etqu'elle se troublera dans la multitude? Turbaris erga plurima.

Ainsi , quoi que puisse nous représenter notre imagination abusée, notre âme ne trouvera jamais son repos, jusqu'à cc que nous ayons eompoM' nos mœurs; jusqu'à ce que nous dégageant de In multitude, aliu de nous recueillir en nousmêmes, nous nous soyons rangés au dedans, et que nos affections soient bien ordonnées. C'est ce que nous apprend le Psalmiste lorscpi il dit : • La justice et la paix se sont embrassées : ■ Justilia cl pax usculalœ suiiC ’. Ou est-ce (|u'clles SC sont embrassées? Elles se sont embrassées certainement dans le cœur du juste. C'est la jastice qui établit l'ordre ; et la justice regne en nus âmes, lors<iue les choses y sont rangées dans une bonne disposition, et que les lois que la raison donne sont fidèlement observées : alors nous avons en

' Fit. wMv.e.

> lU. LXXXIV, 11.

nous la justice; et aussitât après nous avons la paix : Juslitia cl pax osculutœ sunt.

O âme, si vous n’avez pas Injustice, c’est-àdire , si vous n’êtes pas recueillie pour vous composer en vous-même, infailliblement la paix vous fhira : pour quelle raison? parce qU’ellc ne trouvera point au dedans de vous la justice , sa bonne amie. Que si vons avez en vous Injustice, cette justice qui vous retire en vous-même pour régler votre intérieur, vous n’aurez que faire de chercher la paix ; elle viendra elle-même, dit saint Augustin , pour embrasser sa fidèle amie, c’està-dire, la justice qui vous établit dans votre véritable constitution ; Si umaveris justitiam , non diu quæres pacem; quia el ipsa occurret tibi, ul osculclur justitiam >. D’où II s’ensuit que nous n’avons point de repos , jusqu’à ce que , détaché-s de la multitude , nous appliquions nos soins en nous-mêmes pour n-glcr notre intérieur, selon cc que dit le Seigneur Jésus : « Marthe, Marthe, tu « es empressée , et tu te troubles. »

C’est pourquoi le grave Tcrtnllien , méprisant l'inutilité de tontes les occupations ordinaires : Je ne suis point, dit-il, dans l'intrigue; on ne me voit point m’empresser près de la |)ersonne des grands, je n'assiège ni leurs portes ni leurs passages , je ne me romps point l’estomac à crier au milieu d'un barreau, je ne fréquente point les places publiques; j’ai assez à travailler en mot môme, c’est là que je mets toute mon affaire : /n tnc unicum negotiiim mihi est : tout mon soin est de retrancher les soins superflus; ntàiV aliud euro, quam ne. curem’.

O généreuse résolution d’un philosophe chréticn! Chère sœur, c’est cc que vous devez pratiquer dans la sainte retraite où vous voulez vivre. Laissez le siècle avec scs erreurs et scs empressements inutiles. Il ne peut souffrir votre solitude, ni votre grille, ni votre clâturc; il appelle votre retraite une servitude : au contraire, il se glorifie, par une vaine ostentation, de sa liberté. Les hommes du siècle croient être libres ; parce qu’ils errent deçà et delà dans le monde , éternellement travaillés de soins superflus, et Ils appellent leur égarement une liberté; comme des enfants qui se pensent libres , lorsqtic , échappés de la maison paternelle, ils courent sans savoir ou ils vont. Pernicieuse liberté du siècle, qui ne nous laisse pas le loisir de vaquer à nous! Heureuse mille et mille fois votre servitude, qni vous occupe si utilement en vous-même!

Quelle affaire plus importante, que de composer son intérieur, c’est-à-dire , In seule chose qui nous appartient? Quelle pensée plus douce ni

' /m i.^XMV, n" 12; t IV, n»l S'»*.

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POUR- UNE VËTÜRE.

plus agrteble? Si ta maison menace raine , tu y emploies les jours et les nuits avec nne satisfaction merveilleuse. Ton âme se dément de toutes parts comme un édifice mal entretenu, et tu n’auras point de plaisir à la réparer. Dieu commet à tes soins un champ très-fertile; c'est-à-dire, l'âme raisonnable, capable de porter des fruits immortels : quelle honte , que , dédaignant un si bel ouvrage, tu t’abaisses jusqu'à cultiver une terre stérile et infructueuse!

D’ailleurs, nos désirs sont si peu réglés, notre esprit est préoccupé de tant de fausses imaginations : ou l'orgueil nous enfle, ou l'enviejnous ronge, ou les convoitises nous brûlent; et nous nous laissons accabler d'affaTres , comme si cellesci ne nous touchaient pas , ou qu’il n’y en eût pas assez pour nous occuper. Enfin , que recherchonsnous parmi tant d’emplois? Pourquoi gouvernonsnous notre vie par des considérations étrangères? Je veux la passer dans les grandes charges. Mais que nous sert de faire une vie publique, puisque enfin nous ferons tousune mort privée? Mais si je me retire , que dira le monde? Et pourquoi voulonsnous vivre pour les autres, puisque chacun doit enfin mourir pour soi-méme? O folie! û illusion! ô troubles et empressements inutiles des enfants du siècle ! Chère sœur, rompez ces liens , démêlez votre cœur de la multitude , et que vos forces se réunissent pour la seule occupation nécessaire : Pom unum est necessarium ; c’est ma seconde partie , que je joindrai avec la troisième dans une même suite de raisonnement.

SECOND POINT

Toutes les créatures intelligentes tendent de leur nature à l'unité seule ; et j'apprends de saint Augustin' que le véritable mouvement de l’âme, c’est de rappeler ses esprits des objets extérieurs au dedans de soi , et de soi-même s’élever à Dieu. C’est pourquoi Dieu ayant fait le monde avec cet admirable artifice , aussitôt il introduit l'homme, dit Philon le Juif*, au milieu de ce beau théâtre, pour être le contemplateur d’un si grand ouvrage. Mais en même temps qu’il le contemple, et qu'il jouit de l'incomparable beauté d’un spectacle si magnifique, il sent aussi en son propre esprit la merveilleuse vertu de l'intelligence , qui lui découvre de si grands miracles; et ainsi, rentrant en soi-même, il y ramasse toutes ses forces pour s’élever à son Créateur, et louer scs libéralités infinies. De cette sorte, l’âme raisonnable se rappel le de la multitude , pour concourir à l’unité seule; àt telle est son institution naturelle. Mais le péché

< l4b. Dt QuoHtit. anim*, D* U, t- 1» col. 43S.

* lAb. dt «Mwnrfi Op^cio.

a perverti ce bel ordre , et lui donne un monvcment tout contraire. Dans sa véritable constitution elle passe de la multitude en soi-méme , afin de réunir toute sa vigueur, pour se transporter à son Dieu , qui est le principe de l’unité : au contraire, le péché la poussant, elle tombe de Dieu sur soi-même, et de là sur la multitude des objets sensibles qui l’enviroonenL Car, de même qu’une eau qui se précipite du sommet d’une haute montagne, rencontrant au milieu de sa course une roche , premièrement elle fond sur elle avec toute son Impétuosité ; et là elle est contrainte à se partager, forcée par sa dureté qui la rompt : ainsi l’homme, que son orgueil avait emporté, tombe premièrement de Dieu sur soi-même, comme dit l’incomparable saint Augustin ' , parce qu’il est aussitôt déçu par son amour-propre ; et là, rencontrant l’orgueil en son âme, élevé comme un dur rocher, il se brise, il se partage, et il se dissipe dans la vanité de plusieurs désirs Han» lesquels son âme s’égare.

Et c’est ce que nous pouvons comprendre aisément par le livre de la Genèse. Le serpent artificieux promet à nos pères que , s’ils mangent le fruit défendu , ils auront la science du bien et du mal ; et Adam se laisse surprendre à ses promesses fal lacieuses' . Certes, dans la pureté de son origine, il avait la science du bien et du mal : car ne s’avait-il pas, chrétiens, que sonsouverabi bien est de suivre Dieu , et le souverain mal de s’en éloigner? Mais il veut chercher dans la créature ce qu’il possédait déjà dans le Créateur ; après quoi , par un jugement équitable, le Créateur retire ses dons , desquels l’homme orgueilleux n’était pas content ; si bien que l'homme perdit aussitôt la véritable science du bien et du mal , et il ne resta plus en son âme que la vaine curiosité de la rechercher dans la créature.

C’est ainsi que nous allons, hommes misérables, cherchant curieusement le bien , et tâchant de le goûter partout où nous en voyons quelques apparences. Et comme toute âme curieuse est naturellement inquiète, notre humeur remuante et volage ne pouvant s’arrêter à un seul désir, se partage en mille affections déréglées, et erre de désirs en désirs par un mouvement éternel. De là vient que l’homme animal ne peut comprendre ce que dit le Seigneur Jésus, qu'il n’y a qu’une chose qui soit nécessaire : et la raison en est évidente; car nous ne croyons pas pouvoir être heureux, si nos désirs ne sont satisfaits; et ainsi notre cœnr étant échauffé d’une infinité de désirs, le vieil Adam ne peut pas entendre qu’il trouve

' n< (ïril. Del , Ub. XIV, ca|i. XUJ, I. Tll, col. 964, MS

> Om. iii,s.

POUR U^E VÉTÜRE.

jamais la Célicité en ne ponrsuivont qu'une seule chfl». O misère! A aveuglement, qui établit la félicité i contenter les désirs irréguliers qui sont causés par la maladie I Éveillez-vous , A enfants d'Adam , retournez A l'unité sainte de laquelle vous êtes déchus par la pernicieuse curiosité de chercher le bien dans les créatures ; au lieu de partager vos désirs, apprenez du sauveur Jésus à les réunir, et vous saurez le secret de les contenter : Porro vnutn esinecessarium. Cessez de m'inquiéter, désirs importuns , ne prétendez pas partager mon cœur; laissez-moi écouter le ^igneur Jésus , qui m'assure , dans son Évangile , qu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire.

Et certes, quand Je considère, mes très-chères sœurs, qu’entre tous les êtres que nous connaissons, il n'y a que Dieu seul qui soit nécessaire, que tout le reste change , tout le reste passe , qu’il n'y a que notre gmnd Dieu qui soit immuable; Je fais ce raisonnement en moi-même : S'il n'y a qu'un seul être qui soit nécessaire en lui-même , il n’y a rien aussi , A l'égard des hommes , qu’une seule opération nécessaire, qui est de suivre uniquement cet on nécessaire : cor il est absolument impossible que notre repos puisse être assuré , s'il ne s'appuie sur quelque chose qui soit immobile. Plus une chose est réunie en elle-même , plus elle approche de l'immutabilité. L'unité ne donne point de prise sur elle , elle s'entretient égalemetit partout : au contraire, la multitude cause la corruption , ouvrant l’entrée A la ruine totale par la dissolution des parties. Il faut donc que mon CŒur aspire A l'unité seule, qui associera toutes mes puissances, qui fera une sainte conspiration de tous les désirs de mon Ame A une fin éternellement immuable : Porro unum est necessarium.

Je m'élève déjA, ce me semble, au-dessus de toutes les créatures mortelles ; animé de cette bienheureuse pensée, je commence A découvrir la stabilité que me promet le sauveur Jésus dans la troisième partie de mon texte ; Maria opiimam partent elegit, quœ non auferetur ab ta :

• Marie a choisi la meilleure partie , qui ne lui

• sera point Atée. • Oui , si nous suivons fortement cetun nécessaire , qui nous est proposé dans notre évangile , nous trouverons rme assurance infaillible parrni les tempêtes de cette vie.

Et comment, me direz-vous, chères soeurs, comment pouvons-nous trouver l'assurance ; puisque nous gémissons encore Ici-bas sur les fleuves de Babyl<me , éloignés de la Jérusalem bien heurense qui est le centre de notre repos 7 Saint Augustin vous l'expliquera par une doctrine exediente, tirée de l'apAtre : • Nous ne sommes

• pas encore parvenus au ciel ; mats nous y avons « déJA envoyé nne sainte et salutaire espérance ; >

Jam spem prœmisimus, dit saint Augustin ■ ; et ce grand homme nous fait comprendre quelle est la force de l'espérance, par une excellente comparaison. Nous voguons en la mer, dit ce saint évêque; mais nous avons déJAJeté l'ancre au ciel , quand nous y avons porté l’espérance , que l'apAtre appelle l'ancre de notre âme '. Et de même que l'ancre, dit saint Augustin, empêche que la navire ne soit emporté; et quoiqu'il suit au milieu des ondes , elle ne laisse pas de l'établir sur la terre : ainsi quoique nous flottions encore ici-bas, l’espérance qui est l’ancre de notre Ame , et que nous avons envoyée an ciel , fait que nous y sommes déjA établis.

C’est pourquoi je vous exhorte , ma très-chère soeur, A mépriser généreusement la pompe du monde, et A choisit la meil leurc part, qui ne vous sera point Atée. Non certes, elle ne vous sera point Atée ; votre retraite , votre solitude , vous fera commencer dés ce monde une vie céleste : ce que vous commencerez sur la terre , vous le continuerez dans l'éternité. Dites-moi , que cherchez-vous dans ce monastère? Vous y venez contempler Jésus, écouter Jésus avec Marie la contemplative; vous y venez pour louer Jésus, pour goûter Jésus , pour aimer uniquement ce divin Jésus : c’est pour cela que vous séparez votre coeur de l’empressante multiplicité des désirs du siècle. Que font les [saints dans le ciel? Ils jouissent de Dieu dans une bienheureuse paix , qui réunit en lui tous leurs désirs; ils le contemplent avec une insatiable admiration de ses grandeurs ; ils l'aiment avec un doux ravissement, qui leur fait toqjours trouver de nouvelles délices dans l’objet de leur amour; et le saint transport, dont ils sont animés, ne leur permet pas de se lasser jamais de louer et de célébrer ses miséricordes. Voilé , ma chère soeur, le modèle de la vie que vous allez embrasser. Qu’elle est aimable I qu'elle est heureuse I qu'elle est digne de votre empressement, et de remplir tous vos jours 1]

Mais achèverons-nous ce discours sans parler de la divine Marie, donc nous célébrons aujourd'hui la nativité bienheureuse? Allons tous ensemble, mes très- chères sœurs, allons au berceau de Marie, et couronnons ce sacré berceau , non point de lis ni de roses , mais de ces fleurs sacrées que le Saint-Esprit fait éclore ; je veux dire , de pieux désirs et de sincères louanges. Regardons l’incomparable Marie comme le modèle achevé de la vie 'retirée et intérieure; et tâchons de remarquer en sa vie, selon la portée de l'esprit humain, la pratique des vérités admirables que son Fils notre Sauveur nous a enseignées.

> /• Pt. L»IV. n* 3; I- IV, col. S03.

• Ucir. VI , I» .

POim U.NK VÉTUUK.

SERMON

rntoiÉ

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