‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 144 sur 273 · IV, II · texte numérisé non relu

IV, II

point éloigner de notre première pensée , ne vous semble-t-il pas entendre notre brave Capitaine, qui pour porter en nos cœurs une vigoureuse résolution : Qui m’aime me suive, dit-il ; il est vrai que Je vous mène à de grands périls ; mais sou venez- vous que Je vous commande de me suivre, et non point de marcher devant.* Or,uous

• n'avons point un pontife qui ne sache pas

• compatir à nos infirmités • : A'on habemus pontifteem, qui non possit compati infirmitatibus nostris '. Comprenez maintenant combieu ces paroles nous invitent à croître toujours.

Quand ces deux difficultés concourent en un même objet, savoir, la nécessité de le suivre et l’impossibilité d’y atteindre, il ne reste qu'une chose à faire, qui est d'avancer toujours. Or, tel est le Fils de Dieu, l'exemplaire de notre vie. Nous voyons dans ses actions, premièrement, la lumière de scs vertus qui nous doit conduire; et en second lieu , la perfection où nous ne pouvons parvenir, il faut donc courir incessamment après lui , selon la mesure qui nous est donnée, comme cc brave athlète saint Paul, qui court Incessamment vers le but de la carrière ; Ad destinalum persequor, dit-il •; c’est-à-dire, ■ Je

• poursuis toujours ma pointe; Je ne cesse de < pousser en avant au point où l’on me montre

• le terme de ma carrière , qui est Jésus-Christ. • Mais considérant entre son Maître et lui une distance infinie, il s'étonne d'avoir si peu avancé, et oublie , dit-il , cc qui est derrière lui ; c’est-àdire, qu'il ne fait point d'état de l'espace qu'il a couru : Quœ quidem rétro sunt obtiviscens. Quant à ce qui lui reste , où il ne voit point de bornes, il s’y étend : il veut dire qu’il passe ses forces, et sort en quelque façon de soi-méme pour y arriver : Ad ea qu(p sunt priora extendens meipsum; d’où Je conclus que la perfection du christianisme ne consiste point en un degré déterminé. ür, ce que vous recherchez dans le genre de vie que vous embrassez , c'est la perfection du christianisme, et par const''qucnt ne vous lassez Jamais de monter : allez de vertu en vertu , si vous voulez voir le Dieu des dieux en Sion

Et pour ramasser en trois mots toute l’instruction de ce discours , détachez-vous entièrement de vous-même : vous y êtes obligée par l’action que vous allez foire , et par les conseils évangéliques que vous professez : Abneget semetipsum . Persévérez; c'est ce que vous enseigne la nature de vos vœux , qui est immuable ; Tutlat crucem suam inotidie. Enfin augmentez, si vous ne vou-

' tuhr. IV, 15.

■ Philiep. 111. 13. 13, II.

' P>. lAVXlll, 8.

POUR f.NE PROmSIOiN.

lez aller contre la fln de votre vuciition , qni est la perfection du christianisme : avancez donc toujours, en suivant Jésus : El sequatur me. C’est ee que j'avaisà vous dire, touchant l'exposition de mon texte ; maintenant , pour ne point retarder vos désirs, je m’en vais conclure.

Par quel ordre de la Providence est -il arrivé que cette journée , qui va vous voir tout à l'heure sortir du monde , touchât de si prés celle qui vous y a vu faire votre première entrée , et que presque un même temps fût témoin de votre naissance et de votre mort ? N’est-ce point que Dieu veut vous faire entendre par là que vous n’étes née que pour cette vocation? ou bien que pendant ces jours qui , selon la révolution des années , vous ri'présentent les premiers de votre vie , vousen devez commencer une nouvelle au service de Jésus-Christ? Quoi qu’il en soit , ma très-chère soeur, et quoi que ce soit que ce Roi des siècles vous veuille sif^nifler par cette bienheureuse rencontre, je le prie de le faire profiter à votre salut.

Cet ancien disait qu’il n’avait vécu que depuis (|u’il s’était retiré dans la solitude. Puisse notre prand Dieu combler de tant de douceurs la solitude plus sainte où vous vous jetez , que vous commenciez seulement de cette matinée à compter vos jours ; puissiez-vous devenir aujourd'hui enfant en Jésus-Christ; et que ee mercredi, qui vous doit être si mémorable , soit dorénavant le jour de votre nativité !

C'est aussi en ce même jour, ma très-chère sœur, que vous fûtes baptisée. Vous n’avicz fait que le premier pas dans ce monde, et déjà on vous obli^teait par un acte public d’y renoncer. Vous n’aviez alors pour toute voix que des cris ; l'Eglise vous prêta la sienne pour faire cette généreuse dràlaration ; après quoi vous fûtes lavée de l’eau du baptême, où, laissant les ordures de votre première nativité, vous reprîtes une nouvelle naissance non point de la chair, mais d’un esprit pur, et d’une eau sanctifiée par des paroles de vie. O que vous célébrerez dignement aujourd’hui l’anniversaire de votre baptême I puisque vous allez non-seulement quitter le monde en esprit, mais que vous lui allez arracher votre corps et rompre avec lui toute sorte de commerce.

L’on a toujours cru dans l'Église que le martjTe était un baptême; et les saintes pénitences, que l'on voue de pratiquer dans les monastères , ne peuvent-elles point passer pour un nouveau genre de martyre, dans lequel Dieu ne voit rien qui ne plaise à sa majesté, puis(|UP le [>ers:cutcur et le patient lui sont agréables? Que si le grand Cyrille de Jérusalem a bien pu apin-ler le baptême un sépulcre et une mère', n’en pu s- je ■ Ciilcthti X» , .Vÿ<(. Il, n' >, i> 312.

pas dire autant de la cérémonie de ce jour, dans laquelle votre chair ensevelie donnera place à la pure vie de l’esprit? Heureuse à qui la perte de si peu de chose va valoir un bien éternel ; qui , par un aimable artifice , quittez tout pour tout retrouver en Dieu , et ainsi deviendrez ce que dit saint Paul ■ , . comme n’ayant rien et possédant « toutes choses 1 -

• Mais sachez , ma sœur, que ce monde que TOUS quittez a intelligence chez vous, et que, durant tout le temps que vous demeurerez sur la terre , il ne cessera jamais de vous persécuter. Il tentera toutes sortes de voies et toutes sortes d'artifices pour vous embarrasser dequelque affection sensible. AhI ma très-chère sœur, donnezvous bien de garde de l’écouter. Ne voyez-vous pas que le démon est toujours à épier l’occasion de vous perdre, qu’il ne cesse de dresser quelques batteries nouvelles pour vous attaquer ? quelle honte serait-ce si votre esprit avait moins de soin de se conserver , que la chair et le monde n'en ont de vous nuire ! Regardez les passionnés de la terre , comme ils sont constants dans leurs poursuites insensées : faut-il que la folie de la chair soit plus prévoyante que la sagesse du ciel?

Je ne doute pas que vous n’ayez au commencement une grande ardeur dans les moindres choses, et j’espère que Dieu vous la conservera ; mais il faut y prendre garde. Qu’il est facile , ma chère sœur, de se relâcher, et que nous nous persuadons facilement qu’il n’est pas besoin de se donner tant de peine! et cependant il n’y a rien de si dangereux. La dévotion ne se perd jamais que par le relàcliement. Il en est comme d’une voûte; tant que toutes les pierres s’appuient l’une l’autre , elle résiste à toutes sortes d’efforts , et ne peut jamais être abattue que par pièces : de même la dévotion , qui consiste dans un certain accord de tous les sentiments de l’âme , est trop forte quand toutes les parties se prêtent un mutuel secours; elle ne se peut perdre par un autre moyen que par le relàcliement.

Il y a certaines petites choses que nous avons peine à croire si nécessaires ; c’est pourquoi nous les omettons assez facilement : mais c’est un artifice du démon. Sou venez- vous que les plusgrandes choses dépendent d’un petit commencement ; qu’il faut avoir fait le premier pas , avant que d'élrc renversé dans un précipice. Nous ne nous apercevons pas du changement , tant que nous ne voyons pas une notable altération; et cependant

■ II. Cor. VI, 10.

* ce sermoo parai! être une extension ou an

(Ii''N'el4>|ipfnK’iit di*?! di^.i rnoncées dans le corps du

(liivciiiirs, et que BoAsiict se sera proposé de trotrr d'une nnmcile tninicre diiis ({Uflque autre occasion. {SdU.dt DJ-rii.)

POUR UNE PROFESSION

les forces se diminuent , et le démon gagne peu à peu ce qui lui aurait été inaccessible , s’il y eût prétendu du premier abord. Il se faut donc bien garder de faire comme ces âmes lâches. Ahl disent-elles, pour cela c’est peu de chose, je serai plus exacte dans les choses d'importance : comme si celle qui manque dans ce qui est plus facile pouvait se promettre de venir à bout des grandes difficultés. Pour moi je ne voudrais dire que trois mots à une personne de cette sorte.

N'est-il pas vrai que nous ne nous maintenons que par la grâce de Dieu? Vousn’en pouvez douter; et si cela est, d’ou vient que vous vous promettez d’être ponctuelle dans les soins importants, bien que vous soyez négligente dans les choses qui vous paraissent de moindre conséquence? Vous qui avouez que, dans l’état de la plus grande perfection , il n'y a que Dieu qui puisse vous soutenir, comment pouvez-vous vous assurer de vous retenir, lorsque vousavez donné le premier branle à votre âme du côté du penchant? Est-ce par votre propre force,ouparccllede Dieu? Si vous croyez le pouvoir par vous-même , c’est une grande vanité ; si vous l’attendez de Dieu , c’est une grande imprudence; car il ne se peut rien concevoir de plus imprudent que de reconnaître que nous dépendons de Dieu , et de lui donner snjet de nous abandonner par nos négligences.

Par où vmvs voyez, ma très-chère sœur, que de négliger les petites choses , ce n'est pas une faute si peu considérable que nous nous l’imaginons, et que, bien qu’elle ne semble pas grande en ellemême , elle est extrêmement dangereuse dans ses eonséquences. C'est pourquoi je vous dis avec l'apôtre : State in Domino' : ■ Tenez ferme, et • demeurez dans Notre-Scigneur. • Mortifiez- vous dans les petites choses , afin de vous accoutumer â vaincre dans les grandes tentations. Refusez tout ce qui vous viendra de la part du monde, Jusqu’au moindre présent, pour ne lui pas donner la moindre prise ; et surtout vivez de telle sorte dans la religion , qu’on ne vous puisse pas reprocher, an jour du jugement, qu'en vous le commencement valait mieux que la fin : de peur que votre ferveur ne passe pour une dévotion légère , ou pour un amour de la nouveauté.

Nous avons vu, ma sœur en Jésus-Christ, qu’il est nécessaire de renoncer entièrement au monde , et qu’il faut persévérer dans cette aversion, pour acquérir la perfection de cette vie solitaire que vous embrassez. Il semble qu'il n’y ait plus rien â ajouter â ces deux choses. Et en effet, je ne voudrais pas en dire davantage, si je n’avais â par-

ler à une épouse de Jésus-Christ ; mais il faut vous porter au plus haut degré, puisque vous avez résolu de suivre le chemin de la perfection. Je vous dis donc qu’il ne suffit pas de persévérer, il faut croître, ma sœur, et courir toujours de plus en plus a Jésus-Christ.

Je pourrais vous dire , pour établir cette vérité, qu'un bon courage ne peut se prescrire de bornes ; que l'amour qui craint d’aller trop loin n’est qu'un (aux amour; que le chemin du ciel étant extrêmement rolde , ce serait une grande témérité de prétendre y marcher d’un pas égal ; qu’il faut toujours faire contention ; que qui ne s’efforce pas de monter, il faut qu’il soit renversé de son propre poids; que nous ne saurions nous acquitter des obligations que nous avons à Dieu , quand nous y emploierions une éternité avec toute l’ardeur imaginable; et partant, que ce serait bien manquer de courage et une grande ingratitude , de nous borner lâchement à un commencement de vertu mal affermie , contre toute prudence , contre les enseignements et l’exemple du Fils de Dieu , contre les sentiments que vous doit inspirer la générosité du christianisme et l’amour d’un si bon père, tel qu’est notre Dieu. Je ne doute pas que vous ne vous rendissiez à ces raisons : mais il faut vous faire voir combien est étroite l’obligation que vous avez de croître jusqu’à la mort.

Je vous dis donc , ma -<üeur, que si vous n’avez dessein de vous avancer toujours , il ne vous sert de rien d’entrer dans un cloître , ni de vous attacher à Dieu par les promesses solennelles que vous allez faire. Pourquoi quittez-vous les empêchements du monde? n’est-ce pas parce que vous aspirez à la perfection avec la grâce de Dieu? Or, la perfection du christianisme n’a point de bornes assurées, d’autant qu’elle se doit former sur un exemplaire dont il n’est pas possible d’imiter toutes les beautés. C’est Jésus-Christ , ma sœur, le Fils du Père éternel , celui qui porte tout le monde par sa parole , en qui habitent toutes les richesses de la Divinité. Puis donc que nous ne pouvons jamais atteindre à nous conformer parfaitement à Jésus-Christ, tout ce que nous pouvons , c’est do tâcher d’en approcher de plus en plus. Et si la perfection du christianisme n’est pas dans un degré déterminé, il s’ensuit qu’elle consiste à monter toujours. Et partant, ma sœur, vous proposer d’atteindre à la perfection , et vous vouloir arrêter en quelque lieu, c'est contraindre vos propres desseins ; c’est aller contre votre vocation que de prescrire des bornes à votre amour. 1,’Esprlt de Dieu , que vous voulez faire absolument régner sur vous, ne saurait laisser ses entreprises iinparfuites; il porte tout au plus haut

* rhtiifff. 1» , I.

l’OtU LA PROFESSION

quand on le laisse dominer sur une âme.

Considérez comme l'ambition ne saurait trouver de bornes, quand on lui laisse prendre le dessus sur la raison : et nous pourrions croire que l'Esprit de Dieu ne nous voudrait pas pousser à rechercher ce qu'il y a de meilleur? Cela est bon dans les âmes où on le tient en contrainte. Mois vous, ma sœur, vous vous captivez pour donner la liberté tout entière à l'Esprit de Dieu ; laissezle agir dans votre âme. La charité qui opère en vous vient de Dieu , et ne demande autre chose que de retourner à sa source : si elle est forte en votre âme, elle ne ces.sera de l'entraîner pnr l'impétuosité de sa course , Jusqu'à tant qu'elle se soit reposée dans le sein du Bien-Aimé.

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