‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 151 sur 273 · DE SAINT PIERRE NOLASQUE · texte numérisé non relu

DE SAINT PIERRE NOLASQUE

rt cotte rcligton moDStrueusc , qui se dement ellemême, a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie , pour tout miracle ses armes, armes redoutables et victorieuses, qui font trembler le monde, et rétablissent par force l'empire de Satan dans tout l’univers.

O Jésus I Seigneur des seigneurs , arbitre de tous les empires, et Prince des rois de In terre, Jusqu’à quand endurerez- vous que votre ennemi déclaré , assis snr le trdne du grand Constantin , soutienne avec tant d’armées tes blasphèmes de son Mahomet, abatte votre croix sons son croissant, et diminue tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées? Est-ce que vous réservez cette redoutabte puissance , pour faire souffrir à votre Église cette dernière et effroyable persécution que vous lui avez dénoncée 7 Est-ce que , pour entretenir votre Église dans le mépris des grandeurs , comme elle y a été élevée , en même temps que vous lui donnez la gloire d'avoir des rois pour enfants, vous abandonuez , d'un autre cété, à votre ennemi capitaJ , comme un présent de peu d’importance, le plus redoutable empire qui soit éclairé par le soleil 7 Ou bien est-ce qu'il ne vous plaît pas que votre Église, nourrie dans les alarmes , fortifiée par les persécutions et par les terreurs , jouisse dans ia paix même d’une tranquillité assurée? Et c'est pour cette raison que vous lui mettez, comme sur sa tète, cette puissance redoutable qui ne cesse de la menacer de la dernière désolation.

En effet , chrétiens , ç’a été le conseil de Dieu que l'Eglise fût établie an milieu des flots , qui frémissent impétueusement autour d’elle , et menacent de l’engloutir. C’est pourquoi saint Augustin, expiiquaut ces paroles du sacré Psalmiste, fAilenlur insulw muUœ' , dit que ces Iles vraiment fortunées , qui doivent se réjouir du n>gne de Dieu, sont les Églises chrétiennes, environnées de toutes parts d’une mer irritée , qui menace de les engloutir et de les couvrir sous ses ondes. Tel est le conseil de Dieu ; et je regarde la paissance mahométane comme un océan indomptable, toujours prêt à inonder toute l'Église, sa furie n’étant arrêtée que par des digues entr'ouvertes ; ce sont tes puissances chrétiennes , toujours cruellement divisées. Et u'étaient-cc pas ces divisions qui avaient ouvert autrefois aux sultans , successeurs de Mahomet , une entrée si large, que du temps de Pierre Nolosquc les Espognes même étaient entièrement inondées?

C’est ce qui lui perce le coeur. Il est nuit et jour persécuté des cris des captifs; il faut qu'il

‘ I» Pmi. v;vi. n* *, I. iv, c«l.

coure à leur délivrance. Ne lui dites pas que la noblesse de son extraction , et le crédit qu’il a auprèsdu roi d’Aragon, dont il a été précepteur, l'appelle à des emplois plus Illustres : il court après ces captifs. Il fallait qu'il descendit de bien hautà l’humilialion d’un emploi si bas selon l’estime du monde, pour mieux imiter celui qui est descendu du ciel en la terre : imiter un Dieu rédempteur, c’est toute la gloire qu'il se propose. Par mille traverses, par mille périls il va délivrer ses frères : content de tout donner, de tout sacrifier, pourvu qu’il leur procure la liberté , ou du moins quelque soulagement à leurs maux , pour les leur rendre plus supportables. Et pourrais-je vous exprimer les empressements de sa sollicitude pour subvenir à leurs besoins, les attendrissemeuU de sa charitéà la vue de leurélat, tous les efforts de son zèle en faveur de ces Infortunés captifs? Il sent toutes leurs peines, il est pénétré de leurs dangers; et plus prisonnier qu’eux tous , par ces chaînes invisibles dont la charité le serre , fl porte tout le poids de la misère de chacun de ses frères , il s’en voit continuellement pressé , il n’est occupé qu’à y apporter quelques remèdes. Qui souffre dans ces noirs cachots, sans qu’il souffre avec lui ? Qui est faible au milieu de tant d’épreuves , sans qu’il s’efforce de le soutenir? Qui est scandalisé sans que son cœur brûle du désir de le relever ■ ?

Tels sont les sentiments que la charité forme dons l’àme de Pierre N'olasque , telle est la conduite qu’elle lui inspire. Et que ne produirait-elle pas en vous , si vous étiez animés du même esprit? • Revétez-vous donc comme des élus de

• Dieu , saints et bien-aimés , d’entrailles de mi- “ séricorde, de bonté, d’humilité, de douceur,

• de patience, • afin de vous secourir mutuellement avec tout l'épanchement d’une tendresse vraiment chrétienne : Induite vos eryo sicul elecii Dei, sancli et dilecli, viscera misericurdiœ, benignilatem , humititatem , modesliam, patienliam *.

Dieu commence, pour vous donner l’exemple ; imitez sa charité si prévenante, si bienfaisante : qu'il se fosse comme un combat entre nous et lu miséricorde divine ; et soyons jaloux de ne pas nous laisser vaincre en munificence. Dieu commence par nous enrichir de ses biens, imitez-le en vous prodiguant à sa gloire et au salut de vos frères. « Soyez miséricordieux , comme votre Pè- ■ re céleste est miséricordieux : • Estole miséricordes, sicul Pater rester calestis misericors est^. C’est alors que vous recevrez au centuple

' lî. Cor. XI , 29.

* Cohu. Ml , l’J.

* Lui' Tl . :iii.

PANE6VIUQUE

tout ce que vous aurez généreusement donné. Car Dieu revient à la charge, et il nous imite à son tour : « Bienheureux ceux qui sont miséri- •• cordiaux, parce qu’ils obtiendront eux-mémes « miséricorde : > Beati miséricordes, ÿuoniam ipsi misericordiam eonseqventur'. Par là ii se fait un flux et reflux de miséricorde ; Dieu , qui aime un tei sacriflce, multiplie ses dons. Allant ainsi en augmentant, aprèsavoir donné vos soins, vous donnerez à la fin votre propre personne, comme saint Pierre Nolasque.

SECOND POINT

Ce Bit , messieurs, un grand spectacle , lorsqu’on vit sur le Calvaire le Fils uniquement agréable se mettre eu la place des ennemis ; i'innocent, le juste, la sainteté même se donner en échange pour les malfaiteurs; celui qui était infiniment riche , se constituer caution , et se iivrer tout entier pour ies insolvables.

Vous savez assez, chrétiens, quelle dette le genre humain avait contractée envers Dieu et envers sa sainte justice. Nous sommes naturellement débiteurs à ses lois suprêmes. Et qu'cst-ce que nous leur devons? une obéissance fidèle. Mais lorsque nous manquons volontairement à lui payer cette dette, nous entrons dans une autre obligation : nous devons notre tête à ses vengeances , nous ne pouvons plus le payer que par notre mort et notre supplice.

En vain les hommes , effrayés par le sentiment de leurs crimes , cherchent des victimes et des holocaustes pour les subroger en leur place. Dussent-ils massacrer tous leurs troupeaux , et les immoler à Dieu devant ses autels ; il n’est pas possible que la vie des bêtes paye pour la vie des hommes. La compensation n’est pas suffisante ; Impossibile enim est sanpuine taurorum et hircorum aifferri peccata'. De sorte que ceux qui ocraient de tels sacrifices faisaient bien , à la vérité, une reconnaissanoe publique de ce qu’ils devaient à la justice divine; mais ils n’avaient pas pour cela le payement de leurs dettes. Il fallait qu’un honune payât pour les hommes ; et c’est pour cela qu’un Dieu s’est fait homme.

Ce Dieu-Homme, avide de nous racheter, livre à l’abandon sa propre personne A la justice de Dieu, à l’injustice des hommes, à la furie des démons. Dieu, les hommes, les démons exercent sur lui toute leur puissance. Il s'engage, il se prodigue de tous cêtés; et il ne lui importe pas comment il se donne , pourvu qu’il paye notre prix et qu’il nous rende notre liberté et notre franchise.

' yoU*. V, 7.

Je ne puis vous dire, mes frères, dans quels excès nous doit jeter la contemplation de ce mystère. Jésus-Christ se donnant pour mol , et devenant ma rançon , m’apprend deux choses contraires. Il m’apprend à m’estimer, il m’apprend à me mépriser, l’un et l'autre jusqu’à l’infini. Mon cœur incertain et irrésolu ne sait à quoi se déterminer, an milieu de telles contraintes. M'estimerai-je, me mépriserai-je, ou joindrai-je l’un et l’autre ensemble , puisque mon Sauveur m’apprend l’un et l’autre?-

Oui, chi^Jens, mon Sauveur m’apprend A m’estimer jusqu’à l’infloi. Car la règle d’estimer tes cb(^, c’est de connaître le prix qn’ellesooùtent. Écoutez maintenant l’apêtîe* , qui vous dit que vous avez été rachetés , non par or ni par argent, ni par des richesses corruptibles; mais par le sang d’un Dieu , par la personned’un Dieu immolé pour vous. O âme I dit saint Augustin * , apprends A t’estimer par cette rançon; voilà le prix que tu vaux : O anima/ eripe te, tanti voles. O homme I celui qui t’a lAit s’est livré pour toi ; celui dont la sagesse infinie sait donner si justement la valeur aux choses, a mis ton âme A ce prix. Qu’est-ce donc quels terre, qu’est-ce que le ciel, qu'est-ce que toute la nature ensemble , en comparaison de ma dignité?

Mais ce qui m’apprend A m’estimer, m’apprend A me mépriser jusqu’à l’excès. Car quand je vois un Dieu qui se ravilit jusqu’à vouloir se donner lui-même pour racheter ses esclaves ; que dis-je, ses esclaves ? cette qualité est trop honorable , les esclaves du démon et du péché ; Il me semble qu’il se rabaisse , non plus jusqu’au néant, mais infiniment au-dessous. Et en efTet , chrétiens , sc rendre semblable aux hommes, e’est se ravaler jusqu’au néant; mais se livrer pourles hommes, mourir pour les hommes, créature si vile par son extraction , et si ravilie par son crime , c’est plus que s'anéantir; puisque c’est mettre le néant audessus de soi, c'est se mépriser pour le néant même.

Après l’exemple d’un Dieu, A qui l'excès de sa charité rend sa propre vie méprisable, pourvu qu’il puisse A ce prix racheter les âmes, y a-t-il quelque esclave assez malheureux, pour lequel nous devions craindre de noos prodi^er? Saint Paul aussi ne sait plus que faire : • Je donnerai . volontiers pour vous tout ce que j’ai : ■ £ço autem impendam. Ce n’est pas assez, il font inventer un terme nouveau pour exprimer une ardeur nouvelle : et svperimpendaripse pro animalnu vestris^ : • et je me donnerai encore moi-même

' Pcir. I, 18. 10.

ï Ih P-vi/. ni, n* éi, t. |t, col- 1|I6-

’ 11. Cor. XII, 15.

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