DE SAINT PIERRE NOLASQUE
. pour le salut de vos âmes. » Un martyre, c'est la privation du martyre , le vrai néant C’est ce qui touche saint Pierre Nolasque; sa personne ne lui est plus rien, quand il voit un Dieu se donner lui-m&ne ; il n'y a point de cachots dans lesquels il n'aille chercher de pauvres captifs, pour leur rendre leur liberté aux dépens de sa propre vie.
Le voyez- vous, messieurs, traitant avec ceban' tare de la délivrance de ce chrétien? S'il manqne quelque chose an prix, il offre un supplément admirable : il est prêt A donner sa propre personne; il consent d’entrer dans la même prison, de se charger des mêmes fers, de subir les mêmes travaux , et de tendre les mêmes services. O grâce de la rédemption I que vous opérez dans son âme I II a un cœur de Jésus , qui n’a ni de vie ni de liberté que pour la rédem^ion de ses frères. C’est l’esprit d’un Dieu rédempteur, qui le rend capable de ces sentimente : car admirez la suite de cette action. Prisonnier entre les mains des pirates, pour ses frères qu’il a délivrés, il préfère son cachot à tous les palais, et ses chaînes à tous les trésors. 11 n’y a rien qui puisse égaler sa joie ; et je ne m’en étonne pas. La liberté plaît à la nature; la captivité, à la grâce ; et saint Pierre Nolasque goûte l’une et l’autre, portant en lui-même la captivité, et possédant la liberté dans ses frères , qu’il a heureusement affranchis d’une misérable servitude. Il est satisfait, puisque ses frères le sont ; et pour ce qui regarde sa liberté propre , il la méprise si fort , qu'il est toujours prêt de l'aiiandonner pour le moindre des chrétiens captifs, ne désirant d'être libre que pour s’engager de nouveau en faveur des autses esclaves. Voyez ce que lui apprend un Dieu rédempteur. On veut l’engager à la cour, dans les liens de la fortune : il le refuse , et il court pour se charger d’autres liens; ce sont les liens de Jésus-Christ.
Je ne sais si je pourrai vous faire comprendre ce que Dieu roc met dans l’esprit , pour exprimer les transports de la charité de ce grand homme. Il me semble en vérité, chrétiens, qu’il goûte mieux dans les autres la douceur de la liberté, qu’il ne le ferait en lui-même. Car le plaisir d’être libre , quand ii s’attache à nous-mêmes, étant un fruit de notre amour-propre, le chrétien doit craindre de s’abandonner à cette douceur trop sensible. Quand est-ce donc un homme de Dieu goûtera le plaisir de la liberté dans toute son étendue? Quand il ne la goûtera que dans ses frères affranchis. Telles sont les délices de Pierre Nolasqne. Pendant qu’il est dans les fers, il ressent tout le plaisir et toute la joie de ceux qu’il a délivrés;etil le ressent d’autant plus, que cette joie oc le Datte qu’en le dépouillant de lui-meme,
pour lui faire trouver son repos dans le rejios de ses frères.
Telle est la joie du Dieu rédempteur. Écoutez le divin apûtre : Pmposilo silri gaudio siutiniiit crucem ' : • Il a enduré la croix , s’étant proposé
• une grande joie. • Quelle joie pouvait goûter ce divin Sauveur dans cette langueur, dans cette tristesse, dans cet ennui accablant dans lequel sa sainte âme était abîmée? Quelle joie, dis-je, pouvait-il goûter, qui ait fait dire A l’apAtre ; Proposilo sibi gaudio F Joie divine, joie tonte céleste et digne d’un Dieu Sauveur, la joie d’affranchir les hommes captifs, en donnant son âme pour eux.
Pour tirer quelque utilité d'un si grand exemple, faisons cette observation, que nous devons honorer la charité d’un Dieu rMempteur en deux manières différentes. Nous la devons honorer par une généreuse indépendance , nous la devons honorer par une extrême sujétion. Car, ainsi que nous avons dit, un Dieu se prodiguant pour les âmes, nous apprend également A nous estimer et A nous mépriser nous-mêmes. L’estime que nous devons avoir de nous-mêmes nous rend libres et indépendants ; le mépris que nous devons faire de nous-mêmes nous doit rendre esclaves volontaires, pour honorer la charité de celui qui, étant libre et indépendant, s’est assujetü pour notre salut à des extrémités si cruelles.
Saint Paul parle ainsi aux fidèles ; • Vous avez
• été achetés d’un prix infini, ne vous rendez pas « esclaves des hommes *. • Rachetés d’une si grande rançon, ne ravilissez pas votre dignité : vous qu’un Dieu a daigné payer au prix de son sang , ne soyez pas dépendants des hommes mortels ; ne prodiguez pas une liberté qui a tant coûté à votre Sauveur. Tel est le précepte de l’apôtre; et il semble que Pierre Nolasque agit au contraire; et je vois que pour Imiter unDieu rédempteur, il se rend esclave deâ hommes , et des hommes ennemis de Dieu. Entendons le sens de l’apôtre : . Vous qui êtes rachetés par un si grand
• prix, ne vous rendez pas, dit-il , serviteurs des . hommes. • Ne vous rendez pas les esclaves de leurs vanités ; mais rendez-vous esclaves de leurs besoins. Ne vous rendez pas leurs esclaves en adhérant A leurs erreurs; mais leurs esclaves en soulageant leurs nécessités. Ne vous rendez pas leurs esclaves par une vaine complaisance ; mais rendez-vous leurs esclaves par une charité sincère et compatissante : Per charitalem scrvttc invieem’.
Entrons dans le détail de cette morale. Un de vos amis vous aborde , un de ces amis mondains
’ ffebr. \ll, 2.
» 1. Cor. VII, ïl.
i Caial. V, 11.
PANÉGYRIQUE
qui vous aiment pour le siècle et tes vanités : il vous veut donner un sageconseii. Comme ii vous honore et qu’ii vous estime, ii désire votre avancement : c’est pourquoi ii vous exhorte de vous embarquer dans cette intrigue, peut-être malicieuse; d'engager ce grand dans vos intérêts, peut-être au préjudice de votre conscience. Prenez garde soigneusement, et ne vous rendez pas esctaves des hommes. Eutrez en considération de ce que VOUS êtes, peusez ce qu’un Dieu a donné pour vous. Quand on vous représente ce que vous valez, pour vous engager dans des desseins ambitieux : Vous ne me connaissez pas tout entier, je vaux inflniment davantage : no vousmettez pas tout seul dans la balance, pesez- vous, dit saint Augustin, avec votre prix : Appende te citm pretio tuo ■ ; et si vous savez estimer votre éme, vous verrez qu’aucune chose n’est digne de vous , qui ne soit digne premièrement de Jésus-Christ même. Vous êtes digne de cet emploi , vous diton : mais est-il digne de ceque jesuis,devez-vous répondre? Ne soyons donc pas si vils à nousmêmes , nous qui sommes si précieux au Dieu rédempteur, que nous nous rendions esclaves des complaisances mondaines. C’est ainsi que nous devons estimer notre âme pour laquelle Jésus- Christ a donné la sienne.
Mois apprenons aussi à nous mépriser, et à dire avec l’apêtre : • Mon âme ne m’est pas précieuse • Si nos frères ont besoin de notre secours , quelque indignes qu’ils nous paraissentde cette assistance , ne craignons pas de nous prodiguer pour les secourir. Car Jésus n’a pas dédaigné de prodiguer et sa vie, et sa divine personne, pour le salut des pécheurs. Méprisons donc saintement notre âme, ayons-la toujours en nos mains pour la prodiguer au premier venu : Anima mea in manibus mets semper O sainte charité I rendezmoicaptif des nécessitésdes misérables, disposez en leur faveur, non-seulement de mes biens, mais de ma vie et de ma personne. C’est ici qu’il faut pratiquer tou tes ces contrariétés évangcl iques , de perdre son âme pour la conserver, de la gagner en la prodiguant, de la rendre estimable par le mépris même.
Car en effet, chrétiens, quelle gloire, quelle grandeur, quelle dignité dans ce mépris! Saint Pierre Nolasque ne s'estime rien , il s'appelle un vrai néant, et préfère la- liberté du moindre esclave à la sienne, Et vous voyez qu'en se méprisant, il participe à la dignité du Sauveur des âmes, qui s’est montré non-seulement le Sauveur,
‘ Knar. ii , in Psal. mil, u* ♦, I. iv, col. 1»3.
• Jet, SX, 31.
^ Pt, CXTU4« IW*
mais encore le maître et le Dieu de tous, en se donnant volontairement pour tous.
Hat le zèle de Dieu me presse. Je ne veux plus que. mon âme soit à moi-même. Venez, pauvres ; venez misérables; faites de moi ce qu’il vous plaira, je suis à vous, je suis votre esclave. Ce n’est pas moi , messieurs, en particulier qui vous parleainsi ;maisje vous exprime, comme je peux, les sentiments d’un vrai chrétien. O Dieu , qui nous donnera que des âmes de cette sorte , libres parleur servitude , dégagées et indépeudantes par leur dépendance, travaillent au salut des hommes? l'Egliseauraitbientêt conquis tout lemonde. Car tel le est la règlede l’Évangile ; Il faut que nous nous donnions à ceux que nous voulons gagner A Jésus-Christ. Voulons-nous les assujettir, il faut nous assujettir A leur service ; et nous devons , pour ainsi dire , être leur conquête , pour les rendre capables d’être la nêtre. Pourquoi est-ce qu’un Paul, un Céphas, un Apollo,et tant d’autres ouvriers iidèles ont conquis tant d’âmes A notre Sauveur?C’est A cause qu’ils sedonnaient sans retenue aux âmes ; Omnia vestra sunl;
« Tout est A vous , dit l’apêtre ' , et Paul , et Cé- • phas, et Apollo; » tout est A vous, encore une fois. C’est pourquoi tout était A eux , parce qu’ils étaient A tous sans réserve.
Dieu nous a fait connaître, en la vie de notre grand saint , l’efQcace de cette charité si bienfaisante. On a vu un mahométan , astrologue , médecin , parent du roi maure d’Andalousie ; c’est- A-dire, si nous l’entendons, un homme dans lequel tout combattait contre l’Évangile; la religion, la science, la curiosité, la fortune; qui baissa néanmoins la tête sous le joug aimable de Jésus-Christ , convaincu par le seul miracle de la charité de saint Pierre Nolasque. Il voyait un homme qui se donnait pour des inconnus; l’image du mystère de la rédemption lui fit adorer l’original : Il crut A la charité que Dieu a eue pour les hommes, en voyant celle que ce même Dieu inspirait aux hommes pour leurs semblables. Il n’eut point de peine A comprendre que ce grand oeuvre de la rédemption , que les chrétiens vantaient avec tant de force, était réel et véritable; puisque l’esprit en durait encore, et se déclarait A ses yeux avec une telle efllcace dans cet illustre disciple de la croix. Il se jette donc entre ses bras ; et non content de recevoir de lui le baptême, il lui demande l’habit de son ordre, avide de pratiquer ce qui l’avait gagné A l’Église : Si cornprehendam in quo et comprehensvs sum a Christo Jesu‘. Hal si l’on voyait reluire en l’Église cette charité dé-sintéressée toute la terre so
• I. Cetr. III, 23.
* PhÜtpp, Ml, Vi.
DE SAINT PIERRE NOLASgUE.
convertirait. Car qu’y aurait-il de pius efllcace, pour faire adorer un Dieu se iivrant pour tous, que d’imiter son exemple? Hoc enim sentite in vobis quoi et in Chrislo Jesu< : • Soyez
• dans la même disposition où a été Jésus-Christ. > Renonçons donc à nous-mêmes , pour gagner nos frères; c’est à quoi nous invite saint Pierre Nolasque. Il y invite les autres ; mais , mes pères , il vous y a dévoués : c’est le sujet de ma troisième partie.
THOISIBMI POIKT.
C’est un précepte de I’ap6tre,de ne point considérer ce qui nous touche, mais ce qui touche les autres : Hon quœ sua sunt singuli considérantes, sedeaquœ aliorum'. C’est la perfection de la charité , et c’est par ià que nous nous montrons les véritables disciples de celui qui a méprisé son honneur, qui a oublié sa propre pcrsoniM , qui a donné enfin son âme pour nous.
Ce précepte de saint Paul prend son origine de celui de Jésus-Christ même. Car écoutez comme il parle A ses saints disciples la veille de sa passion douloureuse : • Je vous donne, dit- il, un
• nouveau eommandement , qui est que vous
• vous aimiez les uns les autres comme je vous
• ai aimés : « Mandatum novum do vobis, ut diligatis invieem sicut dilexi vos K La force de ce précepte est dans ces paroles, • Comme je
• vous ai aimés : » et par là il faut que nous entendions, que, comme il nous a aimés jusqu’à s’oublier soi-même pour notre salut; ainsi pour aimer nos frères dans la perfection qu’il désire, nous devons regarder avec saint Paul , non ce qui nous touche en particulier, mais ce qui touche les autres.
N’estcepas pour cette raison qu’il nousadonné son saint corps , mémorial éternel de la charité infinie par laquelle il s’est donné pour notre salut? Il ne nous donne son corps que pour nous donner son esprit ; car c'est loi qui nous a dit que . c’est l’esprit qui vivifie , et que la choir par ■ elle-même ne profite pas *. « Il nous donne son corps , afin de nous donner son esprit ; et quel est l’esprit de Jésus , sinon cet esprit de charité pure , toujours prête à renoncer à soi-même , pour servir aux utilités et au salut du prochain? Ainsi ce divin Sauveur, non content d’avoir pratiqué cette charité excellente , de se donner pour scs amis , nous a laissé son esprit , afin que nous ne soyons plus à nous-mêmes, mais à ceux qu'il a faits nos frères, et non seulement nos frères, mais nos propres membriis.
• Philipp. U , 5,
» Ibid. 4.