SUR LA RÉC0^C1UAT10N
riez dissimuler vos pensées , et sous de belles demandes cacher de mauvaises intentions ; mais parlant à celui qui lit dans vos plus secrètes pensées, qui découvre le fond de votre Ame plus clairement que vous-méme , vous ne pouvez démentir vos inclinations ; de sorte qu'il est autant impossible que vous priiez pour ceux que vous haïssez , qu'il est impossible que vous aimiez et que vous désiriez sincèrement du bien à ceux que vous haïssez. Car que peut-on désirer plus sincèrement que ce qu'on désire en la présence de Dieu? et comment peut-on leur souhaiter plus de bien , que de le demander instamment A celui qui seul est capable de leur donner? Partant si vous haïssez quelqu'un, absolument il se peut faire que vous priiez pour lui la Majesté souveraine; et offrant A Dieu uneoraison si évidemment contraire A ses ordonnances et A l'Esprit qui prie en nous et par nous , vous espérez éviter la condamnation de votre témérité?
O Dieu éternel, quelle indignité! on prie pour les Juifs, et pour les idolAtres, et pour les pécheurs les plus endurcis, et pour les ennemis les plus déclarés de Dieu ; et vous ne voulez pas prier pour vos ennemis I Certes , c'est une extrême folie, pendant que l'on croit obtenir de Dieu le pardon de crimes énormes, qu'un misérable homme fasse le difficile et l'inexorable. Quelque estime que vous ayez de vous-méme, et en quelque rang que vous vous mettiez; l'offense qui se fait contre un homme , s'il n'y avait que son intérêt , ne peut être que très-légère. Cet homme, que vous excluez de vos prières, l'Église prie pour lui; etrefusantainsi de communiquer aux prières de toute l'Église, n'est-ce pas vous excommunier vous-méme? Regardez A quel excès vous emporte votre haine inconsidérée. Vous me direz que vous n'y preniez pas garde ; maintenant donc que vous le voyez très-évidemment , c'est A vous de vous corriger.
Ne me dites pas que vous priez pour tout le monde ; car, puisqu'il est certain qu'il n'y a que la seule charité qui prie , il ne se peut faire que vous priiez pour ceux que vous haïssez. Votre intention dément vos paroles, et quand la bouche les nomme, le coeur les exclut ; ou bien si vous priez pour eux , dites-moi , quel bien leur souhaitez-vous? leur souhaitez-vous le souverain bien , qui est Dieu? certainement si vous ne le faites, votre haine est bien furieuse; puisque, non coûtent de leur refuser le pardon , vous ne voulez pas même que Dieu leur pardonne. Que si vous demandez pour eux cette grande et éternelle félicité; ne voyez- vous pas que c'est être trop aveugle, que de leur envier des biens passagers, en leur désirant les biens solides et per-
manents ; car en les troublant dans les biens temporels , vous vous privez vous-méme des biens éternels; et ainsi vous êtes contraint, malgré la fureur de votre colère, de leur souhaiter plus de bien que vous en souhaitez A vous-méme ; et après cela vous n'avouerez pas que votre haine est aveugle? Que si vous ne lui enviez les biens temporels, que parce qu'il vous les été en les possédant , ô Dieu éternel I que ne songez-vous plutét que ces biens sont bien méprisables ; puisqu'ils sont bornés si étroitement, que la jouissauce de l'un sert d'obstacle A l'autre? et que n'aspirez-vous aux vrais biens, dont la richesse et l'abondance est si grande qu'il y en a pour contenter tout le monde? Vousen pouvez jouirsans en exclure vos compétiteurs; encore qu'ils soient possédts par les autres, vous ne laisserez pas de les posséder tout entiers.
Certes , si nous désirions ces biens comme il faut; il n'y aurait point d'inimitiés dans le monde : ce qifl fait les inimitiés , c'est le partage des biens que nous poursuivons; il semble que nos rivaux nous ôtent ce qu'ils prennent pour eux. Or les biens éternels sc communiquent sans se partager ; ils ne font ni querelles, ni jalousies; ils ne souffrent ni ennemis , ni envieux, A cause qu'iis sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espérer ; c'est IA , c'est IA , mes sœurs, c'est le vrai remède contre les inimitiés et la haine. Quel mal mepeut-on faire , si je n'aime que lesbiens divins? je n'appréhende pas qu'on me ies ravisse. Vous m'ôterez mes biens temporels, mais je les dédaigne et je les méprise; j'ai porté mes espérances plus haut : je sais qu'ils n'ont que le nom de bien , que les mortels abusés leur donnent mal A propos ; et moi , je veux aspirer A des biens solides : puisque vous ne sauriez m'ôter que des choses dont je ne fais point d'etat, vous ne sauriez me foire d’injure; parce que vous ne sauriez me procurer aucun mal. Il est vrai que vous me montrez une mauvaise volonté, mais une mauvaise volonté inutile ; et pensez- vous que cela m'offense? Non non : appuyé sur mon Dieu , je suis infiniment au-dessus de votre colère et de votre envie; et si peu que j'aie de connaissance, il m'est aisé déjuger qu'une mauvaise volonté sans effet est plus digne de compassion que de haine.
Vous voyez, mes sœurs, que les aversions que nous concevons ne viennent que de l'estime trop grande que nous faisons des biens corruptibles; et que toutes nos dissensions seraient a jamais terminées, si nous les méprisions comme ils le méritent. Mais je m'éloigne de mon sujet un peu trop longtemps : retournons A notre présent, et montrons que celui A qui nous l'offrons