‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 30 sur 273 · AVEC NOS FRÈRES · texte numérisé non relu

AVEC NOS FRÈRES

ne le peut recevoir que des Ames réronciliées. Je tranche en peu de mots ce raisonnement : vous prendrez le loisir d’y faire une réflexion sérieuse. Permettez-moi encore , mes sœurs , que je parle en votre présence à cet ennemi irréconciliable qui vient présenter à Dieu des prières qui viennent d’une âme envenimée par un cruel désir de vengeance.

As-tu vécu si innocemment, que tu n’aies jamais eu besoin de demander à Dieu la rémission de tes crimes ? es-tu si assuré de toi-méme , que tu puisses dire que tu n’auras plus besoin désormais d’une pareille miséricorde? Si tu reconnais que tu as reçu de Dieu des grâces si signalt-es ; de ta part ton ingratitude est extrême d’en refuser une si petite , qu’il a bien la bonté de te demander pour ton frère qui t’a offensé : si tu espères encore de grandes faveurs de lui , c’est une étrange folie de lui dénier ce qu’il te propose en faveur de tes semblables. Furieux, qui ne veux pas pardonner, ne vois-tu pas que toi-méme tu vas prononcer ta sentence? Si tu penses qu’il est juste de pardonner; tu te condamnes toi-méme, en disant ce que tu ne fais pas ; s’il n’est pas raisonnable qu’on t’oblige de pardonner à ton frère , combien moins est-ii raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi? Ainsi, quoi que tu puis.scs dire, tes paroles retomberont sur toi , et tu seras accablé par tes propres raisons. Exagère tant que tu voudras la malice et l’ingratitude de tes ennemis ; 6 Dieu I où te sauveros-tu si Dieu juge de tes actions avec la même rigueur I Ah ! plutôt , mon cher frère, plutôt que d’entrer dans un examen si sévère, relâche-toi; afin que Dieu se relâche. > Jugement sans miséricorde, si tu refuses de • faire miséricorde ' : • grâce et miséricorde sans aucune aigreur, si tu pardonnes sans aucune aigreur. Pardonnez , et je pardonnerai ’. Qui de nous ne voudrait acheter la rémission de crimes si énormes , tels que sont les nôtres , par l’oubli de quelques injures légères, qui ne nous paraissent grandes qu’à cause de notre ignorance et ^e l’aveugle témérité de nos passions inconsidérées?

Cependant admirons, mes sœurs, la bonté ineflàble de Dieu , qui aime si fort la miséricorde, que, non content ^ pardonner avec tant de libéralité tant de crimes qui se font contre lui , il veut encore obliger tous les hommes à pardonner, et se sert pour cela de l’artifice le plus aimable dont jamais on se puisse aviser. Quelquefois quand nous voulons obtenir une grâce considérable de nos amis , nous attendons qu’euxmémes ils viennent à nous pour nous demander

' Jof. Il, la.

* fiaUh. VI » M.

aoMm. — T. ni.

quelque chose ; c’est ainsi que fait ce bon Père , qui désire sur toutes choses de voir la paix parmi ses enfants. Ah! dit-il, on l’a offensé; je veux qu’il pardonne : je sais que cela lui sera bien rude; mais il a besoin de moi tous les jours ; bientôt , bientôt il fandra qu’il vienne lui-méme pour me demander pardon de ses fautes ; c’est là, dit-il, que je l'attendrai. Pardonne, lui dirai-je, si tu veux que je te pardonne : je veux bien me relâcher, si tu te relâche.s. O misérii-orde de notre Dieu, qui devient le négociateur de notre mutuelle réconciliation ! combien sont à plaindre ceux qui refusent des conditions si justes !

O Dieu! je frémis, chères sœurs, quand je considère ces faux chrétiens qui ne veulent pas pardonner; tous les jours fisse condamnent eoxméims, quand iis disent l’Oraison dominicale : Pardonnez, disent-ils , comme nous pardonnons ' . Misérable, tu ne pardonnes pas; n'cst-ec pas comme si tu disais ; Seigneur, ne me pardonnez pas; comme je ne veux pas pardonner? Ainsi cette sainte Oraison, en laquelle consiste toute la bénédiction des fidcles, sc tourne en malédiction et en anathème : et quels chrétiens sont-cc que ceux-ci, qui ne peuvent pas dire l’Oraison dominicale? Concluons que la prière n’est pas agréable, si elle ne vient d’une âme réconciliée.

* Notre autel est un autel de paix : le sacrifice que nous célébrons , c’est la passion de Jésus. Il est moii pour la réconciliation des ennemis ; il ne demandait pas à son Père qu’il le vengeât des siens ; mais il le priait de leur pardonner : A'on se vindicari , serf illis postulabat ignosci ’ . Ce sang a été répandu pour pacifier le ciel et la terre ; non-seulement les hommes à Dieu , mais les hommes entre eux et avec toutes les créatures. Le péché des hommes avait mis en guerre les créatures contre eux , et eux-mêmes contre eux-mémes ; c’est pour leur donner la paix que Jésus a versé son sang. Catilina donne du sang à ses convives ^ : que si ce sang a lié entre eux une société de meurtres, de perfidies; le sang innocent du pacifique Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable concorde? Vnus partis , unum corpus mu/tisumus<, omnes qm de uno pane participamus * : « Nous ne

• sommes tous ensemble qu’un seul pain et un

• seul corps; parce que nous participons tons a

' Matth. Vf, 13.

* Cmt Ici que deralt commencer le seconrl point fki leeiDon.maU Boouel ne l’« quVtuuirhii fturvonmaiiuecrit.eUt Ta laiiuté dans i'élat d'imperfeclion nu il se Imiive lei. ( Étiiu éf Dr/nrii. )

* .S. Lto, df PaMioH. n>ym. Sf^rtn. M. cap- iii.

* Saflmt. Hrft. Caiilin. U* '2%.

* I. ('or. X , 17.

ÜO

Sun LA BONTE ET LA RlGUELTl DE DIEU

- un mfme pain. • Quel regret a un père , quand il >uit Ses enfants à sa table , mangeant un commun pain, et se regardant les uns les autres avec des yeux de colère ? Les hommes te reçoivent à la sainte table; Jésus le grand Pontife t'excommunie : Retire-toi, dit-il; u'approche pas de mon autel , que tn ne sois réconcilié à ton frère.

SERMON

LE .NEUVIÈME DIMA.NCHE APRÈS LA PESTECOTE.

noclrioe ntravigsMeda ourciooila rar la Divinité. Com- Men la tendre compassion du Sauvent pour les hommes a été vive et etflcace pendant les Jours de sa vie mortelle, et est encore agissante oaus la félicité de la gloire. Conliance qu'elle doit nous Inspirer : flomment nous devons l'imiter. Deux manières dont il peut régner sur les hommes; l'une pleine de douceur, l'aulie toute de rigueur. Exemple qu'il nous en donne dans sa cooduite sur le peuple Juif. Le^n que nous devons tirer de la terrible veugeance qu'il exerce sur cette nation initdèle.

Ut approplnquavit , videna dviUlem , llevit super eani diceas : Quia si cngnovisscs et tu , et quidem io bac die tua , quee ad pacem tibi ; nunc auteni abscondita suut ah ocuUs tuis.

Comme Jétus t’approchait de Jénualem, eonsiddrani cette ville , il te mil à pleurer tur elle : Si lu avait connu , dit-il, du maint en ce jour qui l’eti donné, ce qu'il faudrait que lufittet pour avoir la paix! mait certet cet ehotet tant cachéet à tes yeux. Luc. xix, 41.

Comme on voit que de braves soldats, en quelques lieux écartés où les puissent avoir Jetés les divers hasards de la guerre , ne laissent pas de marcher dans le temps préfix au rendez-vous de leurs troupes assigné par le général : de même le sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, SC résolut de quitter toutes les autres contrées de lu Palestine, par lesquelles il allait prêchant la parole de vie; et sachant très-bien que telle était la volonté de son Père, qu'il se vint rendre dans Jérusalem , pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice , il tourna ses pas du cêté de cette ville perflde , afin d'y célébrer cette pâque éternellement mémorable, et par l'institution de ses saints mystères, et par l’effusion de son sang. Comme donc il descendait le long de la montagne des Olives; sitét qu’il put découvrir cette cité, il se mit è considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts , ses édifices si magnifiques , son temple la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il était dédié : puis repassant en son esprit jusqu'à quel point cette ville devait être bientét désolée, pour n'avülr point voulu suivre scs salutaires conseils, il

ne put retenir scs larmes; et, touché au vif en Sun coeur d'une tendre compassion , il commença sa plainte en ces termes ; Jérusalem, cité de Dieu , dont les prophètes ont dit des choses si admirables ' , que mon Père a choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom ; Jérusalem , que j'ai toiQours si tendrement aimée , et dont j’tti chéri les habitants comme s'ils eussent été mes propres frères; mais Jérusalem , qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude , qui as déjà mille fois dressé des embûches à ma vie, et enfin dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang : ah I si tu reconnaissais , du moins en ces jours qui te sont donnés pour foire pénitence , si tu reconnaissais les grâces que je t’ai présentées, et de quelle paix tu (ouïrais sous la douceur de mon empire , et combien est extrême le malheur de ne point suivre mes commandements I Mais , hélas ! ta passion t’a voilé les y eux, et t'a rendue aveugle pour ta propre félicité : viendra, viendra le temps, et il te touche de près , que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront , et te mettront à l’étroit , et te renverseront de fond en comble , parce que tu n’as pas connu le temps dans lequel je t’ai visitée.

Il n’y eut jamais de doctrine si extravagante , que celle qu'enseignaient autrefois les marcionites, les plus insensés hérétiques qui aient jamais troublé le repos de la sainte Église. Iis s’étaient figuré la Divinité d'une étrange sorte : car, ne pouvant comprendre comment sa bonté si douce et si bienfaisante pouvait s'accorder avec sa justice si sévère et si rigoureuse , ils divisèrent l’indivisible essence de Dieu, ils séparèrent le Dieu bon d’avec le Dieu juste. Et voyez, s'il vous plaît, chrétiens, si vous auriez jamais entendu parler d'une pareille folie. Ils établirent deux dieux, deux premiers principes; dont l'un, qui n'avait pour toute qualité qu'une bonté insensible et déraisonnable , semblable en ce point à ce dieu oisif et inutile des épicuriens , croirait tellement d'être incommode à qui que ce fût, qu’il ne voulait pas même faire de la peine aux méchants, et par ce moyen laissait régner le vice à son aise : d’où vient que Tertnilien le nomme : • un dieu sous • l'empire duquel les péchés se réjouissaient : • Su6 çuo delieta gauderent *.

L’autre,, à l'opposite, étant d’un naturel cruel et malin , toujours ruminant à part soi quelque dessein de nous nuire , n’avait point d’autre plaisir que de tremper, disaient-ils, ses mains dans le sang, et tâchait de satisfaire sa mauvaise humeur par les délices de la vengeance ; à quoi ils

* Pt. I.XltVt, 3.

* Ativm. .Vrtn’iwrt. IW. K, D* 13.

Jg.c

Page 1