L’APOTRE SAINT PIERRE
DiïErj I^ltu de ion omoiir p«ir Ii^j-Chri>t. Quelle a «lé It cauie de aa chute . el par qtiela degrés sou amour est parvenu au comble de la perfection. *
Simon loannis,ama4mtf Domine, tu omnia nosti,
tu scis quia amo te. ’
Simon, fils de Jean, m’aimes-lii i> Seigneur, sons mtm
toutes choses, el sous n’ignorez pas que je sons aime.
Joan. ixt, t7.
C’est sans doute , mes frères , un spectacle bien digne de notre curiosité, que de considérer le progrès de l’amour de Dieu dans les émes. Quel agréable divertissement ne trouve-t-on pas A contempler de quelle manière les ouvrages de In nature s’avancent à leur perfection, par un nc- ' croissement insensible? Combien ne goûte-t-on pas de plaisir à observer le succès des arbres qu’on a entés dans on Jardin , l’accrois-scment des blés , le cours d'une rivière! On aime A voir comment d’une petite source elle va se grossissant peu A peu , josqu’A ce qu’elle se décharge en la nier. Ainsi c’est un saint et innocent plaisir de remarquer les progrès de l’amour de Dieu dans les coeurs. Evaminons-les en saint Pierre.
Son amour a été premièrement imparfait; et celui qu’il ressentait pour le Filsde Dieu tenait plus d’une tendresse naturelle, que de la charité divine. De là vient qu il était faible, languissant, et n’avait qu’une ferveur de peu de durée. Ce qu'il y avait de plus dangereux , c'est que cette ardeur inconstante, qui ne le rendait pas ferme, le fais.ait superbe et présomptueux : voilà le premier état de son amour. Mais le faible de cet amour languissant ayant enfin paru dans sa chute, cet apôtre, se défiant de soi-même , se releva de sa ruine , pius fort et pius vigoureux par l’humilité qu'ii avait acquise : voilà quel est le second degré. Et enfin cet amour, qui s’était fortifié par la” pénitence , fut entièrement perfectionné par le sacrifice de son martyre. C’est ce qu’il nous faut remarquer en la personne de notre apôtre, en observant avant toutes choses, que ce triple progris nous est expliqué dans le texte de notre évangile.
Car , n’est-ce p.as pour cette raison que Jésus demande trois fois A saint Pierre : • Pierre m'ai- - mes-tu? . Il ne se contente pas de sa première réponse : . Je vous aime , dit-il , Seigneur. . Mais peut-être que c’est de cet amour faible, dont l’ardeur indiscrète le transportait avant sa chute : s’il est ainsi , ce n’est pas assez. De la vient que Jesu.s réitère la même (iemamle ; cl il ne se con-
tente pas que Pierre lui réponde encore de même ; car il ne suffit pas que son amour soit fortifié par la pénitence, il faut qu’il soit consommé par le martyre. C’est pourquoi il le presse plus vivement et le disciple lui répond avec une ardeur non pareille: «Vous savea. Seigneur, que Je vous • aime. . Tellement que notre Sauveur, vovant son amour elevé au plus haut degré où il peut monteren ce monde, U ne l’interroge pas davantage, et II lui dit : . Suis-moi. • Et où? à la croix ou tu seras attaché avec moi : Extendes maniù tuas • ; marquant par IA le dernier effort que peut faire la charité. Car point de charité plus grande ici-bas, que celle qui conduit à donner sa vie pour Jesus-Christ : majorem charilatem nemohabet'. Ainsi paraissent, dans notre évangile, ces trois étals de l’amour que saint Pierre a resaenU pour le !■ ils de Dieu : et, suivant les tracea de l’Ecriture, nous vous ferons voir aussi , premièrement son amour imparfait et faible par le mélange des sentiments de la chair ; secondement, son amour épuré et fortifié par les larmes de la pénitenretroisièmement, sou amour consommé et perfectionné par la gloire du martyre.
PUEUIEB POliXT.
Il semble que ce soit faire tort à l’amour que saint Pierre avait pour son Maître, que de dire qu’il ait été imparfait. Le premier pas qu’il fait . c est de quitter toutes choses pour l’amour de lui : Ecce not reliquimtu omnia K Et peut-il témoigner un plus grand amour , que lorsqu’il lui dit avec tant de force : « A qui irons-nons? voua
* avez les paroles de la vie éternelle : . Ad çuem ibimus? verba vitœ œtemcB htd>et*. Toutefois son amour était Imparfait, parce qu’iltenait beaucoup plus d’une tendresse naturelle qu’il avait pour Jésus-Christ, que d’une charité véritable. Pour l’entendre, il faut remarquer quelle sorte d’amour Jésus-Christ veut que l’on ait pour lui.
Il ne veut pas que l’on aime simplement sa gloire , mais encore son abaissement et sa croix. Cest pourquoi nous voyons en plusieurs endroits, que lorsque sa grandeur parait davantage , U rappelle aussitôt les esprits au souvenirde sa mort : LoquebanturdcexcessuK C’est de quoi il entretenait,
A sa glorieuse transfiguration , Moïse et Élie : de même, en plusieurs endroits de l’Évangile, on volt qu’il a un soin tout particulier de ne lalwr jamais perdre de vue ses souffrances ^ Ainsi, pour
’ Jnon. XXI, 18,
* Joan. XV, J3.
» MnUh. XIX, 27.
* Joan. TI, eo.
‘ Luc. IX . 31.
r*n '’ocaliis noiwndoi.
1 • n . P 2iH cl suiv.
DE SAiriT PIERRE.
l'aimer d'un amour parfait, il faut surmonter cette tendresse naturelle, qui voudrait le voir toujours dans la gloire , afin de prendre un amour fort et vigoureu.v, qui puisse le suivre dans l’ignominie. C’est ce que saint Pierre ne pouvait pas goûter. Il avait de la charité; mais cette cliarité était imparfaite, à cause d’une affection plus t>asse, qui se mêlait avec elle. C’est ce que nous voyons clairement au chapitre xvi de saint Matthieu.
■ Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant,
• s’écrie cet apûtrc : • Tu es Chrislus, Filius Dei
Il dit cela, non-seulement avec beaucoup de lumière, mais avec beaucoup d'ardeur. C’est pourquoi il est heureux, Beatus, parce qu’il avait la foi, et la foi o|)érantc par la clinrilé. Cette ardeur ne tenait rien de la terre ; la chair et le sang n’y avaient aucune part; Caroelsanguis non reveluvit Ubi'. Mais voyons ce qui suit après.
Jésus-Christ voyant sa gloire si hautement confessée par la bouclic de Pierre, conuncnce, selon sou style ordinaire, à parler de ses abaissements. • Dès lors il déclara à scs disciples,
• qu’il fallait qu'il souffrit beaucoup, et qu'il fût
• mis à mort : » Exinde ccepil Jésus ostendere discipulis suis, quoniam oporleret eum multa pâli, et occidi El aussitôt ce même Pierre, qui avait si bien reconnu ta vérité en confessant la grandeur du Sauveur du monde , ne la peut plus souffrir dans ce qu’il déclare de sa bassesse. « Sur quoi Pierre le prenant à part , se mit à le « reprendre en lui disant : A'iiieu ne plaise,
• Seigneur! cela ne vous arrivera pas : • Ccepit increpare ilium : Absit a te, Domine ! non eril Ubi hoe.^. Ne voyez- vous pas , chrétiens, qu’il n'aime pas Jésus-Christ comme il faut? Il ne connaît pas le mystère du Verbe fait chair, c’est-àdire, le mystère d'un Dieu abaissé. Il confesse avec joie ses grandeurs, mais il ne peut supporter ses humiliations : de sorte qu’il ne l'aime pas comme Sauveur ; puisque scs abaissements n’ont pas moins de part à ce grand ouvrage , que sa grandeur divine et infinie. Quelle est la cause de la répugnance qu’avait cet apôtre à reconnaître ce Dieu abaissé 7 C’était cette tendresse naturelle qu’il avait pour le Fils de Dieu, par laquelle il le voulait voir honoré à la manière que les hommes le désirent. C’est pourquoi le Sauveur lui dit : • Retire-toi de moi , Satan , tu
• m’es à scandale ; ear tu n'as pas le sentiment
• des choses divines, mais seulement de ce qui
• regarde les hommes K • Vovez l’opposition.
* Vfirr/i. vvr, 17.
■ /hO. 21.
t IM. 22.
Là il dit : Barjona, fils de la colombe : ici, Satan. Là il dit ; Tu es une pierre sur laquelle je veux bâtir ; ici. Tu es une pierre de scandale pour faire tomber. lit, Caro et sanguis non revelavit Ubi, sed Pater meus : ici , à l’opposite. Non sapis ea guœ Dei sunt, sed ea quœ hoininum. D’où vient qu’il lui parle si différemment, sinon à cause de ee mélange qui rend sa charité imparfaite? Il a de la charité ; Caro et sanguis non rceelavit : il a un amour naturel qui ne veut que de la gloire , et fuit les humiliations ; Non sapis quee Dei sunt. C’est pourquoi, quand on prend son Maître , il frappe de son épée , ne pouvant souffrir cet affront. Aussi Jésus-Christ lui dit ' : • Quoi, je ne boirai pas le calice que mon < Pere m’a donné à boire? » Calicem quem dedit mibi Pater, non bibam ilium ?
C'est ce mélange d'amour naturel , qui rendait sa charité lente; car cet amour l’embarrasse, quoiqu'il semble aller à la même fin. Comme si vous liez deux hommes ensemble, dont l'un suit agile et l'autre pesant , et qu'en même temps vous leur ordonniez de courir dans In même voie : quoiqu'ils aillent au même but , néanmoins Us s’embarrassent l'un l'autre; et pendant que le plus dispos veut aller avec diligence, retenu et accablé par la pesanteur de l'autre, souvent il ne peut plus avancer, souvent même il tombe, et ne se relève qu’à peine. Ainsi en est-il de ces deux amours. Tous deux , ce semble, vont à Jésus-Christ. Celui-la, divin et céleste , l’aime d’un amour que la chair et le sang ne peuvent inspirer; et l’autre est porté pour lui de cette tendresse naturelle, que nous vous avons tant de fois décrite. Le premier est lié avec le dernier; et étant eutcloppé avec lui, non-seulement il est retardé , mais encore porté par terre par la pesanteur qui l’arrête.
C’est pourquoi vous voyez l’amour de saint Pierre, toujours chancelant, toujours variable. Il voit son Maître, et il se jette dans les eaux pour venir à lui; mais un moment après il a peur, et mérite que Jésus lui dise : lHodicce fidei, quare dabilasti •? • Homme de peu de foi , • pourquoi as-tu douté? • Quand le Sauveur lui prédit sa chute , il sc laissr; si fort transporter par la chaleur de son amour indiscret, qu’U donne le démenti à son Maître; mais attaqué par une servante, il le renie avec jurement. Qui est cause de cette chute , sinon sa témérité? Et qui l'a rendu téméraire, sinon cet amour naturel qu'il sentait pour le Fils de Dieu? il s’imaginait qu'il était ferme , parce qu’il expérimentait qu'il était ardent; et il ne considérait pas que la fer-
' JiHtn. xvui, il.
> Miitth. \iv, 31.
PANEGYRIQUE
roeté vient de la grAœ , et non pas des efforts de la nature : tellement qu’étant tout ensemble et faible et présomptueux ; déçu par son propre amour, Il promet beaucoup , et surpris par sa faiblesse, Il n'accomplit rien : au contraire, il renie son Maître ; et pendant que la Iflcheté des autres fait qu’ils évitent la honte de le renier par celle de leur fuite, le courage faible de saint Pierre fait qu’il le suit , pour le lui faire quitter plus honteusement : de sorte qu’il semble que son amour ne l’engage à un plus grand combat, que pour le faire tomber d’une manière plus ignominieuse.
Ainsi se séduisent cux-mémes, ceux qui n’aiment pas Jésus-Christ selon les sentiments qu’il demande, c’est-à-dire, qui n’aiment passa croix, qui attendent de lui des prospérités temporelles, qui le louent quand Us sont contents, qui l’abandonnent sur la croix et dans les douleurs. Leur amour ne vient pas de la charité qui ne cherche que Dieu, mais d’une complaisancequ’ils ont pour eux-mémes : c’est pourquoi ils sont téméraires; parce que la nature est toujours orgueilleuse , comme la charité est toujours modeste. Voilà les causes de la langueur et ensuite de la chute de notre apôtre : mais voyons son amour épuré et fortifié par les larmes de la pénitence.
SEC1ND POINT
Saint Augustin nous apprend ' qu’il est utile aux superbes de tomber , parce que leur chute leur ouvre les yeux , qu’ils avaient aveuglés par leur amour-propre. C'est ce que nous voyons en la personne de notre apôtre. Il a vu que son amour l’avait trompé. Il se figurait qu’il était ferme , parce qu’il se sentait ardent, et il se fiait sur cette ardeur : mais ayant reconnu par expérience que cette ardeur n’était pas constante, tant que la nature s’en mêlait, il a purifié son cœur, pour n’y laisser brûler que la charité toute seule. Et la raison en est évidente ; car de même que dans la comparaison que j’ai déjà faite d’un homme dispos, qui court dans ia même carrière avec un autre pesant et tardif, l’expérience ayant appris au premier que le second l'empêche et le fait tomber, l’oblige aussi à rompre les liens qui l’attach’aient avec lui ; ainsi l’apôtre saint Pierre ayant reconnu que le mélange des sentiments naturels rendait sa charité moins active, et enfin en avait éteint toute la lumière , il a séparé bien loin toutes ces affections qui venaient du fond de la nature , pour laisser aller la cliarité toute seule. Que me sert, disait-il en pleurant amèrement sa chute honteuse , que me sert cette ar-
* Dt CilHi. Dei, Ul». xn', cap. XII! , t. vu, col. 3C0.
denr indiscrète, à laquelle je me suis laissé séduire? Il faut éteindre ce feu volage, qui s’exhale par son propre effort, et se consume par sa propre violence, et ne laisser agir en mon âme que celui de la charité, qui s’accroît continuellement par son exercice. C’est ce qui lui fait dire , aussi bien qu’à son collègue saint Paul : « Si noos avons
• connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant
• nous ne le connaissons plus de cette sorte ; • Et si cognovimus secundum camem Christum, sed nunc jam non novimus '. La chair, qui se plaft dans la pompe du monde , ne veut voir Jésus-Christ que dans sa gloire , et ne peut supporter son ignominie. Mais la charité ne l’aime pas moins sur le Calvaire que sur le Thabor; et je devais avoir dit du premier ce que j’ai dit autrefois de l’autre ; Il • nous est bon d’être ici ; > Bonum est nos hic esse
'Voilà donc saint Pierre changé, et sa chute l’a rendu savant. Car sachant qu’un empire trèsnoble et très-souverain était préparé à notre Sauveur, il ne pouvait comprendre qu’il le pût jamais conserver au milieu des ignominies, auxquelles il disait si souvent lui-même que sa sainte humanité était destinée : si bien que ne pouvant concilier ces deux vérités, le désir ardent qu’il avait de voir Jésus-Cbrist régnant, l’empêchait de reconnaître Jésus-Christ souffrant. Mais sa chute l’a désabusé de cette erreur ; car dans la chaleur de son crime, ayant senti son cœur amolli par un seul regard de son Maître, il est convaincu par sa propre expérience qu’il n’a rien perdu de sa puissance , pour être entre les mains des bourreaux. Il voit ce Jésus méprisé, ce Jésus abandonné aux soldats, régner en victorieux sur les cœurs les plus endurcis. Il croyait qu’il perdrait son empire parmi les supplices; et il sent par expérience que jamais il n’a régné plus absolument. Ses yeux, quoique déjà tout meurtris , ne laissent pas , par un seul regard , de faire couler des larmes amères. Ainsi, persuadé par sa chute , et par les larmes de sa pénitence , que le royaume de Jésus-Christ se conserve et s’établit par sa croix, il purifie son amour par cette pensée ; et lui, qui avait tant de répugnance à considérer Jésus-Christ en croix, reconnaît avec une fermeté incroyahie, que son règne et son pouvoir est en la croix. « Que toute la maison d’isntéi
■ sachedonctrès-certainemeot,queDieuafaltSei-
■ gneur et Christ ce Jésus que vous avez cruci- « lié : > Ceriissime sciât ergo omnis domus Israël, quia et Dominum eum et Christum fecit Deus, hune Jesuin ouem vos interemistis
* II- Tor. V, 10.
* Matlh. XMi, 4.