‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 256 sur 273 · XVII, II · texte numérisé non relu

XVII, II

Je ne suis plus dans le monde : toujours selon cette façon de parler, qui lui fait énoncer comme déjà accompli ce qui va l'étre. Je ne suis donc plus dans le monde : Je pars, et je viens à vous ; mais pour eux, ils sont dans le monde. Mon Père saint, conservez en votre nom ceux que vous tn'arez donnés, afin qu'ils soient un commenous ■. Voilà donc ce que Jésus-Christ demande pour ses apôtres, et en eux pour tous ses élus, ainsi qu'il l'expliquera plus clairement dans la suite. S'il demande cela pour eux, il n'est pas perniisdedouter qu'il ne l'obtienne ; car c'est lui-même qui a dit : Je sais, mon Père que vous m'écoutez toujours.*\]est donc bien assuré d'être écoulé lorsqu'il demande à son Père de les garder tellement, qu'ils soient un ; et ils léseront, puisque Jésus-Christ a demandé qu'ils le fussent. '

Je vous prie, mon Père, qu'ils soient un : quel'esprit de dissension, d'envie, de jalousie, de vengeance, d'animosité, de soupçon et de défiance ne soit point en eux : Çu’Us soient un comme nous. Ce n'est pas assez qu'ils soient un, comme le Père et le Fils, dans la nature qui leur est ramnmnc, de même que le Père et le Fils sont un dans la nature qui leur est commune; mais qu'ils aient, comme eux, une même volonté, une même pensée, un même amour : qu'ils soient donc un comme nous.

Ce comme ne fait pas descendre ruiiilé du Père et du Fils jusqu'à l'imperfection de la créature, ainsi que les ariens se l'imaginaient; mais, au contraire, il relève l'imperfection de la créature, jusqu'à prendre autant qu'elle peut pour son modelé l'unité parfaite du Pere et du Fils. Çii’ils soient un comme nous ; c'est donc à dire que nous soyons le modèle de leur union; non qu'ils puissent jamais atteindre à la perfection de ce modèle, mais néanmoins qu'ils y tendent; de même que lorsqu'on nous dit -.Soyez saints, comme je suis saint, moite Seigneur votre Dieu * ; et encore : Soyez parfaits , soyez miséricordieux, comme volie Père céleste

' h. XUI , B, — ’ Joan XVII, II. —'IM. Il 12. — • t,r. XI, VI.

MKDITATIONS SUR L’KVAN'GII.E.

est parfait et mUérh ortlieux • ; nous entendons bien qu'il ne nous appartient pas d'étre saints, d'étre bons, d’étre parfaits dans la transcendance qui conrient à la nature divine, mais seulement qu'il nous appartient d'y tendre, et que nous devons nous proposer ce modèle, pour en approcher de plus en plus. Ainsi qu’ils soient un comme nous , c'est-à-dire qu'ils le soient, s'avançant aujourd'hui et après, et tous les jours de plus, en plus à cette perfection, et y avançant d'autant plus infatigablement qu'on ne peut jamais atteindre au sommet. Car plus on avance, plus on connaît la distance; et elle paraît de plus en plus infinie ; et ou s'abaisse , et on s'humilie jusqu'à l'inflni , jusqu'au néant.

Qu'ils soient donc un comme nous , s'unissant en.semble, en toute cordialité et vérité, non de paroles seulemept, mais par œuvres, et par les effets d’une charité sincère ; qu’ils soient un vcritableiTicnt ; qu'il soient un inséparablement ; qu'ils montrent et qu'ils voient en eux-mémes, dans la perpétuelle persévérance de leur union mutuelle, une image de cette éternelle et incompréhensible unité par laquelle le Père et le Fils étant un , dans une même et simple nature individuelle, ils n'ont aussi qu'une seule et simple intelligence, avec un seul et simple amour, et par tout cela font un seul Dieu ; ainsi qu'ils fassent entre eux un seul corps, une seule àme , un seul Jésus-Christ. Car s'il est réservé à Dieu et aux personnes divines d'étre un, d'une parfaite unité, il nous convient d'étre un, comme faits à leur image : et c'est la grâce que Jésus- Christ demande pour nous.

Il ne dit pas : qu'ils soient un arec nous ; ou que nous et eux nous ne soijons qu'une seule et mfme chose, ce qui serait égaler les hommes à Dieu; ■nais qu'ils soient un, comme nous, selon la proportion qui convient à ceux que nous avons faits à notre image, en disant : FaisonsChomme à notre image et ressemblance*. O image, de qui es-tu l'image? Du Père, du Fils, et du .Saint-Ksprit , qui ont prononcé d'une voix commune : Faisons l'homme a notre image! Acliève donc le portrait, et imprime en toi tous les traits de cette divine ressemblance. Otons de plus en plus ce qui nous divise de nos frères ; ôtons nos propriétés , nos propres désirs, nos propres pensées, notre amour-propre : il ne resterait plus que le bien commun, qui est Dieu , en qui nous serons une même chose.

XLVIII* JOUR

L'enfant de pcrdlllon. Joan. xvn, IS.

Pendant que filais arec eux, je les conserrais en cotre nom: fai gardé ceux que cous m'arez donnés; et aucun d'eux n'est péri, si ce n’est t'enfant de perdition , afin que f Écriture fût accomplie*. On entend bien que cet enfant de perdition, c'est le traître disciple. Il n'est enfant de perdition , enfant de la gène, enfant de l’enfer , que par lui. même et par sa faute. Car Jésus-Ciirist l'avait appelé

' *tauh. V, is. Luc. VI, ae. — * Ce», i, as. — t jnnn. xvii .

non-seulement à la foi, mais encore à l'apostolat : et s'il se fût purifié, il aurait été, comme dit saint Paul, un vaisseau dhonneur sanctifié au .Seigneur, au lieu qu’il s'est fait lui-niéme un vaisseau de rebut et de mépris '. Ce n’est donc pas Dieu qui l’a précipité dans le crime, pour accomplir les prédictions de son Ecriture : car ces prédictions du péché le supposent comme devant être, et ne le font pas. Cela est clair, cela est certain ; et il ne faut rien écouter contre. Judas n'a pas été poussé au crime, si ce n'rst par le diable et par sa propre malice. Mais Jésus-Christ le rappelait : pendant le traître baiser, il l'appelle encore son ami ; il lui dit encore : Monami, pourquoi es-tu venu ici f Quoi! tu trahis te Fils de l'homme avec un baiser". Et il reçoit son baiser, et lui-méme lui donne le sien. Mais, pareequ'il s'endurcit au milieu de toutes ses grâces , il le laisse à lui-méme, et au mauvais esprit, qui le possédait, et à son propre désespoir. C'est ainsi qu'l/ est allé en son lieu , comme il est porté dans les Actes * : au lieu qui lui avait été préparé par une juste punition de son crime, mais qu’il avait luiméme choisi , et qu'il s'était comme approprié par sa libre et volontaire dépravation.

H fallait donc que !' Écriture s'accomplit en lui , comme dit saint Pierre? : parce que Dieu accomplit sa volonté juste daus ceux-là mêmes qui s'opposent , autant qu'il est en eux , à sa volonté. Car , comme dit saint Augustin , il fait ce qu'il veut de ceux qui ne font pas ce qu'il veut*; et en voulant se soustraire à l’empire de sa vérité , ils y retombent eu subissant les lois de sa justice. Ü justice ! ô justice! 6 justice! il faut adorer tes saintes et inexorables rigueurs. A force de pardonner , Dieu en vient enfin ,

; en quelque façon , à ne pouvoir plus pardonner : et

I il faut que sa justice s'accomplisse.

I XLIX' JOUR

Qu*eat-oe à dire : Jucvn n'a péri çne fen/ant dt pérdition /* ILid.

jHcun n'a péri que l'enfant de perdition^. Je ne sais que dire de ce perfide. Est-il venu d'abonl à Jésus-Christ avec un esprit trompeur? 11 le semble, selon ces paroles : Jésus savait, dés te commencement , gui étaient ceux qui ne croyaient jxts , et qui était celui qui le devait trahir i. Est-ce donc que ce perfide ne croyait pas dns le commencement ? ou bien est-ce que Jésus-Christ voyait dès le commencement, qui étaient ceux qui dans la suite ne croiraient plus? Mais il distinpie les temps : il savait ceux qui- ne croyaient pas alors, et d.ans ce temps-là; et ensuite dans le futur, il savait qui le devait trahir. On pourrait donc soupçonner que ce malheureux , qui devait trahir son maître, dès le commencement n’y croyait pas; et qu’avec toute la confiance qu’il lui avait témoignée , en le recevant au nombre de ses disciples , et même en lui confiant In garde de ce qu'il recevait des peuples pour sa subsistance, Il ne faisait

‘ II. Tim- II, 20.21.*— » .V/TfM. xxrt, M). Luc. xxii, 4R. — » .-ii-L 1 , 2S. — * Ibid. I . Ifl. — ^ Knchirid cap. civ. n — • vvu , l'i. — ’ Ibid, vi . RJ.

<|uc iè lolcrer , pour nous donner un exemple de putlcnr^.

Mois, dirons-nous que la vocation de J^sus- Uirist n'aura eu aucun effet dans co traître? S'il n'avait jamais cru, auruit-il dit dans son désespoir : J'ai péché en Ucranl te sang innocent et auraitil rendu aux Juifs le prix de son iniquité? Il semble donc qu'il ait cru, du moins durant quelque temps, da bonne fui ; et qu'un reste de sa première croyance s'étant réveillé , au lieu d'en profiter pour son salut, il l'ait fait servir à sa perte. Car s'il eût bien entendu la parole qu'il disait : J'ai péché en vous livrant ce sang innocent , ce sang juste ; il aurait vu que ce sang étant véritablement un sang Juste, où le péché n'avait jamais trouvé de place, il y avait dans la justice et la sainteté de ce sang de quoi expier le crime de celui i|ui l'avait vendu. Il ne l'a pas compris, le malheureux-, et sa pénitence désespérée , avec sa croyance infructueuse, lui tournent a damnation.

Quoi qu'il en soit, j'oserai dire avec assurance i|u'il n'est pas de ceux dont Jésus-Christ a dit ici ; /ts étaient à vous , et vous me les oi-ea (tonnés ’. Car ceux dont il le dit étaient ceux qui étaient présents lorsqu'il priait , qui avaient gardé sa parole , qui croyaient , en la foi desquels il était glorifié, et le devait être. Que le Père l'ait donné au Kils en un certain sens, lorsqu'il le lui a donné pour apdtre; et que le Fils l'ait reçu de lui lorsqu'il l'ap|)ela , conformément à cette parole : Je vous ai élu (tome ; et un de vous est un diable ^ : on n'en peut douter. Au même sens qu'il lui a été donné, au ineme sens, quel qu'il soit, il était à lui. Mais qu'il fdt à lui de cette manière singulière dont Jésus- Christ parle ici, la vérité de ses paroles ne permet pas de le penser. S'il n'est pas de ceux donc Jésustihrist a dit : tls tml cru à votre parole ; et J'ai été glorifié en eux : il n'est donc pas aussi de ceux dont il a dit : Je tes conservais en votre nom : encore moins de ceux dont il a dit : J'ai gardé ceux ej((e vous m'avez donnés: encore moins de ceux dont il a dit : Aucun d’eux n'a péri ■•. Et quand il ajoute : si ce n'est l'enfant de perdition : il semble que c'est au même sens dont il dit ailleurs ; Personne ne sait rien de ce dernier jour , ni tes anges , ni le /'ils , si ce n'est le Père * : en sousentendant, ni personne, si ce n'est le Père; ou bien, ni personne, mais le Père setd^ : ou , comme il est porté dans saint Paul : Personne n'est justifié /Ktr les Œuvres de la loi , si ce n'est par la foi en Jésus-Christ* : c'est-à-dire, ni autrement que par la foi en Jésus-Christ-, ou bien, mais seulement par cette foi; ou, comme on lit dans l'Apocalypse : Pien de souillé n'entrera dans la cité sainte , ni aucun de ceux qui commettent des abominations et des mensonges, si ce n’est ceux qui sont écrits au livre de vie de l'Agneau* : c'est-à-dire, mais seulement ceux , etc. Ainsi aucun d'eux n'est péri, si ce n'est l'enfant de perdition : c'est-à-dire, mais

' SStlUh. XXVII, 4, s. — ^Jnan. XVII, 6. — * Jbid. VI.7I. — • Ibilt XVII. II, H, III, 12. — ‘ .tfri«. X.XIÏ, as. — • .VUTC. XJII , 31. — ’ Cul. Il , 10. — ’ Ap-w. XXI , 2".

seulement cet enfant de perdition qui s'est perdu luimême en me quittant.

• [Jésus-Christ s'est servi lui-même de cette façon de parlerendeux versets consécutifs : lly avait, dit-il, plusieurs veuves en Israël du temps etElie : et ce prophète n'a été envoyé chez aucune d’elles, mais chez une femme (veuve de Sarepte, dans le pays des Sidoniens. Il y avait de même plusieurs lépreux en Israël du tonps (f Elisée , et il n'a été envoyé à aucun tfeux, mais scule(nent à léaaman. Syrien Ainsi, dit-il, nuln'apéri, si ce n'est f enfant de perdition : c'est-à-dire qu’il a péri seul , selon ce que dit l'apdtre. ]

Qu'on prenne garde , que je ne dis pas que Judas n'ait été en aucune sorte donné à Jésus-Oirist; mais qu'il y a une certaine manière particulière selon laquelle nul n'est au Père, et nul n'est donné au Fils, que ceux qui gardent sa parole , et en qui il est glorifié éternellement ; et que c'est de cette manière secrète et particulière que Jésus-Christ parle ici. Prions-le donc, que nous soyons à lui de cette manière. Unissons-nous à sa prière avec un cour rempli de confiance. Seigneur, que je sois de ceux qui conservent votre parole jusqu'à la fin , afin que je sois de ceux en qui vous serez glorifié éternellement.

L* JOUR

Jésus-Chrixt garde les fidèles dans le corps comme dans rame. Joun. xvii, 13.

J'ai gardé ceuxque vous m'avez donnés •. Jelrs ai gardés, même selon le corps, conformément à l'explication que saint Jean nous donne lui-même ; laissez, dit le Sauveur aller ceux-ci; afin que ta parole qu’il avait prononcée fût accomplie . Je n’ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés; pour nous montrer que Jésus-Christ a soin et de notre corps et de notre âme , et que noua ne perdons rien de ce qu'il veut garder. C'est encore ce qui détermine à dire que cette parole ne se doit entendre que de ceux qui étaient présents. Laissez, dit-il , aller ceux-ci ■■ en montrant les onze apôtres qui restaient auprès de lui. Car pour Judas, qui l'avait quitté, il n'avait rien à craindre des Juifs, à qui il s'était donné, et il devait périr d'une autre sorte. Songeons donc à ne rien craindre , même pour nos corps. Car Jésus-Christ les garde tant qu'il lui plaît ; et un seul cheveu ne tombe pas de notre tête sans notre Père céleste *. Dans les persécutions, dans les travaux, dans les maladies, Jésus-Christ prend soin de nos corps autant qu'il faut ; et on ne peut rien contre nons , comme on n'a rien pu contre lui, que lorsque l'heure a été venue.

Mais songeons qu’il garde nos corps au prix du sien. C’est en se livrant à ses ennemis qu’il leur dit : iMissez aller ceux-ci. Sa mort délivre nos cori» comme nos âmes : et c'est la marque qu'un jour ils les tirera entièrement de la mort.

• Cel alinéa enller [] ne se trouv-e pas dans le mauuKxlt ofl- {dniil. {£dii, de f’ersaiUes.)

• Lue. IV, 25 , M , 27. — » JnaH. XVfl , J2. — * Ibid. ITIJI H, 9- — * Ltic. XXI,

MÉDITATIONS SUR LÉVANGILE.

Apprenons de cette explication de saint Jean que les paroles de l'Écriture, et celles du Fils de Dieu même, peuvent avoir un double sens. Il est clair que cellesH;i de Jésus-Christ : Aucun de ceux que vous m'avez donnés, ne périra ' : s'entendent de l'Ame; et tonte la suite, qui regarde l'Ame , le fera paraître : mais il est clair par saint Jean, que cette parole s'entend aussi du corps. Méditons donc à fond l'Écriture, et tournons-la de tous côtés pour en tirer tout le sens et tout le sur. Car tout y est esprit, tout}' est vie : et Jésus-Christ a des paroles de vie éternelle.

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