‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 258 sur 273 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Qui pourra dire de bonne foi avec Jésus-Christ :

Je ne suis pas du mondet Nous nous retirons dans nos cabinets ; le monde nous suit. Nous fuyons dans le désert : le monde nous suit. Nous fermons cent portes sur nous , nous mettons sur nous cent serrures , cent grilles, si vous le voulez , cent murailles closes; la clôture est impénétrable : le monde nous sujt. Nous nous recueillons en nousmêmes, le monde nous suit, et nous nous donnons à nous-mêmes tout l’honneur que nous voulons, même celui que le inonde nous refuse. Que feraij* donc pour quitter le monde qui me suit , qui vit en moi au dedans , et qui tient à mes entrailles ? Et néanmoins il faut pouvoir dire avec Jésus-Cliri!.l :

Je ne suis pas du monde; puisqu'il a dit : Il ne sont pas du inonde , comme je ne suis pas du monde. O Jésus! je le pourrai dire , quand vous aurez dit pour moi ; Je ne vous prie pas de tes tirer du monde, mais de tes garder du mal, c'est-adire de leur ôter l'esprit du monde.

LV' JOUR

Être tanctilié en vérité, qui est .. parole. Joau. xiii.

Sanctifiez-les en vérité. Cotre parole, que je leur ai donnée, est ta vérité. Comme t'ous m'arez envoyé dans le monde, ainsi je les enraie dans te monde , pour y être, non pour en être; et je me sanctifie moi-méme pour eux, je m'offre, je me consacre, je me sacrifie, et je me rends leur victime , afin qu'ils soient sanctifiés en vérité, d'une véritable et parfaite sanctification , ou qu'ils soient sanctifiés dans la vérité'; dans moi qui suis h vérité même , ce qui revient dans le fond a la inàne chose.

CéS paroles sont hautes : Sancffiez-les en vérité. Non-seulement elles nous élèvent au-dessus des sanctifications et purifications de la loi, qui u'étaient que des figures et des ombres ; au lieu que les chrétiens sont sanctifiés dans la vérité , qui est

' I, JiHiH. Il, 17. — * /bld. — • Ibid. XTii, 17, 18.

MEDITATIONS SUR U'EVANGILE

lésus-Clirist ; mais pnoore elles nous apprennent , tl’une façon plus partieulière , quelle est la propre sanctification des chrétiens. Être sanctifié, c'est être séparé. Pour être sanctifié dans la vérité , et à fond , à puelle .séparation ne faut-il pas être venu d'avec toute créature et d'avec soi-même! O Dieu ! je suis effrayé, quand je le considère. Être sanctifié dans la vérité , en sorte qu'il ne reste en nous que cette vérité qui nous sanctifie , et que tout le faux , tout l'impur soit ôté et déraciné, c'est quelque chose de si pur et de si parfait , qu'on ne peut pas y atteindre en cette vie. Mais seulement qu’il y faille tendre en vérité , sous les yeux de Dieu , c’est de quoi crucifier l'homme tout entier.

/ ’iitre parole est la vérité. Cette parole est la vérité qui nous jugera un jour, selon ce que disait le Sauveur : Celui gui me méprise , et ne reçoit j>as tnt s paroles , a un juge qui le Jugera ; la parole que J'ai prononcée le jugera au dernier jour, parce que je n'ai point parlé de moi-même, et que mon l’ére, qui m'a envoyé , m'a prescrit toqt ce que j'avais à dire ‘ .

Ce jugement se commence dès cette vie , conformément à cette sentence de saint Paul : La ftarole de Dieu est vice et cfficaee , et plus pénétrante, qu'un couteau à deux tranchants ■■ elle perce jusqu'aux plus secrets replis de l'âme et de l'esprit, divisant l'homme animal d'avec l'homme spirituel , et discernant ce qui vient de l’un ou de l'autre ; elle entre jusque dans les jointures et les moelles • : elle découvre la liaison secrète de nos pensées et de nos désirs, jusqu'aux moindres fibres, et voit jusque dans nos os, c’est-à-dire ce qu'il y a de plus caché, de plus intime, aussi bien que ce qu'il y a de plus délicat et de plus subtil dans nos pensées ; elle discerne les mouvements et les intentions du coeur; et rien ne lui est caché : tout est à nu et à découvert devant elle ’ : comme on ouvre les entrailles d'une victime à qui on a coupé la gorge, ainsi tout est ouvert à cette parole dont nous parlons.

Si l’apôtre fait ici comme une personne de la parole de Dieu, c’est Jésus-Christ qui a commencé, lorsqu'il a dit : Je ne cous jugeiui pas ; la parole que j'ai prononcée sera votre juge <. Cette parole prononcée par Jésus-Christ est l'image de la parole éternelle et suhtantielle, qui est Jésus-Christ même : et elle en fait en quelque façon les fonctions dans les coeurs. Elle nous juge donc , parce que c’est par elle, et selon elle, que nous serons jugés. Elle fait la séparation de toutes nos pensées , de tous nos désirs , de toutes nos intentions ; de celles qui viennent de l'amour de Dieu et de celles qui viennent de notre amour-propre. Cette parole est un (lambeau allumé dans notre cœur, et la lumière en pénètre partout, pour tout distinguer. Elle discerne où le bien et le mal se séparent, et l’endroit secret où ils se mêlent. Qui pourrait soutenir ia rigueur de ce jugement? Mais cette même parole nous apprend que si nous nmis jugeons nous-mêmes, nous ne serons

' Joue. III, ta, n.—’Hri. IV, \s. — snid, IS. — •Joau. in,4.H. I

pas jugés '. Elle nous apprend que ta miséricorde est exaltée au-dessus du jugement , et que le jugement sans miséricorde ne sera que pour ceux qui n'auront point fait miséricorde ’. Ainsi cette parole nous munit contre sa propre sévérité ; et nous serons sanctifiés en vérité, selon cette parole, si nous confessons en vérité nos fautes et nos faiblesses.

O que la vue en est affligeante! ô qu’on aime à discourir de ses vertus, de ses lumières, de ses grôces! mais qu’on fuit de voir ses faiblesses, ses fautes! Ellesse présentent malgré qu’on en ait; mais on détourne les yeux. On parlera tant qu'on voudra de ses faiblesses en général, de son néant; mais quand on fait mettre le doigt dessus, l'on ne veut plus, l’on ne peut plus voir. Pour être sanctifié en vérité, il faut voir la vérité de ses fautes en particulier. Car c’est la ce qui rend l’humilité véritable ; toute autre humilité, celle qui se dit un néant, sans vouloir voir en quoi elle l’est, n’est qu’un orgueil déguisé. U vaut mieux voir ses fautes, dit saint Augustin, que de voir toutes les merveilles de l'univers.

LVl' JOUR.

Jésus se sanctifie tui-mëmc. Joan. xvn, I8, 19.

Comme nous m'avez envoyé dans le monde, ainsi je les al envoyés dans le monde : et je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu'ils soient aussi sanctifiés en vérité^.

On voit ici la raison profonde , pourquoi il fallait que les apôtres fussent sanctifiés en vérité. C'est que le Fils les envoyait dans le monde, comme son Père l’avait envoyé dans le monde ; mais, en l'envoyant dans le monde, il l’avait sanctifié pour y aller, conformément à cette parole du Sauveur : Celui que le Père a sanctifié, et qu'il a envoyé dans le monde : vous dites qu'il blasphème , parce qu’il s'appelle lui-même le /'ils de Dieu *.

Disons donc qu’est-ce qu’a (ait le Père céleste pour sanctifier son Fils? d’abord, le sanctifier, c'est le déclarer saint : ce que le Père céleste a fait par tant de miracles, que les démons mêmes furent contraints de s’écrier ; Je sais qui vous êtes ; vous êtes te saint de Dieu le saint qui êtes saint de la sainteté de Dieu; le saint que Dieu a promis par tous les prophètes, et qu'il a oint pour être le Saint des saints Mais il faut entendre non-seulement la manière dont JésusClirist est déclaré saint, mais encore celle dont il l’est et dont il l'a été fait.

Il est saint par sa naissance éternelle : et encore qu'il reçoive cette sainteté de son Père, comme il en reçoit son essence, il n’a non plus été fait saint, qu'il a été fait Dieu. Ainsi il ne convient à Jésus- Christ d'avoir été sanctifié, que selon sa nature humaine; et ce grand ouvrage fut accompli et manifesté au milieu des temps, lorsque le Saint-Esprit étant descendu ;ur la sainte Vierge, et la vertu du Très-Haut l’ayant couverte, la chose sainte, qui naquit de cette bienheureuse Cierge, fut appelée

* I. Cor. XI, 31. — ! Jac. n, 13. — 3 Joan. xvn , IS, 19. — ! • Ibnt. X , 36. — * Luc. IV, SI. — • J>«N. Il, 31.

Mi;mTATioNS sim i. rvangii.f.

te /'Vs de Dieu C't’Sl tlonc ainsi ijua Jâsns-C.hrist a été sancliliê pour «Ure envoyé au monde, ou pliilül lorsqu'il y fut envoyé.

El ce qui rend cette sanctirication plus glorieuse, et plus abondante; c'est qu'outre la sainteté personnelle de Jésus-Christ, il fut oint, consacré, sanctilié par sa charge de médiateur et de pontife, ayant été revêtu de ce divin sacerdoce qui lui avait été prédestiné, selon l’ordre de Melchisédech. Ce qui était encore une suite de sa filiation , selon ce que ilit saint Paul ; qu'il ne t'est pat ingéré de lui-méme dans le sacerdoce, mais qu'il y a été appelé et nommé par celui qui lui a dit f'out êtes mon Fils, je vous al engendré aujourd'hui *.

Cette sanctification de Jésus-Clirist en qualité de pontifie, en induit une autre du même Jésus en qualité fie victime. Car ce divin sacrificateur ne devait pas , comme le grand-prêtre de la loi , offrir une victime étrangère, ni un autre sang que le sien : mais il devait paraître une fois pour abolir le péché en s'offrant lui-méme Il était donc saint, et consacré à Dieu, non-seulement en qualité de pontife, mais encore en qualité de victime. Et c'est pourquoi il dit à Dieu en entrant au monde : Fous am rejeté les holocaustes et les sacrifices poulie péché : alors j'ai dit : Je viendrai moi-méme t , |iour tenir la place de toutes les hosties.

C'est pour cela qu'il se sanctifie, qu’il s’offre, qu’il se consacre, comme une chose dédiée et sainte, au Seigneur. Mais il ajoute : Je me sanctifie pour eux, en parlant de ses apétres; afin que participant par leur ministère à la grâce de son sacerdoce, ils entrent aussi en même temps dans son état de victime; et que n’ayant point par eux-mêmes la sainteté qu'il fallait pour être les envoyés et les ministres de Jésus-Christ, ils la trouvassent en lui.

Ce ne sont pas seulement les apêtres , mais encore tous les chrétiens , qui ont part à ce sacrifice * [et au sacerdoce de Jésus-Christ. Saint Paul nous apprend à offrir nos corps comme une hostie rivante, sainte, agréable à Dieu*. Celui qui a une hostie à offrir participe au sacerdoce : et c’est ce qui fait dire à saint Pierre , que tant que nous sommes de chrétiens , nous sommes un saint sacerdoce offrant à Dieu des victimes spirituelles, qui sont acceptées par Jésus-Christ * ; et à saint Jean dans l’Apocalypse : que Jésus-Christ nous a faits rois et sacrificateurs à notre Dieui . Ce ne sont pas seulement les apôtres qui sont sanctifiés par la part qu'ils ont au sacerdoce de Jésus-Christ ; nous y avons tous notre part à cette manière, fout ce qu’a fait Jésus-Christ nous appartient comme à eux.] Car les apôtres mêmes ne sont pas apôtres pour eux , mais pour les autres , comme disait l’apôtre saint Paul : Tout est à vous , soit Paul, soit Céphas, soit /Ipolto : tout est à vous : et t'ous êtes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à

' /.«f. I, 35. — • thb. V. 5, S, 10. — I IhiiS. IX, as, as. — t P*. XXX1X,7, 8. Hch. X,5,S, 7, rU*.

• les motv qui vont mire deux crocheU [] ne se trouvent point dons le nmnnsrrit oriain.il. î Arfil. de /'ersaittes.l

‘ Rom III, I. I. Pet II. 6. —I Jpoc. v, lu.

Dieu '. El encore : Dieu a nus en nous le minls- 1ère de réconcilialion : parce que D'ieu était en I Christ , se réconciliant te monde, ne leur impnlast : point leurs péchés : et il a mie en nous la parole de réconciliation *.

Voilà donc la mission des apôtres fondée sur celle de Jésus-Christ, et l’accomplissement de cette parole du Sauveur : Comme voue m'avez envoyé, I ainsi je les envoie *. Vous m’avez envoyé pour ré- I concilier le monde; et Je les envoie avec la parolr ’ et le ministère de la réconciliation, pour accomplir mon ouvrage. Et Je me sanctifie pour eux , et pour tous ceux à qui je les envoie , afin qu’ils soierd saints en vérité, par l’effet de mon sacerdoce, rt par la perfection de mon sacrifice.

Voici donc les mots solennels du sacrifice de Jésus-Christ, par lesquels il s’offre lui-même pour nous : Sanctifiez-les en vérité : Je me sanctifie.

Je me consacre moi-même pour eux , afin qs'iU soient sanctifiés en vérité t. Il fallait que nous eussions un tel pontife, saint, innocent , juste , parfaitement séparé des pécheurs , et exempt de toute souillure, qui n’eût pas besoin d'offrir pour lui-méme^-, mais qui s’offrît lui-même pour le peuple. Lui, qui ne connut jamais le péché, a été fait péché pour nous, c’est-à-dire , victime pour le péché , afin que nous fussions justice de Dieu es /uJ 6. Il s’est revêtu de notre péché , pour nous revêtir de sa Justice. C’est l'effet de celte parole : Je me sanctifie pour eux.

Entrons donc avec Jésus-Christ dans cet espnt de victime. S’il se sanctifie, s’il s’offre pour nour. il faut que nous nous offrions avec lui. Ainsi nous seronssanctifiés en vérité, et Jésus-Oiristoaussen donnéde Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption. Et feBit d'un si grand mystère , c'est Que celui qui se glorifie ne se glorifie pas en lui-méme '. ; mais seulement en Jésus-Christ, en qui il a tout. C'est door ce que Jésus-Christ demandait pour nous en disant : Je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soiesl sanctifiés en vérité. Et il ne faut rien ajouter à ce commentaire de saint Paul, qu’une profonde attention à un si grand mystère.

LVlIe JOUR.

Jésus prie pour tous les élus, qu'ils soient un- Jsos.

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