DE SAINT BENOIT
vous ne vouiez pas : vous vous engagez à eet amour, vous allez où vous voulez; vous ne pouvez plus vous en déprendre ; et ces chaînes que vous avez vous-mfimes forgées , [vous coûteront plus à rompre, que le fer le plus dur.] Vous voila donc où vous ne voulez pas : ainsi vous arrivez à la servitude par la liberté.
Prenez une voie contraire; allez à la liberté par la dépendance. Qu'est-ce que la liberté des enfants de Dieu , sinon une dilatation et une étendue d'un cœur qui se dégage de tout le fini? Egredere; par conséquent coupez , retranchez. Notre volonté est Bnic ; et tant qu'elle se resserre en elle-même, elle se donne des bornes. Voulczvous être libre? dégagez- vous ; n'ayez plus de volonté que celle de Dieu : ainsi vous entrerez dans les puissances du Seigneur ; et oubliant votre volonté propre, vous ne vous souviendrez plus que de sa justice.
Mais peut-être que vous direz : Comment estce que saint Benoît a pratiqué cette obéissance, lui qui a toujours gouverné ? Et moi je vous répondrai qu'ii a pratiqué l'obéissance, lorsque, maigre son humilité, il a accepté le commandement Je vous répondrai encore une fois qu'il a pratiqué l'obéissance, lorsqu'il s'est laissé forcer, par la charité, à quitter la paix de sa retraite : enfin je vous répondrai qu'il a pratiqué l’obéissance, lorsqu'il a exercé son autorité.
Quelle est la supériorité ecclésiastique? Dans le monde, l'autorité attire à soi les pensées des autres, captive leurs humeurs sous la'sienne. Dans les supériorités ecclésiastiques , on doit s'accommoder aux humeurs des autres , parce qu'on doit rendre l'obéissance non-seulement ponctuelle, mais volontaire; parce qu'on doit non-seulement régir, mais guérir les âmes; non-seulement les conduire , mais les supporter. Saint Benoit a bien entendu cette vérité, lorsqu'il a dit ces mots, touchant l’abbé ; • Qu’il pense combien il est « difDeile de conduire les âmes, et de s’accom- • moder aux dispositions de chacun : •• Quant arduumsüregere animas, etmuUorumservire motibus'. Admirable alliance I régir et servir, telle est l’autorité ecclésiastique. Il y a cette différence entre celui qui gouverne et celui qui obéit, que celui qui obéit ne doit obéir qu’à un seul , et que celui qui gouverne obéit â tous : si bien que sous le nom de père, sous le nom de supérieur et de maître spirituel, il est effectivement serviteur de tousses frères : Omnium mesenmm feci Ainsi celui de tous dont la volonté est la plus captive, c’est le supérieur : car il ne doit
* Reg. cap. II.
•OftUCT. — TOME III.
jamais agir suivant son inclination , mais selon le besoin des autres; « employant, comme saint
• Benoit le lui recommande, tantôt dé douces
• insinuations , tantôt les remontrances et les re- ■ proches , d’autres fois les exhortations , et se « conformant aux qualités et aux dispositions de « tous ses frères : > Blandimenlis , increpationibus, suasionibus, omnibus se conformet et aplet'. Nul, par conséquent, ne doit être plus dénué de son esprit propre et do sa propre volonté.
[ Pourquoi ] l’eau [ nous est-elle d’un si grand usage , et fournit-elle tant de secours à la vie, si ce n’est parce qu’étant un corps fluide, elle s’offre comme d'elle-même A tous nos besoins, et qu'elle se communique , sans qu’il faille faire aucun effort pour en jouir ? Au contraire, les corps solides , qui ont leur figure propre , ne savent jamais se prêter A nos désirs : toujours ils opposent une résistance qu’on ne surmonte qu’avec peine ; et plutôt que de céder A nos volontés. Ils se brisent , et rompent souvent les instruments qui servent A les réduire. ] Ainsi ceux qui ont leur volontéuie fléchissent pas facilement aux besoins des autres ; [ l’opiniâtre attachement qu’ils ont A leur propre sens les empêche d’user, dans les occasions , d’une sage condescendance ; et par cette inflexibilité , ils arrachent, ils détruisent , an lieu de planter et d’édifier.
[Vous voyez, mes pères, combien l’obéissance vous doit être chère et précieuse , et avec quel zèle vous devez vous porter A la rendre. ] C’est le guide des mœurs, le rempart de l'humilité, l'appui de la persévérance, la vie de l'esprit, et la mort assurée de l'amour-propre. Vous avez , mes pères , un exemple domestique de la vertu de l'obéissance. [Le jeune Placide, tombé dans un lac , en y puisant de l’eau , est près de s’y noyer, lorsque saint Benoit ordonne A saint Maur, son fidèle disciple, de courir promptement pour le retirer. Sur la parole de son maître , Maur part sans hésiter, sans s’arrêter aux difficultés de l'entreprise; et plein de confiance dans l’ordre qu’il avait reçu , il marche sur les eaux avec autant de fermeté que sur la terre , et retire Placide du gouffre où il allait être abîmé.] A quoi attribuerai-je un si grand miracle, ou A la force de l’obéissance, ou A celle du commandement iGrande question , dit saint Grégoire ' , entre saint Benoit et saint Maur. Mais disons , pour la décider, que l'obéissance porte grâce, pour accomplir l’effet du commandement; que le commandement porto grâce , pour donner efficace A l'obéissance.
Marchez , mes pères , sur les flots avec le se-
• Rfff. cap. II.
* Diatfig. Itti. Il , cap. Vil , Il , col. S3&,
PANEGYRIQUE
cours (le l’obéissance , vous trouverez de la consistance au milieu de l’inconstance des choses humaines. Les flots n’auront point de force pour vous abattre , ni les abîmes pour vous engloutir. Vous demeurerez immuables, comme si tout faisait ferme sous vos pieds , et vous sortirez victorieux . Mais quand vous serez arrivés à cette perfection éminente de renoncer à la satisfaction de votre esprit propre, ne vous arrêtez pas en si beau chemin : Egredere, sortez, passez outre.
TBOISIBHB POINT.
La perfection chrétienne n’est pas dans un dq^ déterminé; clic consiste A croître toujours. Jésus-Christ en est le modèle ; c'est lui que nous devons suivre. Jamais nous ne pourrons, dans cette vie, atteindre à l’éminence de sa sainteté : par con^uent, il faut avancer sans cesse, et sans se relâcher jamais. Egredere, egredere : quelque part où vous soyez , passez outre , oubliez tout ce qui est derrière vous , avancez-vous infatigablement vers ce qui est devant vous, et courez incessamment au terme de la carrière où vous ôtes entrés : Quœ quidem rétro sunl obtiviscens , ad ea vero quœ sunt priora extendens meipsum, ad destinalum persequor' .
En effet, le voyage chrétien est de tendre à une charité éminente par un chemin droit, avec un poids d’une pesanteur infinie ipii vous traîne en bas. Tel est l’état du chrétien ; Il faut toujours être en action , toujours grimper, toujours faire effort : car dans un chemin si droit , avec un poids si pesant , qui ne court pas , retombe ; çpii languit , meurt bientôt ; qui ne fait pas tout , ne fait rien ; qui n’avance pas , recule en arrière.
Aussi saint Benoît , après avoir mené ses disciples par tous les sentiers de la perfection , à la fln il les rappelle au premier pas, en leur faisant sentir ({ue tout ce qu’il leur a prescrit n’est encore (]ue le commencement d’une vie vraiment chrétienne et religieuse : VI initium aliquod conversationis nos demonstremus habere'. [Son dessein est de] les tenir toujours en haleine , et de les empêcher d’être Jamais satisfaits d’euxmêmes, quelque fidélité qu’ils puissent avoir eue pour les pratiques de leur règle. Ce ne sera jamais, au Jugement de leur père, qu’un moyen, (jui doit les conduire à quelcpie chose d’encore plus parfait. « Qui ({ue vous soyez , leur dit-il ,
• (pii désirez arriver promptement à la céleste « patrie, accomplissez, par la grâce de Jésus-
• Christ, cette règle comme un petit commence-
• Philipp. IM, I.I, U.
* Hrç. cap. L»xm
• ment de ia vie monasti([ue , et vous vous élè- « verez enfin , en la pratiquant , à de plus grandes
• choses : vous parviendrez , avec le secours de « Dieu, au comble d’une doctrine toute sainte •> et d’une vertu toute divine : • Quisquis igilurad patriam calcstcm festinas, haneminimam inchoationis regulam, Deo adjuvante, pcrjice ; et tune demum ad majora doctrinœ virtutumque culmina, Deo protegente , pervenies’.
Deux raisons [portaient saint Benoit à exciter ainsi le zèle de ses enfants]; l’une, que si l’on croit être parvenu au but, si l’on croit avoir fuit quelque progrès, on se relâche ; le sommeil nous prend, on périt. [Rien de plus funeste que] l’assoupissement de l’âme , qui croit être avancée dans la perfection. Il y a en nous une partie languissante, quiesttoujoursprête â s’endormir, toujours fatiguée , toujours accablée, qui ne cherche (pi’â se laisser aller nu repos. L’esprit veille et dispute contre le sommeil , selon le précepte du Sauveur; Vigitate'. La chair, cette partie languissante et endormie, loi dit, pour l’inviter au repos : Tout est calme, tout est tran(piille; les passions sont vaincues , ies vents sont bridés , toutes les tempêtes, apaisées, le ciel est serein ; la mer est unie , le vaisseau s’avance tout seul : Ferunt ipsa œquora classem Voyez comme le ciel est serein, les vagues, dociles; ne voulez-vous pas prendre un peu de repos? L’esprit se laisse aller, et sommeille : assuré sur la face de la mer calmée, et sur la protection du ciel, expérimentée souvent , il lâche le gouvernail , et laisse aller le vaisseau à l’abandon : les vents se soulèvent. Il est submergé. O esprit t ({ui vous êtes fié vainement , et en la grâce du ciel , et au calme trompeur de vos passions , vous servirez d’exemple â Jamais des périls où jette lésâmes une folle et téméraireconlîance I Onimium cœloetpetago confise sereno * I
L’autre raison , [qui doit engager les religieux et les chrétiens à se hâter de toujours avancer, sans Jamais s’arrêter, c’est le danger do se laisser surprendre par les artifices et les flatteries de la vanité : car, au moment où le chrétien, content de lui-même , se réjouira de scs progrès , et croira pouvoir se reposer, parce qu’il a surmonté tous ses vices; l’orgueil, ranimé par cette vainc complaisance], lèvera la tête et lui dira : Je vis encore;pourquoi triomplics-tu?* et c’est parce que • tu triomphes, que Je vis : • Et idco vivo, quia triumphas'i [Que celui donc qui veut assurer
* Reg. cap. uxin.
> MaUh. XVI, 41.
* Pirgil. .t'iuid. lib. T,
* Ibid.
5 S. Jug. de A'fl/. <*/ Gmt. n* S5, t. X, col. 142.
DE SAOT BENOIT.
son salut, s'étudie à une] pratique exacte de l'humilité, en se transportant continuellement hors de soi-mime [ par un mépris sincère de tout ce qu'il est, de tout ce qu'il a fait, et un désir persévérant de travailler choque jour A s'unir plus intimement à son Dieu]. Cest dans cette vue , mes pères , que saint Benoit , votre bienheureux législateur, vous ramène toujours au commencement, jugeant bien que la vie spirituelle ne peut subsister «ans un continuel renouvellement de ferveur. C’est pour cela qu'il appelle l'accomplissement de sa règle un petit commencement. Car parlons en vérité de cette règle ; et pour couronner cette humilité qui l'asi saintement déprimée, relevons-la aujourd'hui et célébrons sa grandeur et sa perfection devant l’Église de Dieu.
Cette règle, c'est un précis du christianisme , un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l’Évangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tons les conseils de perfection. Là paraissent, avec éminence , la prudence et la simplicité, l’humilité et le courage, la sévérité et la douceur, la liberté et la dépendance. Là, la correction a toute sa fermeté; la condescendance, tout son attrait; le commandement, toute sa vigueur ; et la sujétion , son repos ; le silence , sa gravité ; et la parole , sa grâce ; la force, son exercice ; et la faiblesse, son soutien ; et toutefois, mes pères, il l’appelle un commencement, pour vous nourrir toujours dans la crainte.
Tremblez ici , chrétiens ; ceux qui sont dans le port frémissent, et ceux qui sont dans les tempêtes vivent assurés ; [ceux qui ont renoncé à tout, à leurs biens, à leur liberté, à leur volonté même ; qui ont embrassé la pénitence la plus rigoureuse , qui s’immolent en tant de manières différentes, ne sont pas eneoie contents , et veulent toujours en faire davantage ; Ils gémissent sur le passé, ils s’inquiètent sur le présent, ils prennent des mesures efflcaces pour se montrer à l’avenir plus fervents ; et ces hommes qui passent leurs jours dans la mollesse, les plaisirs, l’oisiveté ; qui ne savent ce que c’est que de contraindre leurs sens et leur volonté, qui ne font aucun effort pour briser leur chaînes , croiront pouvoir être tranquilles sur leur état, et vivre dans une pleine s^urité, an milieu de tant de sujets de trembler!] O que ces voies sont contraires ! 6 que les uns ou les autres sont insensés I Qui jugera ce différend? qui décidera ce doute? qui terminera ce procès?Chacun a pris son parti, et s’est intéressé dans sa propre cause. Jugeznous, Sagesse ; tranchez , par votre autorité souveraine, cette question : Lesquels sont les sages, lesquels sont les fous? ou, si vous ne voulez pas nous parler vous-même , fuites parler votre apé-
tre : . Opérez, nousdit-il , votre salotavec crainte • et tremblement, • mm metu et tremore ■. O vous qui êtes dans la voie de perfection, opérez votre salut avec tremblement; car c’est Dieu seul qui vous tient. Si vous le quittez , il vous quitte ; si vous l’abandonnez, il vous abandonne ; si vous vous relâchez , il vous laisse aller. Mais s'il vous quitte , vous le quittez encore plus ; et s’il vous abandonne , vous vous éloignez jusqu'à l'infini ; et s'il vous laisse aller , vous tombez jusqu'au fond du précipice. Que si ceux-là vivent en crainte, qui sont dans la voie de perfection , combien doivent être saisis de frayeur ceux qui s’abandonnent aux vices!
Egredere, egredere ; Sortez " [donc, mes frères, sortez de tous ces objets sensibles qui vous séduisent; détachez-vous de ces faux plaisirs qui vous captivent et vous dégradent. Ne vous arrêtez pas davantage à vous-mêmes; parce que vous vous rendriez coupables d'une insigne apostasie. Vous vous devez à un Dieu qui vous a faits pour lui, de qui vous tenez tout, et qui peut seul satisfaire l’avidité de vos désirs. Mais si vous voulez le posséder , courez ; ne mettez point de bornes à vos efforts pour l'embrasser : car pour peu que vous vous relàehiez, il vous échappe. Aspirez toujours à quelque chose de plus grand et de plus parfait. Regardez-vous sans cesse comme des voyageurs , qui n'ont point ici-bas de cité permanente. Cherchez, avec un empressement toujours nouveau, celle où vous devez habiter un jour; envoyez-y d’avance votre cœur , votre amour, tous vos désirs , pour en prendre possession, et marchez d'un pas ferme et courageux : car le chemin est étroit , il est pénible ; il faut se roidir continuellement pour arriver à In montagne de Sion, votre véritable patrie, où, après tous les périls et toutes les fatigues du voyage , vous jouirez d'un repos et d’une paix inaltérable , que je vous souhaite. ]
’ Phtlip/j. Il , 12.
* Bosfiuet k’ëUit conl^nU^, pour indiquer sa péroraison, d'écrire crf mois : n Récapitulation de tout le voya^ , eatior* m talion à l'«inour de la patrie. » ( Édit, de Üfjorh. >
436 PAISEGYRIQUE
PANÉGYRIQUE
ME
SAINT FRANÇOIS DE PAULE
^AÊCIli A PARIS CBES L£S RÉTÉSE:<M f'tAS» MIMUICS DE LA PLACE-ROYALE, EN 16Â8.
SSpantion do monde, unioo Intime avec Jésos-Cbrisl, droit p&rUculkr sur les biens de Dieu , trois avantages qu'a donnés à François de Faute l’inlégrlté baptismale.
Fdi , tu temper nucum « , et omnia mea tua sunt.
Mon fils , vous êtes toujours avec moi , et tout ce qui est à moi, est à vous. Luc. xt, 31-
Je ne pouvais désirer, messieurs, une rencontre plus heureuse ni plus favorable , que de faire Ici mon dernier discours, en produisant dans cette audience le grand et admirable saint François de Paulc. L'adieu que doivent direanx fldèles tes prédicateurs de l’Évangile ne doit être r.utre chose qu’un pieux désir, par lequel ils tâchent d’attirer sur eux les bénédictions célestes ; et c’est ce que fait l’apétre saint Paul, lorsque, se séparant des Éphésiens , il les recommande au grand Dieu, et â sa grâce toute-puissante : Et nunc commendo vos Deo, et verbo gratias ipsius Je ne doute pas, chrétiens, que les vœux de ce saint apétre n’aient été suivis de l’exécution ; mais ne pouvant pas espérer un pareil effet de prières comme les miennes, ce m’est une conso- | latlon particulière de voua faire paraître saint François de Panle pour vous bénir en Notre-Seigneur. Ce sera donc ce grand patriarche qui, vous trouvant assemblés dans une église qui porte son nom , étendra aujourd’hui les mains sur vous ; ce sera lui qui vous obtiendra les grâces du ciel , et qui , laissant dans vos esprits l’idée de sa sainteté et la mémoire de ses vertus, confirmera par ses beaux exemples les vér:tés évangéliques qui vous ont été prêchéés durant ce carême. Animé de cette pensée. Je commencerai ce discours avec une bonne espérance; et de peur qu’elle ne soit vaine , je prie Dieu de la confirmer par la grâce de son Saint-Esprit, que je lui demande humblement par l’intercession de la sainte Vierge. Ave.
Ne parlons pas toujours du pécheur qui fait pénitence, ni du prodigue qui retourne dans la maison paternelle. Qu’on n’entende pas toqjours dans les chaires la joie de ce père miséricordieux, qui a retrouvé son cadet qu’il avait perdu. Cetalué fidèle et obéissant, qui est toujours demeuré auprès de son père avec toutes les soumissions d’un bon fils, mérite bien aussi qu’on loue quelquefois
‘ ^ct. XX, 31-
sa persévérance. Il ne faut pa.s laisser dans l’onbli cette partie de la parabole ; et l’innocence toujours conservée, telle que nous la voyons en François de Poule , doit aussi avoir ses panégyriques, il est vrai que l’Évangile semble ne retentir de toutes parts que du retour de ce prodigue ; il occupe , oe semble, tout l’esprit du père ; vous diriez qu’il n’y ait qne lui qui le touche au cœnr. Toutefois, au milieu du ravissement que lui donne son cadet retrouvé, il dit deux ou trois mots â l’atné, qui lui témoignent une affection bien particulière : • Mon fils, vous êtes toujours aveemoi,
« et tout ce qui est é moi est à vous ; • et , je vous prie, ne vons fâchez pas si je laisse anjourd’hui épancher ma joie snr votre frère que J’avais perdu , et que j’ai retrouvé contre mon attente ; FUi, tu sempermeevm es; c’est-à-dire , si nous l’entendons : Mon fils, je sais bien reconnaître votre obéissance toujours constante , et elle m’in^ire pour vous uii fond d’amitié ; laquelle ne laisse pas d’être plus forte, encore que vous ne la voyiez pas accompagnée de cette émotion sensible que me donne le retour inopiné de votre frère : • vous
• êtes toujours avec moi , et tout ce qui est à moi ,
• est à vous ; nos cœurs et dos intérêts ne sont
• qu’un ; > tu semper mecum es, et omnia mea tua sunt. Voilà une parole bien tendre : cet aîné a un beau partage, et garde bien sa place dans le cœur du père.
Cette parois, messieurs, se traite rarement dans les cbairss, parce que cette fidélité inviolable ne se trouve guère dans les mœurs. Qui de nous n'est jamais sorti de la maison de son père? Qui de nous n’a pas été prodigue? Qui n’a pas dissipé sa substance par une vie déréglée et licencieuse? Qui n’a pas repu les pourceaux , c’est-àdire, ses passions corrompues? Puisqu’il y en a si peu dans l’Église qui aient su garder sans tache Vintégrité de leur baptême, U est beaucoup plus nécessaire de rappeler les pécheurs , que de parler des avantages de l’Innocence. Et toutefois, chrétiens, comme l’Église nous montre aujourd’hui, en la personne de saint François de Paule , une sainteté extraordinaire, qui s’est commencée l’enfance , et qui s’est toujours augmentée jusqu’à son extrême vieillesse; comme nous voyons en ce grand homme un religieux accompli ; comme nous admirons, dans sa longue vie, un siècle presque tout entier d’une piété toqjours également soutenue : prodigues que nous sommes, respectons cet aîné toujours fidèle, et célébrons les prérogatives de la sainUté baptismale si soigneusement conservée.
Je les trouve toutes ramassées dans les paroles de mon texte. Être toujours avec Jésus-Christ sur sa croix et dans scs soufftances, dans le mépris
DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
du inonde et des vanités; et être toujours avec Jésus-Christ par une sainte correspondance de charité, et une véritahie unité de cœur ; voilà deux choses qui sont renfermées dans la première partie de mon texte ; Fili, tu semper mecum es :
> Mon fils, vous êtes toujours avec moi; • mais il ajoute, pour comble de gloire, • et tout ce qui
> est à moi, est à vous, > etomniamea tuasunt : c'est-à-dire que l’innocence a un droit acquis sur tous les hiens de son Créateur. Ce sont , mes frères, les trois avantages qu'a donnés à François de Paule l’intégrité baptismale. Nous commençons dans le saint baptême à être avec Jésus- Christ sur la croix , parce que nous y professons le mépris du monde : saint François , dès son enfance, a éternellement rompu le commerce avec lui par une vie pénitente et mortifiée. Nous commençons dans ie saint baptême à noos unir à Dieu par la charité : il n’a jamais cessé d'avancer toujours dans cette bienheureuse communication. Nous acquérons dans le saint baptême on droit particulier sur les biens de Dieu : et saint François a tellement conservé et même encore augmenté ce droit , qu'on l'a vu maître de soiméme et de toutes choses , par une poissauce miraculeuse que Dieu lui avait donnée presque sur toutes les créatures. Ces trois merveilleux avantages de la sainteté baptismale, tous ramassés dans mon texte, et dans la personne de François de Paule , feront le partage de ce discours , et le sujet de vos attentions.
PBEMIEB POINT.
C'est une fausse imagination que de croire que l'obligation de quitter le monde ne regarde que les cloîtres et les monastères. Ce qu'a dit l’apêtre saint Paul ', que nous sommes morts et ensevelis avec Jésu»T3irist , étant une dépendance de notre baptême , oblige également tous les fidèles , et leur impose une nécessité indispensable de rompre tout commerce avec le monde. Et en effet, messieurs, les liens qui nous attachent au monde se formant en nous par la naissance, il est clair qu'ils se doivent rompre par la mort. Les morts ne sont plus de rien , ils n’ont plus de part à la société humaine : c’est pourquoi les tombeaux sont appelés des solitudes : Ædificant sibi solitudines ’. Si donc noos sommes morts en Jésus- Christ par le saint baptême , nous avons par conséquent renoncé au monde.
Le grand apêtre saint Paul nous a expliqué profondément ce que c'est que cette mort spirituelle, lorsqu'ils parléen ces termes : • Le monde,
• dit-il , est crucifié pour moi , et moi je sois cru-
' Xom. Tl , 3 , 4.
* Job. m. 14.
I ■ ciflé pour le monde : *• Mihi Munduscrucijixus est, et ego mundo Le docte et claquent saint Jean-Chrysostême fait une belle réflexion sur ces paroles : Ce n'est pas assez, dit-li ’ , à l'apêtre , que le chrétien soit mort au monde; mais il ajoute encore , il faut que le monde soit mort pour le chrétien : et cela, pour nous faire entendre que le commerce est rompu des deux cdtcs, et qu'il n'y a plus aucune alliance. Car, poursuit ce docte interprète, l'apêtre considérait que non-seulement les vivants ont quelques sentiments les uns pour les autres, mais qu'il leur reste encore quelque affection pour les morts : ils en conservent le souvenir; ils leur rendent quelques honneurs, ne serait-ce que ceux de la sépulture. C'est pourquoi l'apAtre saint Paul ayant entrepris de nous faire entendre jusi)u'ù quelle extrémité le fidèle doit se dégager de l'amour du monde ; Ce n’est pas assez , nous dit-il , que le commerce soit rompu eutre le monde et le chrétien , comme il l'est entre les vivants et les morts; car il y a souvent quelque affection des vivants aux morts, qui va les rechercher dans le tombeau même. Il faut une plus grande rupture ; et afin qu'il n’y reste plus aucune alliance , tel qu'est un mort à l’égard d’un mort, tel doit être le monde et le chrétien : lüihi muiidus erucifixus est, et ego mundo. Où va cela, chrétiens, et où nous conduit ce raisonnement? Il faut vous en donner, en peu de paroles , une idée plus particulière.
Ce qui nous fuit vivre au monde , c'est l'inclination pour le monde ; èequl fait vivre le monde pour nous , c'est un certain éclat qui nous chai me dans les biens du monde. La mort éteint les inclinations, la mort ternit le lustre de toutes choses ; c'est pourquoi , dit saint Paul , je suis mort au monde ; je n'ai plus d'inclination pour le monde : le monde est mort pour moi, il n'a plus d'éclat pour mes yeux. Comme on voit dans le plus beau corps du monde , qu'aussitôt que l'àme s'en est retirée, encore que les linéaments soient presque les mêmes , cette fleur de beauté se passe, et cette bonne grâce s'évanouit ; ainsi le monde est mort pour le chrétien ; il n'a plus d'appas qui l’attirent, ni de charmes qui touchent son cœur. Voilà cette mort spirituelle , qui sépare le monde et le chrétien : telle est l'obligation du baptême. Mois si nous avons si mal observé les promesses que nous avons faites , admirons du moins aujourd'hui la sainte obstination de saint François de Paule à eombattre la nature et ses sentiments ; admirons la fidélité inviolable dece grand homme, qui a été envoyé de Dieu, pour faire revivre ea
> (ialat. Tl, 14.
’ De CvnipHHci. Ilb- Il , r n' 2 , t. I . p. 143
PANÉGYRIQUE
son siècle cet esprit de mortification et de pénitence , c'est-à-dire , le véritable esprit du christianisme, presque entièrement aboli par la mollesse.
Que dirai-je ici , chrétiens , et par où commcncerai-je l’éloge de sa pénitence? qu’admlrerai-je le plus, ou qu’il l’ait sitôt commencée, ou qu’il l’ait fait durer si longtemps avec une pareille vigueur? Sa tendre enfance l’a vue naître en lui , sa vieillesse la plus décrépite ne l’a Jamais vue relâchée. Par l’une de ces entreprises, 11 a imité Jean-Baptiste, et par l’autre il a égalé les Paul , les Antoine, les Hilarion. Vous allez voir, messieurs , en ce grand homme on terrible renversement de la nature; et afin de le bien entendre, représentez-vous en vous-mêmes quelles sont ordinairement dans tous les hommes les deux extrémités de la vie : je veux dire , l’enfance et la vieillesse. Elles ont déjà cela de commun , que la faiblesse et l’Infirmité sont leur partage. L’enfance est faible, parce qu’elle ne fait que commencer; la vieillesse, parce qu’elle approche de sa ruine, prête à tomber par terre. Dans l’enfance, le corps est semblable à un bâtiment encore im parfait; et il ressemble dans la vieillesse à un édifice caduc , dont les fondements sont ébranlés. Les désirs en l’une et en l’autre sont proportionnés â leur état. Avec le même empressement que l’enfance montre pour la nourriture , la vieillesse s’étudie aux précautions ; parce que l’une veut acquérir ce qui loi manque , et l’autre retenir ce qui lui échappe. Ainsi l’une demande des secours pour s’avancer à sa perfection , et l’autre cherche des appuis pour soutenir sa défaillance. C’est pourquoi elles sont toutes deux entièrement appliquées à ce qui touche le corps : la dernière, sollicitée par la crainte; et la première, poussée par un secret instinct de la nature.
François de Paule , messieurs , est un homme que Dieu a voulu envoyer au monde , pour nous montrer que les lois de la nature cèdent, quand il lui plaît , aux lois de la grâce. Nous voyons en cet homme admirable, contre tout l'ordre de la nature, un enfant qui modère ses désirs, un vieillard qui n’épargne pas son peu de force. C’est ee fils fidèle et persévérant , qui est toujours avec Jésus-Christ. Jésus a toujours été dans les travaux : In laboribus a juvenhite mea ■ ; il a toujours été sur la croix : François de Paule enfant , commence les travaux de sa pénitence. Il n’avait que six ou sept ans, que des religieux très-réformés admiraient sa vie austère et mortifiée. A treize ans, il quitte le monde et se jette dansun désert, de peur de souiller son innocence
par la contagion du siècle. Grâce du baptême , mort spirituelle, où as-tu jamais paru avec plus de force ? Cet enfant est déjà crucifié au monde , cet enfant est déjà mort au monde , auquel il n’a jamais commencé de vivre! Cela est admirable, sans doute ; mais voici qui ne l’est pas moins.
A quatre-vingt-onze ans, ni ses fatigues continuelles , ni son extrême caducité , ne le peuvent obliger de modérer la sévérité de sa vie. Il 'fait un carême étemel; et dans la rignenr de son jeûne , un peu de pain est sa nourriture , de l’eau toute pure étanche sa soif ; à ses jours de réjouissance , il y ajoute quelques légumes ; voilà les ragoûts de François de Paule. Au.milieu de cette rigueur, de peur de manger pour le plaisir, il attend toujours la dernière nécessité. Il ne songe à prendre sa réfection , que lorsqu’il sent que la nuit approche. Après avoir vaqué tout le jour au service de son Créateur, il croit avoir quelque droit de penser pourvoir à l’infirmité de la namrc. Il traite son corps comme un mercenaire , à qui il donne son pain quand il a achevé sa journée. Par une nourriture modique, il se prépare à un sommeil léger; lonant la munificence divine, de ce qu’elle lui apprend si bien à se contenter de peu. Telle est la conduite de saint François en santé et en maladie ; tel est son régime de vivre. Une vigueur spirituelle, qui se renouvelle et se fortifie de jour en jour, ne permet pas à son âme de sentir la caducité de l’âge. C’est cette jeunesse intérieure qui soutenait ses membres cassés, dans sa vieillesse décrépite , et lui a fait continuer sa pénitence Jusqu’à la fin de sa vie.
Voici, mes frères, un grand exemple, pour confondre notre mollesse. O Dieu de mon cœur ! quand je considère que cet homme si pur et si innocent, cet homme qui est toujours demeuré dans l’enfance et la simplicité du saint baptême, fait une pénitence si rigoureuse; Je frémis Jusqu'au fond de l’âme , et les continuelles mortifications de cet innocent me font trembler pour les criminels qui vivent dans les délices. Quand nous aurions toujours conservé la sainteté baptismale; la seule conformité avec Jésus-Christ nous oblige d’embrasser sa croix , en mortifiant nos mauvais désirs. Mais lorsque nous avons été assez malheureux pour perdre la sainteté et la grâce par quelque faute mortelle, il est bien aisé de Juger combien alors cette obligation est redoublée. Car l’apôtre saint Paul nous enseigne que quiconque déchoit de la grâce, crucifie de nouveau Jésus-Christ ' ; qu’il perce encore um fois ses pieds et ses mains; que non-seulement il répand , mois encore qu’il foule aux pieds son
» r$ Lxw^it. i«.
* Htbr. VI, 6.
DE SAIÎ(T FRANÇOIS DE PAULE
8BDg précieux'. S'il est siusi, chrétiens mes frères, pour réparer cet attentat par lequel nous cniciflons Jésus-Christ, que pouvons-nous faire autre chose sinon de nous cruciSer nous-mêmes , et de venger sur nos propres corps l'iqjure que noos avons faite à notre buveur?
Tout autant que noiu sommes de pécheurs , prenons aujourd’hui ces sentiments; et imprimoos vivement en nos esprits cette obligation indispensable, de venger Jésu»<^hri8t en nous-mêmes. Je ne vous demande pas, pour cela, ni des jeûnes continuels, ni des macérations extraordinaires, quoique, hélas I quand noos le ferions, la justice divine aurait droit d’en exiger encore beaucoup davantage : mais notre lécbeté et notre faiblesse ne permettent pas seulement que l’on nous propose une médecine si forte. Du moins, corrigeons nos mauvais désirs; du moiirs, ne pensons jamais à nos crimes sans nous affliger devant Dieu de notre prodigieuse ingratitude. Ne donnons point de homes à une si juste douleur ; et songeons qu’étant subrogée û une peine d'une étemelle durée, elle doit imiter, en quelque sorte, son intolérable perpétuité : faiaons-la donc durer du moins jusqu’à la fin de notre vie. Heureux ceux que la mort vient surprendre dans les humbles sentiments de la pénitence 1 Je parle mal , chrétiens ; la mort ne les surprend pas. La mort pour eux , n’est pas une mort ; elle n’est mort que pour ceux qui vivent enivrés de l’amour du monde.
Notre Incomparable François était en la cour de Louis XI , où l’on voyait tous les jours et le pouvoir de la mort , et son impuissance ; son pouvoir, sur ce grand monarque; son impuissance , sur ce pauvre ermite. Louis , resserré dans ses forteresses, et environné de ses gardes, ne sait à qui confier sa vie , et la crainte de la mort le saisit de telle sorte , qu’elle lui fait méconnaitre ses meilleurs amis. Vous voyez no prince, messieurs, que la mort réduit en un triste état : toqjours tremblant , toujours inquiet , il craint généralement tout ce qui l’approche ; et il n’est précaution qu’il ne cherche pour se garantir de cette ennemie , qui saura bien éluder ses soins et les vains raffinements de sa politique.
Regardez maintenant le pauvre François , et voyez si elle lui fera seulement froncer les sourcils. Il la contemple avec un visage riant : elle ne lui est pas inconnue ; et il y a déjà trop longtemps qu'il s’est familiarisé avec elle, pour être étonné de ses approches. La mortification l'a accoutumé à la mort ; les jeûnes et la pénitence , dit Tertullien • , la lui ont déjà fait voir de près , et l’ont souvent avancé dans son voisinage : Sœpe
• Rrbr. X ,
» l/< Jfj**t* n* 18.
jtfjvnans, mortem deprtucimo novii. Il sortira du monde plus légèrement : il s’est déjà déchargé lui-même d’une partie de son corps , comme d’un empêchement importun à l’âme :prœmistojam sanÿruinùsueco, tanquamaHirnttimpedimento.
C’est pourquoi , sentant approcher la mort , il lui tend de bon coeur les bras ; il lui présente avec joie ce qui lui reste de corps, et d’un visage riant il lui d^gne l’endroit où elle doit frapper son dernier coup. O mort, lui dit-il, quoique le monde te nomme cruelle et inexorable, tu ne meferas aucun mal , parce que tu ne m’êteras rien de ce que j’aime. Bien loin de rompre le cours de mes desseins, tu ne feras qu’achever l’ouvrage que j'ai commencé, en me défaisant de toutes les choses dont je tâche de me dcfalie il y a longtemps. Tu me déchargeras de ce corps ; ê mort , je t’en remercie; il y a plus de quatre-vingts ans que jo travailie moi-m^e à m'eu décharger. J’ai professé , dans le baptême , que ses désirs ne me touchaieut pas ; j’ai tâché de les couper pendant tout le cours de ma vie ; ton secours , 6 mort, m’était nécessaire , pour en arracher la racine ; tu ne détruis pas ce que je suis, mais tu achèves ce que je tais.
Telle est la force de la pénitence. Celui qui aime ses exercices a toujours son âme en ses mains, et est prêt à tout moment de la rendre. L’admirable François de Paule, tout rempli do ces sentimoits, et nourri dés sa tendre enfance sur la croix de notre Sauveur, n’avait garde de craindre la mort. Mais nous parlons déjà de sa mort, et nous ne faisons encore que de commencer les merveilles de sa sainte vie : l’ordre des choses nous y a conduits. Mais continuons la suite de notre dessein; et après avoir vu notre grand saint François uni si étroitement avec Jésus-Christ dans la société de ses souffrances , voyons-le dans la bienheureuse participation de sa sainte familiarité ; (u semper tnecum et ; c’est ma deuxième partie.
sxcoan point.
Saint Paul écrivant aux Hébreux, a prononcé cette sentence dans le chapitre vi de cette épitre admirable : • Il est impossible , dit-il , que ceux
• qui ont reçu une fois dans le saint baptême les « lumières de la grâce, qui ont goûté le don cé- « leste, qui ont été faits participants du Saint- « Esprit, et sont tombés volontairement de cet « état bienheureux , soient jamais renouvelés par
• la pénitence : • ImpotsMie est rursum renovari ad panitentiam ' . Je m’éloignerais de la vérité , si je voulais conclure de ce passage , comme
» Hebr. VI , 4 , fl
440 PANÉGYRIQUE
faisaient les Novatiens, que ceux qui sont une fois déchus de la grécen'y peuvent Jamais être rétablis ; mais je ne croirai pas me tromper, si j'en tire cette conséquence, qu'il y a je ne sais quoi de particulier dans l'intégrité baptismale, qu’on ne retrouve jamais quand on l'a perdue : Impôttibile at rursum renovari. Rendez-lui sa première robe, dit ce père miséricordieux parlant du prodigue pénitent; c’est-à-dire, éendez-lui la justice dont il -s’était dépouillé lui-méme. Cette robe lui est rendue. Je le confesse : qu’elle est belle et resplendissante! mais elle aurait encore on éclat plus grand, si elle n'avait jamais été souillée. Le père , Je le sais bien , reçoit son fils dans sa maison , et il le fait rentrer dans ses premiers droits ; mais néanmoins il ne lui dit pas ; Mon fils , tu es toujours avec moi : füi, tu semper meeum es; et il montre bien , par cette parole , que cette innocence toujours entière, cette fidélité Jamais violée, soit bien conserver ses avantages.
En quoi consiste ce privilège? C'est ce qu’il est malaisé d’entendre. La tendresse extraordinaire que Dieu témoigne, dans son Écriture , pour les pécheurs convertis , semble nous obliger de croire qu'il n'use avec eux d'aucune réserve. Ne peuton pas même juger qu'il les préfère aux justes, en quelque façon , puisqu'il quitte les justes, dit l'Évangile ' , pour aller chercher les pécheurs; et que bien loin de diminuer pour eux son affection, il prend plaisir au contraire de la redonbler? Et toutefois, chrétiens , il ne nous est pas permis de douter que ce Dieu, qui est juste dans toutes ses oeuvres, ne sache bien garder la prérogative qui est due naturellement à l'innocence ; et lorsqu'il semble que les saintes Lettres accordent aux péchenrs convertis quelque sorte de préférence, voici en quel sens il le fout entendre. Cette décision est tirée du grand saint Thomas , qui faisant la comparaison de l’état do juste qui persévère , et dup^henr qui se convertit, dit qu’il faut considérer en l’un ce qu’il a, et en l’autre d’où il est sorti. Après cette distinction il conclut judicieusement, à son ordinaire, que Dieu conserve au juste un plus grand don, et qu’il retire le pécheur d’un plus grand mal : et partant , que le juste est sans doute plus avantagé, si l’on a égard à son mérite; mais que le pécheur semblera plus favorisé , si l’on regarde son indignité. D’où il s’ensuit que l’état du juste est toujours absolument le meilleur : et par conséquent il faut croire que ces mouvements do tendresse que ressent la bonté divine pour les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête, n'ôtent pas la prérogative
' Luc. XV, «.
d'une estime particulière aux justes , qui sont ses anciens amis , et qu’enfln ce chaste amateur de la sainteté et de l’innocence trouve je ne sais quel attrait particulier dans ces âmes qui n'ont jamais rejeté sa grâce , ni affligé son Esprit ; qui , étant toujours fraîches et toujours nouvelles, et gardant inviolablement leur première foi , après une longue suite d'années paraissent aussi saintes, aussi innocentes, qu’elles sortirent des eaux du baptême, comme a fait , par exemple, saint François de Fàule.
Quelles douceurs, quelle affection , quelle familiarité particulière Dieu réserveàces innocents; c’est un secret de sa grâce , que je n’entreprends pas de pénétrer. Je sais seulement que François de, Paule accoutumé dès sa tendre enfance à communiquer avec Dieu , ne pouvait plus vivre un moment sans lui. Semblable à ces amis empressés qui contractent une habitude si forte de converser librement ensemble, que la moindre séparation ne leur parait pas supportable : ainsi vivait saint François de Paule. O mon Dieu , disait-il avec David, du plus loin que je me souvienne, et presque dès le ventre de ma mère , vous êtes mou Dieu ; De ventre matrit meœ Deus meut es tu, ne lUseesserit a me '. Jamais mon cceur n’a aimé que vous; il n’a jamais brûlé d'autres flammes. Eh I mon Dieu , ne me quittez pas ; ne discesseris a me. le ne puis subsister un moment sans vous. Son cœur étant ainsi disposé , c'était , messieurs , lui 6ter la vie , que de le tirer de sa solitude. En effet , dit le dévot saint Bernard , c’est une espèce de mort violente , que de se sentir arracher de la douce société de Jésus-Christ par les affaires du monde ; Mori videntur sibi... et révéra mortis species est a eontemplatwne candidi Jesu ad has tenebras rursus avelli ' . Jugez donc des douleurs de François de Paule quand il reçut l'ordre du pape d’aller à la cour de Louis XI, qui le demandait avec instance. O solitude , ê retraite qu’on le force d'abandonner! combien regretta-t-il de vous perdre ! Mais enfin il faut obéir, et je vois qu’il vous quitte, bien résolu néanmoins de se faire une solitude dans le tumulte, au milieu de tout le bruit de la cour et de ses empressements étemels.
C'est Ici , c’est ici , chrétiens , où je vous prie de vous rendre attentifs à ce que va faire François de Pa'ule. Voici, sans doute, son plus grand miracle , d'avoir été si solitaire et si recueilli au milieu des faveurs des rois et dans les applaudissements de toute leur cour. Je ne m’étonne plus quand {e lis dans l'Histoire de saint François,
■ PmoI. XXI, Il , 13.
’ Tmcl dt Pau. Dam. cap. XXTIII , iii jtppend. Of. S. Brrnardi, I. Il , ool. 404.
DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
qo'll a passé aa mUleu des flammes sans en avoir été offensé; ni que domptant la fnreur de ce détroit de Sicile, fameux par tant de naufrages, il ait trouvé sur son manteau la sûreté que les plus adroits pilotes ont peine à trouver dans leurs grands vaisseaux. La cour a des flammes plus dévorantes, elle a des écueils plus dangereux; et bien que les inventions hardies des expressions poétiques n'aient pu nous représenter la mer de Sicile. aussi horrible que la nature l'a faite, la cour a des vagues plus furieuses, et des abîmes plus creux, et des tempêtes plus redoutables. Comme c'est de la cour que dépendent tontes les affaires, et que c'est là anssi qu'elles aboutissent, l'ennemi du genre humain y jette tous ses appâts , y étale toute sa pompe : là est l'empire de l'intérêt; là est le th^tre des passions : là elles sont les plus violentes , là elles sont les plus déguisées.
Voici donc François de Paule dans un nouveau monde, chéri et honoré par trois de nos rois , et après cela vous ne doutez pas que tonte la cour ne lui applaudisse. Tout cela ne le touche pas ; la douce méditation des choses divines, et cette sainte union avec Jésus-Christ , l'ont désabusé pour jamais de tout ce qui éclate dans le monde. Doux attraits de la cour , combien avezvous corrompu d'innocents I combien en a-t-on vu qui se laissent comme entraîner à la cour par force , sans dessein de s'y engager I enfin l'occasion s'cst présentée belle, le moment fatal est venu; la vague les a poussés et les a emportés, ainsi que les autres ! Ils n'étaient venus , disaientils, que pour être spectateurs de la comédie : à la fln ils en ont trouvé l'intrigue si belle , qu'ils y ont voulu jouer leur personnage. Souvent même l'on s'est servi de la piété pour s'ouvrir des entrées favorables ; et après que l'on a bu de cette eau , l'àme est toute changée par une espèce d'enchantement. C'est un breuvage charmé , qui enivre les plus sobres; et la plupart de ceux qui en ont goûté ne peuvent presque plus goûter autre chose.
Cependant l'admirable saint François de Paule «St solitaire jusque dans la cour, est toujours recueilli en Dieu parmi ce tumulte : on ne peut presque le tirer de sa cellule, où cette êmc pure et innocente embrasse son Dieu en secret . L'heure de manger arrive : il goûte une nourriture plus agréable dans les douceurs de son oraison. La nuit l’invite an repos : Il trouve son véritable repos à répandre son cœur devant Dieu. Le roi le demande en personne avec une extrême impatience : il a affaire, il ne peut quitter, il est enfermé avec Dieu dans de secrètes communications. On frappe à sa porte avec violence : l’amour divin , qui a occupé tous scs sens par le
ravissement de l’esprit, ne lui permet pas d'entendre antre chose , que ce que Dieu lui dit au fond de son cœur, dans un saint et admirable silence. O homme vraiment uni avec Dieu et digne d’entendre de sa bouche : Fili, tu sem’per mecum es : ■ Mon flis , vous êtes toujours avec « moi ! > Il est accoutumé avec Dieu , il ne connaît que lui : il est né, il est crû sous son aile; il ne peut le quitter ni vivre sans lui un seul moment, privé des délices de son amour.
Sainte familiarité avec Jésus-Christ, oraison, prière, méditation, entretiens sacrés de l’ême avec Dieu , que ne savons-nous goûter vos douceurs! Pour les goûter, mes frères, il faut sc retirer quelquefois du bruit et du tumulte du monde , afln d’écouter Jésus en secret. . Il est « malaisé, dit saint Augustin, de trouver Jésus- « Christ dans le grand monde ; il faut pour cela • une solitude : . Difficile est in turba videre Jesum ; solitudo guædam necessaria est'. Faisons-nous une solitude, rentrons en nous-mêmes pour penser à Dieu ; ramassons tout notre esprit en cette haute partie de notre âme, pour nous exciter à louer Dieu : ne permettons pas, chrétiens, qu’aucune autre pensée nous vienne troubler.
Mais que les hommes du monde sont éloignés de ces sentiments! converser avec Dieu leur parait une rêverie : le seul mot de retraite et de solitude leur donne un ennui qu'ils ne peuvent vaincre. Ils passent éternellement d'affaire en affaire , et de visite en visite ; et je ne m’en étonne pas, dit saint Bernard ; ils n'ont pas cette oreille intérieure pour écouter la voix de Dieu dans leur conscience , ni cette bouche spirituelle pour lui parler secrètement au dedans du cœur. C’est pourquoi ils cherchent à tromper le temps par mille sortes d’occupations : et ne sachant n quoi pas.ser les heures du jour, dont la lenteur leur est à charge, ils charment l’ennui qui les accable, par des amusements inutiles : Longitudinem temporis, qua gravantur, inutililms confabulationibus expendere satagvnt Regardez cet homme d’intrigues environné de la troupe de ses clients , qui se croit honoré par l’assiduité des devoirs qu'ils s'empressent de lui rendre ; i I regarde comme une grande peine de se trouver vis-à-vis de lui-même ; Stipatus clientium cuneis, freguentiore comitatu officiosi agminit hie honestatus , panam puiat esse eum solus est^. Toujours ce lui est un supplice quediêtre seul , comme si ce n'était pas assez de lui-même
■ In Joan. tract. STIl , n* It , t Ul , p^. il . oot. 4S7.
> Tract, de Pane. Dom. csp. uni, in Append. Oper. S. Bern. tom. n , c»l. 4M.
■ S. Cyprian. Bp. ad Donat. p. 3.
PANEGYRIQUK
pour pouvoir s'occuper agréablement dans l'affaire de son salut. Cependant il est véritable, vous vous fuyez vous-méme, vous refusez de converser a\ec vous-méme, vous cherchez continuellement les autres, et vous ne pouvez vous souffrir vous-méme. Usque adeo charus est hic mundus hominibus, ut sibimetipsis tfiluerint ' : « Ce monde tient si fort au cœur des hommes, « qu'ils se dédaignent eux-mémes, > qu'ils en oublient leurs propres affaires. Désabusez-vous, 6 mortels I que vous servent ces liaisons et ces nouvelles intrigues où vous vous jetez tous les jours? C’est pour vous donner du crédit, pour avoir de l'autorité. Mais unissez-vous avec Dieu, et apprenez'de Françoisjde Paule que c'est par là qu'on peut acquérir la véritable puissance : omnia mea tua sunt: c'est ma troisième partie.
TBOISIÈIIE POIST.
Nous apprenons de Tertullien que l'bérétique Marcion avait l'insolence de reprocher hautement au Dieu d’ Abraham qu’il ne s'accordait pas avec.lui-méme. Tantét il paraissait dans son I^riturcavec une majesté si terrible, qu'on n'en osait approcher sans crainte; et tantôt il avait, dit-il , des faiblesses , des facilités , des bassesses et des eataaces, pusiltitates et incongruenlias Dei comme il avait l'audace de s'exprimer, jusqu’à craindre de fâcher Moïse, et à le prier de le laisser faire : Dimitte me ut irascatur fitror meus ’ : • I-aisse-moi lâcher la bride à ma > colère > contre ce peuple infidèle. D'où cet hérétique concluait ; que le Dieu que servaient les Juifs avait une conduite irrégulière , qui se démentait elle-même.
Ce qui servait de prétexte à cette rêverie sacrilège, c'est eu effet, messieurs, que nous voyons dans les saintes Écritures que Dieu change en quelque façon de conduite selon la diversité des personnes. Quand les hommes présument d'euxmémes, ou qu'ils manquent à la soumission qui lui est due, ou qu'ils prennent peu de soin de se rendre dignes de s'approcher de sa majesté , il ne se relâche jamais d'aucun de ses droits , et il conserve avec eux toute sa grandeur. Voyez comme il traite Achob , comme il se plaît à l'humilicr. Au contraire quand un obéit, et que l'on agit avec lui en simphcitédecœur, il se dépouille en quelque sorte de sa puissance, et il n’y a aucune partie de son domaine , dont il ne mette en possession ses serviteurs. • Vive le Seigneur, dit
• ÉUe, en la présence duquel je suis, il n'y aura
• ni pluie ni rosée que par mon congé : • Vivit
• 5. Jmç. Kp. kuif,cap. I, t. Il, col. 89.
* ,4dv. Marc. Mh. il , u* 2C,27.
> Exod. lu.
DomiHus, in et(ius conspeetu sto, sierit annu his ms et pluvia nisi juxta oris snei verba '. Voilà nn homme qui parait bien vindicatif, et cependant voyez-en la suite. C'est un homme qui jure , et Dieu se sent lié par ce serment ; et pour délivrer la parole de son serviteur, confirmée par son jugement, il ferme le del durant trois années avec une rigueur inflexible.
Que veut dire ceci, chrétiens, si ce n’est, comme dit si bien saint Augustin, que Dieu se fait servir par les hommes, et qu’il les sert aussi réciproquement? Ses fidèles serviteurs lui disent avec le Psalmiste : • Nous voilà tout prêts, à Sel- « gneur, d’accomplir constamment votre vo-
• lonté : . Ecce venio ut faciam, Deus, voluntatem tuam *. Vous voyez les hommes qui servent Dieu ; mais écoutez le même Psalmiste : • Dieu « fera la volonté de ceux qui le craignent : • Voluntatem timentium se faciet \ Voilà Dieu qui leur rend le change, et les sert aussi à son tour. Vous servez Dieu, Dieu vous sert; vousfaitessa volonté, et il fait la vôtre : Si ideo Urnes Deum ut fadas ejus voluntatem , ille quodam modo ministrat libi, font voluntatem tuam*. Pour noos apprendre, chrétiens, que Dieu est un ami sincère, qui n’a rien de réservé pour les siens, et qui , étudiant les désirs de ceux qui le craignent , leur permet d’user de ses biens avec une espèce d’empire : Voluntatem timentium se fadet.
Mais encore que cette bonté s’étende généralement sur tous ses amis; c'est-à-dire, sur tous les justes : les paroles de mon texte nous font bien connaître , que ces justes persévérants, ces enfants qui n’ont jamais quitté sa maison, ont un droit tout particulier de disposer des biens paternels ; et c’est à ceux-là qu’il dit dans son Évangile ces paroles, avec un sentiment de tendresse extraordinaire et singulier ; • Mon fils,
• vous avez toujours été avec moi , et tout ce qui
• est à moi , est à vous : ■ Fili , tu semper meeum es, et omnia mea tua sunt. Pourquoi me reprochez-vous que je ne vous donne rien? usez vous-même de votre droit , et disposez , comme maître , de tout ce qu'il y a dans ma maison.
C’est donc en vertu de cette innocence, et de cette parole de l'Évangile , que le grand saint François de Paule n'a jamais cru rien d'impossible. Cette sainte fhmiliarité d’un fils, qui sent l’amour de son père , lui donnait la confiance di tout entreprendre : et un prélat de la cour d< Rome, que le pape lui avait envoyé pour l’examiner, lui représentant les difficultés de l'cta-
' lit. Ree- xvn, I.
’ PkI. SXSll.H. 0.
* Tbid. CM.IV, 10.
* Eear. in Ptnl. cluv, D- 23, l iv. cul. lajt.
DE SAINT FRANÇOIS DE PAÜLE
blisscmcnt de son ordre si austère , si pénitent , si mortilié, fut ravi en admiration d'entendre dire à notre ^nind saint, avec une ferveur d'esprit incroyable, que tout est possible quand on aime Dieu, et qu’on s'étudie de iui piaire; et qu’alors ies créatures les plus rebelles sont forcées, par une secrète vertu , de faire la volonté de celui qui s'applique à faire celle de son Dieu. Il n’a point été trompé dans son attente : son ordre fleurit dans tonte l'Église avec cette constante régularité qu'il avait si bien établie, et qui se soutient sans reléchement depuis deux cents ans.
Ce n’est pas en cette seule rencontre que Dieu a fait connaître & son serviteur, qu'il écoutait ses désirs. Tous les peuples où il a passé ont ressenti mille et mille fuis des effets considérables de ses prières ; et quatre de nos rois successivement lui ont rendu ce glorieux témoignage , que dans leurs afiftires très-importantes ils n'avaient point trouvé de secours plus prompt , ni de protection plus assurée. Presque toutes les créatures ont senti cette puissance si peu limitée, que Dieu lui donnait sur ses biens; et je vous raconterais avec joie les miracles presque inflnis que Dieu faisait par son ministère, non-seulement dans les grands besoins, mais encore, s'il se peut dire, sans nécessité, n'était que ce détail serait ennuyeux , et apporterait peu de fruit. Mais comme de tels miracles, qui se font particuliérement hors des grands besoins , sont le sujet le plus ordinaire de la raillerie des Incrédules, il faut qu'à l'occasion du grand saint François je tâche aujourd'hui de leur apprendre , par une doctrine solide , à parler plus révéremment des œuvres de Dieu. Voici donc ce que j’ai vu dans les saintes Lettres, touchant ces sortes de miracles.
Je trouvedeux rai sons principales, pour lesquelles Dieu étend son bras à des opérations miraculeuses : la première, c’est pour montrer sa grandeur, et convaincre les liommes de sa paissance ; la seconde , pour faire voir sa bonté, et combien Il est indulgent à scs serviteurs. Or je remarque cette différence dans ces deux espèces de miracles, que lorsque Dieu veut faire un miracle pour montrer seulement sa toute-puissance, il choisit des occasions extraordinaires. Mais quand il veut faire encore sentir sa bonté , il ne néglige pas les occasions les plus communes. Cela vient de la différence de ces deux divins attributs. La toute-puissance semble surmonter de plus grands obstacles , la bonté descend à des soins plus particuliers. L’Écriture nous le fait voir en deux chapitres consécutifs du quatrième livre des Rois. Elisée guérit Naaman le lépreux, capitaine général de la milice du roi de Syrie, et chef des
armées de tout son royaume : voilà une occasion extraordinaire, où Dieu veut montrer son pouvoir aux nations infidèles. • Qu'il vienne à moi,
• dit Élisée, et qu’il sache que Israël n'est point
• sans prophète : - Ventât ad me, et sciai esse prophetam in Israël'. Mais, au chapitre suivant; comme les enfants des prophètes travaillaient sur le bord d'un fleuve, l'un d’eux laisse tomber sa cognée dans l’eau , et aussitôt crie à Elisée : Heu! heu! heu! Domine mi, et hoc ipsum mutuo acceperant' ; < Hélas ! cette co-
• gnée n’était pas â moi ; je l’avais empruntée. > Et encore qu’une rencontre si peu importante semblât ne mériter pas un miracle, néanmoins Dieu , qui se plaît à faire connaître qu'il aime la simplicité de ses serviteurs, et prévient leurs désirs dans les moindres choses, fit luiger miraculeusement ce fer sur leseanx, au commandement d’Élisée, et le rendit à celui qui l’avait perdu. Et d’où vient cela , chrétleiu , si ce n’est que notre grand Dieu , qui n’est pas moins bon que puissant', nous montrant sa toute-puissance dans les entreprises éclatantes, veut bien aussi, quand Il lui plaît, montrer dans les moindres la facilité incroyable avec laquelle il s’abandonne â ses serviteurs , pour Justifier cette parole : omnia mea tua suntl
Puisque le grand saint François de Faute a été choisi de Dieu en son temps, pour faire éclater en sa personne cette merveilleuse communication qu’il donne de sa puissance à scs bons amis, je ne m’étonne pas, chrétiens, si les fidèles de Jésus-Christ ont en tant de confiance en lui durant sa vie, ni si elle dure encore, et a pris de nouvelles forces après sa mort. Je ne m’étonne pas de voir sa mémoire singulièrement honorée par la dévotion publique, son ordre révéré par toute l’Église, et les temples qui portent son nom, et sont consacrés à sa mémoire, fréquentés avec grand concours par tous les fidèles.
Mais ce qui m’étonne, mes frères, ce que je ne puis vous dissimuler, ce que Je voudrais pouvoir dire avec tant de force que les cœurs les plus durs en fussent touchés , c’est lorsqu'il arrive que ces mêmes temples, où la mémoire de François de Paule, où les bons exemples de ses religieux, enfin, pour abréger ce discours, où tontes choses inspirent la dévotion, deviennent le théâtre de l’irrévérence de quelques particuliers audacieux. Je n’accuse pas tout le monde, et je ne doute pas , au contraire , que cette eglise ne soit fréquentée par des personnes d’une piété tresrecommandable. Mais qui pourrait souffrir sans douleur , que sa sainteté soit déshonorée par les,
' IV. Rrg.1,1.
' Ibid. Tl, b-
DEUXIÈME PANEGYRIQUE
désordres de ceux qui , ne respectant ni Dieu ni les hommes, la profanent tous les jours par leurs insolences? Que s'il y avait dans cet auditoire quelques-uns de cette troupe scandaleuse, permettez-moi de leur demander, que leur a fait ce saint lieu qu'ils choisissent pour le profaner par leurs paroles , par leurs actions , par leurs contenances impies; que leur ont tait ces religieux, vrais enfants et imitateurs du grand saint François de Paule : et leur vie a-t-elle mérité, au milieu de tant de travaux que leur fait subir volontairement leur mortification et leur pénitence, qu’on leur ajoute encore cette peine, qui est la seule qui les afflige, de voir mépriser à leurs yeux le maître qu'ils servent?
Mais laissons les hommes mortels , et parlons des intérêts du Sauveur des âmes. Que leur a fait Jésus<^hrist qu’ils viennent outrager jusque dans son temple? Pendant que le prêtre est saisi de crainte, dans une profonde considération des sacrements dont il est ministre; pendant que le Saint-Esprit descend sur l’autel pour y opérer les sacrés mystères, que les anges les révèrent, que les démons tremblent , que les âmes saintes et pieuses de nos frères qui sont décédés attendent leur soulagement des saints sacrifices : ces impies discourent aussi librement , que si tout ce mystère était une fable. D'où leur vient cette hardiesse devant Jésus-Christ? est-ce qu’ils ne le connaissent pas , parce qu'il se cache ; ou qu'ils le méprisent, parce qu'il se tait? Vive le Seigneur tout-puissant, en la présence duquel je parle ; ce Dieu qui se tait maintenant , ne se taira pas toujours; ce Dieu qui se tient maintenant caché, saura bien quelque jour paraître pour leur confusion étemelle. J'ai cru que je ne devais pas quitter cette chaire , sans leur donner ce charita- Ûe avertissement. C'est honorer saint François de Paule que de travailler, comme nous pouvons , â purger son église de ces scandaleux ; et je les exhorte, en Notre-Seigneur, de profiter de cette instmetion, s'ils ne veulent être regardés comme des profanateurs publics de tous les mystères du christianisme.
Mais après leur avoir parlé, je retourne a vous, chrétiens, qui venez en ce temple pour adorer Dieu , et pour y écouter sa sainte parole. Que vous dirai-je aujourd'hui , et par ou concluraije ce dernier discours? Ce sera par ces beaux mots de l'apôtre : Deus aulem spei repleat vos gaudio et pace in credendo, ut abundetis in spe et virlute Spiritus sancti ' : • Que le Dieu • de mon espérance vous remplisse de joie et de « paix , en croyant à la parole de son Évangile ;
• afin que vous abondiez en espérance, et en la
• vertu du Saint-Esprit. > C'est l’adieu que j’ai â vous dire : nos remerclments sont des vœux ; nos adieux , des instructions et des prières. Que ce grand Dieu de notre espérance , pour vous récompenser de l'attention que vous avez donnée à son Evangile , vous fasse la grâce d'en profiter. Cest ce que je demande pour vous : deoumdez pour moi réciproquement, que je puisse tous les Jours apprendre â traiter saintement et fidèlement la parole de vérité ; que non-seulement je la traite, mais que je m'en nourrisse et que j'en vive. Je vous quitte avec ce mot ; et ce ne sera pas néanmoins sans vous avoir désiré à tous , dans toute l'étendue de mon cœur, la félicité étemelle, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
DEUXIÈME PANÉGYRIQUE
SAINT FRANÇOIS DE PAULE
ntcat X am.
Comliltn II pénilenoe ot oécouira à loa> la ebreUeu : qurlle en doit Mre l'^endue. Avec quel coarafte Mini François l'a pnUquèe. Sa oondalta adniraMe A la ooqr de Louis XI. Comment Camoar dtvto était-U le principe de la Joie qoVl ressentait parmi sn qranda ausUritéa. Ehicace de cet amour dans nos oorun. ExhorlatioD A lA pCniteuoe, pour bononv diguement la SAlots.
Charitas CAriiii urget nos.
La diarité de JésusCluiat noua presM. H. Cor. v, 14.
Rendons cet honneur à l’humilité, qu’elle est seule digne de louange. La louange en cela est contraire aux autres choses que nous estimons , qu’elle perd son prix étant recherchée , et que sa valeur s'augmente quand on la méprise. EÜicore que les philosophes fussent des animaux de gloire comme les appelle Tertullien ', Philosophus animal gloriœ, ils ont reconnu la vérité de ce que je viens de vous dire ; et voici la raison qu'ils en ont rendue : c’est que la gloire n'a point de corps sinon en tant qu'elle est attachée à la vertu dont elle n’est qu'une dépendance. C'est pourquoi, disaient-ils, il faut diriger ses intentions â la vertu seule : la gloire, comme un de ses apanages, la doit suivre sans qu'on y pense. Mais la religion chrétienne élève bien plus haut nos pensées : elle nous apprend que Dieu est le seul qui a de la majesté et de la gloire , et par conséquent que c'est à lui seul de la distribuer, ainsi qu'il lui plaît, A ses créatures, selon qu'elles
' Rom. 13-
I i/t antiHO^ n* l.
DE SAINT FRANÇOIS DE PAÜLE
's'approcbent de lui. Or, encore que Dieu soit trèa-haut , il est néanmoins inaccessible aux Ames qui veulent trop s'élever, et on ne l'approche qu'en s'abaissant ; de sorte que la gloire n'est qu'une ombre et un fantdme , si elle n'est soutenue par le fondement de l'humilité, qui attire les louanges en les rejetant. De lé vient que l'Église dit aujourd'hui dans la collecte de saint François : • O Dieu, qui êtes la gloire des hum- • blés : ■ Deus, humilium ceUitudo. C'est à cette gloire solide qu’il faut porter notre ambition.
Monseigneur, la gloire du monde vous doit être devenue en quelque façon méprisable par votre propre abondance. Certes, notre histoire ne se taira pas de vos fameuses expéditions; et la postérité la plus éloignée ne pourra lire sans étonnement toutes les merveilles de votre vie. Les peuples , que vous conservez , ne perdront jamais la mémoire d’une si heureuse protection : ils diront A leurs descendants jusqu'aux dernières générations, que sous le grand maréchal de Schomberg, dans le dérèglement des affaires, et au milieu de la licence des armes, ils ont commencé à jouir du calme et de la douceur de la paix.
Madame, votre piété, votre sage conduite, votre charité si sincère et vos autres généreuses inclinations auront aussi leur part dans cet applaudisaement général de toutes les conditions et de tous lesdges : maisje ne craindrai pas de vous dire que cette gloire est bien peu de chose, si vous ne l'appuyez sur l'humilité.
Viendra, viendra le temps. Monseigneur, que non-seulement les histoires , et les marbres , et les trophées, mais encore les villes, et les forteresses, et les peuples et les nations seront consumés par le même feu ; et alors toute la gloire des hommes s'évanouira en fumée , si elle n'est défendue de l'embrasement général par l'humilité chrétienne. Alors le Sauveur Jésus descendra en sa majesté; et assemblant le ciel et la terre pour faire l'éloge de ses serviteurs, dans une telle multitude il ne choisira, chrétiens, ni les César, ni les Alexandre : il mettra en une place éminente les plus humbles , les plus inconnus. Parce que le pauvre François de Paule s'est bumilié en ce monde , sa vertu sera honorée d'un panégyrique étemel, de la propre bouche du Fils de Dieu. C'est ce qui m'encourage , mes frères , A célébrer aujourd'hui seslouanges A la gloire de notre grand Dieu , et pour l'édification de nos Ames. Bien que sa vertu soit couronnée dans le ciel ; comme elle a été exercée sur la terre, il est juste qu'elle y reçoive les éloges qui lui sont dus. Pour cela Impiorons la grAoe de Dieu, par l'entremise de
celle qui a été l’exemplaire des humbles, et qui hit élevée A la dignité la plus haute, en même temps qu'elle s’abaissa par les paroles les plus soumises , après que l’ange l'eut saluée en ces termes : Ave, Maria.
Si nous avons jamais bien compris ce que nous devenons par la grAce du saint baptême, et par la profession du christianisme , nous devons avoir entendu que nous sommes des hommes nouveaux et de nouvelles créatures en N'olre-Seigneur Jésus-Christ. C'est pourquoi l’apêtre saint Paul nous exhorte de nous renouveler en notre Ame, et de ne marcher plus selon le vieil homme; mais en ta nouveauté de l'Esprit de Dieu '. De la vient que le sauveur Jésus nous est donné comme un nouvel homme, et comme un nouvel Adam, ainsi que l'appelle le même saint Paul*; et c’est lui qui , selon la volonté de son Père, est venu dans la plénitude des temps, afin de nous réformer selon les premières idées de cet excellent Ouvrier, qui, dans l'origine des choses, nous avait faits A sa ressemblance. Par conséquent , comme le Fils de Dieu est lui-même le nouvel homme , personne ne peut espérer de participer A ses grâces, s'il n’est renouvelé A l’exemple de Notre-Scigneur, qui noos est proposé comme l’auteur de notre salut, et comme le modèle de notre vie.
Mais d'autant qu'il était impossible que cette nouveauté admirable se Ht en nous par nos propres forces. Dieu nous a donné l'Esprit de son Fils, ainsi que parle l'apêtre : Misil Deus Spiritum Fila sui’; et c'est cet Esprit tout-puissant qui venant habiter dans nos Ames, les change et les renouvelle ; formant en nous les traits naturels et une vive image de N'otre-Seigneur Jésus-Christ, sur lequel nous devons être moulés. Pour cela il exerce en nos cœurs deux excellentes opérations , qu’il est nécessaire que vous entendiez; parce que c'est sur cette doctrine que tout ce discours doit être fondé.
Considérez donc, chrétiens, que l’homme, dans sa véritable constitution , ne pouvant avoir d’autre appui que Dieu , ne pouvait se retirer aussi de lui , qu’il ne fit une chute effroyable ; et encore que , par cette chute , il ait été précipité au-dessous de toutes les créatures ; toutefois , dit saint Augustin* , il tomba premièrement sur soi-même : Primum incidit in seipsum. Que veut dire ce grand personnage, que l'homme tomba sur sol-même? Tombant sur une chose qui lui est si proche et si chère , il semble que
■ XfiSw. IT, nciMqq.
• I. Cor. XV, 46.
■ Galal. nr, 6.
• I>e Trmit. Ub. XII, Ctp. XI, n* 14, t. VIII, eol. WO.
DEUXIÈME PANÉGYRIQUE
la chute n’en soit pas extrêmement dangereuse ; et néanmoins cet incomparable docteur prétend par là nous représenter une grande extrémité de misère. Pénétrons sa pensée , et disons que l’homme, par ce moyen, devenu amoureux de soi-méme, s’est jeté dans un abîme de maux, courant aveuglément après ses désirs , et consumant ses forces après une vaine idole de félicité , qu'il s’est figurée A sa fantaisie.
Hé, fidèles, qu’est-il nécessaire d'employer ici beaucoup de paroles , pour vous faire voir que c’est l’amour-propre qui fait toutes nos actions I N’est-ce pas cet amour flatteur qui nous cache nos défauts à nous-mêmes , et qui ne nous montre les choses que par l’endroit agréable? Il ne nous abandonne pas un moment ; et de même que si vous rompez un miroir, votre visage semble en quelque sorte se multiplier dans toutes les parties de cette glace cassée; cependant c’est toujours le même visage : ainsi, quoique notre Ame s’étende et se partage en beaucoup d’inclinations différentes, l’amour-propre y parait partout. Étant la racine de toutes nos passions , il fait couler dans toutes les branches ses vaines mais douces complaisances : si bien que l’homme , s’arrêtant en soi-même , ne peut plus s’élever à son Créateur. Et qui ne voit ici un désordre tout manifeste?
Car Dieu étant notre fin dernière ; en cette qualité, notre coeur lui doit son premier tribut : et ne savez-vous pas que le tribut du coeur c’est l’amour? Ainsi nous attribuons à nous-mêmes les droits qui n'appartiennent qu’à Dieu ; nous nous faisons notre fln dernière ; nous ne songeons qu'à nous plaire en toutes choses , même au préjudice de la loi divine ; et par divers degrés nous venons à cc maudit amour qui règne dans les enfants du siècle , et que saint Augustin déflnit en ces termes : Amor sut usque ad contemptum Dei ' :
• L’amour de soi-même qui passe jusqu’au mé-
• pris de Dieu. > C’est contre cet amour criminel que le Fils de Dieu s’éiève dans son Évangile, le condamnant à jamais par cette irrévocable sentence : • Qui aime son Ame, la perd; et qui
• l’abandonne, la sauve : » amat animam suant, perdet eam; et qui odit animam suam, cuslodit eam’. Voyant que c’est l’amour-propre qui est cause de tous nos crimes, il avertit tous ceux qui veulent se ranger sous sa discipline , que, s’ilsne se baissent eux-mêmes, il ne les peut recevoir en sa compagnie ; « Celui qui ne veut pas « renoncer à soi-même pour l’amour de moi, n’est
• pas digne de moi ■ De cette sorte. Il nous ar-
■ De Civ. Dei, lib. XIV, C>p. IIVIll , I. VII , col. a7S.
I Joan. xu, Sb.
t Slv/IA. X. 3H.
radie à nous-mêmes paruncespèce de violence, el déclarant la guerre à cet amour-propre qui s’élève en nous au mépris de Dieu , comme disait tout à l’heure le saint évêque Augustin, il fait succéder en sa place l’amour de Dieu jusqu’au mépris de nous-mêmes : Amor Dei usque ad contemptum sut, dit le même saint Augustin '.
Par là vous voyez, chrétiens, les deux opérations de Dieu. Car, pour nous faire la guerre à nous-mêmes , ne faut-ll pas qu’il y ait en nous quelque autre chose que nous? Et comment ironsnous à Dieu, si son Saint-Esprit ne nousy élève? Par conséquent il est nécessaire que cet Esprit tout-puissant lève le charme de l’amour-propre, et nous détrompe de ses illusions; et puis que faisant paraître à nos yeux un rayon de cette ravissante beauté, qui seule est capable de satisfaire la vaste capacité de nos Ames, 11 embrase nos cœnrs des flammes de sa charité, en telle sorte que l’homme, pressé auparavant de l’amour qu’il avait pour soi-méme, paisse dire avec l’autre saint-Paul : « La charité de Jésus-Christ • nous presse : • Charitas Christi urget nos. Elle nous presse, nous incitant contre noos ; elle nous presse, nous portant au-dessus de nous; elle nouspresse, nousdétachant de nous-mêmes; elle nous presse, nous unissant à Dieu; elle nous presse, non moins par les mouvements d’une sainte haine , que par les doux transports d’une bienheureuse dilection : CAaritas Christi urget nos.
Voilà , mes frères , voilà ce que le Saint-Esprit opère en nos cœurs, et voilà le précis de la vie de l’incomparable François de Paule. Vous le verrez, ce grand personnage, vous le verrez avec un visage toujours riant, et toujours sévère. Il est toujours en guerre , et toujours en paix : toujours en guerre contre soi-méme, par les austérités de la pénitence; toujours en paix avec Dieu , par les embrasements de la charité. Il épure la charité par la pénitence; il sanctifie la pénitence par la charité. Il considère son corps comme sa prison, et son Dieu comme sa délivrance. D’une main, il rompt ses liens; et de l’autre , il s'attache à l’ohjet qui lui donne la liberté. Sa vie est un sacrifice continuel. Il détruit sa chair par la pénitence, il l’offre et la consacre par la charité. Mais pourquoi vous tenir si longtemps dans l’attente d’un si beau spectacle? Fidèles, regardez ce combat : vous verrez l’admirable François de Paule combattant l’amour-propre par l’amour de Dieu. Ce vieillard que vous voyez , c’est le plus zélé ennemi de soi-même ; mais c’est aussi l’homme le plus passionné pour la gloire de son Créateur : c’est le sujet de tout cc discours.
' $. Aug. foro mox cit.
DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
rnSMIEII POINT.
Si dans cette première partie Je vous annonce une doctrine sévere, si je ne vous prêche autre chose que les rigueurs de la pénitence ; fldcles , ne vous en étonnez pas. On ne peut louer un grand politique, qu'on ne parle de ses bons conseils; ni faire l’éloge d'un capitaine fameux, sans rapporter ses conquêtes. Partant , que les chrétiens déiicats , qui aiment qu'on les flatte par une doctrine lâche et complaisante , n'entendent pas les louanges du grave et austère François de Paule. Jamais homme n'a mieux compris ce que nous enseigne saint Augustin ' , après les divines Écritures, que la vie chrétienne est une pénitence continuelle. Certes, dans le bienheureux état de la justice originelle, ces mots fâcheux de mortification et de pénitence n'étaient pas encore en usage , et n’avaient point d'accès dans un lieu si agréable et si innocent. L’homme alors, tout occupé des louanges de son Dieu, neconnaissait pas les gémissements ; Non gemebat, sed laudabat'. Mais depuis que , par son orgueil , il eut mérité que Dieu le chassât de ce paradis de délices ; depuis que cet ange vengeur, avec son épée foudroyante , fiit établi à ses portes pour lui en empêcher les approches, que de pleurs et que de regrets I Depuis ce temps- là , chrétiens , la vie humaine a été condamnée à des gémissements éternels. Race maudite et infortunée d’un misérable proscrit , nous n’avons plus à espérer de salut , si nous ne fléchissons par nos larmes celui que nous avons irrité contre nous; et parce que les pleurs ne s’accordent pas avec les plaisirs, il faut nécessairement que nous confessions que nous sommes nés pour la pénitence. C’est ce que dit le grave Tertullien , dans le traité si saint et si orthodoxe qu’il a faitde cette matière ’. < Pécheur « que je suis , dit ce grand personnage, et né seu- " lement pour la pénitence, Peecator omnium notarum cum sim, nec u/li ni nisi pctnilenlim nalus, ■ comment est-ce queje m’en tairai, puis-
• qu’Adam même, le premier auteur et de notre
• vie et de notre crime , restitué en son paradis ■ par la pénitence, ne cesse de la publier : ■ super ilia tncere non possum, guam ipse quoque, et slirpts humanœ et offenses in Deum princeps Adam, exomologesi restitutus in paradisum suum, non lacet!
C’est pourquoi le Fils de Dieu , venant sur la terre afin de porter nos péchés, s’est dévoué à la pénitence; et l’ayant consommée par sa mort, il nous a laissé la même pratique: et c’est A quoi nous nous obligeons très-étroitement par le saint
» Serm. (XXU, n* 3. t. v, col.l3b3.
> S. Aug. in P$. ixix, rn<ir. Il, o* (8, t. IT, Oui. Ul.
* Ot Panil, n* 1*2.
baptême. Le baptôme, n’en doutez pas, est un sacrement de pénitence , parce que c’est un sacrement de mort et de sépulture. L’apâtre ne ditil pas aux Romains, qu’autant que nous sommes de baptisés, nous sommes baptisés en la mort de Jésus, et que nous sommes ensevelis avec lui? In morte Christi baptizatiestis,consepulti ei perbaptismum '. N’est-ce pas ce que nos pères représentaient par cette mystérieuse manière d’administrer le baptême? On plongeait les hommes tout entiers , et on les ensevelissait sous les eaux. Et comme les fidèles les voyaient se noyer, pour ainsi dire, dans les ondes de ce bain salutaire, ils se les représentaient tout changés en un moment par la vertu du Saint-Esprit, dont ces eaux étaient animées; comme si, sortant de ce monde en même temps qu’ils disparaissaient à leur vue, ils fussent allés mourir et s’ensevelir avec le Sauveur, selon la parole du saint apôtre : consepulli ei ver baptismum. Rendez-vous capables , mes ftères , de ces anciens sentiments de l’Église, et ne vous étonnez pas si l’on vous parle souvent de vous mortifier; puisque le sacrement par lequel vous êtes entrés dans l’Église vous a initiés toutensenble, et à la religion chrétienne, et à une vie pénitente.
Mais puisse nous sommes sur cette matière , et d’aiHeurs que la Providence divine semble avoir suscité saint François de Paule , afin de renouveler en son siècle l’esprit de pénitence , presque entièrement éteint par la mollesse des hommes : il sera , ce me semble , à propos , avant que de vous raconter ses austérités, de vous dire en peu de mots les raisons qui peuvent l’avoir obligé à une manière de vivre si laborieuse; et tout ensemble de vous faire voir qu’un chrétien est un pénitent, qui ne doit point donner d’autres bornes à ses mortifications, que celles qui termineront le cours de savie. En voici la raison solide, que je tire de saint Augustin dans une excellente homélie qu'il a faite de la pénitence’. Il y a deux sortes de chrétiens ; les uns ont perdu la candeur de l'inoocence baptismale, et les autres l’ont conservée ; quoique à notre grande bonté, le nombre de ces derniers soit si petit dans le monde, qu’à peine doivent-ils être comptés. Or les uns et les autres sont obligés à la pénitence jusqu’au dernier soupir ; et partant , la vie chrétienne est une pénitence continuelle.
Cor, pour nous autres misérables pécheurs, qui nous sommes dépouillés de Jésus-Christ dont nous avions été revêtus par le saint baptême , et qui , nonobstant tant de confessions réitérées , retournons toujours à nos mêmes crimes , quelles
I Hom. Tl , 3 , «■
* ScTW. cccui , n* 3 cl icqq. !. V, cul. 1352.
DEUXIÈME PAISÉGYIUQUE
Unim assez amères et quelles douleurs assez véhcmcutes peuvent égaler notre ingratitude? N'avons-nous pas Juste sujet de craindre que la bonté de Dieu , si indignement méprisée , ne se tourne en une fureur implacable? Que si sa Juste vengeance est si grande contre les Gentils , qui ne sont Janaais entrés dans son alliance , sa colère ne sera-t-elle pas d’autant plus redoutable pour nous , qu'il est plus sensible à un père d’avoir des enfants perfides , que d’avoir de mauvais serviteurs? Itenc, si la Justice divine est si fort enllammée contre nous ; puisqu’il est impossible que nous lui puissions résister, que reste-t-il a faire autre chose sinon de prendre son parti contre nous-mêmes, et de venger par nos propres mains Ire mystères de Jésus violés , et son sang profané, et son Saint-Esprit affligé, comme parlent les Ecritures', et sa majesté offensée? c’est ainsi, c’est ainsi, chrétiens, que, prenant contre nous le parti de la Justice divine, nous obligerons sa miséricorde à prendre notre parti contre sa Justice. Plus nous déplorerons la misère où nous sommes tombés , plus nous nous rapprocherons du bien que nous avons perdu ; Dieu recevra en pitié le sacrifice du coeur contrit, que nous lui offrirons pour la satisfaction de nos crimes; et sans considérer que les peines que nous nous imposons ne sont pas une vengeance proportionnée, ce bon père regardera seulement qu’elle est volontaire. Ne cessons donc Jamais de répandre des larmes si fructueuses : frustrons l’attente du diable par ia persévérance de notre douleur, qui étant subrogée en la place d’un tourment d’une éternelle durée, doit imiter en quelque sorte son intolérable perpétuité en s’étendant du moinsjusqu’à notre dernière agonie.
Mais s’il y avait quelqu'un dans le monde, qui eût conservé Jusqu’à cette heure la grâce du saint baptême; ô Dieu, le rare trésor pour l’Église I Toutefois, qu’il ne pense pas qu’il soit exempt pour cela de la loi indispensable de la pénitence. Qui ne tremblerait pas, chrétiens, en entendant les gémissements des âmes les plus innocentes? Plus les saints s’avancent dans la vertu, plus ils déplorent leurs déréglements, non par une humilité contrefaite , mais par un sentiment véritable de leurs propres infirmités. En voulez-vous savoir la raison ? V oicl celle de saint Augustin, prise des Écritures divines ; c’est que nous avons un ennemi domestique avec lequel si nous sommes en paix, nous ne sommes point en paix avec Dieu. Et par combien d’expériences sensibles pourrais-je vous faire voir que, depuis notre première enfance Jusqu’à la fin de nos Jours, nous avons en nous-mêmes certaines passions
• Bibr. I , S9.
malfaisantes , et une inclination au mal , que l’apêtre appelle la convoitise < , qui ne nous donne aucun relâche? Il est vrai que lessaintslasurmontent : mais bien qu’elle soit surmontée, elle ne laisse pas de combattre. Dans un combat si long, si opiniâtre, l’ennemi nous attaquant de si près : si nous donnons des coups, nous en recevons : Percutimus et percutimur, dit saint Augustin* : • En blessant, nous sommes blessés; > et encore que dans les saints ces blessures soient légères , et que chacune en particulier n’ait pas assez de malignité pour leur faire perdre la vie, elles les accableraient par leur multitude, s’ils n’y remédiaient par la pénitence.
Ha ! quel déplaisir à une âme vraiment touchée de l’amour de Dieu , de sentirtont de répugnance à faire ce qu’elle aime le mieux ! combien répand-elle de larmes, agitée en elle-même de tant de diverses affections qui la sépareraient de son Dieu, si elle se laissait emporter à leur violencelC’est ce qui afflige les saints : de là leurs plaintes et leurs pénitences; de là cette sainte haine qu’ils ont pour eux-mêmes; de là cette guerre cruelle et innocente qu’ils se déclarent. Imaginez-vous, chrétiens, qu’un traître ou un envieux tâche de vous animer par de faux rapports contre vos amis les plus affidés. Combien souffrez-vous de contrainte, lorsque vous êtes en sa compagnie! Avec quels yeux le regardez-vous, ce perfide , ce déloyal , qui veut vous ravir ce que vous avez de plus cher ! Et quels sont donc les transports des amis de Dieu , sentant l’amourpropre en eux-mêmes qui, par toutes sortes de flatteries, les sollicite de rompre avec Dieu ! Cette seule pensée leur fait horreur. C’est elle qui les arme contre leur propre chair : ils deviennent inventifs à se tourmenter.
Regardez, fidèles, regardez le grand et l’incomparable François de Paule. O Dieu éternel ! que dirai-je, et par où entrerai-Je dans l’éloge de sa pénitence? qu’admirerai-Je le plus, ou qu’il l’ait si têt commencée,'ou qu’il l’ait fait durer si longtemps avec une pareille vigueur ? Sa tendre enfance l’a vue naître, sa vieillesse la pins décrépite ne l’a Jamais vue relâchée. Par l’une de ces entreprises, il a imité Jean-Baptiste; et par l’antre il a égalé les Paul, les Antoine, les Hilarion.
Ce vieillard vénérable, que vous voyez marcher avec une contenance si grave et si simple, soutenant d’un bâton ses membres cassés; il y a soixante et dix-neuf ans qu’il fait une pénitence sévère. Dans sa treizième année il quitta la maison paternelle; il se Jeta dès lors dans la solitude, il embrassa dès lors les austérités. A quatre-vingt-
' Hom. «Il, ».
» Srri». tCOJ. «• «. t. T, col. 135».
DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
onze nm, ni les veilles, ni les fatigues, ni l’cxtr£ine caducité ne lui oui pu encore foire modérer l’étroite sévérité de sa vie, que Dieu n’a éteudue si longtemps, qu'alin de nous faire voir une persévérance incroyable. Il fait un carême étemel; et durant ce carême, il semble qu'il ne se nourrisse que d'oraisons et de jeûnes. Un peu de pain est sa nourriture, de l’eau toute pure étanche sa soif ; û ses jours de réjouissance , il y ajoute quelque légume ; voi là les ragoûts de F rançois de Paule. En santé et en maladie, tel est son régime de vie; et dans une vie si austère, il est plus content que les rois. Il dit qu'il importe peu de quoi on sustente ce corps mortel , que la foi change la nature des choses , que Dieu donne telle vertu qu’il lui plaît aux nourritures que nous prenons, et que pour ceux qui mettent leur espérance en lui seul tout est ton , tout est salutaire : et c'est pour confondre ceux qui , voulant se dispenser de la mortiflcation commune, se ilgurent de vaines appréhensions, afln de les faire servir d'excuse à leur délicatesse affectée.
Que vous dirai-je ici de l'austérité de son jeûne? Il ne songe a prendre sa réfection , que lorsqu'il sent que la nuit approche. Apres avoir vaqué tout le jour au service de son Créateur, il croit avoir quelque droit de penser a l'inllrmité de la nature. Il traite son corps comme un mercenaire û qui il donne sou pain. De peur de manger pour le plaisir, il attend la derniere neces.-lté : par une nourriture modique il se -prépare à un sommeil léger, louant la muniflcence divine de ce qu'elle le sustente de peu.
Qu'est-il nécessaire de vous raconter ses autres austérités? Sa vie est égale partout; toutes ies parties en sont réglées par la discipline de la pénitence. Demandez-lui la raison d'une telle sévérité, il vous répondra avec l'apdtre saint Paul ' : • Ne pensez pas, mes ftércs, que je tra- • vaille en vain : • Sic curro, non quasi in incertum. Et que faites-vous donc, grand François de Paule? Ha ! dit-il , « je châtie mon corps : • Castigo corpus meum. O le soin Inutile I diront les fols amateurs do siècle. Mais par ce moyeu , dit saint Paul , et après loi notre saint , par ce moyen , > je réduis en servitude ma chair : . fn servitutem corpus meum redigo. Et pourquoi se donner tant de peines? « C’est de peur, dit-il , « qu’après avoir enseigné les autres , moi-même ■ je ne sois réprouvé : ■ ne forte cum aliisprœdicaverim, ipse reprobus efficiar. Je me perdrais par 1 amour de moi-même ; par la haine de moimême je me veux sauver : je ne prends pas ce que le monde appelle commodités, de peur que
■ I. Car. n, M, J7.
UO&vCtT. — T. m.
par un chemin si glissant je ne tombe insensiblement dans les voluptés. Puisque l’amour-propre me presse si fort , je veux me roidir au contraire : pressé plus vivement par la charité de Jésus- Christ , de crainte de m'aûner trop je me persécute.
C’est ainsi que nos pères ont été nourris. L’Église dés son berceau a eu des persécuteurs; et plusieurs siècles se sont passés , pendant lesquels les puis ances du monde faisaient, pour ainsi dire, eontinuellemeut rejaillir sur elle le sang de ses propres enfants. Dieu la voulait élever de la sorte, dans les hasards et dans les combats, et parmi de durs exercices, de peur qu'efféminée par l'amour des plaisirs de la terre , el le n'eût pas le courage assez ferme , ni digne des grandeurs auxquelles elle était appelée. Sectateurs d’une doctrine établie par tant de supplices ; s'il était coulé en nos veines une goutte du sang de nos braves et invincibles ancêtres , nous ne soupirerions pas, comme nous faisons, après ces molles délices qui énervent la vigueur de notre fol , et font tomber par terre cette première générosité du christiaiiisroe.
Quelle est ici votre pensée, chrétiens? Vous dites que ces maximes sont extrêmement rigoureuses. Elles ne m’étonnenc pas moins que vous , toutefois je ne puis vous dissimuler qu'elles sont extrêmement chré-tiennes. Jésus notre Sauveur, dont nous faisons gloired'étre lesdiscipics, après nous les avoir annoncées les a confirmées par sa mort, et nous les a laissé-es par son Testament. Regardez-le au jardin des Olives , c’est une pieuse remarque de saint Augtistin ; toutes les parties de son corps furent teintes par cette mystérieuse sueur. • Que veut dire cela , dit saint Augustin ■ ? - Cest qu’il avait dessein de nous faire voir que
• l'Église, qui est son corps, devait de toutes « parts dégoutter de sang : • Quid ostendebal, quando per corpus orantis globi san guinis deslillabant, nisi quia corpus ejus, quod est Ecclesia, martyrum sanguine jam fluebat?
Vous me direz peut-être, que les persécutions sont cessées. Il est vrai, les persécutions sont cessées ; mais les martyres ne sont pas cessés. Le martyre de la pénitence est inséparable de la sainte Église. Ce martyre , à la vérité, n'a pas un appareil si terrible; mais ce qui semble lui manquer du cêté de la violence, il le récompense par la durée. Pendant toute l'étendue des siècles, il faut que l'Église dégoutte de sang; si ce n'e.st du sang que répand la tyrannie, c'est du sang que verse la pénitence. . Les larmes, selon la
• pensée de saint AugusUn • , sont le sang le plu»
• Bnér. in Putl. hxwr, n* ! , e. rt , ont. M.
* Sa-m. C eu 7, t. T, col.
DFX’XIÈME PANÉGYRIQUE
iiO
> pur de l'dme : • Sanguia anima; perlacrymas profluat. C’est ce sang qu'épanche la pénitence. Et pourquoi ne comparerai-je pas ia pénitence nu martyre 7 Autant que lessaints retranchent de mauvais désirs, ne se font-ils pas autant de salutaires blessures? En déracinant l'amour-propre, ils arrachent comme un membre du cceur, scion le précepte de l'Évangile. Car l’amour-propre ne tient pas moins au cœur, que les membres tiennent au corps ; c’est le vrai sens de cette parole : - Si votre main droite vous scandalise, coupez ,
• tranchez, dit le FilsdeDicu : -Abscideillam C’est-à-dire , si nous l’entendons, qu'il faut porter le couteau jusqu’au cœur, jusqu’aux plus intimes inclinations. L’apdtre a prononcé pour tous les hommes et pour tous les temps : que • tous
• ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-
• Christ , souRriront persécution : > Omnea r/ui pie volunt vivere in Chriato Jean, peraeculionem patienlur". Ainsi, au défaut des tyrans, les saints se persécutent eux-mémes; tant il est nécessaire que l’Église souffre. Une haine injuste et cruelle animait les empereurs contre les gens de bien : une sainte haine anime les gens de bien contre eux-mémes.
O nouveau genre de martyre , où le martyr patient et le persécuteur sont également agréables; où Dieu, d’une même main, soutient celui qui souffre, et couronne celui qui persécute t c’est le martyre de saint François, c'est où il a paru invincible; et quoique vous l’ayez déjà vu dons ce que je vous ai rapporté de sa vie, il faut encore ajouter un trait au tableau que j’ai commencé de sa pénitence, et puis nous passerons à sa cliarité.
Je dis donc qu’il y a deux choses qui composent ia pénitence : la mortillcation du corps et l 'abaissement de l’esprit. Car la pénitence, comme je l ai touché au commencement de ce discours , est un sacrUice de tout l’homme , qui , se jugeant digne du dernier supplice, se détruit en quelque façon devant Dieu. Par conséquent il est nécessaire, afin que le sacrifice soit plein et entier, de dompter et l'esprit et le corps ; ic corps par les mortifications, et l'esprit par l’humilité. Et d'autant que le sacrifice est plus agréable , lorsque la victime est plus noble , il ne faut point douter que ce ne soit une action sans comparaison plus excellente , dliumilicr son esprit devant Dieu , que de châtier son corps pour l’amour de lui : de sorte que l'humilité est la partie la plus essentielle de la péuitence chrétienne. C'est pourquoi le docte Tertullien donne cette belle définition à la péni-
* ¥orc. m , 4J.
* H. Ttm, ni. it.
tcnce : • Im pénitence, dit- il ■ , c'est la science d’humilicr l'homme : • Proatemendi el humilicandi hominia diaciplina. D'où passant pins outi'e , je dis que si la vie chrétienne est une pénitence continuelle, ainsi que nous l’avons établi par la doctrine de saint Augustin ; ce qui fait le vrai pénitent, c’est ce qui fait le vrai chrétien ; et partant , c’est en l'humilité que consiste la souveraine perfection du christionisme.
Ainsi ne vous persuadez pas avoir vu toute la pénitence de François de Paule, quand je vous ai fait contempler ses austérités : je ne vous ai encore montré que i’écoree. Tout sec et exténué qu'il est en son corps jiar les jeûnes et par les veilles, il est encore plus mortifié en esprit. Sun àmc est en quelque sorte plus exténuée; elle est entièrement vide de ces vaincs pensées qui nous enflent Dans une pureté angélique, dans une vertu si constante , si consommée, il se compte pour un serviteur inutile, il s'estime le moindre de tous ses frères. Le souverain pontife lui parle de le faire prêtre : F rançois de Paule est effrayé du seu 1 nomdeprétre: Ua I faire prétreun pécheur comme moi ! Cette proposition le fait trembler jusqu'au fond de l’âme. O confusion de notre siècle I des hommes tout sensuels comme nous , se présentent audacieusement à ce redoutable miuistere , dont le seul nom épouvante cet ange terrestre! Pour les honneurs du siècle , jamais homme les a-t-il plus méprisés? Il ne peut seulement comprendre pour quelle raison on les nomme honneurs. O Dieu I quel coup de tonnerre fut-ce pour lui , lorsqu'on lui apporta la nouvelle que le roi Louis XI le voulait avoir à sa cour; que le pape lui ordonnait d'y alier, et auparavant de passer à Rome I Combien regretta-t-il la douce retraite de sa solitude , et la bienheureuse obscurité de sa vie I Et pourquoi , disait-il , pourquoi fuut-il que ce. pauvre ermite soit connu des grands de la terre? Hé ! dans quel coin pourrai-je dorénavant me cacher, puisque dans les déserts même de la Calabre je suis connu par un roi de France?
C'est ici, chrétiens, où je vous prie de vous rendre attentifs à ce que va faire François de Paule : voici le plus grand miracle de ce saint homme. Certes , je ne m'étonne plus qu’il ait tant de fois passé au milieu des flammes sans en avoir été offensé; ni de ce que domptant la fureur de ce terrible détroit de Sicile , fameux par tant de naufrages, il ait trouvé sur son seul manteau, l'assurance que les plus adroits nautonniers ne pouvaient trouver dans leurs grands navires. cour, qu'il a surmontée, a des flammes plus dévorantes ; elle a des écueils plus dangereux ; et
■ Oe Pmi! a' 9.
DE SAINT FRANÇOIS DE PAELE
bien que les inventions hardies de l'expression poétique n’aient pu nous représenter la mer de Sieile si horrible que la nature l'a faite, la cour a des vagues plus furieuses, des abîmes plus creux , et des tempêtes plus redoutables. Comme c'est de la cour que dépendent toutes les affaires , et que c'est aussi là qu'elles aboutissent, l'ennemi du genre humain y jette tous ses appâts, y étale toutesa pompe. Là est l'empire de l’intérêt; là est le théâtre des passions; ià elles se montrent les plus violentes ; là elles sont les plus déguisées. Voici donc François de Paulc dans un nouveau monde. Il regardece mouvement, ces révolutions, cet empressement éternel , et uniquement pour des hieus périssables, et pour une fortune qui n’a rien déplus assuré que sa décadence ; il croit que Dieu ne l’a amené en ce lieu , que pour connaître mieux jusqu’où se peut porter la folie des hommes.
A Rome, le pape lui rend des honneurs extraordinaires; tous les cardinaux le visitent. En Franee, trois grands rois le caressent, et après cela , je vous laisse à penser si tout le monde lui applaudit. A peine peut-il comprendre pourquoi on le respecte si fort. Il ne s'élève point parmi des faveurs si inespérées ; c'est toujours le même homme, toujours humble, toujours soumis. U parle aux grands et aux petits avec la même franchise, avec la même liberté : il traite avec tous indifféremment, par des discours simples, mais bien sensés, qui ne tendent qu'à la gloire de Dieu , et au salut de leurs âmes. O personnage vraiment admirable! Doux attraits de la cour, combien avez- vous corrompu d’innocents? ceux qui vous ont goûtés ne peuvent presque goûter autre chose. Combien avons-nous vu de personnes, je dis même des personnes pieuses, qui se laissaient comme entraîner à la cour, sans dessein de s’y engager ? Oh non , ils se donneront bien de garde de se laisser ainsi captiver. Enfln l’occasion s’est présentée belie, te moment fatal est venu , la vague les a poussés , et les a emportés ainsi que les autres. Ils n’étaient venus , disaient-ils , que pour être spectateurs de la comédie ; à la fin , à force de la regarder, ils en ont trouvé l'intrigue si belle, qu’ils ont voulu jouer leur personnage. La piété même s’y glisse , souvent elle ouvre des entrées favorables ; et après que l'on a bu de cette eau, tout le monde le dit, les histoires le publient, l’âme est toute changée par une esp^ d’enchantement : c’est un breuvage charmé, qui enivre les plus sobres.
Cependant l’incomparable François de Paule est solitaire jusque dans la cour : rien ne l’ébranle , rien ne l’émeut ; il ne demande rien , il
ne s’empresse de rien, non pas même pour l’établissement de son ordre; il s’en remet à la Providence. Pour lui , il ne fait que ce qu’il a à faire , d’instruire ceux que Dieu lui envoie, et d'édifier l'Église par ses bons exemples. Je pense que je ne dirai rien qui soit éloigné de la vérité, si je dis que la cour de Louis XI devait être la plus raffinée de l'Europe : car s’il est vrai que l'humeur du prince réglé les passions de scs courtisans, sous un prince si rusé tout le monde raffinait sans doute; c'était la manie du siècle, c’était la fantaisie de la cour. François de Paulc regarde leurs souplesses avec un certain mépris. Pour lui, bien qu'il soit obligé de converser souvent avec eux , il conserve cette bonté si franche et si cordiale, et cette naïve enfance de son innocente simplicité. Chacun admire une si grande candeur, et tout le monde demeure d'accord qu’elle vaut mieux que toutes les finesses.
Ici il me vient une pensée : de considérer lequel a l’âme plus grande et plus royale , de Louis, ou de François de Paule. Oui, j’ose comparer un pauvre moine avec un des plus grands rois et des plus politiques, qui ait jamais porté la couronne; et sans délibérer davantage, je donne la préférenee à l’humble François. En quoi mettons-nous la grandeur de l’âme? Est-ce à prendre de nobles desseins? Tous eenx de Louis sont enfermés dans la terre : François ne trouve rien qui soit digne de lui, que le ciel. Louis, pour exécuter ce qu'il prétendait, cherchait mille pratiques et mille détours; et avec sa puissance royale , il ne pouvait si bien nouer ses intrigues , que souvent un petit ressort venant à manquer, toutej'entreprise ne fût renversée. François se propose de plus grands desseins , et sans aucun détour, y va par des voies très-courtes et trèsassurées. Louis, à ce que remarque l'histoire, avec tous ses impûts et tous ses tributs, à peine a-t-il assez d’argent dans ses coffres, pour réparer les défauts de sa politique. François rachète tous ses péchés , François gagne le ciel par ses larmes et par de pieux désirs; ce sont ses richesses les plus précieuses, et il en a dans son coeur un trésor immense , et une source infinie. Louis , en une infinité de rencontres , est contraint de plier sous les coups de sa mauvaise fortune : et la fortune et le monde sont au-dessous de François. Enfin , pour vous faire voir la royauté de François, considérez ce prince qui tremble dans ses forteresses , et au milieu de ses gardes. Il sent approcher une ennemie qui tranchera toutes ses es^rances, et néanmoins il ne peut éviter scs taques. Fidèles, vous entendez bien que c’est de la mort dont je parle. Regardez maintenant le pauvre François , voyez , voyez si la mort lui
DEUXIÈME PANÉOVniQUE
fait seulement froncer les sourcils : il la contemple avec un visage riant, il lui tend de bon cœur les mains, il lui montre l’endroit où eile doit frapper, il lui présente cette pourriture dn corps. O morti iui dit-ii, quoique le monde t'appelle cruelle , tu ne me feras aucun mal , tu ne m'6teras rien de ce que j’aime; tu ne rompras pas le cours de mes desseins; au contraire , tu ne feras qu’achever l’ouvrage que j’ai commencé; tu me déferas tout à fait des choses dont il y a si longtemps que je tdche de me dépouiller ; tu me délivreras de ce corps. O mort! je t’en remercie : fl y a près de quatre-vingts ans que Je travaille moi-même à m’en décharger.
Ü fermeté invincible de François de Paulcl A grande ême et vraiment royale I Que les rois de la terre se glorillent dans leur vaine magnilicence : il n’y a point de royauté pareiile A celle de François de Paule. Il règne sur ses appétits : il est paisible , Il est satisfait. La vie la plus heureuse, est celle qui appréhende le moins la mort. Et qui de nous aime si fort le monde , ({u’il ne désirât plutét de mourir comme le pauvre François de Paule, que comme ie roi Louis XI? Que si nous voulons mourir comme lui, il faudrait vivre aussi comme lui. Sa vie a donc été bienheureuse. Il est vrai qu’il s’est affligé par diverses austérités; mais, souffrant pour l’amour de celui qui seul avait gagné ses affections, sa charité charmait tous ses maux, elle adoucissait toutes ses douleurs. O puissance de la charité ! direz-vous. Mais le vouiez-vous voir par l’exemple de saint François; un moment d’audience satisfera ce pieux désir.
SECOXO POINT.
Ne vous étonnez pas, chrétiens, si dans une vie si dure, si lahoricuse, l’admirable François de Paule a toujours on air riant, et toujours un visage content. Il aimait, et c’est tout vous dire; parce que, dit saint Augustin, • celui qui aime, • ne travaille pas : » Qui amat, non laborat ■. Voyez les folles amours du siècle, comme elles triomphent parmi les souffrances. Or la charité de Jésus venant d’une source plus haute, est aussi plus pressante et plus forte ; Charilns Oiristi urget nos. Et encore que son cours soit plus réglé , il n’en est pas moins impétueux. Certes , il faut l’avouer, mes chers frères , à notre grande confusion , que nous entendons peu ce que l’on nous dit de son énergie. Le langage de l'amour de Dieu nous est un langage barbare. Les âmes froides et languissantes, comme les nôtres, no comprennent pas ces discours, qui
• ImJiMin. Tract. iLVill.n* I, t lii, part. II. ool. 014.
sont pleins d’une ardeur si divine : iVo» ignilum eloquium frigidum ptclut, disait le dévot saint Bernard '. Si je vous dis que l’amour de Dieu fait oublier toutes choses aux âmes qui en sont frappées; si je vous dis qu’en étant possédées, elles en peinent le soin de leur corps, qu'elles ne songent presque plus ni a l’habiller, ni à le nourrir, comme peut-être vous ne ressentez pas ces mouvements en vous-mêmes, vous prendrez peut-être ces vérités pour des rêveries agréables; et moi, qui suis bien éloigné d’une expérience si sainte. Je ne pourrais jamais vous parier des doux transports de la charité, si je n’empruntais les sentiments des saints Pères.
Écoutez donc le grand saint Basile , l’ornement de l’Église orientale, le rempart de la fol catholique contre la perfidie arienne. Voici comme parle ce saint évêque : i Sitât que quelque rayon
• de cette première beauté commence à paraître
■ sur nous, notre esprit, transporté par une ra- « vissante douceur, perd aussitét la mémoire de
• toutes ses autres occupations : il oublie toutes
• les nécessités de la vie. Nous aimons tellement
■ cet amour bienheureux et céleste , que nous ne > pouvons plus sentir d’antres flammes. • Fidèles , que veut-il dire , que nous aimons cet amour tout céleste? Ceelestem ilium ac plane beatum amantes auiorcm ’. C’est par l’amour qu’on aime : mais comment se peut-il faire qu’on aime l’amour? Ah ! c’est que l’Ame fidèle , blessée de l’amour de son Dieu, aimant elle sent qu’elle aime, elle s’en réjouit, elle en triomphe de joie, elle commence à s’aimer elle-même, non pas pour elle-même, mais elle s’aime de ce qu’elle aime Dieu : Calestem ilium ae plane beatum aman~ tes amorem. Et cet amour loi plait tellement , qu’en faisant toutes ses délices, elle regarde tout le reste avec indifférence. C’est ce que dit le tendre et affectueux saint Bernard que celui qui aime, fi aime : Qui amat, amat. Ce n’est pas, ce semble, une grande merveille. Il aime, c’est-à-dire, il ne sait autre chose qu’aimer; il aime , et c'est tout , si vous me permettez cette façon de parler familière. L’amour de Dieu, quand il est dans une âme, il change tout en soimême ; il ne souffre ni douleur, ni crainte, ni espérance que celle qu’il donne.
François de Paule , 6 Tardent amoureux I II est blessé. Il est transporté; on ne peut le tirei de sa chère cellule, parce qu’il y embrasse son Dieu en paix et en solitude. L’heure de manger arrive : il a une nourriture plus agréable , goétant les douceurs de la charité. La nuit l’invita
* In CSHt. Serm. LX-UX , n“ I , t l, fX)l. IB44.
■ fn bsat. XLIT , O- fl . I. I , p. nu.
* In Camt. S.rrm. LXXXIIl, a’ 3,t. l, col. IBM.
DE SAIMT FRANÇOIS DE PAULE
au repos : il trouve son véritable repos dans les chastes embrassements de son Dieu. Le roi le demande avec une extrême impatience : il a affaire, il ne peut quitter; il est renfermé avec Dieu dans de secrétes communications. On frappe A sa porte avec violence ; la charité, qui a occupé tous ses sens par le ravissement de l'esprit, ne loi permet d'entendre autre ebose , que ce que Dieu lui dit an fond de son cœur dans un saint et ineffable silence. C’est qu'il aime son Dieu , et qu'il aime tellement cet amour, qu’il veut le voir tout seul dans sou cœur ; et autant qu'il lui est possible , il en chasse tous les autres mouvements. Comme chacun parle de ce qu’il aime, et que l'aimable François de Paule n'aime que ce saint et divin amour, aussi ne parle-t-il pas d'autre chose. Il avait gravée bien profondément nu fond de son Ame eette belle sentence du saint apAtre : Omnia veslra in charitate jiant ' : • Que toutes
• vos actions se fassent en charité. • Allons en charité , disait-il , faisons par charité ; c'était la façon de parler ordinaire, que ee saint homme avait toujours à la bouche; lidèle interprète du eœur. De cette sorte tous ses discours étaient des cantiques de i’amour divin, qui ealmaient tous ses mouvements, qui enflammaient ses pieux désirs, qui charmaient toutes les douleurs de cette vie misérable.
Mais encore est-il nécessaire que Je tdebe de vous faire comprendre la force do cette parole, qui était si familière au saint dont nous célébrons les louanges. Comprenez, comprenez , chrétiens, combien doivent être divins les mouvements des âmes lidèles. L’antiquité profane consacrait toutes nos affections, et en faisait ses divinités, et l'amour avait ses temples dans Rome , pour ne pas parler en ce lieu de ceux de la peur , et des autres laissions plus basses. Quand ils se sentaient possédés de quelque mouvement extraordinaire , ils croyaient qu'il venait d'un dieu, ou bien que ce désir violent était lul-méme leur dieu : Àa sua cuique deus fit dira cupido't Permettez-moi ce petit mot d'un auteur profane, que Je m'en vais tâcher d'effacer par un passage admirable d'un auteur sacré. Il n'y aque les chrétiens qui puissent se vanter que leur amour est un Dieu. > Dieu est
• amour; Dieu est charité, • dit le bien-aimé disciple: Deuscharilasest^. • Et puisiiue Dieu est charité, • poursuit-il , celui qui demeure en cha- « rité, demeure en Dieu , et Dieu en lui : • El qui tnanel in charitate, l'n Dca manet, et Deus i» eo. O divine théologie ! comprendrons-nous bien ce mystère? Oui , certes, noos le comprendrons
* T. Car. XTi , 14.
* Cirij. .Ünrtd. Itb ii , v. inj.
* i. Jaum. IT, 10.
avec l'assistance divine, en solvant les vestiges des anciens docteurs.
Pour cela, élevez vos esprits Jusqu'aux choses les plus hautes , que la fui clirétienne nous représente. Contemplez dans la Trinité adorable le Père at le Fils , qui , enflammés l'un pour l’autre par le même amour, produisent un torrent de flammes, un amour personnel et subsistant , que i’Ecriture appelle le Saint-Esprit; amour qui est commun au Père et au Fiis , parce qu’il procède du Père et du Fils. C’est ce Dieu qui est charité, selon que dit l'apâtre saint Jean : Deus chatitas est. Car de même que le Fils de Dieu procédant peu- intelligence, il est intelligence, et par soi; ainsi le Saint-Esprit procédant par amour est amour. C'est pourquoi ledévot saint Bernard voulant nous exprimer que le Saint-Espritest amour, il appelle le baiser delà bouche de Dieu , un fleuve de Joie, un fleuve de vin pur, un fleuve de feu céleste , un qui vient de deux , qui unit les deux, lien vital et vivant : Unus ex duobus, uniens ambos, vivificum gluten '. En quoi il suit la profonde théologie deson maître saint Augustin, qui appelle le Saint-Esprit le lien commun du Père et du Fils * ; et de là vient que les Pères l’ont appelé le saint complément de In Trinité^ , d'autant que l’union, c'est ce qui achève les choses ; tout est accompli quand l’union est faite , on ne peut plus rien ajouter.
C'est donc ce Dieu charité , qui est l'amour du Père et du Fils, qui descendant en nos cœurs y opère la charité. • Celui , dit saint Augustin ,
• qui lie la société du Père et du Fils, e'est lui « qui lie la société et entre nous , et avec le Père - et le Fils. Ils nous réduisent en un par le Salnt- « Esprit, qui est commun à l'un et à l'autre, qui
• est Dieu, et amour de Dieu ; > Quodergo commune est Patri et Filio, per hoc nos voluerunt habere communionem et inter nos et secum, et per illud donum nos colligere in unum quod ambo habent unum, hoc est, per Spirilum san ctum Deum et donum Dei*. C'est donc le Saint- Esprit , qui étant , dès l'éternité le lien du Père et du Fiis , puis se communiquant à nous par une miséricordieuse condcscenTlaoee nous attacha premièrement à Dieu par un pur amour, et par le même nœud nous unit les uns aux autres. Telle est l'origine de la charité , qui est la chaîne qui Uo toutes choses : e’est ce Dieu charité. Il n'est pas plutôt eu nos âmes, que lui, qui est amour et
* In Cant. Serm. viii, n* 3, t. i, ool. 13/W. In Atetn*. Oom. S> rm. v, n” 13, 1. 1, col. 92G, In Fat. Pirnt Sctth. ui, n* 1, 1. 1, col. 0.T3.
’ 5. ^ug. Sfrm. lï^I, n* 78 , t. v, col. 393. Serm. onm,
û, t. V, oui. 9il. Enehtr. CJtp. i.vi , ii’ ii>, t. 41, col, 317.
* S. Hiisit. tib.dt' Sfiir. hsmrtu.tA};f.\\\u,n'
* S Au'j. Serm. LMI. V 18, l. v. caA 3W.
DEUXIÈME PANÉGYRIQUE
charité, il les embraie de ses feux, il y coule un amour qui lui ressemble en quelque sorte : t cause qu'il est le Dieu charité, il nous donne ta charité. Remplis de cet amour, qui procède du Père et du Fils, nous aimons le Père et le Fils, et nous aimons aussi avec le Père et le Fils cet amour bienheureux qui nous fait aimer le Père et le Fils , dit saint Augustin. Ne vous souvient-il pas de ce que nous disions tout à l'heure , que nous aimions l'amour? C'est le sens profond de cette parole de saint Basile , que nous n'avions pour lors que légèrement effleure. Ce baiser divin , souvenez-vous que c'est saint Bernard qui appelle ainsi le Saint- Esprit , ce baiser mutuel que le Père et le Filssedonnent dans l'éternité , et qu'ils nous donnent après dans le temps , nous nous le donnons les uns aux autres parnn epanchement d'amour. C'est en cette manière que la charité passe du ciel en la terre , du cœur de Dieu dans le cœur de l'homme , où , comme dit l'apôtre* , « elle est répandue par le
• Saint-Esprit qui nous est donné. > Par où vous voyez ces deux choses, que le Saint-Esprit nous est donné , et que par lui la charité nous est donnée ; et partant, il y a eu nos cœurs , premièrement la charité incréée, qui est le Saint-Esprit, et après , la charité créée , qui nous est donnée par le Saint-Esprit. De là vient que l'apôtre saint Jean, qui a dit que Dieu est charité, dit dans le même endroit que la charité est de Dieu ; Chantas ex Deo est *. Car le Saint-Esprit n'est pas plutôt dans nos âmes, que, les embrasant de ses feux, il y coule un amour qui lui est en quelque sorte semblable ; étant le Dieu charité, il y opère la charité. C'est pourquoi l'apôtre saint Jean , considérant le ruisseau dans sa source , et la source dans le ruisseau, prononce cette haute parole, que • Dieu est charité, • et que, > qui
• demeure en charité, demeure en Dieu , et Dieu « en lui. 1
Que dirai-je maintenant de vous , ô admirable François de Paule , qui n'avez que la charité dans la bouche , parce que vous n'avez que la charité dans le cœur? Je ne m'étonne pas , chrétiens , de ce que dit de ce saint personnage le judicieux Philippe de Comines, qui l'avait vu souvent en la cour de I,ouis .XI : « Je ne pense ,
dit-il , jamais avoir vu homme vivant de si
• saiucte vie, où il semblost mieux que le Sainct- ■ Esprit parlait par sa bouche. « C'est que ses paroles et son action , étant animés par la charité, semblaient n'avoir rien de mortel , mais faisaient éclater tout visiblement l'opération de l'Esprit de Dieu , souverain moteur de son âme. De là vient ce que remarque le même auteur , que
• ftom. V, 5.
• 1. Jonn nr,7
bien qu'il fût ignorant et sans lettres, il parlait si bien des choses divines , et dans un sens si profond , que tout le monde en était étonné. C'est que ce maître tout-puissant l'enseignait par son onction. Enfin , c'était par sa charité qu'il semblait avoir sur toutes les créatures un commandement absolu ; parce que , uni à Dieu par une amitié si sincère, il était comme un Dieu sur la terre, selon ce que dit l'apôtre saint Paul, que • qui s'attache
• à Dieu est un même esprit avec lui : • Qui autem adheeret Domino, unus spiritus est'.
C'est une chose admirable, que la miséricorde de notre Dieu ait porté cette majesté souveraine à se rabaisser jusqu'à nous, non-seulement par une amitié cordiale , mais encore quelquefois, si je l'ose dire, par uoe étroite familiarité. • Je
• viens, dit-il, frapper à la porte; si quelqu'un
• m'ouvre, j'entrerai avec lui, et je souperai avec > lui , et lui avec moi : > Ecce slo ad ostium et pulso; si guis audierit vocem meam, et aperuerit mihi januam, intrabo ad ittum, et coenabo cum itlo, et ipse mecum *. Se peut-il rien déplus libre? François de Paule, ce bon ami, étant ainsi familier avec Dieu à cause de son innocence ; il disposait librement des biens de son Dieu, qui semblait lui avoir tout mis à la main. Aussi certes, s'il m'est permis de parler comme
i nous parions dans les choses humaines , ce n’était pas une connaissance d'un jour. Le saint homme François de Paule , ayant commencé sa retraite à douze ans, et ayant toujours donné dès sa tendre enfance des marques d’une piété extraordinaire, il y a grande apparence qu'il a toujours conservé l’intégrité baptismale ; et ce sont ces âmes que Dieu chérit, ces âmes toujours fraîches et toujours nouvelles, qui, gardant inviolablement leur première fidélité, après une longue suite d’années paraissent telles devant sa face, aussi saintes, aussi innocentes, qu’elles sortirent des eaux du baptême. Et c'est , mes frères , ce qui me confond. O Dieu de mon cœur, quand je considère que cette âme si chaste, si virginale, cette âme qui est toujours demeurée dans la première enfance du saint baptême, fait une pénitence si rigoureuse, je frémis jusqu'au fond de l’âme. Fidèles, quelle indignitéi Les innocents font pénitence, et les criminels vivent dans les délices.
O sainte pénitence , autrefois si honorée dans l'Église, en quel endroit du monde t’es-tu maintenant retirée? Elle n’a plus aucun rang dans le siècle : rebutée de tout le monde , elle s’est jetée dans les cloîtres ; et néanmoins ce n’est pas là
* I. C»r. TI. 17.
* JltOs'. III, Sü
DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE
qu'elle est le plus nécessaire. C’est là que se retirent les personnes les pins pures ; et nous qui demeurons dans les attachements de la terre , nous que les vains désirs du siècle embarrassent : en tant de pratiques criminelles, nous nous mo- | quons de la pénitence , qui est le seul remède de j nos désordres. Consultons - nous dans nos consciences ; sommes-nous véritablement chrétiens? I.Æ3 chrétiens sont les enfants de Dieu, et les en • fants de Dieu sont poussés par l’Esprit de Dieu ; et ceux qui sont poussés par l'Esprit de Dieu, la charité de Jésus les presse. Hélas ! oserionsnous bien dire que l’amour de Jésus nous presse , nous qui n’avons d'empressement que pour les bien de la terre, qui ne donnons pas à Dieu un moment de temps bien entier? chauds pour les intérêts du monde , froids et languissants pour le service du sauveur Jésus. Certes, si nous étions, je ne dis pas pressés, nous n’en sommes plus à ces termes ; mais si nous étions tant soit peu émus par la charité de Jésus, nous ne ferions pas tant de résolutions inutiles : le saint jour de Pâques ne nous verrait pas toujours chargés des mêmes crimes, dont nous nous sommes coufessés les années passées. Fidèles, qui vous étonnez de tant de fréquentes rechutes , ahî que la cause en est bien visible ! Nous ne voulons point nous faire de violence , nous voulons trop avoir nos commodités ; et les commodités nous mènent insensiblement dans les voluptés : ainsi accoutumés à une vie molle, nous ne pouvons souffrir le joug de Jésus. Nous nous impatientons contre Dieu des moindres disgrâces qui nous arrivent, au lieu de les recevoir de sa main pour l’expiation de nos fautes ; et dans une si grande délicatesse , nous pensons pouvoir honorer les saints , nous faisons nos dévotions à la mémoire de François de Paule. Est- ce honorer les saints, que de condamner leur vie par une vie tout opposée? Est-ce honorer les saints, que d’entendre parler de leurs vertus, et n’être pas touchés du désir de les imiter? Est-ce honorer les saints, que de regarder le chemin par lequel ils sont montés dans le ciel, et de prendre une route contraire?
Figurez-vous, mes frères, que le vénérable François de Paule vous parait aujourd’hui sur ces terribles autels , et qu’avec sa gravité et sa simplicité ordinaire : Chrétiens , vous dit-il , qu’êtes- vous venus faire en ce temple? Ce n’est pas pour m’y rendre vos adorations : vous savez qu’elles ne sont dues qu'à Dieu seul. Vous voulez peut^tre que je m'intéresse dans vos folles prétentions. Vous me demandez une vie aisée, à moi qui ai mené une vie toujours rigoureuse. Je présenterai volontiers vos vœux à notre grand Dieu , au nom de son cher Fils Jésus-CItrist ,.
pourvu que ce soit des vœux qui paraissent dignes de chrétiens. 4Iais apprenez de moi, que si vous désirez que nous autres amis de Dieu priions pour vous notre commun Maître , il veut que vous craigniez ce que nous avons craint , et que vous aimiez ce que nous avons aimé sur la terre. En vivantdela sorte, vous nous trouverez de vrais frères et de charitables intercesseurs.
Allons donc tous ensemble , fidèles , allons rendre les vrais honneurs à l’humble Français de Paule. Je vous ai apporté en ce lieu des reliques de ce saint homme ; l’odeur qui nous reste de sa sainteté , et la mémoire de ses vertus, c’est ce qu’il a laissé sur la terre de meilleur et de plus utile; ce sont les reliques de son âme. Baisons ces précieuses reliques , enchêssons-les dans nos cœurs, comme dans un saint reliquaire. Ne souhaitons pas une vie si douce ni si aisée ; ne soyons pas fâchés quand elle sera détrempée de quelques amertumes. Le soldat est trop lâche, qui veut avoir tous ses plaisirs pendant la campagne : le laboureur est indigne de vivre, qui ne veut point travailler avant la moisson. Et toi, dit Tertullien ' , tu es trop délicat chrétien, si tu désires les voluptés même dans le siècle. Notre temps de délices viendra ; c’est Ici le temps d’épreuve et de pénitence. Les impies ont leur temps dans le siècle , parce que leur félicité ne peut pas être éternelle : le nôtre est différé après cette vie, afin qu’il puisse s’étendre dans les siècles des siècles. Nous devons pleurer ici-bas, pendant qu’ils se réjouissent : quand l’heure de notre triomphe sera venue. Ils commenceront à pleurer. Gardons-nous bien de rire avec eux , de peur de pleurer aussi avec eux : pleurons plutôt avec les saints, alinde nous réjouir en leur compagnie. Gémissons en ce monde , comme a fait le pauvre François : soyons imitateurs de sa pénitence , et nous serons compagnons de sa gloire. Amen.
’ De Spectae- q* 2».
PANÉGYRIQUE